Chapitre dix : On peut toujours compter sur Abby
Il n'y avait pas d'aéroport au Liechtenstein. D'après ses recherches, le plus pratique était encore un vol indirect pour l'Autriche puis le train jusqu'à Vaduz. Non seulement ça allait coûter cher, et elle ne pourrait même pas faire passer ça comme note de frais, mais en plus ça allait prendre du temps. Et c'était plutôt risqué. Qu'est-ce que Vance dirait s'il trouvait la preuve par ce voyage qu'elle enquêtait bien alors qu'il lui avait directement et distinctement interdit ? Et si elle se faisait coincer par la police européenne ? D'un autre côté, avait-elle vraiment le choix ? Il fallait bien qu'elle les trouvât ces parents biologiques, qu'ils eussent une ou deux filles, et aucune voix conventionnelle ne lui permettrait.
« C'est plus court par la Suisse. »
Elle se tourna brusquement pour voir McGee, accroupi dans son dos pour être à la hauteur de son ordinateur et pouvoir lire ses recherches.
« Par la Suisse ? Tu es sûr ?
- Oui, il y a des vols directs Dulles-Zurich, mais il n'y a pas de place avant mardi.
- Le piratage ne donne rien, hein ?
- Rien du tout. Ils doivent avoir des serveurs indépendants ou garder ce genre d'informations compromettantes hors de la sphère informatique. »
Bishop soupira. Le Liechtenstein n'était pas du tout dans sa liste de destinations touristiques. Elle regarda avec découragement la page d'un comparateur de billets d'avion en tapotant son ordinateur de son index avant de se tourner de nouveau vers son collègue.
« Il a dit ça juste pour nous motiver, hein ? L'idée n'était pas sérieuse ?
- Non, bien sûr que non, l'idée n'était pas sérieuse, » répondit McGee sans savoir lui-même s'il y croyait.
Un instant passa en silence, sans qu'aucun des deux agents n'esquissât un geste.
« Abby va trouver quelque chose.
- Oui, Abby va définitivement trouver quelque chose. »
•
« … la deuxième fois c'était un trafiquant d'arme que j'avais rencontré une fois. Bon, je suis sorti avec sa fille, mais c'est pas une raison de commettre un meurtre, si ?
- Ça dépend… Peut-être qu'il voulait mettre un frein à votre histoire d'amour ?
- Elle était déjà terminée quand il est mort… Oh ! Salut patron ! Salut Tara ! »
L'agent Beck se tourna vers les nouveaux arrivants. Pris par les récits de Tony, il n'avait pas entendu la porte s'ouvrir et il avait un peu honte de s'être ainsi fait surprendre alors qu'il était censé être en mission de protection. L'homme aigri que le blessé appelait si joyeusement « patron » avait toujours son air qui semblait vouloir tuer la terre entière et la jeune femme gardait ses yeux rougis résolument baissés et semblait hésiter à chaque geste.
« Tara ? Tu pleures ? » s'enquit Tony.
Et comme il ne reçut aucune réponse, il n'eut pas trop de mal à en tirer des conclusions.
« C'est Gibbs qui t'as fait pleurer c'est ça ? Viens là, t'es pas la première à qui ça arrive. »
Tandis qu'elle s'approchait de la main qu'il lui tendait, le chef d'équipe se tourna vers l'homme assigné à la surveillance de DiNozzo.
« Agent Beck, c'est ça ? Rentrez chez vous, nous resterons toute la nuit. »
Visiblement estomaqué par l'ordre qu'il venait de recevoir, l'intéressé bégaya des « mais, mais » sans parvenir à formuler un autre mot. Il ne tenait pas spécialement à tenir tête à cet homme au regard mauvais sur les capacités duquel Tony avait été très expansif, mais il ne tenait pas non plus à désobéir à l'agent Hotchner, qui lui faisait tout aussi peur, et qui lui avait clairement indiqué de ne pas quitter le blessé.
« Bill, file moi ton téléphone, » fit Tony, mi-lassé mi-amusé.
Sans vraiment réfléchir à ce qu'il comptait en faire, l'agent du FBI s'exécuta. L'alité s'enfonça un peu dans son coussin et fit défiler les contacts de son protecteur jusqu'à trouver le « agent spécial superviseur à ne contrarier sous aucun prétexte A. Hotchner » qu'il cherchait et à presser la touche appel.
« Agent Hotchner ? C'est Anthony DiNozzo du NCIS. … Oui, exactement. Je vous appelle pour sauver le mariage de ce pauvre Bill. L'agent Gibbs va passer la nuit ici, et il est parfaitement capable d'assurer ma surveillance. D'ailleurs, sans vouloir être insultant, plus capable que n'importe lequel des agents du bureau. … Oui, donc si vous pouviez donner congé à l'agent Beck, qu'il puisse retrouver sa femme. … Je vous assure, je suis en sécurité. … Non, non, pas d'inquiétude à avoir. D'ailleurs, pourquoi vous inquiétez-vous de ça ? … C'est tout bon alors, je vous le passe. »
Avec un regard complice à son supérieur, Tony rendit son téléphone à l'agent Beck qui se hâta de le porter à son oreille. Après des hochements de tête vigoureux et quelques « bien compris », il raccrocha et pris congé, souhaitant une bonne nuit aux deux agents du NCIS et à Lerdings. Vu l'état dans lequel ils étaient tous les trois, il doutait que leur nuit pût vraiment être bonne, mais ça ne coûtait rien de le dire.
« Alors ? demanda DiNozzo une fois qu'il fut parti. Que se passe-t-il ?
- Je suis désolée, renifla la jeune femme en s'effondrant littéralement dans la chaise laissée libre par le départ de William Beck. Vraiment désolée. »
Interloqué par cette réponse, il quêta une explication auprès de son supérieur par un haussement de sourcil.
« Elle est désolée de faire obstruction à une enquête fédérale, lâcha-t-il froidement.
- Non ! se récria Lerdings. Je suis désolée de l'avoir entraîné là-dedans.
- Dans quoi ? »
Le regard de Tony passait de l'un à l'autre à mesure qu'il comprenait grossièrement la situation. Mais il se garda bien d'intervenir; il n'avait ni le cœur à enfoncer un peu plus la jeune femme, ni l'envie de s'opposer au jeu de son patron.
« Je ne sais pas ! Encore… encore une fois… je ne… je ne sais rien.
- Regardez-le dans les yeux et répétez que vous n'avez aucune idée de pourquoi il est devenu le centre d'intérêt d'un tueur à gage ! »
Lerdings s'immobilisa brusquement, se souvenant soudain la raison de la présence d'un agent du FBI. Si elle n'avait pas déjà été aussi blanche, elle en aurait certainement pâli, à la place de quoi elle se contenta d'oublier de pleurer, et d'oublier de parler par la même occasion.
DiNozzo lança un regard à Gibbs. Il aurait voulu dire à la jeune femme de ne pas s'inquiéter pour lui, que personne n'était vraiment capable de dire comment le tireur se sentait vis-à-vis de lui et qu'il était peu probable qu'il eût de nouveau affaire à lui, mais il craignait de compromettre la stratégie de son patron pour faire avouer à la jeune femme ce qu'elle s'obstinait à leur cacher. Il opta finalement pour un compromis.
« Tara, on sait que tu n'y es pour rien. Dis-nous simplement tout, ça sera beaucoup plus simple. »
Elle secoua la tête, recommença à pleurer et insista encore une fois sur le fait qu'elle ne savait rien, qu'elle ne taisait rien et qu'elle était désolée. Et un silence épais s'installa, silence troublé par ses hoquets et reniflements et les bruits réguliers des machines reliées au blessé. Gibbs restait debout, veillant à garder son agent et la pseudo-victime dans son champ de vision. Ses sourcils froncés dans un air de reproche ne s'effacèrent que lorsque Lerdings tomba endormie, la tête entre les bras sur le lit. Il accepta alors de laisser sa mauvaise humeur de côté et tira la deuxième chaise de l'autre côté de son agent.
Les deux hommes ne parlèrent pas beaucoup. Gibbs raconta la découverte de Barbara Bühler-Fields, passa rapidement sur l'interrogatoire de Lerdings et expliqua attendre les résultats d'ADN. Tony se félicita d'avoir eu l'idée de chercher des personnes ressemblant à leur victime et ajouta avec espièglerie qu'il savait que l'équipe de pouvait pas fonctionner sans lui. Et ils attendirent. L'alité finit assez vite par tomber endormi mais Gibbs veilla longtemps, l'attention braquée sur son agent sauf lorsqu'il vérifiait par les fenêtres l'absence de toute personne malintentionnée.
•
Lorsque Brittany Clark commença son service ce dimanche matin, elle s'attendait à trouver dans la chambre 413 un patient au sommeil agité et un agent fédéral alerte qui chercherait par tous les moyens à l'empêcher de s'approcher de l'alité. Aussi, elle fut surprise de voir trois personnes dormir profondément, le blessé du sommeil du juste, une femme qu'elle supposa être sa compagne la tête posée sur le lit et un homme plus âgé, surement son père, étonnamment droit dans une chaise. Touchée par le spectacle, elle effectua ses contrôles dans le plus grand silence pour ne pas risquer de déranger la petite famille qui souffrirait déjà de maux de dos, sans compter tout ce par quoi elle venait de passer.
Quelques heures plus tard néanmoins, l'infirmière reçut du standard de l'hôpital un appel d'une certaine Abigaïl Sciuto du NCIS qui cherchait à joindre un certain agent spécial Gibbs qui devait être au chevet de l'agent spécial Anthony DiNozzo, qui était le seul nom qu'elle reconnaissait dans la diatribe enflammée de son interlocutrice. Elle demanda un peu de patience à la pile électrique à l'autre bout du fil et se résolut à aller réveiller l'homme qui se tenait trop droit. Brittany n'était pas certaine que ce fût bien la personne à qui était destiné l'appel mais, même si ce n'était pas le cas, il serait certainement à même de la renseigner.
Veillant toujours à ne pas faire de bruit, elle s'approcha de lui et lui tapota l'épaule en chuchotant des « monsieur » insistants. Et se retrouva soudainement avec un bras tordu dans le dos et un pistolet collé sur la tempe sans savoir comment elle en était arrivée là. Elle paniqua, bien évidemment, se retint de justesse de crier mais ne put rien contre les tremblements et les sueurs froides. Elle ne voulait pas mourir là, tuée par un visiteur alors qu'elle ne faisait que son boulot, qui était d'aider à sauver des vies ! Alors qu'elle cherchait un peu de salive pour prononcer quelques mots, elle se retrouva libre aussi soudainement qu'elle avait été attrapée. Interdite, massant son épaule endolorie, elle se tourna vers l'homme qui rengainait tranquillement son arme.
« Qu'est-ce que… commença l'infirmière, luttant encore contre la peur bleue qu'elle venait d'avoir.
- Qu'est-ce qu'il y a ? le coupa-t-elle sèchement.
- Etes-vous l'agent spécial Gibbs ? »
A l'air qu'arborait celui qui venait de la menacer d'une arme, elle préféra ne pas chercher d'ennuis mais expédier le plus rapidement possible cette histoire. Comme il acquiesçait, elle continua :
« Une Abigaïl Sicuto est au téléphone pour vous. »
Pour expédiée, l'affaire fut expédiée. Il ne prêta plus du tout attention à elle et se précipita vers la réception pour récupérer par-dessus le bureau le combiné laissé sur une pile de dossiers. Tout juste s'il n'avait pas soulevé un courant d'air en partant.
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« Abby.
- Gibbs, Gibbs, Gibbs ! J'ai quelque chose de très étrange. C'est… presque plus étrange que toi Gibbs. Encore plus étrange que la fois où Ducky disait que le kamikaze était déjà mort depuis longtemps alors qu'il avait téléphoné cinq minutes avant de se faire sauter. Encore plus étrange que la fois où le tissu prélevé pour le test provenait du greffon. Un truc impossible. Et je veux dire, vraiment impossible. Statistiquement, c'est tellement faible, mais tellement tellement faible que ça mérite vraiment le terme impossible. Sauf que je l'ai en face de moi. Il me faudra bien sûr un peu de temps pour revérifier tous mes tests, et plutôt trois fois qu'une mais je crois que nous sommes bien en face d'un miracle de la génétique.
- Abby.
- Tu ne te rends pas compte Gibbs ! Je ne devrais pas avoir ce résultat, jamais ! Je ne sais même pas si miracle est le bon mot… c'est plus… une aberration. Totalement illogique. Un paradoxe pour toute l'humanité !
- Abby. Qu'est-ce que c'est ?
- Ah, oui, pardon. L'ADN de Bühler-Fields correspond à celui récupéré chez Lerdings.
- Ça veut dire qu'elles sont jumelles.
- Et bien en théorie, ça devrait.
- Ça devrait ?
- Je te l'ai dit Gibbs ! Une aberration génétique !
- Abby !
- L'ADN de Bühler et Lerdings correspondent, mais pas leur groupe sanguin.
- Comment est-ce possible ?
- Et bien… Si on est partisan de la théorie du complot, on pourrait avancer que l'ADN de Bühler tel qu'il a été saisi dans la base de données a été falsifié et remplacé par celui de Lerdings sans qu'on juge utile de changer son groupe sanguin. Ce qui ressemblerait à du travail d'amateur pour une telle opération. Et ça reste une opération insensée de toute façon. Sinon, ça voudrait dire que Bühler et Lerdings partagent suffisamment d'ADN commun pour pouvoir confondre mes tests mais ont au moins un gène, celui du groupe sanguin, qui diffère.
- Ce qui veut dire que… ?
- Que c'est impossible ! Des jumelles auraient exactement le même ADN, au gène près. Mais des sœurs devraient être dissociables par notre système.
- Donc ?
- Donc je ne sais pas. Je vais vérifier tous les tests de tous les échantillons d'ADN pour être sûre que je ne me suis trompée nulle part. Mais s'il n'y a aucune erreur… Et bien nous serons face à un phénomène inexplicable.
- Il y a toujours une explication Abby.
- Je suis curieuse de savoir laquelle tu trouveras cette fois-ci.
- Celle que Lerdings me donnera. »
•
« Lerdings ! DiNozzo ! »
Les deux interpellés se réveillèrent d'un coup. La première glissa dans son agitation et se retrouva par terre dans un fracas alors que le second se redressa vivement en lançant un « je suis prêt patron, je dormais pas du tout patron », ce qui lui valut une grimace de douleur lorsque son torse blessé se rappela à lui et mille précautions pour se rallonger.
« Les résultats des tests ADN sont arrivés, » annonça Gibbs de but en blanc, ayant d'autres préoccupations que des réveils douloureux.
Etant doucement en train à la fois de se relever et de reconnecter tous ses neurones au sortir du sommeil, Lerdings ne prit pas immédiatement conscience de la portée de la déclaration de l'agent.
« Quels tests ADN ? grommela-t-elle simplement en se massant le crâne.
- Les vôtres. »
Visiblement, l'information commença à faire son chemin dans sa conscience embrumée puisqu'elle se figea.
« Les miens ? prononça-t-elle d'une voix sourde.
- Oui, les vôtres. »
Elle cligna des yeux plusieurs fois.
« Je n'ai pas donné mon accord pour un prélèvement ADN, souffla-t-elle, toujours abasourdie.
- Je ne compte pas utiliser ces résultats devant un tribunal, rétorqua Gibbs.
- C'est toujours illégal.
- Mais naturellement, vous ne porterez pas plainte. Vous devez bien ça au NCIS et à ses employés.
- Je… Je… Non, je suppose que non.
- Vous n'avez toujours rien à nous avouer ?
- Non, rien. »
Elle semblait s'être déconnectée, le genre d'attitude que l'on a pour se protéger d'une nouvelle trop douloureuse. C'était loin d'attendrir le chef d'équipe qui s'approcha d'elle, menaçant.
« Vous saviez ce qu'on allait découvrir, c'est pour ça que vous avez refusé un prélèvement volontaire. »
Elle ne baissa même pas la tête, ne le voyait même pas.
« Euhm… intervint Tony. Vu que je suis le seul à ne pas savoir quels sont ces fameux résultats, est-ce qu'on pourrait me l'expliquer ?
- L'ADN de Bühler-Fields et Lerdings sont identiques, à un gène près, martela l'ancien marine.
- Je n'ai absolument aucune idée de ce que ça veut dire, rétorqua l'agent alité de son ton briseur de gravité.
- Moi non plus. »
Deux têtes se tournèrent vers l'entrée de la chambre où se tenait William Beck. Ce dernier n'avait flairé la conversation importante et confidentielle qu'en franchissant le seuil et avait donc bien involontairement entendu la déclaration du chef d'équipe sur des problèmes d'ADN, même s'il ne l'avait pas du tout comprise. Outre le fait qu'il avait toujours été nul en sciences, il ne connaissait ni Bühler-Fields, ni Lerdings. Mais il avait comme l'impression, au vu de la tête que faisait le plus vieux des deux agents, que son ignorance n'allait pas le sauver. Pourquoi s'était-il sentit obligé d'ouvrir la bouche ? Il aurait tout aussi bien pu faire demi-tour, ni vu ni connu, personne n'aurait jamais su qu'il avait surpris cette conversation.
« Bill…, commença Tony.
- Je n'ai jamais entendu ça, s'empressa d'assurer l'agent du FBI. D'ailleurs, je vais aller appeler mon patron pour le remercier de ma nuit de congé et le prévenir que je suis de nouveau dans la place et je vais même aller le faire dehors parce que les téléphones portables ne sont pas autorisés à l'intérieur des hôpitaux. »
Et il joignit le geste à la parole sans demander son reste.
« Un chic type, » commenta DiNozzo avec une légèreté incongrue.
Gibbs lui rappela d'ailleurs l'inopportunité de cette remarque par un regard noir avant d'adresser de nouveau son visage glacial à Lerdings. Cette dernière avait profité de la distraction offerte malgré lui par l'agent Beck pour reprendre un tant soit peu contenance, s'était assise, avait perdu son air effaré et essayait maintenant de défaire les plis de ses vêtements. L'ancien marine alla fermer la porte, vérifiant avant que personne ne trainait dans le couloir, puis se replanta devant la jeune femme.
« Vous savez ce que ça veut dire, affirma-t-il tout bas. Et vous allez lui expliquer. »
Et, au grand étonnement de Gibbs, Lerdings hocha la tête et s'humecta les lèvres.
« Oui, je vais vous expliquer. Je vais tout vous dire. Vous le méritez, et puis vous en savez déjà trop. Mais vous devez me promettre de garder le secret. »
