13.
Comme si de rien n'était, après tous ses jours d'absence durant laquelle il n'avait pas donné la moindre nouvelle, Aldéran s'était repointé à l'AL-99-DS1 de grand matin.
- Au moins, pour une fois, nous n'aurons pas apporté un café et une pâtisserie supplémentaire pour rien, sourit Talvérya.
Elle se pencha vers son Colonel tout en lui glissant son gobelet de café.
- Vous avez vu ma Reine ? Comment va-t-elle ?
- Elle resplendit, comme toute future mère ! Et toi, quand vas-tu nous donner une graine ?
La Sylvidre sourit.
- Mais, Aldéran, j'ai tout un buisson de bourgeons qui ont déjà essaimés sur Terra IV. Votre Sanctuaire est une bénédiction natale pour notre Colonie. Il n'y avait que notre souveraine qui jusque là n'avait pas été touchée par la grâce.
- Près de trois semaines de villégiatures, Aldie, et tu reviens avec des cernes pas possibles. Ton voyage aurait-il été, pour changer, un peu agité ? glissa Soreyn.
- Ou bien est-ce que Mme Skendromme aurait esquinté ce fragile petit être roux ? ironisa Jarvyl.
Même après bien des années de mariage, une légère rougeur marqua les joues d'Aldéran qui préféra enfourner une grosse bouchée de pâte feuilletée fourrée de crème et de grains de sucre.
- Raconte ! ordonna alors Soreyn. Ta colorée Ayvanère t'a fait le grand jeu, toute la panoplie des positions érotiques ?
- Oui, ce furent assez des galipettes à la carte, avoua alors Aldéran, à présent plutôt ravi de la nuit passée. Mais, elle aussi a pu choisir sur le menu ! Nous nous sommes bien éreintés l'un l'autre, mais ce ne fut au final qu'ouragans charnels ! Dommage que les nuits soient si courtes, Ayvi et moi avions encore plein d'idées !
Ceux de l'Unité Anaconda et le Leader de l'Unité Léviathan éclatèrent de rire.
- Hé oui, Colonel, même à toi qui te fiches des fins de mois, il faut travailler, de temps en temps, gloussa encore Soreyn.
- Mais, si j'en crois tous les comptes-rendus, rapports et autres évaluations, Jarvyl et toi avez parfaitement géré la situation… Tout est en place.
Une sorte de douche froide sembla soudain tomber et figer le petit groupe d'amis, leurs regards convergents vers le grand rouquin balafré qui finissait sa pâtisserie et faisait passer la dernière bouchée avec une grande gorgée de café.
- Aldie, tu ne vas quand même pas prendre ta retraite ? souffla alors Soreyn.
Aldéran sursauta.
- Bien sûr que non ! C'est juste que je réalise à présent avoir l'entier luxe de pouvoir être inutile et de régler la myriade de soucis familiaux qui me tombent dessus, sans que le Bureau n'en pâtisse car les meilleurs reprennent mes rênes.
- Ce qui veut dire que les tiens sont en plein désarroi, tourmente ? fit tristement Jarvyl.
- C'est peu de le dire… Mon père va repartir avec une version la plus expurgée autant que possible de virus et autres intentions familio-belliqueuses de Toshiro. Mon aînée est enceinte du plus inattendu des géniteurs et durant leur voyage nombreux sont leurs ennemis communs ou tout simplement les aléas de vol. Et surtout l'amitié sacrée de ceux qui me sont les plus chers semble réduite à néant, impossible à rabibocher…
Aldéran prit une bonne inspiration en finissant son gobelet de café qu'il posa sur la table de travail la plus proche.
- Mais, en ce moment précis, j'ai à reprendre lesdites rênes et nous avons affaire à une situation multi-explosives !
Il se leva.
- Soreyn, tu peux demander à Kycham Kendeler de venir me voir ?
- Bien sûr.
Ayant accompagné son ami dans l'ascenseur, Soreyn risqua une question un peu délicate.
- Kycham Kendeler. Nous savons tous ce que son oncle t'a fait. Tu as vraiment confiance en lui ?
- Il est trop coincé, mon croque-mort préféré, que pour avoir seulement l'idée de vouloir me tuer ! Et puis, qu'en tirerait-il comme profit ? La Division Sectorielle, les multiples ennuis récents, c'est juste pour ma pomme, et si je foire les prochains événements – visite de la Présidente de l'Union, Jeux GalactOlympiques – il n'y aura que ma tête sur le billot et Kendeler n'aura rien à y gagner.
- Tu lui fais confiance ? insista Soreyn.
- Totalement !
- En ce cas, cela me suffit, sourit encore Soreyn. Mais, crois bien que cela ne nous empêchera pas de veiller sur toi, Colonel porte-poisse !
- Merci.
Mais la mine d'Aldéran s'allongea considérablement à la vue des dossiers qui empilés sur la table de travail lui cachaient presque ses ordinateurs, et aussi l'accès à son fauteuil !
« Prenez des vacances, ils disaient… Il n'y a que des supérieurs hiérarchiques retraités pour dire ça, sinon, ils sauraient ce qu'on trouve au retour ! ».
L'instant d'ironie passé, Aldéran entreprit de ranger les dossiers selon leur degré d'importance et d'urgence.
14.
Leurs épouses en virée shopping, les enfants en sortie au parc avec les gardiennes, Aldéran et Skyrone avait déjeuné sur la terrasse d'une gargote du Port de RadCity, se goinfrant de crustacés et de fruits de mer.
Skyrone eut un coup d'œil pour l'environnement technique, forcément portuaire, sans aucune poésie ni décontraction des sens visuels.
- Et c'est ici que nos parents ont eu parmi leurs meilleurs souvenirs ?
- Oui. Avant d'épouser Karémyne, notre père était fauché comme les blés. Il a encore tellement bourlingué avant de tenter de revenir vivre auprès d'elle, normalement. Et c'est ici qu'il l'invitait – même si c'était elle qui, le plus souvent payait la note. Papa et moi sommes venus déjeuner, nous aussi, une fois, et il m'a confié ces tendres moments gravés à jamais.
- Il ne m'en a jamais rien dit…
- Je suis désolé, Sky… Papa ne peut que t'aimer à la folie, vu que tout comme Eryna, tu es bien l'enfant issu de lui de toi et de Karémyne… Mais nous avons d'autres choses, entre lui et moi…
- Il y a longtemps que je l'ai compris… Ca me chagrine et ça me réjouit car en dépit de toutes tes frasques d'ados, tu es bien celui dont notre père ne peut qu'être le plus fier !
- Il explosait de fierté à tes prouesses scientifiques, tant et tant d'années. Moi, je n'ai fait que le décevoir. Mais, je suis peiné aussi que de l'avoir trouvé au niveau des guerriers ai fait qu'il ait reporté, un peu, de son affection sur moi… Tu es l'aîné, Sky, mais notre père a fait de moi le chef de famille… C'est tellement contre nature !
- Mais c'est normal. Je n'en veux grief ni à notre père et encore moins à toi !
- Comment peux-tu être si paisible ? s'étonna Aldéran presque l'appétit coupé devant une langouste de taille respectable.
- Tu es un soldat, Aldie, tu es un guerrier, et tu défends notre famille à bout de bras et du canon de ton cosmogun. Moi, je suis le maître des éprouvettes !
- Et ça peut servir, rappela Aldéran. Plus d'une fois, tu m'as sauvé. Sky, nous sommes simplement complémentaires, partenaires, frères !
- Frères, pour toujours, et je t'aime à l'infini !
Skyrone tiqua, devant l'air perdu, et pas trop flatté de son cadet à la chevelure incandescente.
- Aldie ?
- Je le répète, Sky : nous sommes identiques. Tu t'es battu pour moi, tu as tué, tu t'es même mesuré à un tueur à gages ! Nous avons des manières différentes, mais nous sommes proches comme des jumeaux, presque !
- Quelqu'un m'a appelé ? ironisa alors Kwendel.
- Non ! rugit Aldéran.
- Oh que si, je vais être utile dans un futur très proche. Héberge-moi, Aldie, et ne t'en fais pas : tu n'auras ni à me nourrir ni à me blanchir !
- Encore heureux ! Et hors de question que tu mettes les pieds à l'appart, pas envie de traumatiser Albior en lui amenant un oncle, ancien jumeau, et mort de surcroît !
Kwendel ricana.
- C'est vrai que tu ne fais jamais dans la demi-mesure, Aldie…
- Ah, parce que, en plus, c'est de ma faute ? C'est un comble !
Et à son grand désagrément, Skyrone et Kwendel partirent dans un inextinguible fou rire.
Au soir, ayant par ailleurs complètement oublié la nouvelle irruption de Kwendel dans sa vie, Aldéran s'était consacré à sa petite famille, au complet, Alguénor revenu du pensionnat et Alyénor du Camp Nature prolongé de sa classe en pleines montagnes.
Avec Ayvanère, il leur avait préparé un potage de légumes moulinés crémeux, des brochettes marinées et enrobées de pétales de céréales concassés accompagnées trois sortes de salades afin de répondre aux goûts de chacun, et un gâteau au chocolat recouvert de crème fouettée en guise de dessert.
Les trois garçons s'étaient régalés, avaient sauvagement disputé des rations supplémentaires à leurs parents et tous s'étaient retrouvés, l'estomac plein à craquer, dans le grand canapé, à regarder des dessins animés.
Albior s'était endormi le premier et c'était Alguénor qui avait été le porter à sa chambre et l'avait mis au lit avant de revenir pour un bout de soirée encore avec ses parents et Alyénor qui avait ouvert un grand pot de crème glace où tout le monde piochait avec un sursaut de gourmandise.
Du fait de la Division Sectorielle, le Colonel de l'aAL-99-DS1 avait mis deux jours à se remettre à jour et ensuite, il s'était à nouveau senti comme un poisson dans l'eau, tout sous son contrôle et son petit monde tournant rondement.
Au matin, il avait expédié les affaires courantes et s'était enfin senti à l'aise, et un léger sourire avait flotté sur ses lèvres alors qu'il s'accordait un instant de véritable rêverie, paupières mi-closes, bien calé dans son moelleux fauteuil noir.
Quelques coups frappés au montant de métal de la porte de son bureau le ramenèrent à la réalité, Lozère, une de ses deux secrétaires se tenait sur le seuil.
- Désolée de te déranger, Colonel, mais j'ai relayé une alerte sur ton ordinateur et les Unités attendent que tu fasses suivre les ordres.
- Oui, je vois… marmonna Aldéran en faisant défiler les informations sur son écran, avant de se précipiter hors du bureau, prenant au passage son arme et son manteau d'un bleu électrique.
- Kycham, Soreyn, Jarvyl, avec moi. Nous allons aux entrepôts d'essence, tout a sauté et nous avons à rejoindre les équipes qui tentent de maîtriser l'incendie monstre.
- Mais, ce n'est pas une Intervention, objecta Jarvyl.
- Oui, à quoi pourrions-nous être utiles ? s'étonna Kycham.
- Nous devons être affranchis du nouveau mode opératoire de ces terroristes, gronda le grand rouquin balafré.
- Et le site des entrepôts de carburant est non loin d'ici, remarqua Soreyn. Cela se rapproche de nous…
A la surprise de ses trois subordonnés, Aldéran n'avait pu retenir un sourire avant de se diriger vers les ascenseurs.
Explosion ou non, la routine avait repris son cours pour lui !
