« Allez, debout ! »
Je suis réveillée brusquement par la voix de Lloyd et je le découvre, déjà debout, lavé et habillé. Depuis combien de temps est-il levé ? Je grommèle intérieurement et me lève, toute trace de ma crise de cette nuit passée. A vrai dire, je suis encore trop dans les brumes du sommeil pour me rappeler de tout ce qu'il s'est passé. Lorsque je suis enfin sur mes deux jambes Lloyd enchaîne, parfaitement éveillé :
« On doit être à la bibliothèque à 10h, il est déjà 9h »
« Et le petit déjeuner ? »
Première chose qui me choque en cette matinée. Outre le fait que je ne serais jamais prête pour être à l'heure à la bibliothèque, je me rends comtpe que nous n'avons pas le temps de manger. Lloyd continue de ma fixer, imperturbable :
« On mangera là bas. T'as un bureau. Et c'est pas comme si y'avait foule dans la bibliothèque. »
Je m'avoue vaincue. Je n'ai absolument pas envie de me battre avec lui verbalement. Je reste un moment debout, indécise face à la situation. Parce que oui, je veux bien aller prendre une douche et utiliser du 'shampooing' mais mes vêtements ? Je ne vais quand même pas utiliser non stop ceux dans l'armoire ? J'ouvre la bouche pour poser ma question, mais l'homme semble viiblement déjà assez agacé du fait que je traîne. Je referme la bouche, tel un poisson hors de l'eau et j'attrape des affaires au hasard dans l'armoire, priant pour que ça m'aille.
Je suis rapidement prête et lorsque je sors de la salle de bain, je vois Lloyd, debout face à la fenêtre, attendant que j'ai finit. Dans ma tête, je me fais la remarque suivant « ça le gonfle de rester avec moi. » En m'entendant revenir dans la pièce il se tourne vers moi, me jette un coup d'œil neutre et se dirige vers la porte. Il lâche, d'un ton tout aussi neutre que son regard :
« On va être à la bourre. »
« ça va pas nous tuer. »
« Parle pour toi. »
« J'ai du mal à te voir en tant que gardien, avec des supérieurs. Tu sembles si différent de ces hommes en noir.. »
« Parce que tu les connais, peut être, les autres gardiens ? »
« Non.. »
« Bon ba voilà. Compares pas ce que tu n'es pas en mesure de comparer. »
Il y a de la dureté dans sa voix, et j'en suis presque blessée. Il prend le chemin de la bibliothèque sans s'attarder et je m'efforce de rester à sa hauteur. Le chemin est identique à celui d'hier. Il reprend la parole au bout de quelques minutes, se rendant compte que quelque chose ne va pas à cause de mon silence :
« Vous avez tendance à nous prendre pour des monstres sans cœur. Tu ne sais même pas comme nous on vous voit. »
« Et comment vous nous voyez ? »
« Je ne peux pas t'en parler. »
« Alors qui est ce 'nous' ? Les Gardiens ? La Ville Haute ? »
« La Tour de Commandement. Les gardiens. »
« La Tour de commandement ? C'est quoi ? »
« Là où il y a le Conseil. Là où tout se décide. »
« Parle moi du Conseil. »
« Il est constitué du Maître Recruteur, du Général des Gardiens, du Commandant et de quelques autres personnes moins importantes. »
« ça me parle pas, moi, tout ça. »
« Mais t'apprends quoi dans la Ville Basse ? Laver le sol ? Enfin, vu l'état, j'en suis pas sûr.. »
« J'apprends à survivre aux caprices des gardiens. »
Sa remarque a fait mouche et je n'ai pas pu m'empêcher d'y répondre avec agressivité. Il me jette un regard qui me fait froid dans le dos. Il me juge comme on jugerait un animal destiné à la vente. Je m'arrête un instant, bien trop impressionné par cette expression qui m'était inconnu, et lui ne ralenti même pas. Je ne bouge pas, le regardant continuer à avancer. Et il ne ralenti pas. Il ne me prête aucune attention. Il regarde droit devant lui, comme si je n'existais pas. L'ais-je vexé ? Est au moins possible ? L'idée qu'il m'oublie là me traverse l'esprit. Nous n'avons pas encore débouché sur la route principale, et je sais que là où je suis-je ne suis pas encore perdue. Mais une fois là bas.. Il y aura trop de gens. Trop de bruits. Trop d'inconnus.
C'est en voyant disparaître Lloyd a l'angle que je bouge enfin, apeurée à l'idée qu'il me laisse là toute seule. Je me mets à courir pour le rattraper, et lorsque j'arrive à l'angle, il a disparut. Je m'immobilise. Devant moi, il y a de la foule, du brouhaha. Et je ne sais pas où aller. Je suis désarçonnée, et je me sens incapable d'aller demande mon chemin. Je me sens incapable d'appeler Lloyd.
Il m'a abandonné. Il m'a abandonné là comme on abandonnerait.. Mais non ! Nous ne sommes pas censés abandonner quelqu'un derrière nous ! Ce n'est pas correct ! Ce n'est pas humain ! Ce n'est pas.. Lloyd n'est pas humain. Lloyd est un ennemi à la base. Lloyd a tué des gens. Lloyd a sûrement déjà tuer un de mes proches. Lloyd n'est pas mon ami. Alors pourquoi dois-je me retrouver dépendante de lui ? Brutalement je me rends compte à quel point je me suis attachée désespérément à lui pour ne pas sombrer dans ce monde inconnu. Et là, subitement, il m'a abandonné. Il est un gardien. Un gardien n'a pas de sentiment. Un gardien est un monstre. Mais on doit obéir aux gardiens. C'est ce qu'on apprend à l'école. Docilité. Tranquillité.
Je respire un grand coup, me redressant, me concentrant sur moi-même pour ignorer le monde autour de moi. Et je m'avance dans la direction qui m'a l'air d'être la bonne, ignorant autant que je peux les regards invisibles de la foule. Dans une durée qui me semble interminable, je reconnais enfin la façade de la bibliothèque, ornée d'un B gigantesque et stylisé. Je me précipite dans le petit jardin puis dans le grand bâtiment et je referme la porte derrière moi, bien trop heureuse d'être séparé du bain de foule. Je m'éloigne de la porte au bout de quelques minutes, et alors que j'arrive aux premières étagères, la porte s'ouvre. Et Lloyd apparait à l'encadrement, s'avançant tranquillement, laissant la porte se claquer derrière lui, les mains dans les poches, un petit sourire fier sur les lèvres. Si je m'étais écouté, je lui aurais hurlé dessus. Mais mon regard a changé sur lui. Il n'est pas mon ami, il est un gardien. Un gardien est un monstre. Alors je détourne le regard, l'ignorant superbement. Il continue de s'avancer vers moi et lâche un petit :
« ça allait pour trouver la bibliothèque ? »
« Oui, merci de t'en inquiéter. »
« Rien ne te semble étrange ? »
« Non. »
« Même une bibliothèque ouverte ? »
Cette fois je reporte mon regard sur lui, médusée. En effet, la bibliothèque était ouverte. Mais pire encore, comment le sait-il ?
« Tu m'observais ? »
« Tu croyais que j'allais te laisser toute seule ? »
« Oui ! »
Son sourire satisfait ne le quitte pas et j'ai subitement envie de l'étrangler. Je me retiens cependant de faire ceci et de lui balancer un petit « monstre » à la tête, sûre qu'il n'apprécierait pas. Et je me plonge dans la vérification du rangement des livres, tandis qu'il m'observe, arrêté à 2 mètres de moi.
« Arrête de me regarder. »
« Je vois pas ce que je pourrais faire d'autre. »
« Ce que tu veux, mais arrête de me suivre partout ! »
Je ne le regarde pas, mais je sais son regard posé sur moi, et son horripilant sourire fixé sur les lèvres. Il ne bouge cependant pas, allant jusqu'à s'appuyer contre l'étagère la plus proche, et je me contente de m'éloigner de lui, me répétant inlassablement : « je ne dois pas être dépendant d'un monstre, je ne dois pas être dépendant d'un monstre, je ne dois pas.. »
« Si je vais chercher de quoi manger, tu comptes te barrer de la bibliothèque ? »
« Je sais pas, tentes, on verra. »
« Toute façon tu vas te perdre dès que t'auras fait 10 mètres dehors. »
« Que tu crois. »
Je fais mon possible pour paraître détachée de ses paroles, mais au fond il a totalement raison. Je serais capable de me perdre en sortant d'ici, et je n'ai absolument aucune envie de me retrouver au milieu des gens. Je n'y suis pas à l'aise.
« Bon, j'y vais. Pas de conneries, hein. »
Je ne réponds pas, me contentant de replacer un livre mal rangé. Il me jette un dernier coup d'œil et se détourne. Quelques instants plus tard, la bibliothèque est à nouveau vide de vie. Et je me sens affreusement seule. Je déteste ce sentiment. Je déteste Lloyd. Je déteste ce qu'il me fait. Parce qu'indéniablement, sans même qu'il s'en rende compte, je deviens dépendante de lui. S'il n'est pas là je me sens seule et perdue. Mais c'est un monstre, ce n'est pas ton ami ! La petite voix dans ma tête tente de me convaincre. Il n'est là que par obligation. Cependant, il est resté dormir avec moi cette nuit.. A cette pensée mon visage s'empourpre. Ce n'était pas une obligation, ça. L'a-t-il fait par gentillesse ? C'est impossible. Un gardien n'est pas gentil. Un gardien tue. Un gardien est un monstre. Un gardien n'a pas de sentiment. Un gardien.. Dans mon esprit, j'ai vraiment du mal à superposé le visage de Lloyd au masque des soldats vêtus de noir. Pour moi, Lloyd, c'est juste Lloyd. Pas un de ces tueurs de sang froid qui abattent les gens sans aucun remord dans la Ville Basse. Pour moi, il n'est pas de la même espèce que celui qui a assassiné Théodore.
Arrivé à ma troisième étagère de vérification, perdue dans mes pensées, le temps commence à me sembler long. Où est passé le jeune homme ? Ne devrait-il pas être revenu ? M'a-t-il a nouveau abandonné, ou me surveille-t-il comme tout à l'heure ? Je fronce les sourcils, rangeant un dernier livre. Lentement je me dirige vers la porte de la bibliothèque, légèrement hésitante. Que va-t-il penser s'il ouvre brusquement et qu'il me voit à coté ? Pensera-t-il que je tente de fuir ? De toute façon, je n'aurais qu'à lui dire la vérité, il comprendra sûrement.
Je pose ma main sur la poignée et lentement j'ouvre la porte, certaine de le trouver de l'autre coté de la porte. Mais lorsque le flot de lumière entre dans le hall, il n'y a rien. Pas de Lloyd. Juste le jardin et la rue piétonne qui fourmille de vie. Je sors dans le jardin, faisant quelque pas. Que fiche-t-il ?
C'est à ce moment que je le voyais, fendant la foule pour rejoindre la bibliothèque, venant d'en face. Je fronce les sourcils, que faisait-il là bas ? En face il s'agit d'un bâtiment tout ce qu'il y a de plus banal. Il me rejoint bientôt, tenant une poche dans l'une de ses mains. A ma hauteur, il me lance un joyeux :
« Tiens donc, t'es finalement sortie de ta tanière ! »
« comment ça, finalement ? »
« J'attendais que tu sortes. »
« Je croyais que tu voulais pas que je sortes. »
« En effet. Et j'attendais pour voir. »
« Et tu attendais depuis longtemps ? »
« Ba, j'ai eu le temps de manger ton muffin et le mien. »
« Tu comptais attendre encore longtemps ? »
« La faim t'aurais poussé à sortir. »
C'est dans ces moments que je n'arrive pas à comprendre la logique de l'homme devant moi. Depuis combien de temps attendait-il ? Et quel intérêt ? Il me passe devant et se dirige dans la bibliothèque. Je lui emboîte le pas. Il s'installe sur mon bureau, coté visiteur, et je vais m'asseoir sur mon fauteuil, à ma nouvelle place. Il déballe le contenu de la poche cartonnée qu'il tenait , révélant des sandwichs et des boissons. Nous entamons le repas et j'en profite pour relance la discussion :
« Mais tu attendais où ? »
« Sur le banc, de l'autre coté de la rue. »
« Ah. »
Je ne trouve rien d'autre à redire. Décidemment, Lloyd trouve toujours un moyen de m'étonner, bien que je ne comprenne pas sa logique. Je me décide à lui en faire part :
« Mais pourquoi ? »
« Faut bien que je m'occupe. »
Je ne lui réponds pas, me contentant de le fixer, toujours sans comprendre. Il soupire, avale sa bouchée et reprend :
« Je voulais vérifier si je pouvais te faire confiance. Voir comment tu réagissais si je te laissais dans un lieu. »
« Et le résultat, c'est.. ? »
« J'ai pas fini de vérifier. »
Ne plus chercher à comprendre Lloyd. Ce mec est étrange. Ce mec est à des années lumières de ma façon de penser. Je me concentre sur mon repas, momentanément, profitant de l'excuse pour m'enfuir dans mes pensées. Pourquoi m'a-t-on donné Lloyd pour me guider ? Est-ce réellement un hasard ? J'ai du mal à imaginer d'autres gardiens tel que lui. Des gardiens avec des sentiments, des émotions et une vie en dehors de leur tenue obscure. Des gardiens humains. Peut être que tout ceci était prédit ? Quit à crier au complot, je préfère observer tous les chemins. Jack aurait pu m'aider. Jack, celui auprès de qui j'ai passé de longues années dans la bibliothèque du quartier du Lion, à apprendre, à emmagasiner des connaissances sur à peu près tout. Ma vie pourrait être digne d'une histoire héroïque, ces histoires qui me faisaient rêver. Mais maintenant que cela m'arrive, je ne suis plus trop sûre d'aimer ça. Deux protagonistes de deux mondes très différents qui apprennent à se connaître, et qui finiront par affronter un mal qui menace de renverser l'ordre. Ah, stupide idée. Et si ma vie suit ce cours là, quel sera le mal que Lloyd et moi pourront affronter ? Et surtout, Lloyd est-il vraiment un allié ? Méfiante comme je suis, et en prenant en compte qu'il est un gardien, tout me laisse croire qu'il me trahira tôt ou tard. Mais une petite partie en moi crie qu'il ne me laissera pas tomber. C'est comme ça qu'agissent les héros, ils ne laissent jamais tomber personne. Ils trouvent toujours des solutions.
« Tu vas continuer à ranger la bibliothèque, durant l'aprem ? »
Je reporte mon regard sur Lloyd, sans comprendre le sens de ses paroles tout de suite. Puis tout s'éclaircit subitement, et après le l'instant de flottement, je lui réponds finalement :
« Je ne vois pas trop ce qu'on pourrait faire d'autre. »
«On va se faire chier. »
«Au bout d'un moment, oui. »
Il soupire, froissant le papier de son sandwich qu'il vient de finir. Il le jette dans la corbeille avec précision. Je reste silencieuse.
« Je vois vraiment pas comment tu as pu choisir de devenir bibliothécaire. »
« Et moi je vois vraiment pas comment tu as pu choisir de devenir gardien. »
« On en a déjà parlé. »
« Et je ne comprends toujours pas. »
« Peut importe. »
« Raconte moi quand même. »
Il lève les yeux au ciel, soupire à nouveau. Et je ne peux m'empêcher de penser qu'il soupire souvent. A croire que je suis vraiment une fille ennuyante, voir stupide.
« Depuis que je suis petit, je croise des gardiens. Je viens d'une famille de gardiens, à vrai dire. Ça marche comme ça ici. On est gardien de père en fils, bien que je ne connaisse pas le mien. Certains s'engagent spontanément, mais généralement on prend les recrues chez les familles. Je les admirer, j'aimais ce qu'ils faisaient. J'aime toujours autant. C'est un peu un rêve de gosse, pour résumer. »
« Ils tuent ! »
Je suis horrifiée par ce qu'il m'a raconté. Etre attirer par un métier où les hommes ne font que tuer et brutaliser d'autres hommes ? Comment peut-on aimer ça ?
« Tu crois qu'on fait que ça !? »
Lloyd hausse la voix et je reste stupéfaite par ce revirement. Je ne le connais pas depuis longtemps, mais je ne l'avais jamais vu ainsi. A cet instant même, je vois son visage de gardien. Un homme dur, brutal, et qu'on a absolument pas envie d'aller embêter ni même d'approcher. Je reste silencieuse, tandis qu'il prend son temps pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il reprend la parole, il est calme, quoique légèrement agressif :
« On ne fait pas que tuer. On est une milice. On maintient l'ordre dans la Ville Haute et la Ville Basse. On est envoyés à l'extérieur pour des missions de tous types. Sans nous, le Shinaï ne tiendrait pas debout. Cette ville tomberait en morceaux au premier coup de vent. »
Le Shinaï. C'est rare d'entendre le nom de la Cité. On a fortement tendance a bien séparer la Ville Haute de la Ville Basse, comme si les deux étaient dissociés. Mais pourtant, les deux appartiennent à la même ville, le Shinaï. Je reste muette. Lloyd se lève brusquement, m'abandonnant là, se dirigeant entre les étagères recouvertes de livres. Je le laisse faire, toujours stupéfaite par sa réaction. Peut être suis-je allée trop loin ? Fort probable. Je le vois disparaître entre les étagères. Il est évident qu'il va marcher pour se changer les idées. Peut être va-t-il prendre un livre et lire un peu ? Peut être devrais-je aller le voir ? Peut être .. ? Finalement je me referme sur moi-même, pleine de remords, et je continue mon repas.
