Chapitre 10
Bien que nerveux, Hikaru chercha à ne rien en laisser paraître : ses mains bougeaient avec précision et rapidité sur la surface du goban, défaisant petit à petit les territoires construits par son frère et lui. Son regard centré sur la surface du jeu n'était pas à même de laisser filtrer les pensées qu'il pouvait nourrir en cet instant. Nul n'aurait pu imaginer, à l'observer, que son sang battait lourdement sous ses tempes et que son estomac était noué par l'émotion et le stress.
Après son rangement effectué, le semi-blond s'exhorta intérieurement au calme. Déglutissant avec difficulté, il se tourna vers Saiki avec qui il échangea un regard entendu. Ils étaient conscients tous deux que l'anonymat du plus âgé pourrait bel et bien prendre fin si le jeune coréen connaissait l'existence du joueur nommé Sai sur Internet.
Leur père ne leur apportait décidément que des soucis ne put s'empêcher de penser Hikaru en écoutant lourdement les pas de ses parents et de ceux de leur invité s'approcher du salon dans lequel il se trouvait avec Sai.
Masao Shindô adressa un grand sourire à ses enfants auquel répondit sincèrement son aîné comme il aurait pu s'en douter tandis que son cadet semblait ravaler la grimace que pouvait susciter son retour au domicile familial. Les rapports entre Hikaru et son "géniteur", comme il aimait à lui rappeler qu'il n'était que cela à ses yeux, avaient toujours été tendus. Masao concevait parfaitement que ses absences répétées et son manque d'attention envers ses deux enfants avaient pu les blesser, tout occupé qu'il était à construire sa carrière d'homme d'affaires. Il fallait croire que le destin le lui faisait payer aujourd'hui puisqu'il semblait avoir perdu toute perspective de réembauche dans un futur plus ou moins proche du fait de son âge, de son expérience et par conséquent du coût qu'il pouvait représenter pour de nombreuses entreprises.
Sa famille était importante à ses yeux, c'est d'ailleurs pour elle qu'il s'était tant battu avec tant d'acharnement pour gravir les échelons dans son entreprise et non pas seulement dans un souci d'ego.
Pourtant, il avait tenté de se rapprocher d'Hikaru et de Saiki, surtout après l'accident survenu à celui-ci mais alors que l'aîné lui avait fait clairement comprendre qu'il n'avait jamais ressenti la moindre rancune à son égard, Hikaru lui avait définitivement fermé la porte de son cœur.
Connaissant la passion de ses fils pour ce jeu de stratégie auquel il ne comprenait strictement rien, il avait décidé de s'arrêter sur le chemin du retour à une boutique qui vendait des gobans d'occasion et son regard avait été automatiquement attiré par celui dont l'écriteau indiquait qu'il avait appartenu à Honinbo Shusaku.
Le vendeur lui assurait que le prix auquel il le lui vendait était modeste en comparaison à la valeur réelle de l'objet et il s'imaginait déjà l'extase qu'il pourrait voir se dépeindre sur le visage de son cadet à l'idée d'avoir un tel cadeau tandis qu'il fouillait dans son portefeuille à la recherche de la somme indiquée quand la main d'un jeune garçon avait arrêté son poignet.
Son accent avait clairement trahi son appartenance étrangère, tandis qu'il lui conseillait de ne pas s'engager dans un tel achat, le plateau devant eux étant bien trop récent malgré quelques subterfuges pour lui donner un air ancien pour avoir appartenu à Shusaku.
Bien sûr, le vendeur ne l'avait pas entendu de cette oreille et s'en était même pris assez violemment au garçon de manière verbale. Mais en y regardant de plus près, Masao se rangea à l'opinion de son jeune compagnon et l'invita à boire dans un café en guise de remerciement.
Su-yon lui avait donc raconté son parcours jalonné d'embûches pour devenir joueur professionnel en Corée. Lorsqu'il lui avait demandé la raison de sa présence au Japon, Masao avait ressenti une vive émotion en écoutant le jeune garçon se confier à lui alors même qu'aucun de ses propres enfants ne l'avait jamais fait.
C'est pourquoi lorsqu'il comprit que le jeune coréen voyageait seul et qu'il n'avait pas de famille au Japon qu'il lui proposa de l'héberger en lui assurant que son fils cadet pourrait certainement lui faciliter l'accès au milieu du go professionnel japonais de par sa récente promotion en tant que journaliste sportif pour un magazine spécialisé dans le go.
Il ne doutait pas par ailleurs que cette rencontre soit extrêmement enrichissante pour ses fils comme pour le jeune coréen tant il avait entendu de louanges du père de sa femme quant à leurs talents. Il ne doutait pas que si l'accident de Saiki ne lui avait pas enlevé sa mobilité, ce dernier serait certainement en train de parcourir le même chemin que Su-yon.
"Saiki, Hikaru, je vous présente Su-Yon qui est gusaeng, l'équivalent des Insei japonais." dit-il en désignant le jeune garçon qui devait au moins faire moins de trente centimètres qu'Hikaru.
Le soulagement que ressentit Hikaru en remarquant que le nom de Saiki ne semblait pas familier au coréen fut immense. D'une certaine manière, cela apparaissait plutôt normal que le pseudonyme du joueur évoluant exclusivement sur le net ne puisse être rattachée de façon évidente à son frère sans l'avoir vu jouer.
"Je suis enchanté de faire votre connaissance et très honoré que vous m'ayez invité dans votre demeure." répondit Su-Yon dans un japonais parfaitement maîtrisé tout en s'inclinant comme l'usage le recommandait.
Hikaru s'inclina également tandis que Sai hocha gravement la tête en direction du jeune coréen afin de répondre à sa salutation.
"Nous sommes ravis de recevoir un joueur de go qui se destine à devenir professionnel dans un avenir proche" déclara Sai. Je suis persuadé qu'HIkaru sera ravi de jouer une partie contre toi."
A ces mots, il posa les mains sur les roues de sa chaise et la manœuvra en direction de sa chambre en lançant à la cantonade qu'il les rejoindrait à l'heure du souper.
Hikaru conduisit donc le jeune étranger à l'étage après que sa mère, partie préparer le dîner en question lui ait indiqué qu'il dormirait dans sa chambre sur un futon.
Le semi-blond se retint de maugréer tout le long de l'escalier avec le futon entre les mains quant au fait de devoir partager sa chambre tandis que Su-yon le suivait en portant un oreiller sous le bras.
Lorsque le jeune coréen entra dans la chambre du cadet de la famille, il l'embrassa du regard mais celui-ci s'arrêta sur le meuble le plus imposant de la pièce : l'immense bibliothèque dans laquelle se trouvaient des manuels sur le go, des ouvrages de littérature japonaise tant ancienne que contemporaine. Dans une vitrine centrale, trônait sur un chevalet un superbe ouvrage avec une couverture sombre et des reliures dorées.
Après avoir déposé l'oreiller sur le futon qu'avait négligemment déplié HIkaru près de son lit, Su-Yon se rapprocha de la vitrine en question afin d''en lire le titre et fut estomaqué en remarquant qu'il s'agissait d'une version illustrée de l'un des plus grands chefs d'oeuvre de la littérature japonaise : Le Dit du Genji écrit par Dame Murasaki au XIème siècle et qui était considéré comme le premier roman non seulement de la littérature japonaise mais également de la littérature mondiale.
Voyant combien l'attention du coréen était concentrée sur l'ouvrage, Hikaru se sentit obligé de lui expliquer la manière dont il s'était retrouvé en possession de ce précieux trésor.
"C'est le prix que j'ai gagné à un concours de nouvelles à ma dernière année de lycée, il est vrai que cette version illustrée est très rare et par conséquent coûteuse mais si tu le souhaites, tu peux la lire. Je sais qu'elle n'a pas été encore traduite en coréen."
Su-Yon ouvrit la vitrine et se saisit du livre avant d'en tourner les pages avec délicatesse.
Sur une des premières pages, figurait une illustration magnifique de la femme du Mikado ; la Dame du clos au Glycines pour laquelle son fils, le Genji nourrissait des sentiments coupables. Les longs cheveux noirs comme le jais, la peau laiteuse et les yeux violets de celle-ci lui firent penser étonnamment à une version féminine de l'aîné des Shindo, ce qu'il fit remarquer à son cadet.
Cette constatation anodine eut cependant un effet inattendu parce que le semi-blond blêmit soudainement avant de reprendre ses esprits.
"Oui c'est vrai que mon frère lui ressemble" répondit-il d'une voix nouée par une émotion que Su-Yon n'arrivait pas à comprendre mais sentant qu'il s'agissait d'un sujet sensible, il ne préféra pas en rajouter.
Reposant l'ouvrage à sa place initiale, il revint s'asseoir sur le futon, s'installant de manière à faire face au semi-blond
"Votre père m'a dit que vous travailliez pour le Weekly Go, que pensez-vous du niveau des joueurs japonais?"
-Je pense qu'au vu de nos âges respectifs, on peut se tutoyer Su-Yon. Concernant le niveau des joueurs japonais, il n'est certainement pas aussi élevé que celui des joueurs en Corée ou en Chine. Cependant, je ne doute pas que dans quelques années, notre pays parvienne à se hisser à votre niveau surtout des jeunes comme Akira Tôya viennent à se dévoiler."
Su-Yon arbora une expression pensive avant qu'un fin sourire ne vienne étirer ses lèvres.
"J'ai hâte de voir ce temps arriver afin qu'il y ait un peu de renouveau et de sang neuf dans le go mondial."
Hikaru lui rendit son sourire avant de prendre le calepin dans lequel il avait ses notes pour son prochain article.
"Je suis en train de travailler sur un article sur les joueuses féminines de go au Japon. Qu'en est-il en Corée?
-Il y a déjà eu de nombreuses jeunes femmes qui ont tenté de devenir professionnelles mais il est vrai qu'une poignée d'entre elles y est parvenue Le go reste un univers essentiellement masculin. "
A son ton de voix, Hikaru comprit que le jeune coréen n'avait aucun doute quant au fait que la situation devait rester telle quelle.
Un silence confortable s'installa tandis qu'Hikaru se concentre sur l'écriture de son article sans prêter beaucoup d'attention aux faits et gestes de son invité qui s'était levé de nouveau pour parcourir des yeux la bibliothèque, tirant parfois un ouvrage de sa place pour en lire la quatrième de couverture puis le reposer. Tout à droit de la bibliothèque trouvait une rangée consacrée au go mais ce qui interpella le jeune coréen fut un classeur portant un cadenas. Seulement la clé était restée négligemment sur le cadenas sans qu'il n'ait été réellement fermé.
La curiosité piquée à vif, Su-Yon surveilla du coin de l'œil que le semi-bond était toujours aussi concentré et ne faisait absolument pas attention à lui.
Cédant à son indiscrétion naturelle, il l'ouvrit et découvrit qu'il contenant un grand nombre de kifus. Ne voulant pas risquer de se faire surprendre, il le remit en place, se promettant d'y rejeter un coup d'œil lorsqu'il en aurait l'occasion. Le kifu en première page portait une annotation qui ne pouvait qu'alimenter son désir d'en découvrir plus : "Partie jouée contre Akira Tôya" avec la date de la partie et le score...ce qui signifiait qu'il devait y en avoir un certain nombre.
Tôya était rentré à son appartement complètement défait intérieurement mais sans qu'aucun signe extérieur ne puisse faire soupçonner sa détresse.
Comment en était-il arrivé là, à déclarer sa flamme à un homme dont il venait juste de faire la connaissance alors qu'il était fiancé?
Soupirant en refermant sa porte, il se demanda ce qui pouvait bien clocher chez lui. La crainte de ne plus revoir le jeune homme était plus tenace et effrayante que la pointe de culpabilité qu'il ressentait envers sa fiancée.
Se dirigeant vers le bar qui renfermait bouteilles de vin, bouteilles de saké, de scotch de collection. La plupart de celles-ci lui avaient été offertes par des personnes à qui il avaient donné des leçons particulières. il n'était pas un féru d'alcool, sachant combien ce dernier pouvait désinhiber les comportements et se révéler nocif pour les capacités cognitives ; pourtant il n'éprouva même pas une once de remord en débouchant une bouteille de saké pour s'en servir une grande rasade.
Dès la première gorgée, il ressentit une agréable sensation de chaleur se répandre dans son corps, au second verre il avait déjà la tête plus légère comme si le saké ingurgité avait eu pour effet miraculeux de faire s'envoler tous ses soucis. Seul comptait son état d'ébriété et la douce euphorie qu'il engendrait malgré sa présente solitude.
Sans même qu'il ne l'ait voulu, l'image d'HIkaru Shindô s'imposa à son esprit à cette pensée. Il revoyait distinctement les yeux verts luisant de détermination lors d'une partie, le mélange de mesure et de combativité dont pouvait faire preuve le semi-blond et il ne put retenir un grognement de plaisir lorsque son cœur se mit à battre la chamade tandis qu'il se sentait durcir.
Déglutissant avec difficulté, il se refusa à guider sa main vers l'expression de son désir afin de l'assouvir au plus vite alors même que la tentation était si grande et préféra s'imaginer ce que se serait de sentir les lèvres du journaliste sur les siennes, sa langue venant goûter la sienne avec fureur tandis qu'il presserait son corps contre le sien avec force.
Une vague de plaisir submergea le brun lorsqu'il sentit son membre répondre à ce nouveau stimulus. Il se mordit la lèvre inférieure en voyant dans son songe les lèvres descendre sur son cou tandis que les mains du jeune hommes venaient le défaire de sa chemise touchant avec une douceur insupportable la peau qui se révélait progressivement, douceur qui contrastait avec la brutalité avec laquelle les hanches de Shindô venaient onduler contre les siennes.
Sentant des larmes se former au coin de ses yeux dues à la soudaine frustration que cette fiction suscitait, Akira se résigna à se toucher au travers le tissu, frottant sa paume contre le renflement doucement puis de plus en plus durement.
Une vague de plaisir le traversa,ses dents déchirant sa lèvre inférieure, le goût du sang envahissant sa bouche, le laissant pantelant. Mais elle fut remplacée par un sentiment de honte qu'il accueillit comme le pénitent flagellant sa chair en signe de rédemption
Avisant le verre à moitié vide, il le saisit et le projeta contre le mur, l'observant se briser comme sa vie menaçait de l'être avant de se laisser choir dans le canapé, un bras barrant sa vue sans qu'il ne puisse retenir ses larmes.
Je voulais vous offrir un chapitre plus long mais finalement je vais m'arrêter là sinon cette fic va dériver dans l'angst le plus complet vu mon humeur un peu déprimée XD, En espérant que ce chapitre en valait la peine, j'espère pouvoir écrire la suite de manière plus rapide (les 2 premières pages ont été écrites il y a plusieurs mois...)
