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Le quartier général de la Milice était une bâtisse austère, fabriquée en briques rouges, dont l'apparence évoquait un empilement sans élégance de blocs uniformes parsemés de fenêtres étroites. L'allée pavée qui menait à la porte principale était encadrée par des palissades de bois qui tentaient tant bien que mal de contenir les haies épaisses qui poussaient dans leurs dos. Par-delà ces murailles naturelles s'étendaient, du côté droit, la cour de promenade destinée aux employés administratifs, et du gauche, le terrain d'entraînement des miliciens.
Bien qu'elle ne puisse en distinguer ni les contours, ni même l'aspect, le simple fait de se retrouver juste à côté éveillait des sentiments contradictoires dans le cœur de Valkeyrie. Elle s'était arrêtée au centre de l'allée principale, scrutant la rambarde derrière laquelle s'étendait le sol boueux où elle avait laissé l'empreinte vaincue de son corps, la veille… Il lui semblait que ces évènements remontaient à plusieurs semaines, tant ce qui s'était passé, le soir même, les rendaient anecdotiques et lointains. Mais la blessure de son orgueil ne s'était pas refermée, et elle fronça les sourcils en croyant entendre le sergent instructeur Silfar beugler des ordres à ses hommes.
Après avoir quitté le logement de Ziegelzeig, elle avait mis un peu de temps à se repérer. Elle n'avait encore jamais foulé de ses pattes le quartier résidentiel dans lequel il habitait, et elle dû demander son chemin à plusieurs reprises avant de trouver le tramway qui devaient logiquement la ramener à proximité de chez elle.
Assise dans le vieux véhicule qui fonctionnait encore à la vapeur, elle avait tenté de remettre les choses dans leur contexte, de peser le pour et le contre, pour enfin prendre une décision ferme et appuyée. Le temps semblait s'être dilaté, et les vingt minutes qu'auraient dû durer le trajet lui semblèrent s'écouler en une poignée de secondes. Enragée par son indécision, elle avait rejoint la résidence où elle vivait sans être plus avancée sur sa situation. Pire encore, les évènements de la soirée brouillaient toutes ses pensées, et elle ne pouvait s'engager dans une rue ou une allée, toute bondée de monde qu'elle soit, sans jeter des regards apeurés autour d'elle, cherchant à repérer l'un des deux assassins qui, selon toute vraisemblance, devaient toujours être à sa poursuite.
Lorsqu'elle eut franchi le seuil de l'humble logement qu'elle louait dans une résidence centenaire, défraîchie par le temps, et oubliée par la modernisation de la capitale, elle verrouilla à double tour derrière elle et s'adossa à la porte. Son cœur battait à tout rompre, et elle se laissa glisser au sol, la tête entre les pattes. Elle resta ainsi pendant plusieurs minutes, la bouche sèche et l'esprit vide.
Le renard comptait-il vraiment sur elle, ou bien la considérait-il comme un fardeau dont il se serait bien passé ? Impossible de poser un jugement affirmé sur cet énergumène, dont elle n'arrivait même pas à déterminer si elle l'appréciait, ou si elle l'avait en horreur. Si elle retournait à la Milice, pourrait-elle faire valoir ses droits dans le but d'être réintégrée, et cela contre l'avis de Silfar ? Bien sûr, il serait obligé de se plier à la volonté des supérieurs, dont elle était presque sûre d'obtenir l'appui, les procédures administratives étant plus craintes dans le milieu que des règlements de compte entre miliciens… Mais alors, tout recommencerait certainement, et peut-être en pire. Les brutalités, les moqueries, le rejet, l'absence totale de confiance et de considération. Elle aurait pu faire ses preuves, bien entendu… Mais lui offrirait-on les moyens et le temps de le faire ? Rien n'était moins sûr.
Elle pouvait laisser au compte du renard qu'il lui avait montré une certaine forme d'estime, et elle n'était pas insensible à cela… Mais il était imprévisible. Loin de les mettre à l'abri des fous furieux lancés à leur trousse, il risquait bien de les jeter entre leurs griffes. Cependant, et très étrangement, cette idée lui semblait moins affligeante que de devoir à nouveau faire face à Silfar, lui présenter ses respects, le saluer comme son supérieur, alors qu'au couvert de son crâne épais s'agiteraient déjà les vents constituant la tempête d'indignités qu'il ne manquerait pas de lui faire subir.
Et puis, surtout, il y avait ce reste épars d'adrénaline qui lui secouait encore le cœur. L'argument lui avait effleuré l'esprit, puis elle l'avait immédiatement rejeté en secouant la tête, tant elle ne se reconnaissait pas en lui. Quelque part, au fond d'elle-même, elle avait aimé le danger, elle avait apprécié son premier flirt avec la mort. Bien sûr, on n'entrait pas dans la Milice Martiale sans avoir cette notion de sacrifice à l'esprit, mais là, c'était différent. Se battre pour sa survie, dans des instants où la moindre erreur, la moindre hésitation, pouvaient conduire à une issue fatale… c'était grisant.
Imperceptiblement, ce fut certainement ce sentiment irraisonné, qu'elle refusait de considérer, qui solda sa prise de décision. Elle allait quitter la Milice, et rejoindre le chasseur de primes. Dans l'absolu, aucune des solutions ne semblait lui convenir… Alors autant choisir celle qui lui apportait, somme toute, un minimum de bonheur.
Mais à présent, se retrouvant à nouveau devant les locaux de la Milice, de l'autre côté de cette rambarde qui symbolisait à elle seule l'immensité de son échec, la douleur de voir ses illusions de jeunesse s'écrouler la gagna à nouveau, et elle remit une nouvelle fois en question la possibilité de tout laisser tomber.
Elle poussa un soupir et déglutit. Le nœud qui lui obstruait la gorge n'avait pas l'air de vouloir disparaître… C'était sans aucun doute l'un des moments les plus difficiles de sa vie. Etre renvoyée aurait été plus simple, car elle n'aurait pas été décisionnaire. A amende honorable, ici elle devait faire face à son échec, et renoncer d'elle-même à toutes ses ambitions. Même pour de bonnes raisons, alors qu'il ne semblait pas y avoir d'autre solution, l'amertume de l'abandon était décidemment bien difficile à supporter.
L'heure passait, et elle était toujours immobile. Midi risquait d'arriver vite, et alors elle n'aurait plus de solution de repli. Finalement, cet ultimatum qu'avait posé le renard n'était pas une mauvaise chose. Il la poussa à franchir le pas, et à se mettre au clair avec elle-même.
Démissionnaire, elle avait retiré les vêtements officiels que lui avait attribuée la Milice, et les avait rangé dans un sac de voyage qu'elle avait passé sur son dos. En lieu et place de la tenue d'entraînement et du plastron métallique qu'elle avait porté jusqu'à ce matin, elle avait enfilé un vieux débardeur noir sous une chemise à carreaux bleue, trop grande pour elle, et qu'elle avait donc nouée sous sa petite poitrine. Un vieux jean délavé complétait son habillement des plus sommaires. Elle ne se connaissait pas comme particulièrement coquette, et s'était toujours préférée en uniforme. Il faudrait qu'elle apprenne à faire sans, à partir de ce jour si particulier, où elle renonçait à ses rêves.
Un silence gêné s'était installé dans le bureau confiné, plongé dans une pénombre qui semblait de circonstance. Les pattes jointes au-dessus de son espace de travail, Hander Delmaz semblait quelque peu dépité. En face de lui, l'air gêné, mais parvenant tout de même à soutenir son regard pour marquer la fermeté de sa décision, Valkeyrie attendait la réaction de son supérieur.
« — Cette démission me semble un peu précipité, finit-il par déclarer. Mademoiselle Constantine… Vous êtes arrivée parmi les dix premiers au concours de recrutement interne le plus difficile de toutes les institutions militaristes sénatoriales. Et vous voudriez renoncer au bout d'un jour seulement ? »
Comme pour démontrer l'amertume de sa situation, elle ne put s'empêcher de le corriger :
« — Une matinée, pour être exacte, mon colonel. »
Poussant un soupir contrit, Hander remonta ses lunettes contre son museau, et se mit à tapoter nerveusement des doigts sur son bureau. Valkeyrie n'était pas rentrée dans les détails quand elle avait expliqué les raisons de sa volonté de tout arrêter. « Incompatibilité avec la hiérarchie » avait été suffisant pour qu'il déduise ce qui avait pu se passer, et retrace tous les évènements au moyen de sa seule imagination. Pas besoin qu'elle soit débordante. Il connaissait Silfar, son profil, sa vision très rétrograde des choses. Pensant encore pouvoir la débouter de son désir de démissionner, il lui proposa :
« — Peut être qu'une rencontre entre votre instructeur et vous, sous mon encadrement, afin de mettre les choses à plat, pourrait…
— Sauf votre respect, mon colonel, c'est bien la dernière chose que je souhaite faire. »
Elle s'était permise de le couper, mais ne s'en offusquait pas. Elle était sur le point de rendre sa plaque, alors elle pouvait bien se permettre ce genre de petites libertés. Elle ajouta :
« — Entre le sergent Silfar et moi, les choses ont été mises à plat dès notre rencontre. Aucune discussion ne pourra changer cela.
— C'est désolant, conclut-il. »
La seule fenêtre du bureau d'Hander, qui se situait au premier étage du bâtiment administratif, offrait une vue panoramique sur l'allée principale du quartier général, ainsi que sur les espaces environnants. Valkeyrie laissa son regard se perdre du côté du terrain d'entraînement. Des miliciens de son unité étaient engagés sur le parcours d'obstacles, suant et hurlant pour satisfaire aux désirs de leur sergent instructeur, le taureau Silfar. Celui-ci rôdait entre les miliciens, parcourant les abords du parcours, beuglant sans doute les stéréotypes usuels qui constituaient la base de son vocabulaire.
L'espace d'un instant, elle eut le sentiment qu'il regardait vers elle, et bien qu'elle sache très bien qu'il lui était impossible de la voir à cette distance, de l'autre côté de cette vitre, elle eut la certitude qu'il savait qu'elle était là, et ce qu'elle était en train de faire. Elle s'imagina le sourire satisfait qui devait se dessiner sur son épais visage bovin, et se sentit envahie par une extrême bouffée de rage. Alors elle se rendit compte qu'Hander avait continué à discourir pendant ce temps, elle qu'elle l'avait totalement ignoré. Elle reprit le fil de son propos, feignant l'intérêt :
« — … Car vous comprenez, disait-il, il est important aux yeux du Cénacle que la parité entre les sexes et entre les espèces soit un modèle d'exemplarité au sein des forces de l'ordre, et en ce sens, vous étiez une source d'espoir. Nous attendions beaucoup de vous.
— Désolée de vous décevoir. »
Plutôt que de rentrer dans le jeu du sentimentalisme, qui ne changerait plus rien, Valkeyrie préférait se montrer ferme et campée sur ses positions. Si elle commençait à abonder dans ce sens, elle craignait de se laisser prendre au piège de la culpabilité, et de revenir sur une décision qu'il lui avait déjà été horriblement difficile de prendre.
En dernier recours, Hander ajouta, sur le ton de l'avertissement :
« — Vous avez bien conscience que toute démission de corps, de grade ou d'échelon, implique un retrait total et entier de tout rattachement possible à la Milice Martiale et à son administration ?
— J'en ai conscience.
— Et donc, que vous ne pourrez retrouver votre ancien poste à la Milice de Seyrault ?
— Oui. »
Sa voix avait légèrement vacillé, et elle s'en voulut énormément de cette manifestation de faiblesse, aussi imperceptible fut-elle. Difficile pour elle de contenir son calme alors qu'étaient évoqués les souvenirs de ses états de service à Seyrault, tous excellents, et qui composaient certainement les meilleurs souvenirs de son existence. Elle maudit alors le jour où elle avait laissé son orgueil s'exprimer et qu'elle avait pensé pouvoir être plus utile à ses concitoyens en tentant le concours des forces spéciales.
Néanmoins, le colonel Delmaz ne sembla pas remarquer cette légère inflexion, car il n'insista pas d'avantage. Il ouvrit un tiroir de son bureau pour en tirer un tampon qu'il appliqua d'un geste ferme sur la première page du dossier Constantine Valkeyrie. Depuis sa position, la lapine n'eut aucun mal à déchiffrer le message appliqué à l'encre rouge, légèrement baveuse, et qui résumait sa situation avec une extrême simplicité : « DEMISSION ».
Comme quoi les choses n'étaient finalement pas si compliquées.
Alors qu'elle redescendait l'escalier principal, Hander sur les talons – il avait insisté pour la raccompagner -, une extrême agitation se fit entendre dans le hall d'accueil. Les portes claquèrent, et des bruits de pas tumultueux envahirent l'espace sonore, bientôt recouverts par un brouhaha effréné et des exclamations de surprise.
Le colonel pressa le pas, et Valkeyrie le suivit, restant légèrement en retrait. Arrivée au bas des escaliers, elle constata la présence de nombreux miliciens encadrant un groupe de civils. Il lui fallut quelques instants pour constater qu'il s'agissait en fait d'enfants et, accordant la logique aux bribes de conversations qu'elle percevait, saisit qu'ils faisaient partie des victimes des enlèvements qui secouaient actuellement la population d'Otonomah.
La voix d'Hander lui parut alors, audible et professionnelle, s'élevant au-dessus du marasme général :
« — Où les a-t-on retrouvé ? »
Une voix forte et masculine dont elle ne déterminait pas l'origine, répondit à son ancien supérieur :
« — Ils ont débarqué en groupe aux abords de la ville, tôt ce matin. Tous les cinq. On ne se l'explique pas.
— Ils vont bien ? demanda Hander. Vous auriez dû les emmener directement à l'hôpital.
— On sait bien, chef, mais ils étaient tellement bizarres qu'on a préféré les ramener ici d'abord. Ça confirme ce qui se dit, avec ces gamins qui seraient déjà retournés directement chez eux. »
Valkeyrie ne parvint pas à percevoir clairement la suite, car de nouveaux miliciens arrivaient pour constater l'évènement, et amenaient avec eux un flot de questions qui rendaient ardue la compréhension globale. Piquée par la curiosité, elle se faufila au sein de la masse, sa petite taille et son gabarit maigrelet lui permettant sans mal de se frayer un passage jusqu'au centre du rassemblement, où se tenaient, calmes et placides, les quelques enfants retrouvés. La voix d'Hander, engagé dans une conversation véhémente avec un lieutenant, lui parvint à nouveau, plus nerveuse, mais également plus basse, presque comme s'il voulait garder confidentiel son avis sur la question :
« — … entendu pas normal. Tous ces gosses qui reviennent affligés du même handicap, c'est inquiétant. Il va bien falloir faire remonter l'information au Cénacle.
— On nous a signalé trois nouvelles disparitions depuis hier, mon colonel. Qu'est-ce qui se passe ?
— J'aimerai le savoir, Jonesy ! On va devoir mettre en place un couvre-feu, quoiqu'en pense le Consortium… »
Plus par politesse que par désintérêt pour la question, Valkeyrie s'obligea à ne pas écouter la suite de cette conversation, préférant consacrer son attention à la petite femelle urksa, tenant de l'écureuil, qui se tenait devant elle. L'enfant était roide, rigide comme une planche. Les bras ballants, son visage était totalement inexpressif. Valkeyrie remarqua l'aspect vitreux et légèrement sombre de ses yeux. Ils semblaient éteints, un peu comme si la vie qui les animait habituellement avait laissé sa place à quelque chose de plus obscur, une vérité enfouie, aux aspects mortifères. Elle posa un genou à terre pour mettre son visage au niveau de celui de l'enfant, et lui offrit son sourire le plus rassurant :
« — Bonjour, toi. Moi, c'est Valkeyrie. Est-ce que tu vas bien ? Tu comprends ce que je dis ? »
Comme elle s'y était attendue, pas la moindre réaction, pas même un cillement de sourcil ou un spasme de la lèvre. Aucun moyen de savoir si le petite écureuil avait seulement conscience de sa présence.
Valkeyrie remarqua alors quelque chose d'étrange. Une trace, presque invisible, dans le cou de l'enfant. A bien y regarder, il s'agissait plutôt d'une marque, dissimulée sous le pelage, une traînée sombre à la forme griffue, qui n'avait rien d'un bleu, ni même du reliquat d'un coup reçu. Elle prit alors la liberté de l'ausculter un peu plus, pour voir si elle ne présentait pas d'autres traces du même type, et en décela plusieurs, en des endroits divers du corps. Sur l'avant-bras, au niveau de la taille, dans le creux du dos. C'était presque comme si la pigmentation de la peau avait changé en ces endroits, et pris des teintes ténébreuses.
Alors qu'elle était concentrée sur l'observation de ces étranges marques, une voix forte retentit, qu'elle reconnut immédiatement.
« — Qu'est-ce qu'elle fait, là ? Mon colonel, cette femelle ne devrait pas être autorisée à approcher ces enfants. Ils sont sous la responsabilité de la Milice. »
Bien entendu, c'était Silfar. Elle ne l'avait pas vu arriver, mais il se tenait là, à présent, à quelques mètres seulement d'elle, devançant les autres membres de son ancienne unité, tous arrivant au pas de course depuis le terrain d'entraînement, sans doute attirés ici par le mouvement général. Prise au dépourvu, elle se redressa, tandis qu'Hander hochait la tête.
« — C'est malheureusement vrai, mademoiselle Constantine. Vous ne faites plus partie de la Milice, et par conséquent, je vous demanderai de ne pas approcher ces enfants. »
Le contentement qu'elle put lire sur le visage de son ancien instructeur lui donna envie de vomir, mais elle resta maîtresse d'elle-même, tentant de ne rien laisser paraître quant aux émotions très vives qui la traversaient. D'une voix claire et affirmée, elle se contenta de répondre :
« — Bien, monsieur. »
Et ce fut tout. Elle se redressa dignement sous le regard circonspect, et parfois railleur, de ceux qui furent pendant une courte période ses collègues, puis pris la direction de la sortie. Les miliciens s'écartaient légèrement sur son passage, presque comme s'ils voulaient éviter d'entrer en contact avec elle… Du moins était-ce le ressenti qu'elle en avait.
Lorsqu'elle croisa Silfar, celui-ci dilata ses naseaux pour pousser un long soupir, la baignant une dernière fois sous son souffle bestial. Elle sut, avant même qu'il prononce la moindre parole, que les choses allaient mal se finir. Plissant les paupières, elle espéra se montrer assez forte pour résister à la provocation.
« — Bon retour chez les péquenots, lapin. »
C'était peine perdue. Son sang ne fit qu'un tour, et elle tourna les talons. Toute minuscule qu'elle fut, elle se dressa autant qu'elle put, atteignant péniblement le torse de son ancien instructeur. Mais elle se campa, droite comme un « i », les poings serrés, les yeux bouillonnants de colère, et plongea son regard dans le sien.
« — Okay, Silfar, déclara-t-elle. C'est quand tu veux ! »
Un brouhaha agité traversa la foule des miliciens, et toute l'attention se reporta sur eux. Le sergent instructeur afficha un sourire ravi. Visiblement, il n'avait attendu que ça. Alors qu'il bandait les muscles pour faire face à la petite lapine qui osait lui tenir tête, la voix d'Hander ramena tout le monde à la raison.
« — Ça suffit, arrêtez ça tout de suite ! »
Le colonel abandonna les enfants, qu'il était en train d'essayer d'interroger, en vain, et se précipita entre les deux adversaires, qui refusaient de se quitter des yeux. Au moindre mouvement de trop, tout pouvait se passer très vite. Hander se campa devant Silfar, repoussant légèrement Valkeyrie vers l'arrière, lui faisant perdre la stature à peu près robuste qu'elle avait réussi à afficher.
« — Silfar, je veux vous voir dans mon bureau sur l'heure, compris ? »
Le principal intéressé se mit au garde à vous, détournant finalement ses yeux méprisants de la lapine.
« — Oui, mon colonel, déclara-t-il d'une voix forte. »
Hander hocha la tête, visiblement satisfait, avant de se retourner vers Valkeyrie, qui lui porta un regard légèrement suppliant, espérant son soutien. Mais elle comprit à la simple expression de son ancien supérieur qu'elle n'obtiendrait rien du tout.
« — Quant à vous, Constantine, vous êtes une civile à présent. Alors je vous demanderai de quitter les lieux. Merci. »
Sur ces mots intransigeants et cruels de vérité, il fit demi-tour, pour appeler les miliciens au calme. Ceux-ci tournèrent les talons les uns après les autres, recentrant leur attention sur les enfants reparus. Parfois, un regard glissait sur Valkeyrie, qui était restée prostrée, les oreilles plaquées dans le dos, et elle n'y lisait qu'un vague mépris.
Alors, elle tenta de se reprendre quelque peu, et sans montrer le moindre signe de regret, poussa la porte qui la séparait du monde extérieur.
