Chapitre très explicatif, je vous préviens. Désolée pour les fautes.
Chapitre 10
Choix
Il est revenu. Il a tenu sa parole. J'arrive pas à croire que Pallando soit devant moi. En plus, je le croise depuis que je vais à la fac et je ne l'ai jamais reconnu ! Il a un regard malicieux, profond, empli de connaissances… comme tous les Istari. Comment j'ai pu ne pas voir ça ? Comment j'ai pu être aussi aveugle ? Il faut dire qu'il s'est rudement bien adapté à mon monde ; il parle comme nous, emploie les mêmes expressions que nous… Normal que je ne lui aie pas trouvé des airs de mages plus tôt.
Quelle ironie… Je connais depuis ma tendre enfance l'un des Istari que Indel cherchait désespérément ! Si j'avais su plus tôt, j'aurais pu le lui dire… J'aurais pu lui révéler qu'il est toujours vivant. Mais, lui ? Pourquoi est-il ici ? Pourquoi il reste dans mon monde ? On a besoin de lui en Terre du Milieu !
Les préposés ne viennent même pas nous interrompre. Ils ont vu mon changement de comportement. Ils ont remarqué que je me portais mieux depuis qu'il était venu me voir la première fois. Croyant que Pallando exerce une bonne influence sur moi, ils n'ont eu aucune objection à ce que nous nous promenions dans le parc de l'institution. C'est lui qui a proposé l'idée en prétendant que mon état s'améliorerait davantage si je pouvais me dégourdir un peu les jambes, mais moi je sais que ce n'est qu'un moyen de ne pas nous faire entendre C'est plus facile de parler librement ici que dans un espace clos.
J'avais tellement besoin d'une conversation comme celle-là. J'avais tellement besoin que quelqu'un d'autre que moi soit en mesure de parler de Arda.
« Co… Comment est-ce possible ? »
Pas un bonjour. Aucune forme de salutations. Je ne profite même pas du fait que j'aie enfin la chance de sortir de cet asile pour respirer le grand air. J'ai trop de questions à poser. Trop d'énigmes à résoudre. Et je me sens soudainement envahie par un dernier doute. Minime, mais un doute tout de même. Le simple fait d'avoir prononcé mon nom « Eledhrìl » aurait dû me suffire, pourtant je me méfie quand-même. De toute façons, après des mois passés ici, n'importe qui deviendrait parano. Et si c'était un menteur très habile? Et si on se moquait de moi?
La perspective d'un interrogatoire ne paraît pas l'irriter. Au contraire, je sens que Pallando s'y attendait et qu'une petite enquête allait de soit.
« Mais tout vient de toi, ma chère ! Je suis tombé sur toi, au bon moment, tu m'as vu et je n'ai pas eu le choix, depuis ce jour, de me contraindre à accepter l'identité que tu m'as donnée. C'était le seul moyen de survivre. »
J'y comprends rien. Il a été obligé de changer de nom pour rester ?
« Et Alatar ?
-Effacé. Il n'a pas eu de chance.
-Oh… »
Son collègue a disparu…
Une ombre passe dans son regard. Il est triste d'évoquer cette perte, on dirait. En tout cas, ça ne ressemble pas à de la fausse peine bien jouée par un acteur. Je me souviens avoir lu que les Ithryn Luin travaillaient toujours ensemble et qu'ils ne se séparaient jamais. La disparition de Alatar a sûrement été une dure épreuve.
Cette ombre passée dans son regard m'est communicative et je ne peux pas m'empêcher d'afficher une mine triste aussi. À l'époque, si on s'était rencontré un peu plus tôt, j'aurais peut-être pu voir Alatar aussi et lui permettre, comme le dit Paul, de survivre également ?
S'il est totalement seul, qu'il a perdu son inséparable collègue, pourquoi est-il resté ici ? Qu'est-ce qui le retenait de reprendre la route de la Croisée et de revenir chez lui ?
« Vous êtes donc demeuré ici tout ce temps ? Pourquoi n'êtes vous pas retourné en Terre du Milieu ?
-Oh, j'ai bien tenté le coup, ma chère ! Une fois remis de mon agonie, je suis retourné immédiatement sur la Rue de la Croisée. Mais il était trop tard.
-Que voulez-vous dire ?
-J'ai commencé à disparaître aussitôt arrivé dans le désert de rocaille.
-Mais… Comment ça ?
-Parce qu'une chose n'existe que si on y croit. J'étais devenu Paul, maintenant. J'avais accepté l'identité de chauffeur que tu m'avais donné pour interrompre le processus d'effacement. Toutefois, Paul n'existe pas pour la Terre du Milieu, alors j'ai commencé à disparaître de la même manière que Pallando avait commencé à s'effacer dans ta réalité. C'était le désert de l'autre côté ; personne pour m'accueillir, me reconnaître… Heureusement, je suis revenu sur mes pas à temps cette fois. Il a fallu me résigner à rester parmi vous à jamais. »
Quelle horreur! Obligé de rester dans ce monde pour toujours… C'est terrible ça.
« Ça expliquerait pourquoi Glorfindel et Landroval avaient failli subir le même sort…mais, pourquoi ça ne m'est pas arrivé à moi ?
-Oh, tu as manqué de près d'y passer la première fois que Glorfindel a voulu te ramener avec lui. »
Comment sait-il ça ? Aurait-il vu Indel tenter de me ramener après notre combat contre le Nazgûl ? Il nous aurait espionnés ? Quoique… Les mages savent tout et devinent tout. Si c'en est vraiment un, je ne devrais pas être étonnée qu'il soit au courant.
« Mais pas la seconde fois. Pourquoi ?
- La première fois, personne ne te connaissait hormis Glorfindel, Landroval et les Spectres. Les convictions de si peu d'individus ne suffisent pas. Il s'est néanmoins écoulé cent ans entre vos deux rencontres. Glorfindel a répandu partout la nouvelle de votre exploit commun. Tout le monde en est venu à admettre ton existence, même le camp ennemi, car les Neuf ont été contraints d'expliquer à leur Maître qui avait causé la perte de leur Archer. La croyance collective de Arda et le Dixième Nazgûl anéanti comme preuve irréfutable d'un acte hors du commun de la part d'un être tout aussi hors du commun ont fait en sorte que tu ais pu t'aventurer dans ce monde sans rien craindre désormais. On existe que si on croit en nous, rappelle-toi.
-Si je me fie à votre théorie, comment expliquer que vous ayez pu découvrir ma ville de l'autre côté de Athrada Men, Glorfindel et vous ? Vous ne pouviez pas y croire puisque vous ne connaissiez pas l'existence de mon monde alors comment pouviez-vous le voir sans le croire ?
-Les gens de la Terre du Milieu ont tous l'esprit beaucoup plus ouvert que les gens de ton monde, très chère. Il se passe en Arda tellement de choses insolites –magiques comme vous autres mortels les appelez- que nous sommes tous en mesure d'accepter l'idée qu'une autre réalité puisse exister au terme de Athrada Men. C'est pour ça que Glorfindel et les Mages Bleus ont été parfaitement capables de voir au-delà de la Croisée, ce qui n'est pas le cas de tout le monde ici.
-Je vois, oui. Ma sœur, elle, ne voyait absolument rien de son côté.
-Tout à fait. La malédiction ne pourrait s'abattre sur elle puisqu'elle est incapable de voir autre chose qu'un quartier délabré et une falaise. En quelque sorte, les tiens sont protégés par leur incrédulité. Les miens sont beaucoup plus exposés à la malédiction. Alatar, paix à son âme, pourrait en témoigner.
- Mais… Moi, la première fois que je suis allée sur Athrada Men, je n'ai pas vu ce désert. J'ai vu une belle forêt et des gens vêtus de vert et d'argent. Qu'est-ce que c'était selon vous ? »
Il se montre étonné.
« Une représentation d'une certaine contrée de la Terre du Milieu, sans-doute. Mhh, étrange. Jamais je n'ai vu autre chose que le désert du Nord au bout de la Croisée. As-tu été de nouveau témoin d'une telle vision?
-Non. Ce n'est arrivé qu'une seule fois.
-Alors, peut-être que, l'espace d'un instant, on t'a offert une illusion de ce que tu avais le plus envie de découvrir, une sorte d'avant-goût de ce qu'il te serait possible de voir bien au-delà de cette route ; des elfes, une forêt enchanteresse… Je ne saurais dire. Il y a bien des mystères à propos de Athrada Men que je n'arrive pas encore à expliquer aujourd'hui, tu sais. »
À ce moment, une petite bestiole volante vient tournoyer joyeusement autour de nous.
« Le papillon ! »
Il virevolte dans les airs et disparaît de l'autre côté du grand mur qui entoure tout le parc.
« C'est grâce à lui si j'ai découvert Athrada Men ! »
Les dernières défenses tombent. La méfiance disparaît pour de bon. « Ce » papillon ne pouvait pas passer comme ça par pur hasard au moment même de notre conversation. Forcément, c'est l'œuvre d'une personne qui a autre chose à faire que de s'amuser à mener en bateau une fille internée.
« Exact. C'est mon petit espion discret. Par son entremise, j'ai provoqué cette rencontre entre Glorfindel et toi. »
Ainsi, c'est bien lui qui a fait défiler le papillon près du bus pour m'attirer. Et ce jour où je m'étais réveillée en retard pour la fac, il n'avait pas refusé de me faire monter à bord parce qu'il voulait se payer ma tête… Il voulait seulement que je marche vers Athrada Men !
« Pourquoi ? » lui demandé-je. Oui, pourquoi ? Pour quelle raison il a voulu me faire connaître cette route ? Pourquoi moi ?
« En tant que chauffeur qui te conduis tous les jours à la fac depuis le début de tes études supérieures, j'ai eu maintes occasions de t'observer. Quand je t'ai vu monter dans mon bus pour la première fois, j'ai reconnu immédiatement la gamine qui m'avait sauvé la vie jadis. Tu avais bien grandi, mais tu étais toujours la même fille à l'esprit ouvert et attentif à ce qui est au-delà de ce que les tiens appellent la « normalité ». Je me suis rappelé toute l'intrigue et le questionnement que tu m'avais occasionnés à l'époque de notre première rencontre. Je t'étais secrètement reconnaissant de m'avoir vu, mais pourquoi y étais-tu arrivé et personne d'autre ? En t'observant discrètement, matin et soir, j'ai fini par obtenir une réponse à ma question, car j'ai remarqué que tu avais toujours ce bouquin sur toi… »
Il parle du roman de Tolkien, assurément.
« La première fois que j'ai vu le titre, je n'en revenais pas. Comment un tel livre pouvait-il exister ici?
-J'aurais cru que vous pourriez me le dire.
-Hélas non. J'ai été très curieux de savoir quel était ce roman avec pour titre « le Seigneur des Anneaux ». Je trouvais que ça faisait drôlement écho à mon monde et à Sauron. J'étais dans cette réalité depuis quelques années et j'avais concentré toute mon énergie à m'adapter à votre façon de vivre. Je savais d'or et déjà que personne ici ne connaissait Athrada Men ni ne croyait en la possibilité qu'un autre monde que celui-ci puisse exister. Alors, je me suis également procuré l'ouvrage ainsi que tous les autres livres de ce Tolkien pour en savoir plus. C'est de cette manière que j'ai appris que l'endroit d'où je venais existait pour les gens d'ici, mais seulement dans l'imaginaire de cet écrivain. J'étais sidéré par les similitudes entre son monde littéraire et la réalité que j'avais connue. J'étais d'autant plus ahuri de découvrir que l'histoire du Milieu s'étendait jusqu'au Quatrième Âge dans ces bouquins. J'ai lu le futur de Arda. Je l'ai vu imprimé dans ce bouquin alors imagine à quel point j'ai pu me sentir impuissant d'avoir sous la main tant de connaissances et d'être bloqué ici.
-Vous… Vous avez cru en ce futur? Je veux dire; pour vous, ça aurait pu être qu'une fable où on s'amuse à inventer une Guerre de l'Anneau, une Communauté et tout ça.
-Inventé?! Comment aurais-je pu croire que tout ce qui est écrit jusqu'au Quatrième Âge est inventé? Tout ce qui se passe avant mon départ, tout le passé de la Terre du Milieu jusqu'à la création même de Arda est répertorié dans ces livres! Même les plus sages n'ont que de très vagues souvenirs de la création du monde. Et dans ces bouquins, on le raconte avec une telle précision… Comprends-bien que je n'ai pas eu le choix d'y croire à ce futur. Si le passé du Milieu y est écrit avec tant de justesse, alors son futur ne peut qu'être tout aussi véridique à mon sens. J'ai ainsi compris plusieurs choses en parcourant ces ouvrages, surtout en ce qui concerne Curunir.
-Saroumane?
-C'est lui qui nous a conduits, Alatar et moi, sur cette route. Je me suis longtemps demandé pourquoi il avait fait une chose pareille, si c'était délibéré ou s'il ne s'agissait que d'un malheureux hasard. Toutefois, en lisant ce qui se passe à la fin du Troisième Âge, j'ai compris qu'il avait pleine conscience de ses actes. »
Je me souviens alors des paroles de Radagast lors de notre rencontre près de la Ligne Grise ; Saroumane prétendait s'être séparé des Mages Bleus bien avant qu'ils ne découvrent le Chemin de la Croisée. Il aurait donc menti ?
« Il nous a abandonnés là-bas. Il savait très bien ce qu'était Athrada Men et ces méfaits. Et ce que j'ai pu lire sur la Guerre de l'Anneau a confirmé mes soupçons : il est corrompu, et depuis bien plus longtemps que le livre le laisse entendre.
-Saroumane a pourtant toujours nié savoir ce que vous étiez devenus.
-Depuis le début, il nous manipule tous. Le papillon me l'a assuré. À plusieurs reprises, il a espionné Saroumane à son insu alors qu'il était confiné dans sa grande tour. Il nous a conduits à notre perte, mon collègue et moi. Mais il n'a jamais su ce qui nous était réellement arrivé parce que lui-même n'avait jamais osé traverser Athrada Men en entier. Quand il a appris par Gandalf -Radagast, Saroumane et Gandalf se tiennent toujours au courant de tous leurs projets et plans respectifs- qu'il avait l'intention d'envoyer Glorfindel à notre recherche, il a eu quelques sueurs froides, je peux te l'assurer. Il ne voulait pas qu'on découvre Athrada Men, encore moins les Mages Bleus. Il ne pouvait dissuader Gandalf de mener à bien son projet sans paraître louche alors il a prévenu Carn Dûm en secret. Les Spectres ont bien voulu se charger du cas de Glorfindel et se sont lancés à sa poursuite pour le mettre hors d'état de nuire.
-Pourquoi Saroumane voulait se débarrasser de vous ?
-Il avait changé de camp, mais en tant qu'Istar il était trop bien conscient de toute la puissance des émissaires des Valar. Cette puissance mise au service du Bien réduisait les chances de son nouveau camp de triompher. Alors, il a établi un plan selon lequel il se débarrasserait un par un des Istari, toujours dans le secret et écarté de tout soupçon. Et il a commencé avec les Ithryn Luin. Peut-être avait-il même l'intention d'utiliser Athrada Men pour entraîner Gandalf et Radagast dans la mort. On ne le saura jamais puisque maintenant l'existence de cette route et de ses conséquences néfastes sont connues grâce à Glorfindel qui a pu échapper au courroux des Nazgûl. Saroumane n'osera plus se servir de Athrada Men, il craint trop de se faire soupçonner de complot. Je crois que pour l'instant il va abandonner l'idée de détruire les Istari. Il y a quelque chose de plus intéressant à s'occuper maintenant.
-Quoi donc ?
-Pas quoi, mais qui. »
Il me fixe d'un regard éloquent.
« Moi ?
-Saroumane a appris le récit de vos aventures, à Glorfindel et toi. Il a joué la comédie devant son Ordre quand il a su que les Mages Bleus avaient sûrement succombé à la malédiction de Athrada Men. Il a déclaré que c'était une lourde perte, mais au fin fond de lui-même il s'est réjoui de l'échec de Glorfindel. Il était grandement rassuré de savoir que les Mages Bleus, seuls témoins qui auraient pu l'inculper, restaient introuvables. Il avait tout le loisir de poursuivre son double rôle.
Quelque chose l'a cependant très troublé quand Gandalf lui a fait part du récit de votre exploit. Il s'est demandé comment vous aviez bien pu faire pour anéantir un Nazgûl. Il s'est beaucoup intéressé à toi, ma chère. Un elfe qui se mesure à un Spectre, ça reste dans le domaine du possible. Toutefois, une mortelle qui s'en prend à un Spectre et qui s'en sort indemne, c'est illogique. Saroumane soupçonnait quelque chose. Les Nazgûl, eux, ont cru que vous avez pu venir à bout d'un des leurs parce que vous étiez dans ta réalité à ce moment-là, dans une ruelle près de Athrada Men, et nos forces s'amenuisent quand on est si près de la limite de son monde. Par contre, Saroumane ne s'est pas contenté de cette hypothèse. Il y avait autre chose qui vous avait permis de prendre le dessus, selon lui.
-Si ça se trouve, les forces de Glorfindel aussi étaient diminuées, mais il a quand-même résisté aux Nazgûl lors de notre combat.
-Bien sûr que ses forces étaient moindres! C'est justement ce fait qui a poussé Saroumane à croire que l'hypothèse des Nazgûl ne suffisait pas. C'est ta présence qui a redonné un gain d'énergie à Glorfindel. Que tu t'empares d'un des tronçons a fait pencher la balance de votre côté. Toi, tu avais toutes tes forces puisque tu étais dans ta réalité. Ton tronçon –dague en devenir- a ressenti cette force et elle l'a communiqué à l'autre tronçon –future dague jumelle- qui se trouvait entre les mains de Glorfindel. Pour sa part, l'Archer-Nazgûl était seul. Toujours très puissant, mais moins qu'à l'ordinaire puisqu'il se trouvait hors du chemin de la Croisée, du côté de ta réalité. Il était plus faible que vous deux réunis. À titre individuel, aucun de vous n'aurait pu vaincre le Nazgûl. Votre victoire n'est due qu'à votre alliance, votre union. Et il est né de cette union un pouvoir extrêmement puissant, canalisé à l'intérieur de vos dagues. C'est ce nouveau pouvoir qui a tant titillé Saroumane. Il vient de toi, assurément, mais de quelle manière? D'où as-tu puisé la force et la volonté de t'attaquer à un Nazgûl? D'où vient ce don utilisé à la fois pour redonner un gain d'énergie à ton compagnon et pour détruire votre ennemi? C'est l'origine de ce don que Saroumane a tant cherché à trouver. Pour leur part, les Spectres n'ont rien à faire de la provenance de ce pouvoir. Tout ce qui compte, c'est qu'il existe et qu'il est à craindre. Ils savent ce que votre duo peut accomplir. Vous représentez une grande menace à leurs ambitions.
Ils ont longtemps guetté le moment où il serait enfin possible de te mettre la main au collet et une occasion en or de se débarrasser de toi s'est bientôt présentée : Glorfindel a quitté à nouveau Imladris, son domaine, pour venir te donner ta dague. Saroumane était de séjour là-bas au moment de son départ. Glorfindel, complètement ignorant des perfidies de Saroumane, lui a fait part de ses intentions de te retrouver. Alors pour faire bonne figure aux yeux de Sauron, par quelque espion, il a prévenu Carn Dûm et une horde d'orques fut envoyée aux trousses de Glorfindel. Les Spectres étaient encore très courroucés. Ils voulaient obtenir vengeance. Alors, quand ils ont su que Glorfindel allait te retrouver pour la seconde fois, ils ont saisi l'occasion. Ils ont voulu faire d'une pierre deux coups ; assassiner les deux êtres qui leur ont tenu tête. Mais les Spectres sont lâches ; ils ont envoyé les orques pour accomplir leur besogne. Ils avaient perdu un des leurs en s'aventurant sur Athrada Men et ils ne voulaient prendre ce risque encore une fois, car un Nazgûl en moins est un serviteur de moins qui cherche l'Anneau Unique. Leur fonction première étant de le retrouver, ils se devaient de rester tous en vie –si on peut vraiment appeler ça une vie.
Ainsi, le plan donné aux orques était relativement simple : attendre que tu traverses le Chemin de la Croisée au complet. Ils se doutaient que tu étais curieuse et que tu suivrais Glorfindel malgré sa mise en garde. Ils savaient aussi que tu t'effacerais aussitôt arrivée dans le désert. Personne n'échappait à la malédiction, dans un sens comme dans l'autre. Toutefois, rien ne s'est produit comme prévu ; tu ne t'es pas effacée. Ils n'ont pas songé que Glorfindel venait de passer cent ans à révéler aux Peuples Libres ton existence. Ils ignoraient que tu avais désormais deux identités te permettant d'aller d'un monde à l'autre sans le moindre risque. Saroumane, lui, plus futé, s'est bien douté que tu ne t'effacerais pas. Ça l'arrangeait, en quelque sorte, que tu reviennes en Terre du Milieu parce que tu l'intriguais toujours autant et il avait l'intention de se pencher sérieusement sur ton cas. Il voulait coûte que coûte comprendre d'où te venait cette puissance qui t'avait permis de redonner son énergie à ton compagnon et de vous permettre ensuite d'anéantir un Nazgûl. Quant aux orques, ils sont sanguinaires, mais ils n'oseraient jamais désobéir aux Spectres. Or, ces derniers ne leur ont pas ordonné de te tuer. Les orques devaient seulement t'empêcher de retourner chez toi et attendre que tu disparaisses, chose qui ne s'est pas produite. En attendant de faire un rapport de la situation à leurs supérieurs, Glorfindel et toi avez pu vous échapper et atteindre la Forêt Noire sains et saufs. Mais sur votre chemin, vous avez commis une grave erreur.
-Comment ça ? Quelle erreur ?
-Vous avez rencontré Radagast. Et croyant bien faire, vous l'avez mis au courant de l'existence de ce bouquin. »
Je réalise à l'instant toute la gravité de la bêtise que nous avons commise.
« Bon sang ! Il en a parlé à Saroumane !
-Exact. Radagast fait amplement confiance au Chef de son Ordre. Il a cru de son devoir d'en faire part à ses collègues.
-Oui, je me rappelle. Glorfindel lui avait même dit où trouver Saroumane, qui était à Imladris avant son départ, pour lui demander son avis et son conseil!
- Eh oui. Il lui a donc mentionné le Livre, et plus tard Gandalf fut aussi au courant. Radagast ne leur a pas révélé ce qu'il avait lu lors de son bref survol -de toute façon, il ne s'était pas permis d'en savoir trop- par contre il leur a dit que le bouquin t'avait été très utile. C'est ce qui a mis la puce à l'oreille de Saroumane.»
Nous savions bien que les Mages tiennent toujours conseil ensemble, pourtant! À quoi avons-nous pensé d'en parler à Radagast ? Mais… Qu'est-ce que je raconte ? À quoi AI-JE pensé de lui en parler ? Glorfindel n'y est pour rien. Il ne pouvait absolument pas se douter de la traîtrise de Saroumane. C'est moi qui étais au courant. Je le savais qu'il allait se ranger au camp ennemi un jour ou l'autre. Je savais que les secrets, le Savoir et les connaissances cachées étaient son passe-temps préféré et que c'est cette avidité de toujours trop vouloir en savoir plus qui l'a poussé à s'intéresser au pouvoir de l'Anneau. J'aurais dû me douter qu'il s'intéresserait donc à moi aussi. Agent double ou non, il aurait été séduit à l'idée de connaître ce que renferme ce bouquin. Et, via Radagast, je lui ai offert sur un plateau d'argent une panoplie de renseignements cruciaux.
« Mes suppositions étaient donc justes. Il s'agissait bel et bien d'une forme d'Uruk Hai qui nous avait attaqué pour s'emparer du livre !
-Tout à fait. Cependant, ils n'avaient aucune trace de la Main Blanche sur eux ; Saroumane ne s'est pas encore déclaré ouvertement ennemi des Peuples Libres. Pour l'instant, ça l'arrange plus de se savoir apprécié et respecté par ses confrères, donc ses guerriers n'ont aucune bannière pour trahir leur origine. Tout ce qu'on peut supposer en Terre du Milieu c'est que ces monstres sont au service de Carn Dûm.
Radagast croyait que la grande sagesse et les dons supérieurs de Saroumane pourraient apporter quelque lumière à propos de l'existence du Livre. Saroumane a cependant affirmé ne rien comprendre à cette histoire de livre prophétique, ce qui était parfaitement vrai. Comme ces deux autres collègues, il a convenu qu'il n'était pas sage de s'en servir et il espéra, du moins le laissa-t-il entendre à ses collègues, que Glorfindel réussirait à te ramener, toi et ton livre, là d'où tu venais. Mais, en vérité, Radagast lui avait fourni sans le savoir les réponses à ses questions et la dernière chose qu'il voulait c'est que tu retournes là-bas. Saroumane sait d'où te vient ton pouvoir maintenant. Toute ta puissance et ta force découlent des informations que tu détiens. Tu n'as pas tenu tête aux Spectres parce que tu en avais le pouvoir ni parce qu'ils se trouvaient hors de leur monde et plus faibles, comme tendent à croire les serviteurs de l'Oeil. Tu leur as tenu tête parce que tu avais la certitude d'y parvenir. Ton combat fut fructueux parce que tu te fiais à cette prophétie. Tu y croyais. Tu avais foi en ce que Eowyn avait accompli et tu t'es dis que tu pouvais en faire autant. Tout part de ta volonté et de ta conviction, et non d'un quelconque pouvoir qui t'habiterait. Bref, tu dois tout à ce bouquin. Saroumane le sait maintenant. Tu as pu tourner la situation à ton avantage en te servant des renseignements de ce livre et il croit qu'il pourra lui aussi tirer avantage de ses informations.
-Est-ce qu'il a mis les Spectres au courant de l'existence de ce livre ?
-J'en doute. Saroumane donne l'illusion de se mettre au service de l'Oeil, mais il caresse l'ambition d'avoir son propre empire, son propre monde recouvert de ses ténèbres. Alors, je doute qu'il le mentionne aux Spectres. Il voudra toujours avoir une longueur d'avance sur Sauron. Saroumane a prétendu offrir quelques-uns de ses propres guerriers Uruk pour te capturer et t'amener aux Nazgûl, mais il n'avait rien à faire de toi. Ça lui était complètement égal de te livrer à eux, du moment qu'il s'emparait du roman, mine de rien. Crois-moi, il gardera cette information très précieuse pour lui. Dès lors, son seul désir est de mettre la main sur ce livre. D'un côté, c'est rassurant de savoir que Sauron lui-même ne sait rien de ce bouquin, mais Saroumane n'est pas à sous-estimer. C'est un sorcier subtil, malin, un habile menteur et manipulateur. Imagine ce qui se produirait s'il lisait où se situe l'Anneau dans l'Anduin près du champ aux Iris, qui le trouvera lors d'une partie de pêche et à quelle date précisément…
-C'est inutile puisque mon livre est ici, bien à l'abri. Et personne n'osera venir le chercher, sachant quel sort fatal est réservé à tous ceux qui traversent la route de la Croisée. »
Évoquant ce fait, une autre question me vient à l'esprit.
« Justement, ce livre, comment j'ai pu le traîner avec moi en Terre du Milieu sans qu'il ne disparaisse ? Mis à part ma dague, partie de moi-même, je n'ai rien pu ramener de la Terre du Milieu ici, mais dans le sens inverse ce livre qui appartient à mon monde ne s'est pas effacé en Terre du Milieu. Comment ça se fait ?
-Il peut y avoir plusieurs explications, mais la plus plausible c'est que Glorfindel t'a décrite aux Peuples Libres en détails : une jeune femme à lunettes qui portait des livres avec elle. Cette description s'est imprégnée dans la mémoire collective de ce monde. Par conséquent, les livres que tu possèdes existent aux yeux du Milieu maintenant, ce qui explique que tout le monde peut voir ton bouquin, le toucher et le lire. »
Nous continuons à marcher entre les quelques arbres du terrain. Je ralentis le rythme peu à peu. Je suis fatiguée et j'ai mal aux chevilles. J'avais perdu l'habitude de marcher si longtemps. Il faut dire que je passe mon temps à genoux recroquevillée sur moi-même ou étendue sur une civière, poignets et chevilles sanglés.
« Asseyons-nous » me dit Pallando en désignant un banc du parc.
Je ne m'y opposerai pas, c'est certain. Je m'assieds et me masse un peu les chevilles endolories. Au début de mon incarcération, je me suis tellement débattue quand on m'attachait que je me suis faite des plaies permanentes aux endroits où se trouvaient les courroies. Une si longue promenade avec des chevilles bousillées n'était peut-être pas une si bonne idée...
Pallando s'assoit à son tour en silence et me laisse assimiler et digérer ses dernières révélations jusqu'à ce qu'il me sente réceptive à me faire part d'autres renseignements tous plus déconcertants les uns que les autres. Une fois qu'il a terminé, une autre question me vient à l'esprit.
« Pourquoi me dites-vous tout ça maintenant ? Pourquoi ne pas m'avoir prévenue depuis le début à propos de Arda ?
-M'aurais-tu seulement cru si tu n'avais d'abord exploré par toi-même l'univers d'où je viens ? Aurais-tu pu croire la seule parole d'un vieux chauffeur d'autobus un peu fêlé ? »
Il a raison. Je l'aurais cru bon à fréquenter cet asile.
« Sans-doute que non.
-Voilà pourquoi je me suis arrangé pour que tu découvres tout par toi-même. Je n'arrive toujours pas à expliquer comment Arda peut bien exister sous forme de récit ici, encore moins comment l'histoire de ce Tolkien s'étend jusqu'au Quatrième Âge alors que nous entamons à peine le Tiers Âge de Arda en réalité, mais que tu traînes toujours ce livre sur toi m'a fait comprendre que tu es en lien étroit avec Arda. C'est peut-être ce lien, cet engouement pour ce monde, qui a fait en sorte que tu ais pu m'apercevoir ce jour-là sur le trottoir. Je ne suis plus un Istar, mais j'ai pu sentir que tu es profondément liée à mon univers. Et un jour, donc, j'ai décidé de te pousser à l'atteindre. C'était une manière pour moi de te remercier de m'avoir permis de continuer d'exister.
-Prisonnier de ma réalité, ce n'est pas une vie, ça.
-Allons allons. Ta réalité est tout aussi intéressante, à sa manière.
-Donc, vous m'avez poussé vers Athrada Men pour me remercier de vous avoir sauvé la vie.
-C'est un peu ça.
-Mais vous saviez que j'allais disparaître une fois de l'autre côté.
-Me crois-tu si impotent ? J'avais tout prévu ! Enfin… Presque tout prévu. Je savais que Glorfindel serait là. Je te l'ai dis ; j'ai un petit espion à mon service qui vous suit partout à votre insu. Il m'a beaucoup aidé et beaucoup soutenu. C'est par lui que j'ai des nouvelles constantes de ce qui se passe en Terre du Milieu. J'ai ainsi l'impression de ne pas avoir perdu à tout jamais ce qui était mon chez-moi autrefois. Il me permet de tenir bon quand le languir me prend.
-Si vous n'êtes plus un Istar, que vous n'utilisez plus la magie, comment faites-vous pour le papillon ?
-Il est une réminiscence de mes derniers pouvoirs, une pâle illusion ; le fantôme de mon ancienne vie, si tu veux. Grâce à lui, Glorfindel t'a rencontré et il a raconté à tous les siens son aventure. Et c'est comme ça que ton existence fut bien admise en Terre du Milieu et que tu as pu t'y rendre sans disparaître. Hélas, tout ne s'est pas aussi bien déroulé… Je ne croyais pas que cette histoire te conduirait ici. »
Il jette un regard de dégoût à l'institution.
« Je m'en veux beaucoup. Et je trouverais très normal que tu m'en veuilles également. »
Lui en vouloir de m'avoir fait connaître un monde que j'ai toujours voulu découvrir? Et puis quoi encore?!
« Au début, j'en ai effectivement beaucoup voulu à ce fameux papillon de m'avoir entraîné sur cette route. Réflexion faite, ce n'est pas vraiment au papillon à qui j'en voulais le plus, c'était plutôt envers tous ces gens ignorants et aveugles que j'éprouvais une grande haine. Maintenant que je me sais pas seule à connaître la vérité, je n'en veux plus à personne. Et puis, vous savez, je n'ai pas été maligne. Je n'aurais pas dû me laisser submerger par Arda. Vous, vous avez été en mesure de garder ce grand secret et de vous adapter à mon monde. C'est admirable. Vous auriez pu perdre complètement la tête ; mon monde est si différent de la Terre du Milieu après tout. Moi, une fois que j'ai su ce qu'il y avait de l'autre côté de cette route, je n'ai même pas pu garder tout ça pour moi. J'ai essayé de montrer ce que j'ai découvert et voyez où ça m'a mené.
-J'ai tout de même une part de responsabilité dans cette affaire. Je compte bien faire amende honorable.
-Comment ?
-En te libérant. »
Je fronce les sourcils, stupéfiée qu'il me dise une telle chose. Le plus déroutant c'est qu'il a pris un ton catégorique, comme si rien ne pouvait l'empêcher de parvenir à ses fins. On dirait bien qu'il n'a pas encore vécu assez longtemps ici pour savoir qu'il ne peut pas jouer au sauveur de dame en détresse. On est pas dans un conte, ici. Se battre contre cette institution c'est pire que de se mesurer à une armée d'orques.
« Oh, on a de la compagnie. »
Je remarque effectivement que les préposés qui nous surveillaient de loin se dirigent vers nous.
« Il va falloir ajourner cet entretien, très chère. »
---ooo---
La soirée s'écoule tranquillement. Je ne fais que penser à notre conversation et tout ce qu'il m'a révélé. Toutes ces informations me sidèrent et, en même temps, me soulagent. Parler avec lui m'a fait le plus grand bien. De savoir que je ne suis pas réellement folle et que quelqu'un d'autre a les mêmes convictions que moi ici, ça me rend en quelque sorte plus sereine.
Soudain, un petit visiteur vient tournoyer dans ma fenêtre. Pallando m'a envoyé son petit espion pour me tenir compagnie, on dirait bien. Il pleut très fort ce soir, mais ça ne l'empêche pas de voleter gaiement entre les barreaux dehors. J'aimerais me lever pour le saluer, mais le couvre-feu est tombé depuis une heure et je suis sanglée à mon lit. Je me contente donc de lui faire un large sourire.
À cet instant, j'ai une curieuse sensation. J'ai l'impression de sentir moins de pression sur mes poignets et mes chevilles. Sous mes couvertures, j'agite mes pieds et je me rends compte que je suis parfaitement libre de mes mouvements. Je fais le même constat avec mes bras. Je me mets alors sur mon séant et pousse mes couvertures : mes sangles sont défaites. Bizarre. Avant de me laisser, on s'est pourtant assuré deux fois que les harnais étaient bien serrés.
« Ben ça alors…. » que je m'exclame.
Comme s'il n'y avait qu'une explication possible à ce curieux phénomène, mon regard oblique vers la fenêtre. Le papillon est toujours là et je jurerais que sa minuscule tête me fait un petit salut entendu. Chose étrange, j'ai la nette impression que le paysage pluvieux à l'extérieur m'est plus clair. Cette impression est bien fondée, car je prends bêtement conscience qu'il n'y a plus de barreaux à ma fenêtre pour m'obstruer la vue! Ils ont disparu!
Je me lève et marche à pas de loup, de peur que les surveillants m'entendent depuis le couloir. Je dévisage la fenêtre, totalement ahurie. J'ouvre le volet et le papillon s'éloigne vers une grande branche du chêne qui est à la même hauteur que ma chambre.
Plus de sangles. Plus de barreaux. La voie est libre.
« Tu… Tu veux que je sorte? » lui demande-je.
Il ne me répond pas, mais se pose sur la branche massive. Il me paraît évident que c'est là qu'il veut que j'aille; sur cette branche.
« Je vais me rompre le cou! »
Pourquoi Pallando veut me faire prendre un tel risque? Et si on m'entendait? Et si on ouvrait la porte de ma chambre au moment où je passe la fenêtre?
« Allons, tu ne vas tout de même pas reculer devant ta seule chance de t'enfuir de cet endroit maudit? » me dis-je pour me convaincre.
Je chausse mes mocassins et j'enjambe le volet.
« Ma dague! »
Je fais demi-tour et je prends ma boîte à musique sous mon bras. Peu importe ce qui se passe cette nuit, je tiens à ce que ma dague soit avec moi. Pas question de la laisser dans cette institution damnée. J'enjambe à nouveau la fenêtre, je pose un pied sur l'écorce glissante à cause de la pluie et je m'approche du tronc. Je suis loin d'être un singe moi. Encore moins un elfe. Je manque de perdre pied à plusieurs reprises. Mes chevilles me font encore mal. Je parviens néanmoins à amorcer une descente vers le sol en me balançant de branches en branches et ce, malgré ma boîte à musique qui m'oblige à n'utiliser qu'une seule main. Je me crois bientôt au bout de mes peines, cependant la dernière branche se casse sous mon poids et je fais une chute de quelques mètres pour ensuite m'écraser dans l'herbe trempée. Heureusement, la dernière branche était plutôt près du sol. Je me relève, un peu patraque. Ma boîte à musique n'a rien et je m'en tire qu'avec des contusions mineures.
Je voudrais me réjouir de mon exploit, mais comme je n'ai pas pu m'empêcher de lâcher un cri durant ma chute, je suis effrayée à l'idée qu'on ait pu m'entendre. Je me planque dans les buissons au pied du mur de briques de l'institution et je m'attends à tout moment de voir surgir dans les parages les surveillants venus vérifier ce qui se trame.
Après de nombreuses secondes à n'entendre que la pluie s'abattre, je me persuade de sortir de ma cachette. Personne ne semble s'être aperçu de rien, finalement. Le papillon est là, toujours dansant, et il m'attend. Je jette un dernier coup d'œil à ma fenêtre. Je frissonne. Je prends conscience de ce que j'ai fait et des conséquences qui en résulteront si on le découvre.
« Bon, c'est un peu tard pour faire marche arrière. Fonce, ma fille. »
Je m'en vais au pas de course. Je traverse la cour jusqu'à la grille qui ferme l'entrée. Je n'arrive pas à l'ouvrir, mais aussitôt que le papillon survole la structure j'entends le lourd grincement des gonds qui tournent. La grille s'ouvre et je la passe, médusée par les dons de cette petite bestiole.
J'arrive sur le trottoir. Me voilà au beau milieu de la ville. Heureusement, il fait nuit et il n'y a pas beaucoup de circulation. Le papillon s'est volatilisé, on dirait. Je ne le vois plus nulle part.
Qu'est-ce que je fais maintenant?
Un véhicule lourd s'arrête tout près de moi au moment où je me pose la question.
« Le bus… »
La portière s'ouvre et Paul apparaît, assis devant le volant. Je vois tout embrouillée à cause de mes lunettes ruisselantes de pluie, mais c'est bien lui. Je le dévisage. Je reste plantée là alors que je suis trempée jusqu'aux os et que j'ai les cheveux aplatis sur le visage.
« Ne reste pas sous cette pluie, allons. Entre. » me dit-il.
Je monte à bord d'un pas chancelant. Alors que je réalise que le bus est totalement vide, un piéton arrive avec un journal sur la tête.
« Génial! J'ignorais qu'il y avait un circuit de bus qui passait par ici! Ça, ça m'arrange! Quel temps il fait, pouah! »
Il cherche à monter à son tour, mais Pallando lui ferme carrément la portière au nez.
« Désolé. On est complet. »
Il s'empresse de mettre la pédale à fond et de quitter les lieux. Je regarde le pauvre type sur la chaussée qui m'observe d'abord d'un air bizarre pour ensuite lancer quelques jurons que la pluie battante m'empêche d'entendre.
Je prends enfin place dans le siège juste derrière le banc du chauffeur. Je dépose ma boîte à musique sur mes genoux et j'essuie mes lunettes avec mon pyjama. Pallando ne dit rien et se concentre sur la route. Par le rétroviseur au-dessus de sa tête, je peux voir son visage et je jurerais qu'il est plutôt blême. Il n'a pas très bonne mine.
« C'est à cause du papillon. » déclare-t-il. Il a senti que je l'observais. « J'ai utilisé une trop grande force pour lui permettre de te libérer. En fait, j'ignorais que je pouvais accomplir un tel exploit, mais je crois que je ferais mieux de ne plus jamais recommencer. La prochaine fois pourrait m'être carrément fatale… »
Je me fais soucieuse et, sans même me regarder par le rétroviseur, il devine mes pensées : « T'en fais pas. Je vais me remettre. »
Puis j'enchaîne : « Quand vous me parliez de me libérer, je croyais que vous tenteriez de plaider ma cause aux psys qui me traitent ! Je ne pensais pas que vous songiez carrément à une évasion !
-Il n'est pas question d'évasion. Enfin… Tout dépendra de ta décision. Pour le moment, personne ne sait que tu es partie. Je me suis renseigné et on ne fait de ronde dans les chambres qu'à toutes les trois heures. La prochaine inspection, d'après mes calculs, est à minuit. Nous avons donc deux heures devant nous pour te ramener dans ta cellule sans qu'on ne soupçonne quoi que ce soit.
-Deux heures pendant lesquelles on fera quoi ? »
Il ne me répond pas. Il n'en a pas besoin. Le bus ralentit et, par la baie vitrée, je vois qu'on arrive à la hauteur du quartier de la Croisée. Il se gare près du trottoir, tout juste devant la fameuse route en perpendiculaire à la Main et mon cœur s'emballe aussitôt que je vois le panneau où il est écrit « Rue de la Croisée ».
Il n'a quand-même pas l'intention de me ramener là-bas ? Quoique, il a dit qu'on avait deux heures devant nous… Sachant que le temps s'écoule très rapidement en Terre du Milieu, est-ce que j'aurais la possibilité d'aller y faire un tour quelque temps et revenir avant qu'il ne soit minuit ici ? Est-ce que c'est ça qu'il compte faire ?
« Ce n'est pas ce que tu crois, ma chère. » dit-il en me fixant par le rétroviseur. Il a lu dans mes pensées encore une fois. « Je t'ai fait sortir cette nuit pour te confronter à un choix. Le premier choix qui s'offre à toi est celui de rester dans ton monde. Il n'est pas encore trop tard pour regagner bien sagement ta cellule avant que l'on s'aperçoive que tu t'es enfuie. Je m'engagerai alors à te sortir de là selon leurs procédures à eux. Tu auras mon soutien en entier. Je suis en partie responsable de ce qui t'arrive et je compte assumer ta défense jusqu'au bout. Mais tu devras y mettre du tien pour t'en sortir. Si tu désires retrouver une vie normale, il te faudra oublier Athrada Men de façon définitive pour qu'aux yeux des tiens tu sois « guérie » et libérée. Tu devras nier l'existence de Arda tout comme j'ai dû le faire pour survivre dans ton monde. C'est le seul moyen. »
Maintenant que je suis hors de cet établissement maudit, la dernière chose dont j'ai envie c'est d'y remettre les pieds.
« Je ne veux pas retourner là-bas.
-Je suis répugné que tu y retournes aussi. Mais je compte bien plaider ta cause pour qu'on te juge apte à te sortir de là le plus vite possible. J'ai plus d'un tour dans mon sac. Je suis un ancien Istar, ne l'oublie pas, et les Istari savent être convaincants et ils savent se faire écouter. Le papillon pourrait même t'aider à rendre ton séjour moins pénible en attendant que tu sois libérée pour de bon.
-Comment ?
-Il a plus d'un tour dans son sac lui aussi, tu sais.
-Papillon ou pas, je n'arriverai pas à supporter cette situation très longtemps encore. »
Je veux bien croire que Pallando fera tout ce qui est en son pouvoir pour me faire libérer, mais ça ne change rien au fait que je serai cataloguée comme étant « à risque » pour le reste de mes jours. Plus jamais je ne pourrai retrouver ma vie d'avant. C'est fini. Même si je renie Arda, il reste que tout mon entourage va me coller une étiquette « aliénée en liberté » au front. Je n'arriverai pas à supporter le regard des autres. Au mieux, on jouera aux hypocrites et on prétendra qu'il ne s'est rien passé. Au pire, on me fuira de peur que mon état se dégrade à nouveau. Comment reprendre mes études? Comment regarder Ève en face après tout ça? Comment je peux reprendre le cours de ma vie paisiblement? Je peux déménager, évidemment. Je peux me refaire une vie ailleurs, dans une autre région, un autre pays même. Je peux essayer d'oublier Arda, mais essayer d'oublier ce que j'ai vécu entre ces quatre murs, c'est impossible.
Lisant encore une fois dans mon esprit, Pallando dit :
« Alors, voilà le deuxième choix. »
D'un coup de tête, il me désigne la rue.
« La Croisée ?
-Je peux te cacher chez moi pour le reste de la nuit. Le temps que je récupère l'entièreté de mes forces, on te trouvera ce qui est nécessaire à un long périple. Et ensuite, tu pourras partir. Le papillon te servira de guide. Tu auras besoin de lui pour trouver la bonne voie à suivre sans quoi tu te perdras. Toutefois, à partir du moment où tu auras réussi à traverser le Désert, tu devras te débrouiller toute seule. Je ne sais pas ce qui t'attend là-bas. Arriveras-tu à te faire une place dans ce monde que tu affectionnes tant? Je l'espère. Je ne dis pas que tu vivras dans la quiétude et la sérénité constantes, mais ta mauvaise expérience des derniers mois ne te troublera plus, du moins pas autant que si tu restes ici. »
Je contemple la rue sombre et humide de la Croisée. Même si c'est un désert aride qui m'attend, le simple fait de songer à retourner en Terre du Milieu me remplie d'une joie que je n'avais pas vécue depuis très longtemps. J'anticipe déjà ce qu'il me serait possible de faire une fois que j'aurai traversé le désert. En tout cas, inutile d'essayer de revoir mon compagnon. Il me manque beaucoup, mais il insisterait pour que je retourne là d'où je viens, que ma place est parmi les miens, blablabla. Il poserait évidemment trop des questions sur les raisons qui m'ont poussé à revenir et je ne compte absolument pas lui faire savoir que j'étais enfermée dans un asile. Beaucoup trop humiliant à raconter. De toute façon, trouver son domaine sans carte et sans boussole m'est impossible. Fondcombe est beaucoup trop loin. Il faut demeurer rationnel : je n'aurai peut-être presque plus de provisions quand je serai hors du désert. Il me faudra trouver d'abord d'autres vivres. Une fois l'Ered Mithrin passé, je sais qu'on tombe dans le Rhovanion. Il y a sûrement le royaume de Dale dans les environs. Un peuple d'humains serait sans-doute prêt à offrir le gîte à une pauvre petite voyageuse mortelle. Qui sait, je pourrais même m'établir là-bas. En échange de quoi à manger et d'un coin où dormir, je pourrais me rendre utile. On a toujours besoin d'une serveuse dans une auberge quelque part ou d'une paire de bras sur une ferme quelconque. Peu m'importe ce que je ferai, du moment que je suis loin, très loin d'ici, ça m'ira. Je devrai changer de nom, c'est certain. La grande Eledhrìl Hathelwen est connue de tous, maintenant. La nouvelle de mon retour ne tarderait pas à se faire savoir à Fondcombe. Glorfindel pourrait venir me trouver et exiger des explications. Pire encore, Carn Dûm voudrait notre tête à tous les deux. Une demie vengeance ne leur convient pas alors je suis à peu près certaine que Glorfindel ne présente aucun intérêt pour les Spectres si moi je suis hors d'atteinte dans mon monde. Cependant, si on apprend mon retour, ils auront de nouveau l'opportunité de se faire justice, de faire d'une pierre deux coups. Je ne peux pas mettre la vie de Indel en danger. La meilleure chose à faire est de me trouver un autre nom. Hormis les elfes de Bois de Mirque et Radagast, personne ne peut me reconnaître. Personne n'a vu mon visage. Si je reste parmi des humains, il n'y a aucun risque que mon identité soit découverte. Pallando devra me trouver des vêtements de voyage pas trop futuristes aux yeux des gens du Milieu sinon on devinera tout de suite que je ne suis pas originaire de Arda. Je devrai sans-doute me défaire aussi de mes lunettes ; mon nom Eledhrìl Regard de Verre y fait allusion et je suis certaine que personne d'autre que moi en Terre du Milieu porte ce genre de trucs sur le nez. On fera le lien avec Eledhrìl Hathelwen même si je donne un autre nom alors il me faudra les enlever une fois arrivée dans le monde civil, je présume. Bref, à court terme, il faut que je me trouve un endroit où habiter. À long terme, peut-être pourrais-je entreprendre des démarches pour essayer de déjouer les sombres plans de Saroumane ? Je suis la seule qui connaît ses mauvaises intentions, après tout. Mieux encore : il y aurait peut-être un moyen de faire en sorte que l'Anneau soit détruit ? Je ne sais pas combien de temps il se sera écoulé en Terre du Milieu depuis ma dernière visite, mais peut-être que le Mordor ne sera pas encore occupé. On peut atteindre le Mont du Destin sans trop de danger et le jeter dedans, qui sait. Ah, mais pour ça, il faut d'abord chercher l'Anneau dans l'Anduin. Ce ne sera pas de la tarte. À quelle date Deagol le trouve déjà ? Peut-être qu'il vaut mieux attendre qu'il le découvre, ce sera plus simple que de ratisser le fond vaseux du fleuve. Je pourrai le chaparder avant que Smeagol ait des envies de meurtre. Comme ça, il ne sera jamais corrompu et tout le monde sera heureux. Mhh, mais l'Anneau pourrait toujours me corrompre, moi, même si je sais que je dois m'en débarrasser au plus vite. D'ailleurs, l'Anneau le sentirait que je veux le détruire donc son désir de me corrompre serait d'autant plus fort…
Alors que je me fais de grands scénarios, Pallando remarque mon air rêveur et me ramène sur terre.
« N'affiche pas ce sourire réjoui avant d'être bien consciente des conséquences de ta décision, très chère. Si tu choisis de partir avant qu'on t'ait remise en liberté, tu ne pourras plus revenir dans ton monde. À minuit, s'ils voient que tu t'es évadée, ils vont te chercher sans relâche. Tu seras hors de portée une fois en Terre du Milieu, mais si tu décides de revenir, ils risquent de te trouver. Tu ne pourras pas non plus compter sur moi pour te cacher. Ils nous ont vu nous entretenir. Ils savent que nous nous entendons bien. Ma maison sera le premier endroit qu'ils fouilleront. On va m'interroger et me surveiller constamment. En d'autres termes, si tu t'évades en Terre du Milieu, il te faudra oublier ton propre monde définitivement. Sois bien consciente que, dans les deux choix qui s'offrent à toi, tu ne pourras revenir en arrière Eledhrìl. Peu importe ta décision, tu auras à endurer de durs labeurs. Cette institution est un calvaire pour toi, mais ce désert le sera tout autant. Personne ne t'attend de l'autre côté de cette route. Tu n'auras pas la nourriture revigorante des elfes à ta portée ni de cheval comme moyen de transport. Tu n'auras que tes deux jambes et ce papillon. Le seul avantage que tu auras, c'est de ne pas avoir l'Ennemi à tes trousses. Les fois précédentes, Glorfindel allait à ta rencontre et l'Ennemi avait toujours été prévenu de sa venue par leur espion Saroumane. Cette fois, aucun elfe ne t'attend sur cette route. Tu as promis à Glorfindel de ne plus jamais y aller alors il n'aura aucune raison de s'aventurer dans ce Désert pour te rejoindre. Tu seras seule. Entièrement seule. »
Je pèse chaque mot de Pallando. Il a raison. Je dois mesurer autant les mauvais que les bons côtés qu'apporteront ma décision.
Je réfléchis en silence.
Au bout d'un moment, ma réflexion est faite et il est inutile d'essayer d'y songer davantage. Peu importe le temps que je mets à réfléchir, je sais que j'en viendrai toujours à une seule conclusion.
« Je choisis Arda. »
Pallando ne semble pas surpris de mon choix.
« Bien. Alors, nous irons chez moi préparer ton retour. Mais avant toute chose, tu dois être avertie… »
Il se tourne et me fixe d'un air sévère.
« De quoi ?
-Si tu parviens à traverser le désert et à t'en sortir vivante, quels que soient les rencontres que tu feras, il te faudra garder le silence sur tout ce que je t'ai révélé.
-Tout ?
-Tout.
-Même à propos de la traîtrise de Saroumane ?
-Ô que si.
-Mais…Gandalf et Radagast ne cessent de se fier à Saroumane pour prendre les décisions importantes concernant l'avenir du Milieu ! Faut trouver un moyen de les prévenir!
-Pas question que tu préviennes qui que ce soit. Les autres découvriront par eux-mêmes sa vraie nature, beaucoup plus tard, comme dans le livre. Je t'ai dit tout ça parce que je me sentais coupable de te laisser dans l'ignorance alors qu'on t'a interné contre ton gré. Je te devais des explications, à toi, mais à personne d'autre. Les informations que je t'ai données sont aussi dangereuses que le savoir que tu détenais déjà grâce à ce livre. Glorfindel et Radagast n'avaient pas tort de croire que le roman était redoutable. Pas seulement à cause de l'Ennemi qui voudrait s'en emparer, mais aussi parce que tu remettrais en question tout l'avenir du Milieu si tu divulguais ces informations, même si c'est pour servir le camp du Bien. Rappelle-toi que les événements que tu as lus doivent se produire exactement de la même manière en Arda.
-Je n'ai pas à divulguer aucune information. Je peux très bien trouver une solution pour aider les Peuples Libres sans que qui ce soit ne vienne à savoir ce qui est écrit dans le bouquin. Radagast m'avait dit qu'il y avait une raison pour laquelle j'étais là, que j'avais peut-être encore un rôle à jouer en Terre du Milieu. Et si je pouvais faire en sorte que l'histoire qu'on connaît déjà se termine mieux encore ? »
On dirait qu'il se met soudainement à gonfler en stature et il me parle sur un ton très sombre, plein d'avertissement et de semonces.
« Ne commets pas l'erreur de te prendre pour une héroïne ou pour quelqu'un qui a la moindre emprise sur le destin. Crois-moi, si tu veux faire éviter un événement, remplacer un truc par un autre, provoquer tel ou tel rencontre, tu vas tout chambouler, même si tout part d'une bonne intention. Ce qui doit arriver arrivera et ça se fera de la manière que nous l'avons lu, est-ce que tu m'entends ? »
Je m'enfonce dans mon banc. Son aura m'oppresse même si ce n'est plus un Istar.
« Mais… » poursuis-je, intimidée, mais néanmoins déterminée à lui faire part de mon point de vue. « Mon premier séjour a déjà peut-être tout changé l'histoire de la Terre du Milieu sans que je le sache, qui sait. Après tout, je me suis alliée à un elfe pour tuer un Nazgûl !
-Le Dixième Nazgûl, ma chère. Le Dixième. Et combien y en a-t-il dans ce bouquin ? Combien sont aux trousses du Porteur de l'Anneau ? Combien s'en prennent à la Communauté ? Combien terrassent Minas Tirith à la Bataille du Pelennor ?
-Neuf…
-Voilà. Et selon toi, d'où Glorfindel tire-t-il sa prophétie concernant le Roi Sorcier ?
-Je… J'en sais rien.
-Ce n'était pas SA prophétie, au départ. C'est la tienne. C'est toi qui lui as livré. Glorfindel n'a jamais été un devin. Tout ce qu'il fera à la Bataille de Fornost, c'est de rapporter tes propres paroles, c'est tout.
-C'est plutôt le contraire. Je me suis fiée à sa prophétie pour me mesurer au Spectre.
-Ce que tu ignorais c'est que tu es toi-même à l'origine de ce que tu as lu dans ce bouquin. »
Je m'enfonce un peu plus dans le banc, interloquée.
Je m'étais basée sur cette prédiction pour trouver le courage d'attaquer l'Archer-Nazgûl. Je suis donc le moteur de ma propre foi ?
Pallando retrouve son sourire espiègle.
« Tu vois où je veux en venir ?
-Êtes-vous en train de me dire que j'ai fait en sorte que l'histoire se déroule comme prévue ?
-Exactement. Et tu ne l'as pas fait délibérément. C'est arrivé parce que ça devait arriver. C'est pour ça que je ne me plains pas de mon sort. Je devais être ici pour te faire connaître Athrada Men. Le destin nous frappe, mais on ne peut pas le provoquer. Alors, si tu retournes là-bas, ne cherche pas à provoquer les choses. Laisse-les arriver d'elles-mêmes
-Vous avez bien provoqué ma venue en Terre du Milieu non ? C'était calculé ça.
-Nuance ; c'est le destin qui a voulu que je calcule ta venue en Terre du Milieu. »
Il se retourne et semble sur le point de rallumer le moteur du bus, mais il s'interrompt.
« Ah ! Une dernière chose ; ne dis à personne ce que sont devenus les Mages Bleus.
-Mais pourquoi ?
-Parce que dans ce livre, tout le monde ignore ce qu'ils deviennent et c'est mieux comme ça. »
Je ne comprends pas. Pourquoi il tient mordicus à ce que tout se passe comme dans le livre ? Comment peut-il savoir que cette version est vraiment la meilleure, qu'il ne peut y avoir d'autres alternatives plus positives ? Après tout, la Guerre de l'Anneau entraîne tellement de morts, tellement de déchirements et de pertes. Pourquoi ne pourrais-je pas essayer d'éviter tous ces malheurs ? Oui, l'histoire se termine bien en fin de compte, mais la fin peut-elle vraiment justifier les moyens ?
« Pourquoi ce serait mieux ?
-Si cette histoire t'a tant touchée, si tu t'es tant attachée à Arda, n'est-ce pas en raison de son dénouement, de la manière que les événements se succèdent ? Si les choses s'étaient déroulées autrement, est-ce que ce monde t'aurait autant affecté ? L'histoire aurait-elle eu le même impact sur toi ? »
Je médite.
Il est vrai que sans toute cette quête, ces malheurs, ces voyages épiques et ces actes héroïques, le récit aurait été vraiment plat.
« Tu n'aurais jamais eu l'esprit aussi ouvert sans ce profond attachement à mon monde. Tu n'aurais même pas cru en cet univers. Tu n'aurais pas éprouvé le désir ardent de le découvrir. Tu n'aurais jamais pu voir ce qu'il y a au-delà de Athrada Men. Et nous ne serions même pas en train de discuter ensemble en ce moment. Crois-moi, le récit que nous connaissons tous les deux ne pourrait avoir meilleure fin que celle du livre. Alors, fais en sorte que cette fin ne soit pas changée dans la véritable Arda. Fais honneur à cette histoire qui t'a permis de développer ce don de voir au-delà de ta réalité. Ne parle de moi à quiconque. Cela vaut mieux. »
Je finis par acquiescer de la tête. Il se retourne et met le moteur en marche.
« Bien ! Maintenant que tout est clair, allons chercher ce qui te sera nécessaire pour survivre dans ce désert. Il faudra faire un choix minutieux et nous assurer que tu apportes des choses qui existent déjà dans les deux mondes sinon tout disparaîtra une fois que tu auras atteint le désert.
-Des choses qui existent dans les deux mondes?
-Oui. Tiens, par exemple; une pomme est un aliment qu'on retrouve dans les deux réalités, n'est-ce pas? Donc, elle ne disparaîtra pas. Autre exemple; une barre énergisante ça n'existe pas en Terre du Milieu alors tu ne pourrais en amener avec toi… Sacrebleu ! »
Je me redresse sur mon banc.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
Il fixe le rétroviseur sur le côté extérieur du bus.
« Ils nous ont suivis ! »
Affolée, je regarde aussi le rétroviseur. Une fourgonnette blanche, très semblable à celle qui était venue me chercher de force à la fac, est sur le point d'arriver à notre hauteur.
« Vous m'aviez dit que personne ne saurait que je suis partie avant minuit !
-C'est le cas, mais on a dû te voir monter à bord de mon bus. »
Je me souviens alors de l'homme qui avait cherché à entrer.
« Le type sur le trottoir ! Il les a prévenus que quelqu'un s'était échappé! »
Il a dû me voir arriver directement de l'institution vêtue d'un pyjama et il a sûrement trouvé ça louche.
Je me prends la tête à deux mains, complètement paniquée.
Ils vont me reprendre, me renvoyer là-bas, doubler les mesures de sécurité, augmenter les doses de médicaments, me laisser jour et nuit dans cette camisole de force, m'isoler dans cette pièce capitonnée…
« Non, non… NON ! Je ne veux pas y retourner ! Je ne veux pas y retourner ! »
De son côté, Pallando est visiblement pris au dépourvu. Il n'avait pas du tout prévu ça dans ses plans. Il se lève et inspecte de long en large le bus vide, comme s'il cherchait un endroit où me cacher le temps qu'on l'interroge. Puis, il reprend place devant le volant et hésite à peser sur l'accélérateur pour semer la fourgonnette.
Des phares m'aveuglent via le rétroviseur extérieur.
Ils arrivent.
Désespérée, je ne vois plus qu'une solution.
« Ouvrez la portière. »
Pallando secoue énergiquement la tête. Il devine immédiatement mes intentions.
« Ah, pas question, petite. Je sais très bien ce que tu comptes faire.
-C'est le seul moyen ! Ils ne pourront pas me suivre jusque dans le désert !
-Je vais te cacher chez moi et on trouvera le bon moment pour te mener à la Croisée, mais ce ne sera pas tout de suite. Regarde-toi. Tu ne peux pas aller dans le Désert dans l'état où tu es. Tu n'as aucune provision!
-Ils sont déjà là. On est cuit! Ils vous feront accuser de complot d'évasion. S'ils vous voient avec moi, vous serez dans le pétrin. Ils sauront que vous êtes complice.
-Tu ne sais pas ce que tu dis, ma fille. Tu vas mourir dans ce désert. Je suis trop faible encore pour envoyer le papillon avec toi…
-Je n'ai qu'à attendre qu'ils abandonnent les recherches avant de revenir. Je peux rester près de Athrada Men sans qu'ils ne me voient après tout. Vous pourrez m'apporter des provisions plus tard…
-Tu oublies que le temps passe plus lentement ici! Avant qu'ils ne cessent de te chercher dans ce quartier, il se sera écoulé des semaines dans ce désert! Tu seras morte de faim et de soif bien avant qu'ils renoncent à te trouver!
-Je mourrai dans cet asile de toute façon! Je n'ai rien à perdre! »
La fourgonnette s'arrête derrière le bus. Les portes s'ouvrent et se referment, puis des silhouettes se dirigent vers l'avant du bus.
Je me lève et je fracasse ma boîte à musique sur le plancher. Je suis répugnée de casser ce souvenir, mais je n'ai pas le temps de la démonter convenablement. Je récupère ma dague et, trop pressée et paniquée pour y faire attention, je ne me rends pas compte qu'elle reprend aussitôt un aspect de charbon terne.
Je descends les premières marches pour passer la portière.
« Votre seule chance de ne pas vous faire accuser est de prétendre que vous n'aviez pas le choix d'obéir parce que je vous ai menacé de me conduire ici avec ce couteau. »
Au moins je partirai en étant certaine que Pallando n'aura pas d'ennuis à cause de moi. Il m'a tellement aidé. Il m'a fait connaître le plus bel univers qui soit. Il mérite qu'on lui fiche la paix.
« Gardez la boîte à musique à titre de preuve. Ma sœur corroborera votre version, j'en suis certaine ; c'est elle qui m'a apporté cette boîte et c'est elle qui a mis la dague à l'intérieure. »
Des voix surgissent dans la fenêtre du conducteur.
« Hé, vous, là ! »
Pallando semble pétrifié. J'actionne moi-même le levier de la portière.
« Eledhrìl, attend! » me crie-t-il alors que je suis déjà dehors.
D'autres gens dans la fourgonnette m'ont vu sortir. Ils font le tour du bus et sont maintenant sur mes talons.
« Arrête ! Arrête immédiatement ! »
Je ne me retourne pas et je continue ma course folle, dague en main, sous la pluie battante. Je ne me préoccupe pas des autres hommes déjà en train de demander des explications à Pallando. Je ne vois pas non plus ce dernier jeter un œil appréhensif et inquiet sur ma silhouette qui disparaît dans la rue sombre.
Tout ce qui me préoccupe, c'est d'atteindre ce désert.
J'arrive bientôt à la falaise et, voyant que je ne ralentis pas le pas, mes poursuivants craignent le pire.
« C'est pas vrai !? Elle va se jeter dans le vide ! » entends-je crier derrière moi.
« Rattrapez-la, vite ! »
Je suis hors d'haleine, mes vêtements sont lourds de pluie, mes chevilles me font mal plus que jamais, mais qu'importe. Il faut que je dépasse le panneau écrit en Valarin. Il faut que j'y parvienne. Cependant, tout ce que je vois défiler dans ma course c'est ce ravin duquel je me rapproche de plus en plus. Aucun signe du Désert du Nord.
« Montre-toi… » dis-je entre deux souffles. « Montre-toi ! » que j'ordonne. « Allez, apparais ! Apparais ! » que j'implore au moment même où le pavée s'arrête. D'un bond, je saute du bord de la falaise et durant cette seconde où je semble suspendue dans le vide, je supplie que mes pieds atterrissent enfin sur la rocaille de ce désert.
« APPARAIS! »
À suivre
Fin de la première partie
Suspense inutile me direz-vous. C'est évident qu'elle va réussir à retourner en Terre du Milieu. C'est le « comment » qui reste à découvrir.
Chapitre très explicatif, je vous l'ai dit. C'est pour bien clore la première partie de l'histoire, démystifier le personnage du chauffeur d'autobus une bonne fois pour toute et bien établir le fait que l'ennemi et obstacle principal de la deuxième partie ce sera le Traître Istari.
Je ne pense pas avoir l'occasion de poster aussi rapidement le prochain chapitre. La réalité prend le dessus et je n'aurai pas beaucoup le temps d'écrire pour les prochains mois. Mais je vous abandonne pas, promis.
Merci à tous de me lire. Votre appréciation est toujours très touchante et motivante.
