Où l'on s'habitue à la présence de Lisa


Le reste du trajet se passa sans problèmes. Mais ils craignaient sans cesse un contrôle. Quand ils furent tout prês de Perpignan, ils commencèrent à se détendre.

"Que fait-on de Lisa, maintenant? Il fat bien la loger quelque part." demanda Abigail, qui conduisait. "Je peux la prendre chez moi, mais ce n'est pas très grand.

- Et moi, et moi?" demanda Fergus. "Bien que la comtesse et moi nous soyons quittés en d'excellents termes, je ne me sens pas le courage d'aller la déranger ce soir pour lui demander un logement. J'y retournerai très prochainement! Même si j'ai l'espoir de participer peut-être à quelques autres combats, il n'y a rien de meilleur que la cour féérique. Mais euh, quelqu'un pourrait me loger, pour ce soir?"

- Je peux loger quelqu'un, moi aussi." dit Vassili.

"Parfait! Voilà la solution qui arrange l'univers entier : tu prends la petite, et moi je dors chez Abigail!"

A sa grande surprise, personne ne protesta.

"Je voudrais pouvoir l'emmener chez moi..." dit Mairead.

"Mais tes parents risqueraient de se poser des questions, s'il y a un avis de recherche?"

La petite Satyre hocha la tête. Elle demanda à Vassili, d'un air timide, et même un peu effrayé. "Je pourrai venir chez toi pour la voir?

- Tu peux."

Mairead regarda encore une fois Lisa qui dormait, couchée sur la banquette arrière.

"Nous passons d'abord chez Mairead, puis chez Vassili, nous ramenons la voiture à Lukas, puis nous rentrons chez moi à pied." dit la Nocker.

"A quelle heure je peux venir demain?" demanda Mairead.

Vassili haussa les épaules. "Quand tu veux, je dors peu. Mais je ne sais pas quand elle sera réveillée, elle."

"Je propose que notre plan comprenne : faire vraiment la fête chez Lukas." dit Fergus à la Nocker. "Il était si aimable, si sympathique, si ouvert, pas comme d'autres... Et je suis certain que sa suggestion de nous servir d'alibi était en fait une invitation déguisée. Crois-moi, je t'aime beaucoup. Mais je préfère manger chez un Troll plutôt que chez un réfrigérateur taré et un ordi sous Linux. J'ai eu mon compte de bestiaux tarés pour la soirée. Et d'ailleurs..."

Abigail stoppa la voiture près de chez Mairead, qui les quitta avec des grands signes d'au revoir.

"D'ailleurs," continua Fergus qui s'était un instant interrompu, c'est un rugbyman, donc c'est absolument certain qu'il a de la bière chez lui. La bière, c'est bon, cela guérit le mal de tête, la colique et les hémorroïdes. Et je ne suis même pas sur qu'on trouve chez des Nockers une telle panacée. Encore que j'en ai connu un qui avait une bonne descente. Il pouvait en boire plusieurs dizaines de litres. Mais on a découvert plus tard que c'était de la triche : il s'était fabriqué un estomac artificiel pour ranger tout ça, comme les vaches. Et en plus, il y avait rajouté un analyseur chimique, pour détecter ce qui s'y passait en temps réel. Il ne pouvait pas le faire dans son propre estomac, il n'y avait pas la place..."

Il parlait encore, sans que personne ne lui réponde, quand Vassili sortit de la voiture, emmenant Lisa. Elle était si légère qu'il pouvait la porter sans peine.

"D'ailleurs, à propos de trucs qui se trouvent dans l'estomac, j'en connais une particulièrement gore..."

Avant de redémarrer la voiture, Abigail fouilla dans son sac, en ressortit un gros rouleau de scotch.

"Un baillon, Pooka?" proposa-t-elle d'un ton aimable.

Il secoua la tête.

"Tu as raison, il faut que Lukas puisse en profiter aussi." dit-il après le redémarrage. "Je manque à tous mes devoirs. Je n'allais pas la raconter deux fois."


Lukas, finalement, n'avait pas semblé avoir prévu d'organiser une vraie fête.

Malgré les glapissements "J'apporte les cacahuètes" de Fergus - certainement là dans le but de renforcer l'impression de réalisme de la fête, puisqu'il n'apportait aucune cacahuète - Lukas s'était contenté d'écouter un bref récit de leur aventure, de les féliciter, avant de les jeter dehors sans même permettre à Fergus de danser vraiment sur sa musique. Le Pooka n'avait pu que vaguement trépigner pendant les explications d'Abigail, qu'il jugeait superflues, car, selon lui "Quel est le besoin de raconter les choses comme elles se sont réellement passées? Ca n'apporte rien de plus, donc ça ne sert à rien!" Et Lukas n'avais absolument pas été intéressé par une histoire gore d'estomacs, que Fergus lui avait pourtant proposée de l'air le plus avenant. Le Pooka, maintenant, boudait.

Fergus et Abigail avaient donc marché rapidement jusqu'à la chambre de la Nocker.

"Bien, qu'est-ce qu'on mange?" demanda Fergus avec un peu moins d'enthousiasme qu'à l'ordinaire.

"Aucune idée." lui répondit la Nocker. Elle commença à farfouiller dans ses placards. "Sais-tu que tu as raté un excellent dîner chez Mairead, il y a quelques jours? Ses parents cuisinent merveilleusement bien. Même le fenouil, chez eux, devient un plat divin." Puis, se retournant vers Fergus. "Malheureusement, je cuisine à peu près comme je fais des mélanges chimiques : ça donne rarement ce que c'était supposé être, et ça explose souvent. Sans compter une certaine dose de non-reproductibilité. Tu veux tenter le coup?

Fergus, à l'évocation de plats qui explosent, avait retrouvé sa bonne humeur. La quantité de salive qui lui coulait des babines était si importante qu'elle eut paru exagérée même à une personne naïve.

"D'accord, je m'y mets!

Abigail saisit trois casseroles, une poêle, un alambic et trois éprouvettes, et commença à mélanger des ingrédients variés. Il y avait du poisson, des pêches, du fromage, et des nombreuses poudres aux couleurs vives et étranges. Fergus semblait légèrement inquiet.

Rien n'explosa, bien qu'une des éprouvettes ait dangereusement chauffé sans qu'on l'eut approchée du feu. Et finalement, les ingrédients se condensèrent en une sorte de bouillie bleue - existait-il seulement de la nourriture bleue? - avec des très charmantes décorations de toutes les couleurs.

Cela ne ressemblait à rien de connu - ni à rien d'inconnu, d'ailleurs.

Fergus approcha une cuillérée de sa bouche d'un air extrêmement méfiant. Il la mâcha longuement, l'avala, puis son visage prit une expression de délices infinis, sans doute exagérée mais sincère.

"Cela me rappelle un plat que je mangeai en Chine, dans une autre vie, et qui me fut commandé par l'empereur, un jour que je lui donnais des conseils de choix pour ses épouses. Je ne sais pas ce qu'il y avait dedans, mais certainement des insectes aux pommes, et... c'était divin."

Abigail le regardait, un sourcil haussé, sans savoir ce qu'elle devait croire. Mais quand elle le vit se resservir, remplissant son assiette à ras bord, elle se rassura. Elle-même gouta ce qu'elle avait préparé, avec encore un peu de crainte, et fut encore plus rassurée.

Elle avait déjà fini sa faible part, et était en train de faire la vaisselle avec une rapidité stupéfiante. Fergus, lui, finissait la casserole, qui avait pourtant contenu une grande quantité de nourriture.

"Je peux lécher la casserole?" demanda-t-il? Elle acquiesça. "Je vais n'en laisser pas la moindre petite parcelle, tu n'auras même pas besoin de laver la casserole après. Sais-tu que la salive des chats est un excellent désinfectant naturel? Les chattes lèchent leurs petits blessés..."

Comme elle ne lui répondait pas, il décida qu'il était temps de joindre le geste à la parole, et il commença à slurper les restes de bouillie bleue.

Abigail rangea la dernière assiette, puis bailla. Elle sortit d'un placard un tapis de sol et un sac de couchage, s'allongea dedans.

"Tu peux prendre le lit. Tu es mon invité."

Fergus s'indigna. "Je ne peux pas dormir sur un lit quand une jeune fille dort par terre! C'est indigne d'un homme d'honneur." Et il s'allongea par terre, non loin de la Nocker.

"Sais-tu que non seulement tu te condamnes à dormir sur le sol, mais que tu prends toute la place par terre?" lui demanda-t-elle.

Fergus ronronna. Abigail remonta dans son lit.

"Hey! Tu fais quoi?

- Tu as renoncé à tes privilèges d'invité. J'optimise donc le bien-être général.

- Dis tout de suite que tu veux pas dormir avec moi, plutôt!

- Comme tu voudras. Je ne veux pas dormir avec toi." dit Abigail d'un ton épuisé. "Mais dans tous les cas, je veux dormir."

Elle éteignit la lumière.

Fergus avait cessé de ronronner, et laissait entendre maintenant des bruits qui ressemblaient plus à des grognements. Par amour du confort, il décida quand même de profiter du sac de couchage.

"Dis, Abigail, tu dors?

- Oui, pourquoi?

- Je voulais poser une question...

- Oh, et tu pensais avoir une réponse?

- Pas vraiment.

- Alors ne te prive pas."

Fergus ne posa pas sa question, finalement, et se contenta de gémir plaintivement.


Vassili était assis à son bureau dans une pièce emplie de livres. Il prenait des notes sur de feuilles volantes, quand on frappa doucement à la porte.

Il alla ouvrir et vit Mairead, qui lui dit "J'avais dit que je viendrais." avec un sourire timide.

"Lisa est dans l'autre pièce." lui dit-il. "Je vous laisse.

- Tu ne viens pas avec nous?" demanda Mairead.

"Pour quoi faire? Je pourrais lui faire peur, si elle se réveillait. Mais je ne suis même pas certain que cela arrive : il est tôt, et elle n'a pas fait un geste."

Mairead entra donc vers l'autre pièce qui, contrairement au petit bureau de Vassili éclairé seulement par une vieille lampe de verre, avait une fenêtre. Mais, pour l'instant, des rideaux la recouvraient. Tout l'appartement était donc très sombre. On distinguait à peine le coin cuisine, les reproductions de vieux tableaux accrochés aux murs qu'on ne reconnaissait pas.

Mairead voulut allumer la lumière, ouvrir les rideaux, mais elle se rappela que Lisa dormait. Elle n'en fit donc rien, se contentant de s'asseoir près d'elle, et de l'observer, penchée sur elle pour la voir malgré l'obscurité.

Puis Lisa laissa échapper un gémissement, suivi d'une phrase "Il fait si noir..."

Elle n'avait pourtant pas semblé ouvrir les paupières, mais Mairead, d'un grand geste, ouvrit les rideaux. La pièce se retrouva d'un coup inondée de lumière.

Lisa ouvrit vraiment les yeux, et la petite Satyre se trémoussa de joie.

"Qui... qui est là?

- Je suis Mairead." Elle secoua la tête. "Non, je suis Silvana. Tu ne te rappelles pas de moi? On jouait ensemble quand on était petites."

Lisa s'assit sur le lit.

"Je ne suis plus à l'hôpital." constata-t-elle.

"Non, sourit Mairead. On t'en a emmenée." Un doute affreux l'envahit. "Tu ne voulais pas y rester, hein?

- Non." dit Lisa. Une ombre passa sur son visage. "C'était affreux, là-bas. Ils ont commencé par me dire que Sharky et Mortimer n'existaient pas... tu te rappelles de Sharky et Mortimer? Je leur ai dit de partir, sinon les docteurs allaient les tuer. Mais même quand j'ai dit qu'ils n'étaient plus là, ça n'a pas suffi. Ils m'ont crié dessus, ils m'ont insultée avec une voix douce. Je voulais mourir. Ils m'ont fait un peu mal aussi, mais ça ce n'est pas grave." Elle disait tout cela d'une voix lointaine, puis elle sourit. "Pendant tout ce temps, je me disais : je suis comme un personnage de conte. Tu sais, l'héroïne travaille très dur pendant sept ans, et tout le monde est méchant avec elle. Je me disais : ça a l'air de faire des années, mais en fait ça ne fait qu'une phrase. Et qui sait si à la fin de tout ça, un prince charmant ne viendra pas me chercher."

Mairead sembla se forcer à sourire. Elle passa ses bras autour du cou de Lisa.

"Mais maintenant tout va bien, dit Lisa en souriant. Alors ne pleure pas pour moi. Je veux dire : ne sois pas malheureuse pour moi. Je le verrai bien, même si tu essaies de le cacher."

Mairead ne dit rien, mais elle se rassit, semblant gênée. Lisa lui dit encore.

"Je n'étais pas sure de t'avoir reconnue, parce que tu n'avais pas de cornes, quand nous étions petites. Mais c'est toi, il n'y a pas de doute. Je m'en souviens très bien. Et de Miroir aussi. Il est parti, comme les miens?

- Il est chez moi." dit Mairead.

"Tu sais, il y avait un vieux chien qui était très gentil avec moi." repit Lisa. "Il s'appelait Ludwig. Ce n'était pas un berger allemand, pourtant. mais il disait avoir appartenu à Louis II de Bavière. Qui, en fait, s'appelait Ludwig. Il me protégeait contre les monstres. Ils n'étaient pas tous gentils, mais plus gentils que les docteurs. Et pour le chien, j'ai fait attention : je n'ai jamais dit qu'il était là, jamais! Ils n'ont pas pu essayer de le tuer. C'était le plus courageux des chiens.

- Je l'ai vu." dit Mairead.

"Tu étais là? Ca ne m'étonne pas. Mais je rêvais, et je n'ai vu que la Mort, avec de grands yeux noirs. Mais je vais essayer d'être vivante quand même...

Elle resta immobile, de longues secondes.

"Je suis vivante. C'est étrange. Et je vais rester avec toi." Elle se redressa, se remettant à bouger. "Tu le savais, toi, que les histoires de contes de fées arrivaient vraiment? Oui, bien sur, tu l'as toujours su. Moi, je l'avais oublié.

- Je suis une fée." dit Mairead. "Enfin, je crois. Ils appellent ça des changelins. Des humains-fées. Je croyais que tu en étais une aussi, parce que d'habitude, nous sommes les seuls à les voir. Les chiens noirs, les furets. Mortimer et Sharky. Tout ça.

- Mais il n'y a pas que des fées dans les contes. Je suis juste un personnage normal. Mais je suis avec vous dans l'hisoire, donc pas de problème."

Il y eut à nouveau un silence.

- Qu'est-ce que tu veux faire, maintenant?" demanda Mairead.

"D'abord, je vais lire." dit Lisa "Des tonnes de livres. Je ne peux même pas imaginer tout ce qui est sorti pendant toutes ces années, sans compter ceux que j'étais trop petite pour lire. Ca m'empêchera de dormir - parce que j'ai perdu mes rêves. Il n'y a plus que des cauchemars, avec des couloirs d'hôpital. Alors je dors très longtemps, pour essayer d'en trouver un vrai, mais une fois que c'est fait, je ne veux pas me rendormir. là j'en avais un - avec des fleurs, des poissons, et de la pâte dentifrice. Je me suis réveillée pour ça." Il y eut un silence, puis elle demanda. "Tu vas toujours à l'école?

- Oui! Et d'ailleurs, je suis passée ici avant, mais je n'ai que deux heures ce matin. Tu veux y revenir aussi?

- Je n'y suis pas allée pendant trois ans...

- Mais tu savais tant de choses! Tu étais la meilleure, dès que tu étais intéressée par le sujet.

- Je ne pense pas que ça suffise. Mais si tu me ramènes tes cours, je verrai ce que je peux rattraper.

- Bien sur!" dit Mairead, enthousiaste. Elle regarda l'heure.

"Il faut que j'y aille, et cet après-midi, j'ai quelque chose de prévu avec des filles de ma classe, depuis longtemps, je ne veux pas les lacher. Mais on se voit ce soir?

- Je crois que je dormirai encore." dit Lisa avec une moue de déception.

"Alors demain! C'est possible, demain? Il y a des endroits qui ont changé, et d'autres qui sont exactement les mêmes, et... je te ferai visiter.

- Ce sera bon de revoir les endroits de nos souvenirs." approuva Lisa.

- On se retrouve où?

- Ici. Ce serait le mieux. Je ne sortirai pas sans toi, de toute façon. Ca me donnerait une impresion bizarre, d'être dans des endroits connus de cette ville, sans toi. Comme si j'étais dans un cauchemar ou tu n'existes pas.

- A demain!" dit la petite Satyre avec enthousiasme, avant de partir en courant, dans le but désespéré d'arriver à l'heure.


Sophie se trouvait dans une vieille salle de l'université, avec Vassili.

Elle tenta de l'inviter à une soirée d'épluchage de pommes de terre. Il sourit, et elle se sentit très satisfaite. Quand elle voulut lui prendre la main, elle ne rencontra que le vide. Il s'était transformé en fantômes qui lui demandait "Alors, ça ne t'intéresse plus, l'étude de spectres?"

Elle se réveilla en sueur.

Il était beaucoup trop tard : le réveil marquait dix heures. Elle se leva, s'habilla, par réflexe, repensant à son rêve, sans manifester le besoin de l'oublier qu'elle avait d'habitude pour les rêves absurdes.

Elle sortit, sans raison précise, pour prendre l'air. Des boules de platane écrasées laissaient échapper leurs graines irritantes, et les étourneaux criaient au-dessus de sa tête, particulièrement nombreux ce jour-là, chachant des bouts du ciel. Il faisait chaud, mais lourd, et ce n'était pas une des plus belles journées de l'automne.

Après un petit tour pour apprécier le climat, elle se retrouva devant l'immeuble de chez Vassili, sans arrière-pensée aucune, se disait-elle. Elle compta, juste pour se distraire, les fenêtres. Pour voir quelle était la fenêtre de Vassili.

Cette dernière était ouverte. Sophie n'aurait pas imaginé Vassili avec des fenêtres ouvertes, de bon matin. Elle fut soudain saisie d'une immense envie de regarder, de savoir ce qui s'y passait. "Un petit coup d'oeil ne peut pas faire de mal." se dit-elle. "De toute façon, je sais qu'il y a des gens qui passent leur temps à regarder ce qui se passe dans les fenêtres d'en face. Moi je vais juste voir une fois..." elle frissonna "quelqu'un que je connais."

Elle monta dans l'immeuble d'internat d'en face. A une croisée de fenêtres, elle put jeter un coup d'oeil. Elle entrevit Vassili, le dos à son bureau. Mais il y avait une autre personne, une jeune fille, assise dans son lit. Elle éprouva un frisson d'horreur et de jalousie spontanée, pour lequel elle tenta immédiatement de se raisonner.

"Il fait ce qu'il veut." pensa-t-elle encore. "Qu'est-ce que je fais là, de toute façon?" Elle détourna son regard de la fenêtre maudite, quitta le couloir, encore plus enragée de savoir qu'avant.

Toujours presque malgré elle, ses pieds la conduisirent jusqu'au pied du batiment où était la chambre d'internat de Vassili, et elle commença à monter les escaliers, à compter les portes.

"Que disent-ils?", pensait-elle. Et puis aussi "Je ne devrais vraiment pas faire ça."

Les voix étaient faibles, mais elle parvint à les écouter. Heureusement, il n'y avait personne dans le couloir, en ce moment.

A l'intérieur, Lisa, qui avait encore fait une brève sieste, était à nouveau réveillée. Elle avait fouillé dans la bibliothèque de Vassili et lisait "Ondine", de Giraudoux.

"J'ai encore trouvé un joli rêve tout de suite." dit Lisa à Vassili, qui travaillait, assis à son bureau, dans l'autre pièce. "Il y a vraiment beaucoup de rêves, ici.

- L'influence des fées, je suppose."

Sophie, sans plus rien voir, écoutait de toutes ses oreilles cette discussion qui recommençait à l'intriguer, suffisamment forte, ainsi clamée d'une pièce à l'autre, pour qu'elle luisse la comprendre. Elle posa son lourd sac.

Mais Vassili avait entendu. Il surgit de la porte, derrière Sophie, le visage furieux.

"Viendras-tu sans cesse nous persécuter?" dit-il d'une voix sifflante. "Il y a une malade, ici!

- Je suis désolée..." dit Sophie, confuse. "Vraiment..." Elle s'était tellement habituée à l'indulgence de Fergus qu'elle se sentait effrayée, prise en faute.

"Nous as-tu vus?" demanda Vassili.

"Non... Oui...

- Alors viens. Le mal est fait." Sans la toucher, il l'emmena à sa suite dans l'appartement. Elle ne lui opposa aucune résistance. Il l'emmena dans sa biliothèque, toute petite pièce, recouverte du sol au plafond de livres, la plupart d'occasion.

"Que cherches-tu?" lui demanda-t-il d'une vois toujours basse, mais dure.

"Je voulais juste..." Elle hésita, non pas qu'elle cherchât un mensonge, mais elle ignorait elle-même le but de sa visite. "Je voulais juste te voir...

- Sans être vue.

- Oui... Je veux dire... ce n'est pas que je ne suis pas contente que tu me parles..." Elle s'enfonçait. Elle le sentait.

Mais Vassili se calma, et il sembla presque à Sophie distinguer sur son visage l'ombre d'un sourire, qui disparut aussi vite qu'il était venu.

"Sais-tu garder un secret?

- Je n'aime pas beaucoup les secrets..." dit Sophie, resongeant à son aventure avec Callicles, qu'elle n'avait pas pu oublier.

"C'est pour cela que tu essaies d'être mise au courant de ceux des autres." dit Vassili, qui redevenait méchant.

"Ce n'est pas ce que je voulais dire!" s'exclama Sophie. "Bien sur, je peux garder un de tes secrets!

- Très bien. Eh bien, ne dis rien à personne à propos de cette jeune fille que tu as vue ici."

Sophie se sentit frissonner. "A personne?"

"Tu peux en parler à Abigail, si tu veux." lui concéda-t-il. "Elle sait, bien sur, et elle peut savoir que tu sais.

- Et... à toi?" demanda Sophie.

Il la regarda d'un air d'étonnement.

"Je ne répondrai pas forcément à tes questions. Mais quel serait le mal?

- Non, rien." dit Sophie.

Elle se sentait bizarrement euphorique. "Je voulais dire que j'ai le droit de te parler, c'est tout."

Elle repartit vite, sans s'expliquer davantage. Etre forcée de garder un secret pouvait ne pas être si mal, finalement.

Puis elle revit celui qui s'était présenté comme un meurtrier, et elle eut à nouveau mal à la tête.

"Le secret de Vassili, je le garde. Parce que je le veux. Mais le tien, je trouverai un moyen de le faire sortir, tu comprends?" Mais personne n'entendit ses paroles.


Abigail était allée à la bibliothèque de l'école, ce samedi, pour consulter les journaux. Elle ignorait s'il y aurait déjà un article sur la disparition de Lisa, mais voulait en être certaine.

Elle saisit le premier d'entre eux, fouilla les articles, ne trouva rien.

Après quelques quarts d'heure de consultation, elle tomba sur quelques lignes, labellées "dernière minute", dans un quotidien du sud.

La police enquêtait sur "le décès mystérieux d'une jeune pensionnaire." dans la clinique en question.

Elle ne put se retenir de pousser un soupir de soulagement.

Alors qu'elle allait ranger les journaux, son regard fut attiré par une personne connue.

"Anselme!" souffla-t-elle. Il ne l'entendit pas. Le vieux réflexe de parler bas dans une bibliothèque avait été le plus fort, et il restait concentré sur son livre. Elle s'approcha de lui et lui toucha le dos. Il sursauta et se retourna.

"Abigail." C'était un jeune homme blond et nerveux, maigre, au nez pointu chaussé de lunettes. Il lisait un livre sur les hérésies cathares. "Je ne t'avais pas vue depuis longtemps. Tu bosses sur quoi, maintenant?

- Toujours sur le rayonnement des étoiles lointaines. Et toi?" Elle montra de la main le livre d'Anselme, hésita. "Tu ne faisais pas des maths?

- Si, si... Mais j'ai déjà appris l'an dernier tout ce qu'il y a à apprendre en DEA, et je m'ennuie, cette année. Je ne suis pas passé à la fac depuis des semaines. Normalement, je devrais commencer une thèse, mais je ne sais plus si je veux faire des maths." Il eut un geste d'énervement. "Tu sais, il n'y a jamais de cursus qui corresponde à ce que l'on veuille faire. Je sais que mes recherches seront en magie, de toute façon. Mais même dans les disciplines humaines, j'aimerais... je ne sais pas, un mélange de mathématique, d'histoire, de lettres, de philosophie...

- Histoire des maths?" suggéra la Nocker.

"C'est encore trop restreint. On ne peut même pas y faire de géographie. Je pense que je devrais inventer un cursus rien que pour moi, mais ils ne me laisseront pas faire." Il eut un sourire soucieux. "Mais je suppose que ce n'est pas de ce-qui-serait-la-prochaine-réforme-de-l'enseignement-si-j'étais-ministre que tu viens me parler, non? Tu as peut-être décidé de m'aider? Je t'avais dit qu'un jour, si j'avais le temps, j'écrirais un traité sur l'importance relative des mots et des langues dans la magie féérique et dans la magie hermétique, et tu avais l'air de trouver que c'était intéressant. Ce qui est une réaction normale, d'ailleurs. C'est trèèèèès intéressant..." Comme Abigail ne répondait pas, il s'interrompit. "Apparemment non, en fait. Je suis désolé, vraiment désolé, je ne parle que de ma vie... Que voulais-tu dire?

- Nous enquêtons sur la disparition d'une petite fantôme, et sur sa mort en premier lieu... Elle nous a dit avoir été la victime de quelqu'un qui l'avait contrôlée mentalement.

- Ce n'est pas moi!" sursauta Anselme. "Ni aucun de mes amis!" Il réfléchit un peu. "Pas que j'aie des amis, au fond. Mais c'est un principe."

Abigail resta silencieuse. Anselme reprit.

"Comment cela s'est-t-il passé?

- Il n'y a pas grand chose à rajouter. La fillette s'appelle Claire, elle a été tuée il y a six semaines, et dit qu'on l'a forcée à sortir dans son jardin.

- Et donc, elle a disparu depuis?

- Oui. Introuvable. Nous avons enquêté, sans rien trouver avec des sorts de localisation...

- Je suis pas trop fort à ça. Plutôt aux altérations physiques et chimiques, et un peu biologiques, récemment.

"... et récemment, nous avons trouvé une gamine des rues assassinée, rouée de coups.

- Pauvre petite... Tu penses que c'est le même?

- On ne sait pas, justement.

- Je vais peut-être essayer de trouver... des trucs. Je vous tiendrai au courant. Je t'envoie un mail. Euh, enfin si tu me donnais ton adresse, ça serait mieux, bien sur...

Elle prit un ticket de métro et un stylo, commença à écrire.

"Tu peux juste me la dire." dit le magicien. "Je retiens très bien les noms, par contre je perds souvent mes affaires..."

Abigail lui donna son adresse.

"Je vais y aller." lui dit le magicien. Je vais prendre le livre, et... ah non, il est exclu du prêt. Bon, je vais le copier, alors." Il murmura à l'oreille d'Abigail "Personne ne me regarde?" Elle regarda autour d'elle, lui assura que non.

Il murmura quelques mots cabalistiques, et une copie du livre apparut, à côté du premier.

"Voilà, je vais ranger le leur, et... oh, zut, Abigail, tu te rappelles lequel était le bon?"

Elle ne put répondre à son interrogation.

"Tu sais, si toi-même tu ne peux pas les distinguer, cela ne change pas grand chose.

- C'est quand même une question de principe. Et puis, il y en a un des deux qui sonnera si j'essaie de franchir la barrière avec." Il réfléchit "Les deux, même, puisque j'ai copié le système de sécurité. Je vais devoir lancer un autre sort, donc autant en créer un troisième qui ne sonnera pas. En attendant, je vais leur offrir un exemplaire. Cela ne fait jamais de mal, un livre de plus."

Il disparut derrière une étagère, s'orientant en regardant les numéros de rayons, et Abigail quitta la bibliothèque.


Vassili, Abigail, Fergus, Mairead et Lisa s'étaient retrouvés dans un petit parc municipal quasiment vide au sol jonché de feuilles mortes.

Mairead avait insisté pour venir ici, insisté pour y amener Lisa, et elle avait aussi, pour une fois, fait sortir Miroir, toujours enroulé autour de son cou. Il avait reconnu Lisa. Et, tous les trois, ils étaient en train de s'enfouir dans les énormes massifs de fleurs, au milieu des pelouses presque vertes sur lesquelles on n'avait pas le droit de marcher - et c'était encore Mairead qui avait insisté.

Elle savait où poser le pied, le genou, pour ne pas écraser les tiges, et au contraire dégager les fleurs, leur laisser plus de liberté qu'un jardinier aurait pu le faire. C'est ce qu'elle répétait à Lisa, craintive.

"Te rappelles-tu de cet endroit-là? Ce n'étaient pas les mêmes fleurs, à l'époque, mais c'est comme si c'étaient leurs filles. N'est-ce pas bon?

Lisa, assise dans un coin, sous l'ombre des fleurs, hocha gravement la tête.

"Tout va bien en ce moment, et je suis entourée de fleurs. Mais j'ai l'impression qu'à n'importe quel moment elles peuvent commencer à se faner, tout autour de moi."

Mairead fut émue à ces paroles, et lui prit la main. Lisa sembla ne pas le remarquer.

"C'est étrange d'aller bien. Et d'avoir à nouveau peur de la mort. Je n'y suis plus habituée." Elle se tourna vers Mairead. "Tu penses que Sharky, Mortimer et mon lacet sont morts aussi?"

C'est alors que Miroir répondit "Je ne pense pas.

- Tu parles?" s'étonna Mairead. "Il me semblait te comprendre, mais... tu ne m'avais jamais parlé?" Elle se tourna vers Lisa. "L'entends-tu aussi?" Lisa acquiesça.

"Tes pouvoirs grandissent." dit la petit furet. "Je vais partir en quête. Je me souviens de Sharky, Mortimer, et du lacet de chaussure. Ils étaient mes amis. Mairead, tu es partie en quête pour retrouver ton amie ; il n'y a pas de raison pour que je ne fasse pas de même.

- Je te souhaite bonne chance." dit Mairead.

"Tu n'as pas besoin de chance. Tu réussiras de toute façon." dit Lisa d'un air catégorique et distant. Puis, souriant à nouveau "Et je serai très heureuse de les revoir.

- Ne prends pas trop de risques, quand même!" dit Mairead. "Quand vas-tu partir?

- Tout de suite.

- Tout de suite? Mais..." Elle ne sut que dire. "Nous n'avons pas pu célébrer ton départ." ne lui semblait pas une bonne idée. Alors elle lui dit encore au revoir, tristement.

Elle voulut courir près des autres pour leur en parler, et se rendit compte qu'elle tenait encore la main de Lisa. Et, à ce moment, elle se rendit compte que Lisa s'était mise à la serrer très fort, à lui faire mal, mais elle n'eut pas envie de la relacher.

"Allons leur dire..." dit-elle à Lisa, l'entraînant en dehors du massif de fleurs.

"Oui, que nous allons bientôt tous les revoir." dit Lisa, tranquille. Et Mairead, quoique inquiète, sourit et pensa "Elle me semblait voir l'avenir tristement, je suis contente qu'elle aille mieux."

Les autres étaient en train de discuter.

"Et alors?" demandait Fergus tout excité. "La police? Les tribunaux? La prison? Comment se présente notre avenir?

"J'ai eu confirmation par les journaux du dimanche." dit Abigail, d'un air vaguement inquiet de parler dans un lieu public, même vide. "Tous les journaux parlent d'un meurtre mystérieux, et d'un cadavre dont il ne restait que des fragments. Personne ne la recherchera. Il nous suffira donc de souhaiter n'avoir pas laissé trop de traces... Ils ont des limites sur ce qu'ils croient possible ; et selon leurs axiomes, nous ne pouvons pas être entrés, de toute façon."

Mairead l'interrompit. "Miroir est parti, pour retrouver les amis de Lisa."

Abigail la regarda "A propos de Lisa... qu'allons-nous dire à ses parents? Ils doivent le croire morte...

- Je ne veux pas qu'ils sachent." dit Lisa brusquement. "Je ne veux plus les revoir. Ils m'ont mis là-bas pour que je sois heureuse, et ils se sont trompés. Maintenant je peux l'être, et tant mieux pour eux, mais je ne veux plus les voir.

- Leur envoyer une lettre serait nous dénoncer..." dit Abigail, d'un ton vaincu. "Mais je ne sais pas si c'est très juste de les laisser croire que tu es morte.

- Etait-ce juste de leur laisser croire que j'irais mieux si j'allais dans cet hôpital?

Lisa sembla accablée. "Je ne veux pas y retourner." Abigail semblait triste aussi. Mairead voulut prendre la défense de son amie.

"Ils pourront savoir plus tard, de toute façon, ce n'est pas pressé!

Vassili, qui n'avait pas dit un mot, dit "A défaut d'autre chose, je peux leur envoyer un rêve. Ils ne le croiront probablement pas, mais c'est mieux que rien. Un rêve pour dire que Lisa va bien.

Lisa et Abigail semblèrent toutes deux heureuses à cette suggestion.

"Tu vois qu'il est possible que ça s'arrange!" Mairead regardait Abigail, mais parlait à l'univers entier.

Elle dit à Lisa "J'ai un autre endroit à te montrer, viens voir." et l'entraina derrière elle. Elle n'avait pas laché sa main.

"Et pour ce qui est de lui trouver des papiers, une vie officielle?" soupira Abigail après son départ. "Le mieux aurait été une complicité de sa famille...

- Il y a d'autres moyens." dit Vassili.

Mairead avait amené Lisa près d'un petit muret, qu'elle commença à parcourir, écartant les bras, puis à cloche-pieds.

"Ca ne gêne pas tes parents que tu fasses ça?" demanda Lisa.

"Que je fasse... quoi? Ah, jouer? Non, bien sur. Ils ne sont pas là, mais ça ne les dérangerait pas de toute façon.

- Je voudrais avoir tes parents..." dit Lisa.

"Tu sais." dit Mairead, qui sauta de façon à se retrouver assise sur le muret. "Moi j'aurais aimé avoir les tiens. quand j'étais petite. Ils étaient toujours à s'occuper de toi... Les miens sont toujours ensemble. Ils me laissaient même parfois à mon frère.

- Mais maintenant ce n'est plus grave." dit Lisa.

"Non." dit Mairead. "Ce n'a jamais été grave, de toute façon. Mais plus ça va, plus je les comprends."

Elle remonta sur le mur, essaya de se mettre sur les mains, y réussit quelques secondes, avant de retomber sur ses pieds à côté du muret.

"Je n'avais jamais réussi celui-là, quand j'étais petite. Et je n'avais pas réessayé. ca fait du bien!

- Toutes les choses changent." conclut Lisa, avec un vague sourire.