10- Un pas pour deux.
La vie était belle. Hermione n'avait à pleurer aucune mort proche et avec ce qu'elle avait vécu jusque là, c'était bien assez pour relativiser les choses et se dire qu'elle était en droit de s'estimer heureuse par rapport à d'autres moins chanceux. Ron et elle était maintenant un couple qui fonctionnait assez bien même si parfois, elle pouvait compter davantage de disputes que de réconciliations. Toutefois, leur complicité était bien sincère et c'était ça le principal au final. Avec ça, elle avait obtenu l'un des meilleurs résultats d'ASPIC des cinquante dernières années mais sa réelle satisfaction inavouable était d'avoir battu largement son ancien camarade de chambrée, Drago Malefoy. Même si la dernière fois qu'ils s'étaient parlé avait des airs d'adieux, ce qui était d'une certaine manière le cas, le nombre restreint de sorciers en Angleterre ne pouvaient les engager qu'à des aux revoirs. En plus de s'être revus durant les épreuves, il arrivait régulièrement qu'elle le croise dans les rues marchandes du chemin de Traverse. Naturellement, ils faisaient semblant de s'ignorer où s'envoyaient des remarques désobligeantes comme pour camoufler un moment d'égarement que chacun pensait que l'autre regrettait déjà. La vie avait donc continué sans s'intéresser aux alternatives possibles à la normalité. Tout était rentré dans l'ordre des choses.
Après deux années d'attente, Mrs Weasley sautait de joie à apprendre qu'Hermione allait enfin devenir officiellement sa seconde fille après que Ron ait fait une demande des plus involontaires. Sa mère avait mal interprété une parole de trop dans une énième dispute et pour éviter de gâcher la joie de celle qui lui avait donné la vie, il avait simplement rajouter une phrase des moins romantiques à laquelle Hermione n'avait pas osé dire autre chose que oui. Autant dire que les gros titres s'en étaient donnés à coeur joie. Après les fiançailles d'Harry Potter et de leur cadette, la famille Weasley s'agrandissait avec la petite dernière du trio. Qui aurait pu prédire le contraire?
Seulement, alors qu'Harry fêtait ses vingt ans généreusement dans le bar d'Alberfort Dumbledore du village de Pré-Au-Lard, Hermione n'arrivait pas à être aussi joyeuse que l'ensemble de ses amis présents. Ron était pourtant d'une humeur assez agréable ce jour là, pour ne pas dire qu'il en était à faire le pitre avec son meilleur ami. Parfois leurs âneries arrivaient quand même à la faire rire, parfois, elle se rendait compte qu'il lui manquait ce petit quelques supplémentaire pour être aussi oisive que son fiancé.
La guerre avait peut-être fait des ravages imprévus en elle au point de la rendre inapte au bonheur. Avec tout ce qu'elle avait vécu, ça aurait été plus que logique. Seulement, l'avouer où s'en plaindre aurait eu de quoi provoquer l'indignation à en devenir une ingrate blasée par tant de réussite sur le plan personnel ou professionnel. De temps en temps, elle arrivait même à entendre des gens qui murmuraient qu'elle avait tout pour au moins sourire un minimum. Cependant, elle avait beau se forcer, elle n'y arrivait pas. Une chose au plus profond d'elle l'en empêchait et cette chose s'appelait le regret.
Hermione avait beau se dire qu'elle avait fait le choix le plus raisonnable en rejoignant Ron ce soir là, ça ne l'empêchait pas de sentir son coeur s'emballer à chaque rencontre épisodique avec « lui ». Malgré elle, dès qu'un article parlait de près ou de loin de « lui », elle voguait dans un monde lointain et surtout très loin de sa réalité, concentrée à vivre à travers ses lignes ce qu'elle aurait pu connaître bien avant leur publication. Elle se sentait blessée à chaque fois que la rubrique mondaine annonçait une énième fiancée ou bien honteuse d'être soulagée d'en apprendre la rupture. Bien sûr, tout cela était secret. Elle n'arrivait même pas à l'appeler autrement que par ce pronom généraliste « lui ». Même pour elle, c'était inacceptable. D'ailleurs Ginny ne pouvait imaginer un seul instant ce qu'il pouvait se passer dans la tête de sa meilleure amie bien que desfois, elle voyait bien que quelque chose clochait chez elle. C'était un secret bien enfermé dans un coin de sa mémoire avec pour ordre formel d'y rester à jamais. Encore fallait-il qu'elle applique ses propres directives.
Ce soir là en était un parfait exemple. Alors que tous vidaient leur énième verre, Hermione n'avait pas bu la moitié de son premier et la proximité de Poudlard avait toujours cette influence nostalgique sur elle. Après plusieurs heures de lutte, elle céda à l'envie de sortir et de voir ce château qui avait pris une nouvelle signification contre toute attente. Au lieu de voir les moments joyeux où Harry, Ron et elle se promenaient lors des sorties autorisées, elle se revoyait grondant les élèves avec Drago lorsqu'ils essayaient de s'aventurer en dehors des rues principales et sécurisées. Même si tout ça était complètement banal sous un certain regard, pour elle, ce quotidien à l'unisson avec une personne qui avait le même esprit éveillé à la connaissance lui manquait. Depuis qu'elle était avec Ron, il n'y avait pas un soir où il ne l'arrêtait en pleine lecture pour lui demander de se consacrer un minimum à autre chose qu'à des « trucs » sans importance. Il voulait toute son attention et n'acceptait pas de passer après du papier relié. Elle était jeune et la lecture ne devait être que son activité de vieille femme. Selon lui, elle devait en profiter maintenant. Autant dire qu'en deux ans, elle n'avait réussi à terminer que trois livres alors qu'à une période particulière de sa vie, c'était le résultat de quinze jours. Sa frustration était donc totale.
Néanmoins, avec Harry, Ginny et Ron, elle avait beaucoup de moments sympathiques lorsqu'ils se voyaient tous ensemble. Les repas chez sa future belle-mère étaient une chose qu'elle aimait particulièrement et les balades dans la campagne anglaise lui offraient une libération d'esprit des plus reposantes. A côté de cela, la vie trépidante de héros de guerre contrastait avec le calme de la province. Ron aimait sa popularité et la prenait très au sérieux. Pour lui, être un héros l'obligeait à montrer l'exemple, à être un modèle, avis qu'Hermione partageait également. En public et en soirée, il se consacrait alors corps et âme à montrer une harmonie parfaite au sein de son couple et ce n'était pas Hermione qui allait lui demander d'arrêter. Au fil du temps, ils s'étaient habitués aux réactions de l'autre et même si leur union semblait explosive à la base, les compromis qu'exigeaient une relation à deux avait calmé la situation. Tout était donc bien, tout finissait finalement bien.
Cette histoire là devrait alors voir le mot « fin » arriver mais avant cela, un dernier, mais non des moindres, rebondissement est néanmoins à ajouter avant d'apposer ce dernier mot. Ce fameux soir là, ce 31 juillet 2000, alors qu'une bonne vingtaine de personnes passait l'une des meilleures soirées de leur vie, une des rares personnes à ne pas avoir trouver entière satisfaction à l'achèvement de la guerre était venue se faire mal à voir une chose qu'il n'aurait jamais, « elle ».
L'anniversaire de Celui-Qui-Avait-Vaincu avait été largement annoncé et l'entrée du bar totalement privée. Seulement, il souhaitait venir. Il voulait voir. Il devait absolument faire son deuil. Il s'était donc caché au plus près, dans une ruelle face au bar qui avait proposé sa table la plus exposée à la vue aux héros de guerre, et il avait donc parfaitement vu la sortie étonnante de l'esprit frappeur hantant ses nuits. Sur le coup, naturellement, il n'avait pas bougé, il observait, il sondait, il réfléchissait... Pourquoi était-elle sortie, seule? Comment se faisait-il qu'elle ait l'air si triste? Etait-ce un signe du destin pour lui? Oserait-il revenir sur ce qu'il avait fait? Tenterait-il un pas vers elle à nouveau? Reprendrait-il à Ron ce dont il ne prenait visiblement pas soin? Ces questions pouvaient tout aussi être conjuguées au masculin qu'au féminin puisqu'Hermione s'aperçut de la présence de Drago lorsqu'une légère brise trahit l'ombre qui le protégeait jusque là.
Le regard l'un vers l'autre, totalement immobiles, pétrifiés par quelque chose d'irrationnel et de non maîtrisable par le bon sens, chacun cherchait comment débloquer une situation où ils étaient mal à l'aise. Ca faisait deux ans qu'ils ne s'étaient pas retrouvés seuls et il n'y avait aucune raison pour que ce soir, les choses soient différentes qu'avant. Presque déçue, Hermione préparait déjà quelques insultes à lui sortir mais les quelques pas que Drago osa faire vers elle, la déstabilisèrent nette. Neuf, pas plus, neuf pas testant la réaction d'Hermione. Si elle en faisait tout autant en avant alors ça voulait tout dire, par contre, si elle allait en arrière alors Drago pouvait s'en aller libre de refaire sa vie définitivement sans elle. Hermione savait pertinemment quelle direction elle devait prendre, oui l'arrière c'est ce qu'elle devait faire, mais ses pieds firent tout le contraire telle une mutinerie sans aucune revendication valable.
D'une lenteur extrême, Drago présenta sa main tournée vers le ciel, réclamant ainsi qu'elle le rejoigne. Sans oser encore sourire d'un espoir non prévu au programme de la soirée, il la regarda faire les derniers pas qui la conduisaient, enfin, à lui. Hermione marchait solennellement, pesant chaque mouvement qui la séparerait à jamais d'une vie conventionnée comme pour prendre totalement conscience de la direction qu'elle prenait. Une fois juste devant lui, une dernière résistance la bloqua à finir de trahir la confiance de Ron. Un ultime regard, un léger sourire au coin des lèvres, des soupirs discrets sans fin, un rehaussement de la main pour lui rappeler qu'elle devait terminer son parcours, voilà ce qui suffit à Hermione pour se laisser mener par son instinct intérieur.
- Tu peux encore faire demi-tour, murmura-t-il de telle sorte qu'elle soit la seule à pouvoir entendre même s'il n'y avait personne dans les rues vue l'heure tardive.
- Je sais, réussit-elle à répondre en surmontant l'émotion qui la submergeait.
- Rien ne sera simple, Hermione, l'appela-t-il par son prénom pour la deuxième fois, non sans difficulté.
- Je sais, répéta-t-elle à nouveau.
- Je ne pourrais jamais t'offrir tout ce que tu quittes...
- Je sais...
- Personne ne pourrait comprendre, continua-t-il pour être sûr qu'elle n'attende pas trop de lui.
- Je sais...
- C'est tellement irrationnel...
- Je sais, murmura-t-elle à nouveau avant de sourire légèrement.
- Bien alors si « tu sais », j'ai quelque chose à te rendre, déclara-t-il avant de donner suite au baiser volé deux ans plus tôt, franchissant ainsi la frontière entre la raison et le coeur.
Plusieurs jours plus tard, au grand étonnement de tous, la Gazette annonçait la rupture du couple de Ron et Hermione pour des raisons privées et bien que le sujet fit débat, personne ne put prétendre les connaître réellement, Ron y comprit. Forcément, vu les comportements du couple durant les deux dernières années, une Hermione triste et un Ron joyeux, tous plaignaient la pauvre fiancée en pensant qu'elle était la victime de cette affaire, seulement, dans la plus grande discrétion, celle-ci scellait son avenir par un serment inviolable avec celui qui serait à jamais son secret le plus absolu. Accepter l'autre tel qu'il était, lui être aussi sincère et honnête au possible et offrir tout ce dont l'un était capable de donner à l'autre, le tout aussi longtemps que possible, voilà les voeux non maritaux qu'ils s'échangèrent sans témoin. Aucune alliance, aucun bijou, juste une légère cicatrice au dessus de l'emplacement de leur coeur gardait trace de cet engagement magique. Si bien, même si le jour, Hermione et Drago s'affichaient en célibataires endurcis par la guerre, la nuit, ces deux âmes se retrouvaient autour d'une cheminée et d'un livre sans que personne ne vienne perturber ce cocon si précieux à leurs yeux. Naturellement, les proches d'Hermione ainsi que sa famille tentèrent de la raisonner au point parfois de la faire douter, mais l'optique de la soirée qui suivait ce genre de discussion lui ôtait toute envie de revenir sur sa décision. Au départ, la pensée d'un autre homme dans sa vie fut envisagée mais le fait que Ron refasse ouvertement sa vie avant elle, éloigna les soupçons pourtant fondés. Sans comprendre, ils la virent tous continuer sa petite vie sans avoir un compagnon à ses côtés et au fil du temps, voyant qu'elle se complaisait de cette situation, tous se résignèrent à ne jamais la comprendre totalement. Pour cela, il aurait fallu qu'ils sachent qu'Hermione trouvait tout ce dont elle avait besoin dans la maison reculée dans la campagne anglaise profonde dont elle avait très vite fait l'acquisition pour s'éloigner de la vie trépignante d'un Londres bruyant et déprimant, mais surtout que Drago Malefoy et elle y furent aimants, complices, soudés, unis, mais surtout heureux ensemble.
C'est à ce moment là que le mot « fin » peut réellement terminer cette histoire; seulement pour la première fois, l'écrivain que je suis se sent incapable de refermer ce livre qui est l'histoire de sa vie mais aussi le seul à ne jamais être publié un jour. Offrir ce recueil à ceux qui m'ont donné cette passion des mots était une façon significative, à mes yeux, pour exprimer tous mes remerciements d'être ce qu'ils sont. Peut-être qu'un jour, il sera lu par une personne qui aura toute ma confiance et qui méritera de connaître cette particularité de ma vie, ainsi que la vérité sur mes origines, mais en attendant, il fera partie de toutes ces choses que cette maison, précieuse à mes yeux, peut si bien cacher. Avoir un père fantôme et inconnu en plus d'être enfant unique n'aura jamais été une chose facile à vivre mais, tout comme ma mère, je n'ai eu aucun regret d'avoir vécu dans le mensonge sur l'identité de l'homme qui osa laisser une femme comme elle élever seul son enfant et taire fidèlement son nom. Toutes ces soirées heureuses où j'entrais dans un monde féerique, un monde où tout est possible, m'aura offert bien plus qu'une vie dite normale aurait pu prétendre me donner. L'écriture de ces moments livrés avec pudeur et nostalgie offerts par la mémoire d'êtres chers à mon coeur restera à jamais gravée dans la mienne. Les écouter revivre chaque instant clef avec tant de détails bouleversant m'aura prouvé que même pour des sorciers, il n'y a rien de plus magique que l'amour. Ma seule espérance maintenant sera que cette unique preuve matérielle de cet amour interdit et de cette paternité frustrée finisse sur la petite table disposée à la droite du fauteuil de mon père.
Voilà mon pas à moi, bonne continuation,
Votre fils.
Note de l'auteur:
Et voilà, même si pour « leur fils » ce n'est pas fini, pour la véritable compositrice de ces mots, cette histoire et belle et bien terminée. Non, pas de mariage avec petits fours, robe meringue et queue de pie. Déçus? Et bien personnellement, je suis particulièrement satisfaite de cet épilogue. Il faut dire qu'il m'a empêché de m'endormir jusqu'à 2h30 du matin au point que j'étais prête à me relever pour l'écrire... Bref, je dois avoir un grain... et là pas de commentaire merci. Donc oui, cette fiction est terminée, il n'est pas impossible que ce genre de courte expérience se reproduise à l'avenir. J'espère que même si n'est pas « parfait » du fait qu'un couple comme celui là ne pourra jamais être « parfait », j'y ai mis assez de crédibilité pour vous avoir tenu en haleine jusqu'au bout. Maintenant la question cruciale: Ai-je réussi mon pari? Je crois que la réponse peut être tout aussi oui que non. Oui je les ai mis ensemble. Non, ils ne se montrent pas. Mais à mes yeux, seule cette solution était la plus intelligente à faire si la situation se présentait. Pourquoi blesser ses proches, se mettre en danger et jouer aux égoïstes si on se satisfait d'être en total accord avec l'être aimé et soi?
Sur cette question, je vous quitte et je vous à bientôt « pour de nouvelles aventures »...
Bien à vous,
YvyLeeWoods
