Plus que trois chapitres avant la fin de cette longue histoire où nos héros favoris se démènent avec des hommes avides de pouvoir et prêts à tout pour l'obtenir. Merci à Olive03, Laura, Laurence, Gridaille, Libra10, Marie-Paule, les plus fidèles commentatrices de cette saga. C'est grâce à vos nombreux commentaires que je publie plus rapidement. Vous êtes le vent qui pousse mes voiles. Merci à toutes. À toutes les autres lectrices, sentez-vous bien à l'aise de me partager ce que vous en pensez. Ps: je lève mon verre de Sauternes à la santé de Libra10 - merci pour nos échanges et continue d'écrire, on attend toutes la suite de ton histoire. Miriamme

Dixième partie

Le gagnant du tournoi reçut son trophée des mains de la Reine Élisabeth de Grés en personne. Lorsque le Baron Luc Rougier s'agenouilla devant elle, la jeune femme le félicita avec émotion et le suivit fièrement des yeux tandis qu'il circulait autour du terrain en tenant son trophée bien haut dans les airs, encouragé par une foule bruyante qui ne cessait de scander son nom. Enthousiaste et heureuse d'avoir pu assister à l'ensemble des activités que le tournoi avant engendré dans la région, Élisabeth accepta le bras que lui tendit de Duc pour marcher en tête de la procession qui les ramènerait au Château où une fête grandiose avait été prévue pour souligner la fin des festivités.

Vers la fin du banquet qui fut organisé un peu plus tard, alors qu'elle se trouvait assiste à la droite du Duc en compagnie du Champion en titre, Élisabeth réalisa qu'il y avait longtemps qu'elle n'avait pas passé une aussi belle journée.

-Quelle belle façon de clore un tournoi, complimenta-t-elle le Duc en se penchant vers lui.

-N'est-ce pas?

-Oui… et que dire des joutes auxquelles j'ai assisté? Et de la mêlée… C'est tellement distrayant. Je sais que mon père organisait des tournois lorsque j'étais jeune, mais je n'avais pas le droit d'y aller.

-Il n'en tient qu'à vous de revenir… Venez danser avec moi Élisabeth. Il est temps que je vous montre mes talents de danseur et que nous donnions à mes sujets l'occasion de faire courir une rumeur, se moqua-t-il en lui tendant la main.

Après s'être exécuté sur trois mélodies différentes, Élisabeth demanda grâce à son partenaire et le suivit sur la terrasse extérieure afin de prendre l'air.

-Vous avez vu comme on nous a suivis des yeux… On a donc réussi à intéresser les commères. Elles vont certainement prétendre que je vous ai entraînée ici pour vous courtiser…

-Je ne m'intéresse pas aux commérages…

-Vous ne souhaitez donc pas vous remarier? Vous ne voulez pas d'enfants? Lui demanda très sérieusement le Duc en s'approchant d'elle.

-Je… je ne sais pas encore ce que je veux! Soupira-t-elle avant de s'appuyer contre le muret et regarder le paysage somptueux qui contrastait avec la tristesse qui s'emparait d'elle. Une partie de moi se bat pour vivre, avoir des enfants et rester active, alors que l'autre est malheureuse et ne croit plus en rien… sa voix se brisa sur la fin de sa phrase juste avant qu'elle n'éclate en sanglots.

-Qui est responsable de cette peine qui vous accable? S'inquiéta le Duc en la tournant vers lui pour la serrer dans ses bras.

Se forçant à reprendre le contrôle de ses émotions, Élisabeth exhala un profond soupir, se détacha de lui puis tenta de lui expliquer : Ce qu'il y a c'est que j'ai vu une personne aujourd'hui alors que je me trouvais au marché public et cette rencontre a réveillé une vieille blessure...

-Parlez-vous de la personne que vous avez aimée plus que votre mari?

-Oui, cet être cher est désormais porté disparu… Et c'est très dur pour moi d'accepter qu'il ne reviendra jamais. Mais puisque vous êtes veuf, vous devez très bien me comprendre?

-Pas vraiment. J'ai perdu mon épouse il n'y a pas si longtemps, mais puisque nous n'étions pas amoureux l'un de l'autre… ma peine n'a rien à voir avec la vôtre.

-Vous devez tout même vous sentir seul?

-Oh ça oui, par exemple. Voilà pourquoi vous devriez venir vous installer ici avec moi. Encouragé par son air amusé, le Duc lui saisit la main pour la reprendre contre lui. Élisabeth, je ne vous cacherai pas que je ne suis pas amoureux de vous. Pas encore, insista-t-il avant de lui baiser la main avec passion. Mais je vous assure que vous avez tout pour me plaire. Voyant qu'elle venait pour protester, il ajouta : Vous êtes jeune, belle et surtout très intelligente.

-Je suis flattée de votre offre monsieur de Duc, mais tant que je ne serai pas guérie… ou à tout le moins plus sereine, il me sera impossible de m'investir auprès d'une autre personne. Pour l'instant je ne vous apporterais que la moitié de moi-même… alors que vous méritez une femme à part entière…

-Je saurais me contenter de la moitié que vous m'exposez à l'instant, je vous l'assure, blagua-t-il.

-Je sais, mais cette moitié là me pèse trop. Toutefois, soyez assuré que lorsque j'aurai comblé cette lacune… lorsque mon cœur aura fait sa guérison… vous pourriez fort me voir revenir frapper à la grille de votre Château.

-Majesté? Les interrompit un noble en les faisant sursauter. Venez immédiatement. Une rixe vient d'éclater entre le Baron Rougier et le seigneur Adès.

-Quoi? S'écrièrent-ils en cœur tous les deux.

En effet, deux minutes plus tôt, Adès et le Baron s'étaient défiés sous l'œil horrifié de Georgianna qui était indirectement et surtout involontairement responsable de leur différent. Lorsque le Baron s'était approché de la table où la jeune femme était assise avec l'intention évidente de l'inviter à danser, Adès avait vu rouge et n'avait pas pu se retenir de lui lancer : Si dans un jardin vous lui volez un baiser, sur la piste de danse, qu'avez-vous l'intention de lui dérober?

-Vous m'insultez monsieur, je demande réparation, avait exigé le Baron en s'emportant violemment.

Adès n'avait pas attendu son reste, il s'était rué sur le Baron et avait commencé à le rouer de coups pendant que Georgianna fondait en larmes soutenue par deux gardes du Duc. Se retrouvant par terre à son tour, Adès se releva péniblement et rattrapa son rival sans se soucier des femmes qui hurlaient et des hommes qui encourageaient le nouveau venu trop heureux de voir le vaniteux Baron se faire corriger.

-C'est assez, intervint le Duc en entrant dans la salle de bal et en ramassant le Baron par le bord de sa tunique pour l'éloigner de son agresseur.

-Seigneur Adès, quittez immédiatement cette salle et regagnez votre chambre, ordonna ensuite Élisabeth à son conseiller avant de jeter un œil en direction de Georgianna pour lui faire signe d'aller rejoindre son fiancé.

La musique ayant repris, Élisabeth suivit le Baron que le Duc entraînait dans la salle du trône et assista au début de leur discussion.

Se sentant tout de même un peu responsable de l'incident, Élisabeth laissa le Duc ordonner au Baron de repartir dans son domaine avant de s'approcher de lui pour lui expliquer : Je suis en partie responsable de ce qui s'est passé, admit-elle avant de poursuivre en lui racontant succinctement, mais très clairement le rôle qu'elle avait joué pour réunir deux jeunes gens qui s'aimaient depuis longtemps, mais qui étaient incapables de se l'avouer.

-Le Baron a été mon instrument. Il n'était pas consentant certes, mais aurait sans doute courtisé ma suivante sans mon intervention - nous connaissons tous les deux sa nature - donc il n'en reste pas moins que j'ai envenimé les choses en le poussant dans la bonne direction…

-Élisabeth, vous êtes incorrigible, intervint le Duc avant d'éclater de rire. Qu'allons-nous faire alors?

-Quel est le châtiment habituel dans ce genre de situation?

-Le cachot pendant trois jours…

-Hum, je me vois mal me passer de mon conseiller pendant trois jours.

-Votre dame de compagnie et votre conseiller ont-ils fixé la date de leur mariage?

-Euh, non pas encore. Pourquoi?

-Forcez-les donc à se marier plus tôt que prévu, suggéra le Duc en se mettant à marcher de long en large. Dame Georgianna devra porter le voile des épouses et ne pourra plus être confondue avec une célibataire. Cela vous suffirait-il comme châtiment pour votre conseiller?

-Oui, tout à fait. Mais cela ne règle pas pour autant le cas de votre ami le Baron…

-Ouais… pour lui… j'aimerais bien un châtiment exemplaire…

-Oh, et si vous l'obligiez à venir organiser un tournoi dans mon royaume?

-Très bonne idée! Voyez comme nous nous convenons Élisabeth. Admettez que vous ne rencontrerez pas beaucoup d'hommes de mon rang qui accepteraient de consulter une femme, blagua le Duc avant d'éclater de rire.

-Je vous l'ai clairement dit tout à l'heure mon cher Duc, reprit-elle après avoir ri un bon coup avec lui, je sais très bien que vous êtes une pièce de choix et que lorsque je retrouverai mes esprits vous ne serez sans doute plus libre…. Mais je prends le risque. Je m'en voudrais de vous imposer une femme qui ne vous serait pas entièrement dévouée…

-C'est tout à votre honneur Élisabeth, s'exclama-t-il en s'approchant d'elle pour lui baiser la main.

Une fois de retour dans sa chambre, Élisabeth rapporta l'essentiel de sa discussion à Georgianna qui attendait avec anxiété de connaître la nature de la punition de son fiancé.

-Le Duc était très en colère tu sais… c'est à peine si j'ai pu placer un mot, l'agaça-t-elle tout d'abord avant de lui apprendre comment le châtiment imposé à son fiancé allait lui permettre de le mettre plus rapidement dans son lit. Le fou rire qui les gagna toutes les deux dans les minutes qui suivirent aurait pu rivaliser avec celui qu'elle avait partagé un peu plus tôt avec le Duc de Sauternes.

-Laissons Adès dans le doute cette nuit. Il a bien mérité cette petite punition.

-Tu as raison. Merci Élisabeth. William aurait été bien fier…

-Chut, la coupa-t-elle, ne parlons plus de ton frère veux-tu? Il faut le chasser de nos conversations autant que de mon cœur…

«Plus facile à dire qu'à faire…» songea-t-elle tandis que les larmes se remettaient à couler sur ses joues.

Au matin, elle retrouva le Duc de Sauternes avec grand plaisir pour déjeuner et le prévint qu'elle avait l'intention de rentrer chez elle dès de début de l'après-midi, une fois qu'elle aurait terminé sa visite au monastère de la Rochelle avec une escorte prêtée par le Duc puisque celui-ci devait rester au Château afin d'orchestrer le démontage de toutes les installations du tournoi en l'absence du Baron Rougier qui était habituellement en charge de tout cela.

-Je ne suis pas mécontent qu'il ait été puni d'ailleurs. Il se croit tellement meilleur que les autres. Ça lui donnera une bonne leçon. Votre conseiller est toute une pièce d'homme soit dit en passant. Il ferait un malheur dans les tournois.

-Je suis de votre avis… «Georgianna a bien de la chance de l'avoir eu comme protecteur pendant toutes ces années où elle a dû demeurer cachée», pensa-t-elle avant de terminer son repas à hâte afin de ne pas perdre une minute. Élisabeth convoqua ensuite le seigneur Adès dans le boudoir de sa chambre afin de lui faire part de la décision qu'elle avait prise la veille avec leur hôte.

-Je comprends Majesté et j'accepte cette punition. Je suis sincèrement désolé d'avoir entaché la réputation du royaume des Montagnes en me comportant comme un rustre.

-Très bien. Voilà qui est réglé. Dès demain matin, nous commencerons à organiser ce mariage. Préparez-vous seigneur Adès et faites-vous à cette idée car dans deux semaines, à compter de ce jour, vous serez un homme marié.

Le sourire qu'elle découvrit dans son visage tandis qu'il se relevait, lui prouva qu'elle avait pris la bonne décision. Elle lui donna congé et le prévint de son intention de partir aussitôt qu'ils seraient tous prêts afin d'aller visiter le monastère de la Rochelle.

-Après cette visite, nous rentrerons chez nous, lui apprit-elle pressée de se rendre dans sa chambre pour aider Georgianna à ramasser ses effets personnels.

-De mon côté, je me charge de prévenir les autres, Majesté.

-Merci.

Tandis qu'elle chevauchait en compagnie de ses amis et d'une dizaine de chevaliers appartenant à garde personnelle du Duc, Élisabeth fut tout à coup traversée par le doute. Elle avait beau éprouver une telle hâte à l'idée de revoir le moine qui avait ranimé en elle un brasier qu'elle avait pourtant cru éteint, elle craignait tout autant de mettre ainsi un frein à l'espoir qu'elle sentait renaître en elle et qui lui faisait un bien immense.

Revoyant dans son esprit la silhouette du moine tel qu'il lui était apparu au marché, Élisabeth convint que même si son enveloppe charnelle lui semblait pareille à celle du Général, elle n'avait pas reconnu l'âme généreuse qui était la sienne et pour laquelle elle s'était sacrifiée en épousant un monstre.

«Son attitude et sa personnalité ressemblent davantage à ce qu'elles étaient lorsque je l'ai rencontré pour la première fois, au moment où devoir et obéissance étaient ses seules préoccupations, songea-t-elle. Avant qu'il ne développe des sentiments pour moi, rougit-elle. Si, comme je le suppose il a perdu la mémoire, celle-ci peut-elle être restaurée grâce à ma seule présence? Ça vaut le coup d'essayer, non? décida-t-elle en pressant délicatement les flans de son cheval pour le faire accélérer. Après tout, ne serai-je pas la seule à souffrir si ça ne fonctionne pas?»

Lorsque leur petit groupe arriva au monastère, Élisabeth fut catastrophée d'apprendre que le moine qui l'intéressait tant avait déjà quitté les lieux et qu'il n'avait pas l'intention de revenir. Déçue bien plus qu'elle s'autorisât à le montrer, Élisabeth écouta sans broncher l'Abbé en charge du monastère lui brosser le portrait du Saint homme qui avait fondé le site de la Rochelle tout en leur faisant visiter les lieux.

Une heure plus tard, après s'être restaurée dans la grande pièce du monastère en compagnie du Père Roland, Élisabeth et son petit groupe prirent congé de l'homme d'église et prirent la direction des terres centrales du Royaume de Grés qu'ils ne firent que traverser d'un bout à l'autre pour rentrer dans le Royaume des Montagnes.

«Encore quelques semaines… avant de rentrer chez moi», se promit Élisabeth en évitant de regarder les plaines avoisinantes qui avaient tellement soufferts sous la gouverne du Régent qui avait été placé là par Alfred. Mais heureusement pour son peuple, elle-même ne ressemblait plus du tout à ce cette jeune princesse écervelée qui avait accepté de suivre Alfred de la Tourelle – contre lequel deux hommes de qualité l'avaient pourtant mise en garde – considérant uniquement son apparence et son titre croyant que ces deux éléments – à eux seuls – étaient garant du reste.

Ô comme je me suis trompée, culpabilisa-t-elle en sentant peser sur ses frêles épaules pour la première fois depuis le début de cette longue saga, la lourde responsabilité qu'elle ressentait à l'égard de la mort de Sorel, du Père Marius et, le poids plus lourd encore qu'elle associait à la disparition définitive de William Darcy.

Deux semaines plus tard, Élisabeth put enfin envisager rentrer chez elle. Adès et Georgianna étaient mariés et filaient le parfait bonheur, le conseil fonctionnait efficacement sous la direction du Duc de Malherbe et du seigneur Adès qui en étaient venus à s'estimer suffisamment pour oublier leurs différents. Élisabeth discuta longuement avec le seigneur de Malherbe d'ailleurs afin de convenir avec lui de la répartition du pouvoir. Celui-ci accepta sans hésitation de prendre en charge la direction du conseil en autant qu'il ne devînt pas Régent du royaume. Le poste ne l'intéressait pas. Il accepta toutefois d'assister le Seigneur Adès dans ses fonctions et de soutenir le Général Polus.

-Tu es certaine de vouloir rentrer chez toi? L'interrogea Georgianna la veille de son départ, alors qu'elle aidait Élisabeth à ramasser ses affaires.

-Oui. Les lieux qui me sont familiers me manquent. Il me tarde d'aller marcher près de la rivière… de chevaucher dans les prés blonds qui entourent le Château et de sentir les odeurs de la forêt…

-Je comprends très bien ce que tu veux dire… mon village natal me manque aussi… mais pas autant que mon frère…

-Tu verras peut être le moine qui lui ressemble en allant visiter les monastères du coin avec ton époux, ajouta Élisabeth sans trop y croire.

-J'aimerais mieux pas, cet homme ne m'a pas semblé… amical, ajouta-t-elle après avoir cherché en vain le mot qui convenait le mieux à cette situation.

-Effectivement… D'ailleurs son regard était très différent que celui de ton frère. Et je suis convaincue qu'il ne mentait pas lorsqu'il a affirmé qu'il ne nous connaissait pas… En tout cas, chère Georgianna, sache que mon départ n'a qu'un seul but : oublier définitivement ton frère. Je ne veux plus pleurer pour lui, mais vivre pleinement pour même-même. Malheureusement, pour arriver à cela, j'ai besoin de retourner chez moi.

-Alors rentre vite Élisabeth… mais de grâce, donne-moi des nouvelles régulièrement.

Les adieux au Seigneur Adès et au Général Polus furent également difficiles. Après tout, avec Georgianna, ils étaient tous trois devenus au fil du temps et par la force des choses, ce qu'elle avait de plus proche d'une famille. Le trajet d'un royaume à l'autre fut assez court et permis à la jeune femme de traverser les trois villages du Royaume de Grés qu'elle avait volontairement évité deux semaines plus tôt. À chaque fois qu'elle en découvrit un nouveau, elle fut dévastée par l'état des lieux. Un grand nombre de maisons avaient été incendiées et des portions de rues entières allaient devoir être reconstruites. Élisabeth s'arrêta immédiatement pour discuter avec les villageois et s'entendit avec certains ouvriers spécialisés pour qu'ils entreprissent les réparations nécessaires sans attendre.

Elle atteignit le Château vers l'heure du souper, épuisée et fut très chaleureusement accueillie par le Seigneur DeGuise, qu'elle avait elle-même nommé régent tout de suite après avoir renversé le Duc de Boterne.

La première semaine, Élisabeth la passa à organiser et surveiller les travaux essentiels et jugés nécessaires pour réparer les dégâts provoqués par la copie conforme d'Alfred.

Le moment le plus pénible qu'elle dut vivre par la suite, fut l'instant où elle arriva devant les restes de la Commanderie de Grés et où elle aperçut les petites croix qui avaient été plantées ça et là à la mémoire de ceux qui étaient morts lors du massacre et de l'incendie qui avait suivi. Élisabeth perdit le contrôle d'elle-même lorsqu'elle découvrit un petit bout de bois sur lequel le nom de Sorel Morel avait été maladroitement gravé. Elle tomba à genoux devant celui-ci et pleura un bon coup. Elle se retrouva également démunie lorsqu'elle repéra la sépulture du Père Marius devant laquelle des fleurs fraîches étaient déposées chaque matin par les habitants du village le plus proche.

Au début de la troisième semaine, Élisabeth retrouva des forces et décida d'entreprendre un grand ménage du Château. Elle engagea des paysans et les répartit en trois groupes distincts : les balayeurs, les nettoyeurs et les décorateurs.

Pendant que les deux premiers groupes passaient au peigne fin les différentes pièces du Château, Élisabeth entraîna les décorateurs dans la salle du trône, où l'attendaient déjà des tisserands, des ferblantiers et des ébénistes à qui elle avait donné rendez-vous. Après avoir négocié séparément avec chacun des groupes d'artisans, Élisabeth laissa les décorateurs s'occuper de gérer les délais de livraison et planifier la suite des choses. Au moment où elle vint pour se retirer au terme de cette autre longue journée, le Seigneur DeGuise s'approcha d'elle et lui glissa à l'oreille qu'un visiteur qui avait attendu plus de trois heures pour la voir, insistait encore pour s'entretenir avec elle.

-Une personne que vous connaissez?

-Non. Un moine qui dit vous connaître… poursuivit-il sans se douter du trouble qu'il venait de semer dans l'esprit de la reine.

-Très bien. Conduisez-le immédiatement dans la salle du trône. Dites-lui… dites-lui de m'y attendre, bredouilla-t-elle avant de quitter la salle comme si elle avait le diable aux trousses.

Dix minutes plus tard, après s'être changée et avoir donné à son apparence une allure digne de son rang, Élisabeth se rendit dans la salle du trône, consciente que le moine qui l'y attendait pourrait très bien ne pas celui qu'elle espérait.

-Eh, vous le moine? Venez, approchez vous, lui ordonna-t-elle après avoir pris place sur le trône.

Dès que l'homme se fut approché, il s'inclina devant elle, monta doucement ses bras vers le haut afin de retirer sa capuche.

-Majesté, s'inclina devant elle celui dont la seule vue lui rappelait à quel point elle s'était fourvoyée en croyant avoir oublié le Général Darcy.

«Que peut-il bien me vouloir?» se demanda-t-elle avant de déglutir : Que puis-je faire pour vous Frère Thomas?

-J'ai besoin d'une recommandation de votre part pour entrer dans l'une des communautés qui est sur vos terres, lui apprit-il après s'être redressé.

-Laquelle vous intéresse?

-La première que l'on voit sur la route en arrivant des Montagnes…

-Vraiment? Je ne crois pas qu'ils acceptent de nouveaux membres à cette période de l'année, lui apprit Élisabeth qui se demandait déjà comme le retenir plus longtemps au Château sans l'inquiéter.

-C'est ce que les moines m'ont dit en effet, mais l'Abbé qui est en charge du monastère m'a aussi suggéré de m'adresser à vous directement. Il a dit que si vous acceptiez de plaider en ma faveur, je pourrais entrer chez eux… ajouta-t-il sans la quitter des yeux.

-Revenez demain matin vers 10 heures. Je vous remettrai le mot que vous me réclamez, lui proposa-t-elle, espérant gagner ainsi une seconde chance de le revoir.

S'inclinant comme le veut l'usage avant de prendre congé, Thomas vint pour faire demi-tour lorsque la Reine l'interpella à nouveau.

-Où comptiez-vous passer la nuit?

-Je comptais prendre une chambre dans une auberge.

-Accepteriez-vous de rester ici au Château? Lui demanda-t-elle tout en étant parfaitement consciente d'enfreindre certaines règles. Si ça vous convient évidemment, se reprit-elle en rougissant.

-C'est que je ne voudrais surtout pas déranger personne, Majesté. Vous me semblez déjà surchargée de travail…

-C'est tout à votre honneur de vous inquiéter pour mes domestiques, mais ne vous en faites pas, vous ne dérangerez personne ici. Au contraire, vous pourrez enfin tenir votre promesse et me raconter l'histoire du monastère de la Rochelle, improvisa-t-elle, consciente de détenir là la meilleure raison possible de le garder un peu plus longtemps auprès d'elle.

-Vous êtes donc allée le visiter ? S'intéressa le moine en haussant les sourcils. «Bon point pour toi Silas. Tu avais raison. Elle s'était effectivement rendue au Monastère pensant m'y trouver.» confia-t-il à son ami par la pensée.

-Oui. Et nous avons été surpris d'apprendre que vous étiez partis d'ailleurs, déplora-t-elle poliment, inconsciente que du coup, par cette seule affirmation, elle renforçait la théorie que Silas avait utilisée pour convaincre Thomas de sa mauvaise foi.

«Sur ce coup là aussi, tu avais raison puisqu'elle m'a fait rechercher.» songea-t-il avant de se tourner vers la reine pour se justifier : Je suis parti sur un coup de tête…

-Un moine impulsif… c'est plutôt rare non?

-À vrai dire, ça n'existe pas, admit Thomas en s'esclaffant.

Éclatant de rire à son tour, Élisabeth lui tendit le bras en toute confiance : Suivez-moi donc frère Thomas. J'aimerais beaucoup que vous vous joignez à moi pour le repas. Je suis si seule au Château. Vous voulez bien vous manger en ma compagnie? Le pria-t-elle d'un ton joyeux.

-Avez plaisir… quoique que j'espère que vous aurez la bonté de me laisser faire un brin de toilettes avant…

-Bien entendu. Je vais aller donner des ordres afin qu'on vous fasse préparer une chambre pour la nuit. Veuillez attendre ici, ma suivante viendra vous chercher pour vous y conduire.

-Vous êtes trop généreuse…

Après avoir ordonné à sa suivante d'aller faire préparer l'une des chambres du donjon pour loger le moine, Élisabeth entra dans la sienne et entreprit de choisir la tunique qu'elle souhaitait porter.

«C'est de la folie» pensa-t-elle en posant sa paume contre sa poitrine afin de mieux sentir les battements désordonnés de son cœur.

Exhalant un profond soupir, elle ouvrit le petit coffre où elle rangeait les lettres de sa mère et les relut pour la énième fois, espérant y trouver un indice qui l'aiderait à retrouver son calme et reprendre le contrôle de ses émotions. Quinze minutes plus tard, elle les jetait rageusement sur le lit, n'y ayant rien trouvé qui puisse l'encourager, ni l'aider.

«Sorel, je t'en prie! Si tu m'entends là-haut, viens à mon aide, l'implora-t-elle à haute voix, si seulement tu pouvais m'envoyer un signe… » Geignit-elle avant de se redresser et commencer à se changer en attendant le retour de sa suivante.

À suivre…

Hum, un souper en tête à tête avec Thomas (William)...

D'après-vous, ça va bien se passer ou pas?

Qui a une idée pour la fin?

Miriamme