Chapitre X

L'éveil d'Everlee

Chaque fois qu'un enfant dit : "Je ne crois pas aux fées",

il y a quelque part une petite fée qui meurt.

JAMES BARRIE

Les étoiles firent leur apparition une par une dans le ciel sans nuages. La lune était pleine ce soir là, éclairant le jardin de la reine de sa lueur blanche et chatoyante. Les invités du banquet arrivaient petit à petit devant les portes du palais, sur la petite place de la fontaine entourée de colonnes de marbres. On avait installé dans le jardin des lanternes multicolores, des tables sur lesquelles on avait déposé des amuses-bouches et des alcools enivrants dans des carafes d'argent, des chaises avec des coussins moelleux de soie sur lesquels il faisait bon s'asseoir si l'on n'était pas un tant soit peu tenté d'aller danser sur l'air entraînant que jouaient les musiciens. Des majordomes et des servantes allaient et venaient à travers la foule parée de ses plus beaux atours pour donner à chacun de quoi satisfaire ses papilles. Le Héros se tenait à l'écart, appuyé contre une colonne de marbre. Il n'aimait guère les soirées mondaines. Il y a sept ans de cela, lorsqu'il avait combattu le Seigneur du Malin et ramené la paix sur le royaume, il avait soigneusement évité de s'éterniser dans la région, en partie afin de ne pas subir ce genre de cérémonie. Ce soir là, il avait tout de même pris soins de vêtir une tunique couleur pourpre, dans le genre de celle qu'il avait acheté au petit commerce de son ami Balder des années auparavant, à la différence près que celle-ci était une tenue peu appropriée pour mener un combat. Elle était cousue de fils d'or, et recouvrait simplement une chemise blanche et un pantalon de même couleur. Il s'était bien sûr débarrassé de son encombrante cotte de maille, de son couvre chef ainsi que de ses gants de cuir. Enfin, on avait chaussé à ses pieds de belles bottes de qualité. Il repensa à Balder (qui aurait certainement apprécié l'ensemble) avec un sourire, puis jeta un œil du côté de Colin qui s'avançait vers lui. Le jeune homme portait un pantalon beige ainsi qu'une chemise de la même couleur, attachée au col par un lacet. Il chaussait des bottes du même cuir que sa ceinture, et dans son dos tombait une légère cape bleue marine. Les deux hommes n'eurent le temps de s'adresser la parole, car les portes du palais s'ouvrirent, puis un héraut arriva, suivit du sonneur de trompette, annonçant l'arrivée de la reine. La foule se tut, les musiciens cessèrent de jouer, puis dans l'embrasure de la majestueuse porte se présenta Zelda. Elle était somptueuse, vêtue d'une robe rose pâle aux broderies d'argent faisant ressortir la clarté de son teint. On avait relevé ses longs cheveux d'or en une coiffure agrémentée de perles et de rubis, et décoré son léger décolleté par une parure de saphirs zoras de la même couleur que ses yeux. Les invités s'inclinèrent devant la souveraine du royaume qui annonça la venue de ses quelques invités d'honneur. Elle présenta un ou deux nobles de sa cour, puis annonça Shindel qui fut la première des trois nouvelles venues à s'avancer sous les yeux des convives. Elle était vêtue d'une robe bleue nuit faite de différents voilages qui retombaient élégamment sur sa fine silhouette. Son cou et ses épaules étaient dénudées, la pâleur de sa peau d'albâtre brillant dans l'éclat de la lune. Elle avait laissé sa longue chevelure virevolter dans son dos, et le seul bijoux qu'elle arborait était cette curieuse bague violette à l'œil larmoyant. Elle s'inclina devant la reine et descendit les marches du palais. Les invités murmurèrent sur le passage de cette femme au visage noble et grave et au port altier, digne d'une princesse. La suivante à se présenter fut Saïnee. A l'inverse de Shindel qui était d'une beauté glacée, la rousse dégageait une aura brûlante de sensualité. Elle était vêtue d'une robe couleur carmin aux longues manches qui s'évasaient à leur bout. Sa taille était délicatement serrée par un flot qui retombait dans son dos librement. Elle avait attaché sa longue chevelure flamboyante en arrière, faisant ressortir l'éclat de ses prunelles mordorées. La rousse n'avait pas quitté ses quelques atours dorés, à savoir ses bracelets de cuir et d'or qu'elle arborait aux chevilles et aux poignets. Saïnee s'inclina à son tour devant la souveraine, puis rejoignit Shindel qui avait retrouvé la compagnie de Link et Colin. Les femmes présentes dans l'assemblée toisèrent la jeune fille comme un redoutable adversaire tandis que les hommes n'osaient s'attarder sur ses courbes sulfureuses de peur de s'y brûler les yeux.

« Tu es très belle ce soir Saïnee », souffla Colin.

Presque aussitôt, on put voir que le timide jeune homme regrettait ses paroles, ce qui amusa la rousse qui répliqua derechef :

« T'es pas mal non plus... »

La reine annonça la venue de la dernière invitée, et Everlee s'avança dans la lumière. Elle était vêtue d'une robe azurée aux manches courtes et bouffantes, serrée étroitement à la taille et retombant librement le long de ses jambes par dessus un jupon de dentelle blanche. Sur celle-ci étaient de fines broderies ainsi que des perles de nacres. On avait relevé délicatement ses cheveux couleur de miel et attaché quelques roses dans cette jolie coiffure. La jeune fille s'inclina à son tour devant la reine, puis descendit les escaliers de marbre du palais en trottinant sur ses escarpins bleus ciel. Les femmes s'attendrirent devant cette charmante et fragile apparition tandis que les hommes se laissaient aller à respirer le délicat parfum de lys et de roses qu'elle dégageait sur son passage. Elle s'avança vers ses amis, évitant le regard du Héros.

« Everlee, tu as l'air d'une princesse », lui dit Colin.

La blonde sourit à son ami, et tourna son regard vers lui. Colin à cet instant ne put s'empêcher de remarquer à quel point ses yeux pâles avaient l'air tristes et fatigués dans l'éclat de la lune.

La reine Zelda demanda encore un instant de silence, puis après l'avoir obtenu elle reprit la parole :

« Mes chers et loyaux sujets, vous avez certainement remarqué que cette soirée accueille également un invité de marque. Il est celui qui nous a tous tiré d'un trépas imminent il y a sept années de cela. Le voici de retour en Hyrule, et c'est un immense honneur pour moi que d'accueillir ici ce soir le Sieur Link, Héros du Crépuscule. » La reine s'inclina en désignant le bretteur qui ne vacilla point, sous les applaudissements de la foule. Enfin, Zelda s'avança parmi ses invités. Aussitôt elle fut assaillie par des hommes et des femmes en quête de notoriété qui la complimentèrent sur sa tenue, sa coiffure, ses musiciens et ses valets...

Lorsque la lune fut haute dans le ciel et que les cruches d'hydromel furent presque vides, la reine invita ses convives à entrer dans le palais. A sa suite, les invités se rendirent jusqu'à la salle de bal où l'on avait dressé une table somptueuse. C'était un endroit immense au sol de marbre blanc et dont les murs nacrés étaient percés de grandes fenêtres en arcade dont les boiseries étaient recouvertes de feuilles d'or. Les nombreux convives s'installèrent pour dîner, leur reine assise en bout de table, aux côtés de Link, Colin, Shindel, Saïnee et Everlee. Les servantes apportèrent à la suite des plats plus délicieux les uns que les autres. Il y avait des tourtes et des pâtés, des viandes rôties et des poissons brillants, des légumes croquants et des pommes de terre fumantes, des fromages de toutes sortes servis avec des petits pains tout juste sortis du four, des gâteaux, des tartes et des fruits doux et sucrés. Lorsque le repas s'acheva, Everlee se sentait déjà somnolente. Les musiciens (qui avaient dîné également) entamèrent un premier air enjoué. Link se leva et, tel un gentilhomme, invita sa reine à danser. Sous les regards des convives, Link et Zelda ouvrirent alors le bal. Les invités se levèrent petit à petit et envahirent la piste de danse. Les servantes vinrent débarrasser la table, puis dispersèrent les chaises autour de la grande salle. Everlee jeta un regard vers le Héros qui faisait tournoyer sa partenaire au rythme d'une charmante mélodie à trois temps, puis elle quitta la salle, suivie de près par Shindel.

« Saïnee, tu veux...danser avec moi ? » proposa timidement Colin à la rousse qui rêvassait accoudée sur la table.

La jeune fille tourna ses prunelles mordorés vers le jeune homme.

« Pourquoi pas, dit-elle. Par contre je ne suis pas sûre de savoir danser sur cet air niais... »

Elle tendit la main au blond qui l'entraîna vers la piste de danse. Maladroitement, il déposa sa main au creux du dos de la jeune fille qui se rapprocha de lui.

« Je ne suis pas très bon danseur, avoua-t-il en avalant difficilement.

- Ça fait rien ! On va faire comme les autres », répondit Saïnee amusée en posant une main assurée sur son épaule.

Ce fut elle qui l'entraîna au milieu de la foule, sa robe carmin virevoltant derrière elle.

« Dis moi, tu as déjà serrée une fille contre toi ou bien… ? demanda la rousse avec un air malicieux tandis qu'elle entraînait le jeune homme sur la piste.

- Heu, oui bien sûr ! affirma t-il en rougissant quelque peu.

- Ça te dérange pas si je me rapproche un peu plus alors. »

Sans attendre la réponse, elle se serra plus encore contre lui, appuyant ses formes voluptueuses contre le corps de son partenaire qui manqua un souffle. Après quelques pas de danse où Colin se détendit légèrement, elle finit par lui souffler dans l'oreille :

« Tu sais, je fais ma maline, mais je ne suis pas très rassurée par ce qui nous attend les filles et moi.

- Vraiment ?

- Oui. J'ai de mauvais pressentiments… J'ai souvent peur. Ne le dis pas à la grande par contre !

- Je ne dirai rien », promit le blond.

Il appuya sa joue contre la tête de la jeune fille, laissant ses sens s'enivrer du parfum suave que dégageait sa peau ambrée.

La grande dans sa robe couleur de nuit avait rejoint la petite blonde sur la place de la fontaine. L'air était devenu frais, ce qui ne semblait pas incommoder Shindel pour autant.

« Tu sais, je n'aime vraiment pas ça, dit elle pour engager la conversation.

- Qu'est ce que tu n'aimes pas ? lui demanda Everlee sortant de sa rêverie.

- Ce genre de fête, si on peut vraiment appeler ça une fête…Tous ces idiots en quête de notoriété, ils m'écœurent. C'est un sentiment de déjà-vu. »

Elles s'étaient assises sur le rebord de la fontaine, sous la lueur des lanternes qui n'étaient pas encore éteintes. Everlee frissonnait légèrement.

« Et toi, qu'en penses tu ?

- Je ne sais pas vraiment... répondit Everlee en haussant les épaules. Le repas s'est tellement éternisé, je suis bien trop repue, et fatiguée. »

Elles restèrent ainsi à parler quelques instants, puis Shindel décréta qu'il était temps pour elles de refaire surface à la soirée qui était tout de même donnée en partie en leur honneur.

« Je te rejoins dans quelques instants, dit Everlee à son amie qui s'était levée. Je voudrai rester encore un peu dehors.

- Tu ne devrais pas tarder, il va bientôt falloir faire la queue si tu veux danser avec le beau Héros. »

Shindel adressa un clin d'œil à son amie qui baissa le regard en faisant la moue, puis elle dirigea ses pas vers le palais, laissant la blonde à ses pensées. Elle gravit les marches de marbre et s'enfonça dans l'immense couloir qui donnait sur un hall tout aussi gigantesque. Alors qu'elle allait se diriger vers la salle de bal sur sa droite, une voix l'interpella.

« Seriez-vous perdue, gente demoiselle ? »

La jeune fille surprise fit volte-face.

« Toi ? Qu'est ce que tu fais là d'abord ? » pesta t-elle.

Elle faisait face à un jeune homme brun au regard enjôleur. Fénir se tenait là, affichant cet air arrogant qui agaçait tant Shindel.

« Je ne me souviens pas avoir déjà croisé sur ma route une jeune femme aussi ravissante, dit le brun en s'inclinant.

- Ne joue pas à ça avec moi, gros benêt. »

Elle fit aussitôt demi-tour et se dirigea à grands pas vers la salle de bal.

« Quel caractère, pesta Fénir avant de se lancer sur ses traces.

- Je ne suis pas une de tes midinettes qui se prosterne à tes pieds, alors laisse tomber tes singeries. Et d'ailleurs, tu ne devrais pas être en mission ?

- Ho ! Mais je suis flatté que tu t'intéresse à mes faits et gestes… Mieux que ça, je suis touché en plein cœur ! »

Shindel soupira et leva les yeux au ciel. Elle entra à l'intérieur de la salle de bal, le brun toujours sur les talons. Aussitôt celui-ci se saisit d'un verre sur le plateau d'une servante en ne manquant pas de lui adresser un clin d'œil et un sourire ravageur.

« Tu sais, on est partis sur de mauvaises bases toi et moi. Allez, comme je suis dans de bonnes dispositions, je te propose un marché. Je te pardonne ton attitude si tu m'accordes une danse... »

Shindel s'arrêta, puis fit volte-face.

« Ne rêves pas trop espèce de crétin ! siffla-t-elle entre ses dents. C'est plutôt à toi de t'excuser : qui est venu tambouriner à ma porte comme un damné à Amphipolis ? Et puis pourquoi j'aurai envie de me faire pardonner de toute façon, c'est complètement absurde ! Tu es en plein délire mon pauvre ami.

- Hé ! Mais qui m'a à moitié étranglé ce soir là ? Mon pauvre cou s'en souvient encore, rétorqua le brun en se massant la gorge. Ce n'est pas vraiment digne d'une fille dans ton genre. Fais attention, j'ai des relations à la cour, moi ! »

Le brun désigna l'assemblée autour de lui en haussant les sourcils.

« Tu l'avais bien cherché, pauvre petite chose, rétorqua Shindel. Lâche-moi maintenant, vas donc draguer une de ces minettes qui te reluquent derrière, je me fiche pas mal de tes relations et de ta petite tête de faux jeton. »

Elle attrapa le verre que Fénir avait à moitié vidé, lui balança le reste de vin au visage et fit demi-tour pour s'éloigner. Le brun décontenancé, s'essuya d'un revers de sa manche et murmura pour lui-même.

« Ne crois pas t'en tirer comme ça ma belle, j'adore les défis qui plus est… »

Il sourit et s'éloigna. Il avait perdu cette bataille, mais il se dit qu'il était hors de question de perdre la guerre.

Everlee n'avait pas tellement envie de s'en retourner vers le palais et ses mondanités. Elle plongea sa main dans l'eau glacée de la fontaine et réprima un frisson. La nuit était fraîche, et même si le cœur n'y était pas, mieux valait rentrer. La jeune fille se leva en bâillant, puis sursauta : une lumière venait de passer tout près de son visage. Une lueur avec qui plus est, comme un curieux bruit de clochettes. Elle se retourna, cherchant dans la pénombre l'origine de ce phénomène pour le moins surprenant. Elle allait faire demi-tour, se persuadant qu'elle avait rêvé, quand elle l'aperçut de nouveau. À quelques mètres d'elle, une petite boule de lumière dorée flottait dans l'air. La lumière s'agita, dans le même bruit de clochettes, puis s'éloigna à travers les buissons. La jeune fille ne savait que faire. Allait-elle risquer de s'éloigner ? Et s'il s'agissait d'un piège ? Elle avait déjà bien assez attiré d'ennuis ces jours-ci… Et pourtant, elle se sentait désespérément envoûtée par cette lumière, comme si celle-ci l'appelait, la suppliant de la rejoindre. Vaincue, elle céda à la tentation et s'éloigna du palais. Après tout, que pouvait-il bien lui arriver dans les propres jardins de la reine ? Elle commença à courir sur les petits sentiers qui serpentaient entre les buissons touffus. Plus elle s'approchait du phénomène, et plus celui-ci semblait s'amuser à s'éloigner d'avantage. Comme c'était agaçant ! Elle trottina ainsi à travers les jardins royaux elle ne sut combien de temps, traversant des bosquets, des massifs de fleurs et des étendues d'herbe tendre. Enfin elle arriva au beau milieu de l'endroit le plus paisible qu'elle se souvint avoir connu (et elle le décrirait encore ainsi bien plus tard). C'était un petit étang, ou plutôt une petite mare au centre de laquelle se tenait un arbre fleuri gigantesque dont les longues branches feuillues touchaient la surface de l'eau. La boule de lumière s'approcha du niveau de la mare, puis elle s'y fondit, plongeant les alentours dans la pénombre et le cœur d'Everlee en plein effroi. Soudain, l'eau s'illumina de cette même clarté dorée que la boule de lumière. Un grand rire cristallin résonna, semblant surgir de nulle part, puis les branches de l'arbre s'agitèrent, comme secouées par un vent frais, alors que pourtant l'atmosphère était toujours aussi paisible. La silhouette d'une femme immense et magnifique surgit hors de l'eau, sans dessiner une ride sur le liquide aussi plat qu'une mer d'huile. Elle semblait vieille comme le temps, mais pourtant son visage était juvénile et souriant. Elle avait de longs cheveux couleur parme qui flottaient autour de sa silhouette entièrement nue, et son corps entier rayonnait de clarté.

« Je t'attendais, Everlee... dit l'apparition.

- Qui êtes-vous? demanda la jeune fille paraissant plus sûre d'elle-même qu'elle ne l'était en réalité.

- Je suis la reine des fées. J'ai attendu ici toutes ces années afin de te rendre ce qui t'appartiens. Cet arbre que tu vois, est né autrefois d'un bourgeon de l'arbre Mojo. Il a été planté là par une princesse hylienne il y a fort longtemps, afin que lors de ton retour à Hyrule, il puisse te donner ce dont tu as besoin. En ces lieux éloignés de la forêt, la magie de cet arbre n'est que partielle car il réside bien trop loin de ses origines, là où ses racines peuvent tirer la force nécessaire à l'accomplissement de sa mission première, mais elle m'a été suffisante pour survivre ces quelques années et attendre ta venue loin des miens.

- L'arbre Mojo ? demanda Everlee comme si ce nom ne lui était pas inconnu. Qui est-il ? Et comment savez-vous qui je suis ?

- Je te connais depuis tes premiers instants Everlee, et je sais tout de toi, car j'ai vue sur les créatures d'Hylia depuis la nuit des temps. Mais ma mission n'est pas de te dévoiler les clés de ton passé, il est encore trop tôt.

- Pourquoi m'avez vous fait venir ici alors ? demanda la jeune fille déconfite.

- Je te l'ai dit, j'ai là quelque chose qui t'appartiens. Une chose sans laquelle tu mourrais, rongée par le malheur et le désespoir. D'ailleurs ils ont déjà commencé tout deux à envahir ton cœur. Il était temps pour toi de mener tes pas jusqu'ici.

- De quoi s'agit-il ?

- D'une partie de ton âme.

- Mon âme ? » s'étonna la blonde.

La reine des fées leva une main. Elle cueillit la plus jolie des fleurs de l'arbre juste au dessus d'elle, et la tint délicatement entre ses doigts longs et fins. Elle souffla doucement sur la fleur, faisant danser ses pétales, puis celle-ci s'illumina d'une douce lueur rose pâle. Elle se métamorphosa alors en une minuscule femme dotée d'une paire d'ailes semblables à celles d'une libellule. La petite créature s'envola et virevolta avec le même son de clochettes que sa créatrice vers Everlee. La jeune fille ouvrit ses mains et accueillit l'être minuscule qu'elle approcha de son visage, en ressentant un immense réconfort au fond d'elle. Ce fut alors comme si toutes ses craintes s'étaient tout à coup envolées, la libérant d'un immense fardeau dont elle n'avait pas eu conscience jusqu'à présent. Everlee se sentit alors enfin « elle-même », entière et enjouée, bien plus que durant ces quelques jours qui avait suivit son premier éveil dans la forêt de Toal.

« Cette fée Everlee est tienne à présent Everlee. Veille sur elle comme elle veillera sur toi, car elle fait partie intégrante de ta personne. L'une sans l'autre ne peut survivre, car tout comme une âme sans corps est inutile, un corps à l'âme mutilée n'est que l'ombre de lui-même. Comment vas-tu donc la nommer à présent ? »

Everlee regarda la minuscule femme dont les ailes s'agitaient. Elle avait de longs cheveux roses et des yeux carmin, un air angélique semblable au sien, et un sourire si chaleureux qu'il aurait su réchauffer le cœur le plus glacé de l'univers.

« Izilbeth...

- La fille de la lune. C'est un joli nom pour celle qui t'es apparue cette nuit. Regarde-moi Everlee, car j'ai encore un présent à t'offrir. »

La reine des fées cueillit à nouveau quelque chose dans l'arbre. Ce n'était pas une fleur cette fois-ci, mais un curieux fruit, semblable à une noix, dure comme un roc. C'était par ailleurs le seul fruit que l'arbre avait à offrir remarqua la jeune fille. La grande fée le tendit à Everlee qui reçut le présent alors qu'Izilbeth se posait sur son épaule.

« Voici le seul bourgeon que cet arbre à pu donner jusqu'à présent. Ici la magie n'est pas assez puissante. L'arbre Mojo pour s'épanouir a besoin d'être planté dans son lieu d'origine. Everlee, tu dois te rendre aux Bois Perdus, en ces lieux est un vieux temple en ruine abritant une magie très ancienne. Dans le jardin de ce temple est une mare semblable à celle-ci, tu devras y jeter ce bourgeon, alors seulement le vénérable arbre Mojo reviendra à la vie.

- Pourquoi est-ce moi qui doive faire cela ? demanda la jeune fille déboussolée par les événements.

- Car il est temps pour toi de réparer les erreurs de ton passé... »

La grande fée commençait à disparaître.

« Attendez, ne partez pas ! Dites-moi… Mais quelles erreurs ?

- Le bourgeon a quitté son père créateur. Cet arbre-ci va maintenant mourir car sa mission est achevée. Quant à moi je m'en retourne vers les miens. Adieu Everlee... Garde courage en ton cœur jeune fille, car de terribles épreuves attendent celles dont les erreurs doivent être réparées. »

La reine des fées disparut alors dans un éclat de lumière dorée, puis tout redevint calme, comme si rien ne s'était passé en ces lieux emprunts de mélancolie. Les feuilles de l'arbre commencèrent à rougeoyer, tout comme un arbre ordinaire le fait à l'automne, puis quelques-unes se détachèrent de ses branches fatiguées et alourdies par les âges. Le vieil arbre était sur le chemin de la mort, et Everlee eut un pincement au cœur en entendant ses branches vieillies gémir et craquer sous le poids du temps qui s'accélérait pour lui. Après un long moment, la dernière de ses feuilles toucha le sol, puis l'écorce de son tronc noirci et se dessécha. C'était terminé.

Everlee regarda le bourgeon de plus près, puis Izilbeth vint s'y poser.

« Enchantée Everlee, dit la petite fée d'une voix cristalline. Merci pour le joli nom que tu m'as donné.

- Izilbeth, c'était donc toi que j'attendais... »

La fée s'envola dans les airs, un tintement de clochettes résonnant sur son passage. Elle semblait ravie de cette liberté nouvelle et partait en grands éclats de rire alors qu'Everlee la poursuivait à toute allure dans les jardins royaux. Emplie d'une nouvelle vie, la blonde s'élançait à travers les bosquets, pleine d'entrain. Soudain, la petite créature retourna vers la jeune fille en agitant ses ailes translucides.

« Everlee, il y a quelqu'un là bas. Il vaudrait mieux que je me cache. Est ce que je peux me mettre dans une de ces roses qui sont sur tes cheveux ? demanda Izilbeth.

- Bien sûr... » répondit la jeune fille en reprenant son souffle.

La blonde s'avança dans la lumière. Elle était à nouveau près du palais, aux alentours de la petite place aux colonnes de marbre.

« Everlee, est-ce que c'est toi ? » demanda une voix masculine.

La jeune fille s'avança au détour d'un bosquet et sourit. C'était Link qui se tenait là et avait appelé son nom. Le Héros jeta un regard à la demoiselle, s'attendant à la voir apparaître aussi timidement qu'à l'accoutumée, mais elle n'en fit rien. Jamais encore elle ne lui avait paru aussi mûre, ni aussi belle... Quelque chose avait changé en elle, mais il ne sut dire quoi. Elle paraissait plus sûre d'elle-même, plus épanouie, comme si elle s'était éveillée d'un long sommeil. Il resta muet devant cette apparition aussi remarquable que soudaine. Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce fut non pas Everlee mais lui même qui sentit ses joues s'enflammer légèrement.

« Link, tu me cherchais ? demanda la jeune fille amusée devant l'air étonné du jeune homme.

- Oui, où étais tu passée ?

- J'ai... fait une rencontre, dans les jardins.

- Une rencontre ? demanda le Héros, surpris. »

Everlee eut un rire amusé.

« Izilbeth, tu peux sortir. C'est un ami... »

Les yeux du bretteur s'écarquillèrent lorsque la petite fée sortit de sa rose parfumée et s'envola, tournoyant autour des deux jeunes gens. Link la suivait du regard, stupéfait. Enfin, Izilbeth se posa sagement sur la main d'Everlee qui s'était avancée jusqu'au bretteur.

« C'est... une fée ? demanda le jeune homme en approchant doucement ses doigts vers la lueur chatoyante de la créature.

- Je m'appelle Izilbeth, je suis la fée d'Everlee ! » annonça fièrement la petite femme ailée.

Link se laissa aller à rire puis répondit:

« Enchanté Izilbeth, je m'appelle Link. »