Bonjour, ou bonsoir !
Me voici enfin prête à vous révéler la fin tant attendue (ou pas) de cette petite fanfiction. J'espère qu'elle vous aura plu jusqu'à la fin ! En tout cas, merci à toutes celles et ceux qui l'ont suivie jusqu'à aujourd'hui, à ceux qui m'ont donné de gentilles reviews, et aux groupies qui m'ont manifesté leur enthousiasme sur Skype – non je n'ai aucun exemple particulier voyons !
Allez, je vous laisse maintenant découvrir la dernière ligne droite et le dénouement de toute cette histoire. Je tiens au passage à préciser que ce chapitre est beaaauuucoup plus long que les précédents, vu ce qui s'y déroule et vu mon manque de talent en découpe de chapitres. Il est quelque chose comme CINQ FOIS PLUS LONG J'AI BATTU UN RECORD HAHAHA. Mais j'ai pas réussi à le diviser de manière logique et équilibrée, donc je m'en excuse.
Enfin bref. Bonne lecture !
Si au premier, Mû a repris la lecture du premier film de la soirée, au Troisième temple, celui de l'histoire d'Aiolos est encore resté sur pause. Assis sur les stéréobates de marbre, ses grandes mains encadrant un visage aux airs désespérés, il essaie tant bien que mal de démêler les fils de ce qui vient de se produire sous ses yeux impuissants. Si lui-même n'est pas capable d'aider le Gémeaux en proie à son passé, comment envisager un quelconque avenir ? Qui pourrait sortir ce bel éphèbe de sa torpeur ? Le Sagittaire ne peut se résoudre à renoncer, non, ce serait trop douloureux !
Ce serait comme l'abandonner à nouveau.
L'abandonner comme il l'a fait il y a treize ans, alors qu'il l'avait reconnu sous le métal froid du casque et il n'avait rien fait pour le sortir de sa folie…
Et cette fois-ci, il n'aura pas le droit à l'excuse tout de même honorable de devoir sauver en priorité une déesse en couche Pampers. Cette fois-ci, il sera pleinement coupable.
Non, il ne peut pas laisser Saga se perdre ! Tant pis si sa résolution cache un dessein quelque peu égoïste, parce qu'il veut l'homme qu'il aime pour lui et qu'il veut se préserver d'une culpabilité douloureuse. Tant pis s'il doit pour cela employer à nouveau la force ou entendre à nouveau des choses qui lui déchireront le cœur. Il s'est montré faible face à la tourmente de son ami tout à l'heure, mais désormais il se doit d'être assez fort pour l'accueillir et la dissiper ! Oui, il a retrouvé sa détermination, les choses sont redevenues claires !
Hélas, sans qu'il ne sache vraiment pourquoi, sa raison se trouble à l'approche du gardien de la Troisième, et il sait que si sa pensée est limpide maintenant, elle ne le sera plus quand il retrouvera le beau spécimen. Et pire encore : quand il le retrouvera, celui-ci le fuira à nouveau. Si l'on raisonne par analogie, c'est un fait inévitable. Que faire, alors ? Que faire ? Comment conserver son assurance pour de bon, et l'empêcher de fuir ?
Plongé dans ses questions, Aiolos n'a pas constaté qu'à côté de lui, quelqu'un l'observe gravement. C'est quand il lève la tête en sentant un souffle tiède contre sa peau qu'il sursaute en constatant deux perles noires qui fixent les siennes.
- Shura ?
- J'ai cherché à te rattraper, pourtant. C'est une vraie tête de mule.
Le neuvième gardien passe une main fatiguée dans sa tignasse brune puis soupire.
- Et tu aurais eu raison de me stopper dans mon élan… Je crois que je fais n'importe quoi. Depuis que je suis là, je cherche à me rattacher à ce qui n'a pas changé, mais tout porte à croire qu'il reste plus rien.
- C'est pas stupide, ce que tu fais, intervient l'espagnol. Je pense qu'au fond, pas grand-chose n'a changé depuis que tu es parti.
Le jeune homme en noir lève le menton vers les étoiles et soupire à son tour.
- On a toujours été les mêmes, peu importe nos actes. On les a toujours justifiés de la même façon, qu'ils aient été erronés ou non, d'ailleurs. M'enfin. C'est pas comme ça que tu vas te sortir de ta mouise.
- Je sais bien, Shura, mais que veux-tu que je fasse ? Je sais que je n'ai pas encore tout essayé, mais je ne sais pas ce qu'il y a après…
Un long silence suit les paroles du Sagittaire, et le Capricorne, embarrassé, détourne la tête et fixe le bas-côté d'un regard en réalité vide. Il aimerait pouvoir aider celui qui a jadis été tout pour lui, mais il n'a aucune clé pour l'aider, rien du tout. Il n'a jamais réussi à le faire, d'ailleurs. Il n'a toujours été que l'aspirant bien mignon qui se faisait frotter tendrement la tignasse avant de se faire gratifier d'un « ce n'est pas grave, c'est gentil quand même », ou d'un « c'est le geste qui compte ». Quand on a pour seule maxime de vie l'efficacité pure et franche, ce n'est pas vraiment quelque chose qui tend à réconforter. Et se dire qu'aujourd'hui encore, avec treize ans d'expérience en plus et un recul suffisant, il est toujours incapable de venir en aide à son mentor… Ça rend fou de rage. Il aimerait être assez rancunier pour maudire Saga de toute son âme, cet homme qui lui a ravi le corps et le cœur de son idole dans son enfance et qui l'a même contraint à lui ôter une première vie, et qui aujourd'hui est pour ainsi dire sur le point d'avoir à nouveau le droit de vie ou de mort sur lui. Mais il n'y parvient pas. Tout le monde a ses propres raisons dans l'histoire, et elles sont toutes acceptables. Le problème, c'est qu'elles seront incompatibles entre elles tant qu'elles ne seront pas clairement explicitées.
- Faut pas que t'abandonnes, Aiolos.
- Je le sais bien…
- J'ai abandonné et ça a été ma plus grave erreur.
- De quoi ?
Le Sagittaire, intrigué, cherche le regard de son voisin de temple, qui lui, inspire un grand coup avant d'accepter franchement l'échange visuel. Lui-même a encore du mal avec son passé, mais désormais il sait comment solutionner son problème de manière efficace. Parler au premier intéressé. Après tout, leurs histoires se ressemblent, et quand bien même il se prendrait à nouveau un « c'est l'intention qui compte », cette fois-ci il ferait avec. Il n'a pas le temps de se prendre la tête, il veut profiter de cette nouvelle existence, lui. Ne pas se laisser englober par la part obscure de sa pensée – qui parfois l'assaille encore. Sérieusement, s'il avait Saga sous la main là tout de suite, il le giflerait bien comme il faut.
Shura prend donc son courage à deux mains et se lance dans ce qu'il a toujours voulu dire à son ami au bandeau rouge.
- Je te parle au nom de mon propre vécu. Tu vas peut être trouver ça ridicule, ou bizarre, mais ça ne fait rien. Je… Je suis persuadé d'avoir été amoureux de toi avant que tu ne meures, Aiolos. J'étais petit, je sais, et je ne saurais t'expliquer ça, mais… Figure-toi que j'ai préféré garder le silence et me sentir sale. J'ai préféré rester sagement à ma place, te laisser me faire mal en silence, et remplir mon devoir. Jusqu'à ce que mon devoir m'amène à te tuer et à me rendre encore plus sale. J'ai souffert, vraiment, mais pas directement de t'avoir tué. Je pensais l'avoir fait pour Athéna. C'est plutôt… De ne jamais avoir pu te le dire et de t'avoir perdu à jamais, tu comprends ?
- … Shura…
Ce dernier finit par abaisser le regard et empoigner légèrement ses cheveux d'une main, comme pour tenter de se garder éveillé ou d'atténuer une douleur venant d'un autre endroit de son corps.
- J'ai réussi à faire un travail sur moi-même et à tirer un trait sur mes sentiments pour toi, mais… J'ai toujours ce sentiment d'échec cuisant, surtout depuis que Shiryû m'a révélé la vérité… Ce… Je souhaite ça à personne, vraiment. Pas même à mon pire ennemi. Les regrets, ça tue, et c'est difficile de s'en acquitter…
Touché, Aiolos pose une main amicale sur l'épaule de son camarade, qui, reprenant confiance, retrouve enfin la force de regarder son ancienne victime dans les yeux.
- Je vois ce que tu veux dire, Shura… Vraiment…
- Mais c'est pas impossible, Aiolos.
Un petit silence accompagne le dialogue muet de leurs regards profonds. Puis l'homme à l'épée sacrée reprend.
- Maintenant que je t'ai parlé, pardon, balancé tout ça sans te demander ton avis, désolé d'ailleurs, ça va beaucoup mieux. Mais s'il te plaît, fais tout pour ne pas avoir de regrets comme j'en ai eu. Je ne t'aime peut être plus, mais ça me ferait très mal de te savoir comme ça, et ça ferait mal à tout le Sanctuaire, d'ailleurs. Puis ne laisse pas non plus Saga se murer dans les siens. Vous pouvez être tous les deux bien mieux, j'en suis certain. Va lui dire, quitte à te prendre un râteau. Mieux vaut regretter quelques temps de lui avoir avoué ça plutôt que de regretter toute ta vie de ne l'avoir jamais fait. On ne sait jamais ce qui peut vous arriver, à l'un comme à l'autre.
Aiolos observe son ami longuement. Lui qui depuis son retour ne voyait en lui que l'homme grandi, sombre et méfiant malgré le calme qui détend ses traits, le voilà bien rassuré. En effet, les enfants qu'il a connu n'ont pas changé tant que ça. Ce soir, alors que la lune pâle est sa seule aide pour observer Shura, il retrouve en ce dernier le futur Capricorne au grand regard innocent, pétillant d'un soupçon d'inquiétude envers ses pairs, plein de bonnes intentions. Le courage dont cet enfant devenu homme a fait preuve a éclairci ce visage allongé - qu'Aiolos trouvait fatigué lors de leur entrevue chez le Cancer. Il se sent presque ridicule à manquer autant de maturité face à celui qui auparavant était comme son élève. Shura est un homme de raison. Et s'il dit que la raison est elle aussi du côté de l'amour, alors…
- Shura… Du fond du cœur, merci.
Le concerné baisse légèrement la tête et, modeste, esquisse un geste de balayage vague de la main.
- Tu n'as pas à me remercier. C'est plutôt moi qui le devrais.
- Je… Je suis désolé de… 'Fin de… De n'avoir jamais ressenti ce que je ressens pour Saga… Pour t…
Aiolos se reçoit une grande tape à l'épaule.
- File le retrouver au lieu de dire des âneries !
- Je… Oui !
Le Sagittaire se lève et se met en route, non sans s'être retourné une dernière fois vers celui qui désormais semble chercher son briquet dans sa poche, ni sans lui adresser un sourire radieux qui rendrait le soleil jaloux s'il était encore là.
- Au fait. Trouve quelqu'un, Shura. Ça te fera du bien. Puis tu es quelqu'un de génial, il faut pas que je sois le seul à en profiter.
- Pf, glousse le Capricorne, soudain nerveux. Je tâcherai d'y penser.
Tandis que l'archer s'éloigne pour de bon et au pas de course, Shura regarde autour de lui, après avoir renoncé à prendre son briquet. S'il voyait la fille du boulanger arriver, désormais grande et belle jeune femme, Aiolos se paierait sûrement sa tête, où il resterait le couvrir de honte avec des paroles inappropriées… Pour une fois, il bénit les retards.
Aiolos allait s'engager dans la traversée de la Maison du Taureau depuis sa sortie quand une émanation de cosmos à l'entrée de ce dernier l'interpelle. Devant lui, une masse dorée l'éblouit, avant de se dissiper peu à peu, et de laisser entrevoir quatre silhouettes. Perplexe, notre sauveur de déesses miniatures s'élance dans le temple pour rejoindre ces personnes étrangement arrivées. Combien grande n'est pas sa surprise quand il reconnaît Camus, Milo, Hyôga et Shun !
- Bah, qu'est-ce que vous faites là ?
- Hyôga. Pour aller ailleurs qu'en Sibérie, ta technique de téléportation laisse franchement à désirer. Envisage de travailler cela.
- Oui maître !
- On a l'air fins maintenant…
- Tu aurais pu te porter volontaire pour nous ramener au Onzième, tu sais.
- Oh toi, te la ramène pas avec moi !
- Milo, voyons !
- Hem hem !
L'éclaircissement de voix d'Aiolos ramène nos quatre compères à la réalité.
- Bonsoir, Aiolos, commence à saluer Camus, suivi de près par les trois autres, qui varient entre le « bonsouaaar… » gêné, le « re-bonsoir ! » timide et le « hey ! » enjoué. Toi aussi tu t'es trompé d'itinéraire ?
- Maître, n'en faites pas tout un plat !
- Ah non non, pas du tout, j'allais retourner chez Mû. Et vous, c'est quoi cette histoire ? demande le Sagittaire désormais amusé, quoiqu'impatienté à l'idée qu'il puisse rater son aimé s'il se décide à fuir à nouveau et que lui se retrouve à se taper la discute.
- Je vais te relater les faits. Nous-
- Non, maître ! Vous allez encore m'humilier !
- La faute à qui ?
- Milooooo !
- Bon bah c'est moi qui la raconte, alors !
- Ça va être encore piiiiire !
- Nous n'avons qu'à demander à celui qui depuis tout à l'heure ne dit mot. Shun, expose-nous ta version des faits, elle sera sûrement bien plus objective.
- Heu… Moi ? Mais je ne suis pas sûr d'avoir tout compris…
- Rhôlôlô, quelle histoire… J'aurais pas pu les larguer sur un iceberg ?
- Hyôga !
- Quoi ? Vous m'avez fait la même chose quand j'avais six ans parce que j'ai confondu votre café au lait avec mon chocolat !
- C'est vrai ça Camus ? Coquin ~
- Bon, bah euh… hésite le frère d'Aiolia en esquissant un sourire nerveux.
- Pardon ! Je vais tout te dire ! s'exclame Milo, outrepassant de sa voix et de ses gestes grandiloquents les « nononononononononon » de ses comparses. Alors figure-toi que j'ai pas réussi à tirer les vers du nez à qui que ce soit dans le Sanctuaire. Alors comme j'en ai eu plein le dos je suis allé en Sibérie moi-même.
- Je sors avec un psychopathe…
- Oui, moi aussi je t'aime. Bref. Et devine qui j'ai trouvé là-bas ? Hyôga ! Pas de trace de Camus ! Et pour cause, il n'était pas en Sibérie ! J'ai eu l'air bien con. Alors je suis resté faire du boudin avec le caneton, et on a causé. Gnagnagna des amours de gosses toi-même tu connais les bails. Je me suis retrouvé à jouer les entremetteuses alors que mon propre mec me faisait un putain de pied-de-nez, et à devoir ramener le blond au Huitième.
- Milo, appelle-moi encore caneton devant tout le monde et je te jure que je te sers en glace pilée pour le whisky de Rhadamanthe.
- Hyôga ! T'y vas un peu fort, là… réprimande Shun.
- En effet, je ne te permets pas, ajoute le Verseau. S'il y en a un qui peut en faire de la glace ici, c'est bien moi-même. Et peux-tu tant qu'à faire m'indiquer les raisons de ton séjour en Sibérie ? Tu ne m'as même pas mis au courant.
- Mais je t'ai dit, Camus ! Amour de gosses, toi-même tu connais les bails ! Hého !
- Pardon ? Hyôga est amoureux de sa mère ? Maintenant que tu le dis Milo, cela explique bien des choses…
- Maaaître… soupire le russe du comité en levant les yeux au ciel, exaspéré.
- Sois pas plus con que tu ne l'es ! assène nerveusement le Scorpion en essayant de rendre ses signaux discrets – jeter des regards à Hyôga à Shun à Shun à Hyôga MAIS tout en faisant passer ça pour la manifestation brusque d'un toc.
- Milo, tu devrais consulter un ophtalmologue. J'en connais un excellent à Rodorio, c'est lui qui m'a prescrit des lunettes pour mes lectures nocturnes.
- Breeeef, reprend Milo. Puis va savoir pourquoi Camus depuis sa cachette a appelé Shun pour qu'il vienne le rejoindre, du coup quand il a traversé ma maison je l'ai intercepté, ça a pas plu à Camus qui s'est enfin montré et que j'ai pu engueuler bien comme il faut devant son élève !
- Rectification : il t'a engueulé parce que tu n'as pas laissé passer Shun, corrige Hyôga.
- Mais tu vas te taire, oui ? grogne le grec parmi les quatre, soudain renfrogné.
Le petit blond se tait non sans ricaner avant puis tous regardent Aiolos. Ce dernier élargit son sourire de simplet.
- Eeeeeeeh… J'ai rien compris.
Shun finit par prendre la parole, un air sérieux sur le visage. Il passe aux aveux, et jette des œillades vers ses camarades au fil de son discours pour guetter leurs réactions.
- Camus m'a appelé tout à l'heure parce qu'il avait besoin de… Hm… De quelque chose que je suis le seul à avoir, disons. Il a dû apparemment interrompre quelque chose de très important avec Milo au Huitième pour ça, et il a perdu du temps parce qu'Isaac du Kraken est passé lui rendre visite entretemps et qu'il a dû se rendre au Sanctuaire Sous-Marin. Du coup il n'avait pas de temps à perdre. Et quand Milo m'a bloqué, forcément, ça a contrarié ses plans. Et Hyôga voulait se sauver au Onzième par le biais de son cosmos, mais on l'a tous suivi et ça l'a sûrement perturbé. Mais… Hyôga, sérieusement, c'est une histoire stupide ! S'il y a autre chose qui te pousse à t'éloigner de moi, dis-le franchement !
- Shun, s'il te plaît, pas maintenant…
- Pas devant ton maître, c'est ça ? Tu ne peux rien faire sans lui mais dès qu'il s'agit d…
- Shun ! insiste Cygnus en attrapant le plus androgyne de l'assemblée par l'avant-bras alors qu'il commençait à s'agiter vivement. Ce n'est vraiment pas le moment.
- Très bien. Je… Si ce n'est pas le moment, alors… Si l'envie te prend de t'intéresser à moi, je serai au Premier, mh ?
- Non, attends !
Trop tard. Le jeune homme en vert s'est élancé vers chez Mû. Le futur Verseau étouffe un juron dans sa langue natale puis part vivement à sa poursuite, sans se soucier de son maître qui, visiblement tout sauf au courant de la relation qu'il entretenait avec Andromède, assiste à la scène avec des yeux ronds comme des soucoupes.
- Bon bah… J'crois qu'on ferait mieux de les laisser et de rentrer tous les deux, propose Milo, pris de court.
- Je… J'approuve ta suggestion. Tâche de nous mener à bon port.
À peine Aiolos a-t-il eu le temps de réagir que ses deux collègues ont disparu. N'ayant pas le temps de mettre les éléments de la scène bout à bout pour la comprendre, il se remet en chemin vers le Premier, retrouvant peu à peu sa détermination. Il demande mentalement pardon à Mû pour ce qu'il va avoir à subir alors qu'il prônait la soirée célibat sans prise de tête – le pire c'est que le Bélier avait insisté sur ces derniers mots. À croire que se prendre la tête est chez un Chevalier quelque chose d'aussi naturel que de respirer – sauf quand on s'appelle Dohko et que l'on a voulu se donner pour un moment une apparence de vieux sage tout violet, en consacrant plusieurs heures de sa « surveillance des étoiles » à de l'apnée du sommeil.
Aiolos arrive donc au temple du Bélier, en essayant de se faire discret. Le salon est silencieux, plongé dans l'obscurité, et ses occupants sont pour la plupart concentrées sur le film d'action qui est diffusé. Mû remarque cependant Aiolos et le salue discrètement, en lui indiquant également le balcon d'un signe de tête. Au début, le Sagittaire ne comprend pas, et il regarde bêtement autour de lui. Aldébaran est captivé par le petit écran, Shun est pelotonné contre un Ikki qui comme d'habitude fait la tronche, Shaka s'est endormi et Hyôga tente tant bien que mal d'empêcher son regard rivé vers la télévision de dévier de trajectoire pour regarder un Andromède installé à l'autre bout de la pièce. C'est en constatant qu'il manque Saga qu'il saisit enfin le sens du geste de son comparse. Il inspire alors un grand coup, ne prend pas la peine d'expirer, et avance torse bombé et joues rougies vers la porte-fenêtre , qu'il ouvre sans bruit.
Et là, tout s'arrête. Lui aussi, il en oublie de respirer.
Sa pensée, son corps, tout cesse de fonctionner devant ce qui s'offre à lui. Comme lui quelques temps plus tôt, Saga est accoudé au balcon, et, cigarette aux lèvres, il observe ce qu'il a à portée de vue. N'osant perturber le moment, pétrifié par la peur de le gâcher et de provoquer une nouvelle fuite, Aiolos demeure ainsi, raide comme un piquet, le regard perdu dans les larges épaules de celui qui lui tourne le dos et qui ne semble pas perturbé par son arrivée – peut-être ne l'a-t-il même pas remarqué. Sa longue chevelure azur flotte alors que le vent se fait un peu plus fort, et il semble au Sagittaire qu'il a clos les paupières pour accueillir cette brise sur son visage. Il s'imagine alors ses douces paupières et ses longs cils noirs, ainsi que l'ombre sous ces yeux aussi subjuguants ouverts que fermés qui s'intensifie. Il en frissonne d'émotion, et tente de déplacer son regard pour ne pas perdre complètement le contrôle. C'est alors que ses yeux s'arrêtent sur quelque chose. Quelque chose qui vient de lui donner la clé du mystère.
En effet, il est comme elle. Il n'apparaît jamais de la même façon, et rares sont les fois il se montre sous son vrai jour. Il a toujours une part de lui cachée dans l'obscurité. Mais c'est dans les ténèbres qu'il se sent le mieux. De là, il guide les autres à travers le voile obscur de la nuit. Il est meneur à sa façon, en somme.
Oui, il est exactement comme…
- … La lune.
Devant lui, les épaules de Saga se meuvent très brièvement, et Aiolos peste intérieurement pour avoir pensé à voix haute. Mais pourtant, le Gémeaux n'a fait que tressaillir. Il ne se retourne pas, et n'amorce aucun autre mouvement. Gêné au plus haut point, notre aventurier aux flèches dorées passe une main sur la nuque et baisse les yeux au sol. Mais une voix grave l'interpelle et il redresse vite la tête.
- Elle est plutôt belle, ce soir.
Une petite lueur rouge s'intensifie au bout de la cigarette de Saga et ponctue sa phrase, tandis qu'il expire lentement une nuée blanche, opaque et sinueuse. Voulant croire qu'il s'agit là d'une tentative de conversation normale, Aiolos finit par se donner suffisamment de courage pour aller rejoindre son comparse au bord du balcon. De là, il tourne la tête pour mieux observer le profil fin et impérial de son ami, que la lueur blanche et pure de la lune éclaire à merveille.
- Ça faisait des années que je n'avais pas vu une pleine lune comme celle-là, tente notre bon Sagittaire.
- J'ai l'impression de n'avoir vu que ça, moi, semble avouer l'autre jeune homme d'un voix que Aiolos trouverait presque chevrotante.
En s'approchant un peu plus, le plus jeune constate que la main qui tient la cigarette presque terminée de son aîné tremble légèrement.
- C'est quand même fou de voir les jours et les nuits se succéder, comme ça… On dirait deux mondes différents ! s'enthousiasme soudain Aiolos. Je me plais à savoir que peu importe la noirceur et le froid de la nuit qu'on passe, il fera de nouveau jour le lendemain. Et si on voit les étoiles, c'est qu'en plus il fera beau.
Saga lève la tête vers le firmament et penche la tête sur le côté, pensif. Il comprend très bien que son ami fait là une métaphore pour parler des aléas de l'existence. Au pire, il ne l'aura pas fait exprès. Il finit par oser poser son regard sur celui du brun à ses côtés, et il constate avec dépit qu'il a la confirmation de tous ses doutes. Il abaisse les épaules, écrase sa cigarette, puis demeure un long moment dans cette attitude un peu abattue, avant de se mordiller un peu la lèvre.
- Si tu le dis… Cela fait bien longtemps que je n'ai pas vu le soleil.
- Tu plaisantes ? s'étouffe l'homme au bandeau.
- Je préférais essayer de dormir le jour pour ne pas le voir.
- Beh pourquoi ?
- Tu tiens vraiment à le savoir ? demande sèchement Saga, de nouveau menaçant.
Cette fois-ci, Aiolos ne se laisse pas impressionner.
- Oui, je tiens à le savoir. Vraiment.
Saga marque un temps de pause puis soupire longuement et prend une attitude prostrée, la tête basse pour fuir le regard de son cadet. Son long nez fin semble même vouloir toucher le sol.
- C'est ridicule…
- C'est peut être moins ridicule que de te barrer en courant dès que j'essaie de t'adresser la parole.
- Tsh.
Le Gémeaux se crispe, en s'accrochant fermement au balcon par le biais de ses mains. Il regarde ce qu'il y a en bas, puis il reprend.
- Je… Le soleil me faisait penser à toi. Voilà.
Le vent vient à nouveau faire voltiger la longue crinière du jumeau de Kanon. Aiolos regarde son ami tenter de se cacher sans le pouvoir, bouche bée. Si lui le compare à la lune, il vient d'apprendre que cette comparaison est pour ainsi dire réciproque. Le soleil… Pourquoi le soleil ? Et pourquoi diable le fuir encore ?
Oh, ça devient clair, à présent. Saga, aveuglé par la culpabilité, ne veut être que nuit, guide discret dans les ténèbres. Il fuit la lumière, la chaleur, le centre de gravité du monde, le guide rayonnant et plein de gloire, qui attire tous les sourires. C'est vrai qu'on dit souvent d'Aiolos qu'il a une personnalité forte et lumineuse, à l'instar de son aîné qui est plus doux et énigmatique. Notre ami réussit à s'empêcher de piquer un fard puis il relève le visage, l'air à nouveau enthousiaste.
- Bah on se complète alors !
Interloqué, le Gémeaux se penche en avant puis se tourne complètement vers son comparse, l'air abasourdi. Son homologue du Neuvième reprend.
- Mettons que je sois comme le soleil et toi comme la lune. On a la même importance l'un que l'autre, et on se succède pour guider les autres, pas vrai ? Même quand il fait pas beau ou qu'il y a une guerre sur terre, on est là. Mais toi, tu penses que quand il fait nuit, le soleil n'est pas là. Mais il y a des moments où les deux sont là et partagent le même ciel ! Et ça, c'est toujours arrivé. Toujours. Même quand tu le pensais pas. Même quand tu fermes les yeux, le soleil te regarde depuis le ciel. Essaie, tu verras. Ferme les yeux.
- Non…
- Laisse-toi faire…
- Il fait nuit, c'est ridicule…
- Chut….
Guidé par son instinct, l'homme à l'armure-centaure esquisse un mouvement du doigt et abaisse les paupières de son ami, tout en douceur. Ce contact aérien l'électrise mais il n'en montre rien et il reste là, à admirer cet homme qui s'est embelli avec l'âge – comme quoi c'était encore possible, et qui semble concentré. Il sentirait presque encore sous ses doigts, pourtant déjà loin de ce visage tant apprécié, le doux frottement des cils du Gémeaux, qui a fini par céder à la requête de celui qu'il a indirectement tué. Les yeux du Sagittaire descendent le long du menton de Saga pour arriver à son cou, et il observe sa pomme d'Adam monter et redescendre comme s'il avait la gorge nouée. Aiolos profite de l'arrêt sur image de son bel ami pour frôler son bras du bout de ses doigts, sans un mot. L'autre frissonne, et son expression devient de plus en plus triste malgré la barrière de ses paupières closes.
- Alors ? Tu la sens, ça y est ? La chaleur du soleil…
- Mh…
- Ça fait du bien, non ? sourit le Sagittaire.
Les paupières du plus âgé frémissent, et il finit par rouvrir lentement ses yeux attristés, sans apporter de réponse plus claire à la question de son ami d'enfance. Mais Aiolos sait. Il sait qu'il a trouvé ce qu'on lui a sommé de chercher. Il semble juste encore s'interdire de s'en réjouir.
- Maintenant, je vais le dire et tu vas m'écouter, parce que je veux que tu puisses regarder le soleil à nouveau et voir la vie comme elle est, comme tout le monde. Non, Saga, regarde-moi.
Il empêche la tête du Gémeaux de se tourner vers le bas-côté, en attrapant son menton et en ancrant ses yeux devenus noisette avec la nuit dans les siens. Il lit dans les lacs d'un turquoise très sombre devant lui tout le désespoir du jeune homme, son abattement, son envie de se laisser aller à la défaite.
- Regarde-moi, Saga. Suis bien le mouvement de mes lèvres.
Ce dernier, comme dans un état second, obtempère et baisse les yeux vers le bas du visage d'Aiolos.
- Je. Ne. T'en. Veux. Pas. Je te pardonne tout ce que tu as fait, lucide ou pas. Même si techniquement je ne t'ai jamais rien reproché pour devoir te pardonner. Je suppose que tu te fiches bien de mon avis, mais pour moi c'est important que tu le saches. Maintenant tu vas arrêter de te voiler la face.
- Je viens d'arrêter de le faire, soupire le Gémeaux, le regard vide. Mais tu vas voir, ce n'est pas du joli.
- Je m'en fiche, je te trouve beau quand même, laisse échapper le Sagittaire. Tel que tu es.
Un long silence suit les paroles d'Aiolos avant qu'il ne se rende compte de l'aspect équivoque de ses dires. Il perd ses moyens et tente de se rattraper, les joues roses.
- E-Enfin j'veux dire… Je préfère que tu ne te mentes pas à toi-même ni aux autres, hein ! Ne vois rien de déplac…
- Je ne suis plus rien sans toi, Aiolos !
Le Sagittaire se stoppe net quand son frère d'armes lâche sa bombe de manière tout sauf logique dans la conversation, en se libérant par accident de l'emprise de son ami. Estomaqué devant la soudaine franchise de son aimé, qui n'est pas sans lui rappeler le blasphème envers Athéna quelques temps plus tôt, Aiolos ne trouve pas mieux pour répondre à son ami que de soudain le prendre dans ses bras.
Sa certitude est absolue, désormais. Si on les a tous les deux ramenés à la vie, c'est parce que les dieux eux-mêmes ont compris que l'un ne va pas sans l'autre. On veut les unir à nouveau, pour empêcher toute nouvelle catastrophe, comme les nuits perpétuelles qu'ont été la Bataille du Sanctuaire puis celle contre Hadès.
- Alors ne nous séparons plus, plus jamais, murmure-t-il en humant le parfum de laurier qui émane de Saga. Et n'aie pas peur, cette fois-ci je ne compte pas laisser quoique ce soit nous désunir.
- 'Ros… soupire Saga, presque dans un sanglot.
- Oui, c'est moi. C'est fini, je suis là... Ça ne peut qu'aller maintenant, mh ?
- …
- Mh ? insiste l'archer.
- Je… Je suppose…
- Aaah ! Ça fait plaisir à entendre ! s'exclame Aiolos en serrant un peu plus son frère d'armes contre lui sans vraiment demander leur avis aux côtes de celui-ci. Il ne perçoit toutefois rien qui pourrait ressembler à une protestation de la part de celui qu'il aimerait chérir comme jamais à cet instant précis, alors qu'il paraît si perdu et presque fragile.
Dans sa tête, le Sagittaire jubile, désormais. Il n'a pas trop gaffé, finalement. Et sa détermination, ainsi que sa spontanéité, lui ont permis de rendre les choses bien plus simples. Certes, il n'en est qu'à la moitié du parcours, puisqu'il n'a pas encore déclar…
- Le bisou ! Le bisou !
Les deux compères timidement enlacés sursautent et se tournent vers la provenance de ces paroles pour le moins spontanées. Ils se retrouvent alors face à Kanon qui, goguenard, serre une blonde un peu gênée par la taille.
- Qu'est-ce que tu fais là, toi ? marmonne l'aîné des jumeaux, qui dans la seconde a effacé toute trace de doute ou de vulnérabilité.
- Thétis voulait que je lui fasse visiter le Sanctuaire, répond le cadet en haussant les épaules, alors il a bien fallu que je passe par là. Mais continuez, ça devenait intéressant !
- Kanon ! feule l'ancien Pope.
- Quoi ? Bon, bon, si vous voulez de l'intimité… Viens Thétis, on retourne à l'intérieur.
Cette dernière, avant de se faire entraîner par Kanon, prend une moue un peu dépitée à l'adresse de Saga.
- Je suis désolée du dérangement. C'est vraiment un boulet, hein. On vous laisse, enchantée de faire votre connaissance !
- Thétis !
- Ouiii, boulet.
- Appelle-moi encore comme ça et j'te…
- Tu ? demande-t-elle innocemment en approchant son visage.
- Je…
- Tuuuuu ~ ? redemande la Sirène en frottant presque son petit nez à celui du grec.
- Bh ! sursaute Shaka en se réveillant d'un coup avant de toiser les deux ex-Marinas du regard. Ah, je me disais bien qu'il y avait du mauvais karma. Pf.
- Désolé Shaka, je crois que ma soirée change de nature… sourit Mû.
Pendant que tout le beau monde à l'intérieur du temple assiste à l'entrée fracassante du couple le plus poséidonien de la soirée, au balcon, un silence gênant s'est installé.
- Je vais tuer mon frère, finit par déclarer froidement Saga, sans s'être pour autant détaché d'Aiolos.
- Bah, laisse, répond simplement le brun en tâchant de garder un air désinvolte - bien qu'il ait l'irrésistible envie d'accéder à la requête puérile de l'ex-Dragon des Mers.
Le Gémeaux, l'air soudain accablé, soupire et vient nicher sa tête dans le cou du Sagittaire. Ce dernier frémit d'un long frisson de délice, et s'ose à passer lentement une main le long de l'impressionnante chevelure qui lui est offerte. Gêné par le silence et ne sachant comment aborder la chose, il tente le tout pour le tout.
- Hm… T'as les cheveux doux…
Bon, d'accord, c'est pas vraiment le tout pour le tout. Mais vous avez déjà vu un Sagittaire doué pour les compliments ou la séduction dans cette série ? Shion et Dohko vous diraient même que le chic de Sisyphe il y a presque trois siècles – donc au temps de l'amour courtois – était de complimenter la jeune Sasha sur « l'incroyable délicatesse » des doigts de pied un peu boudinés qu'elle se risquait à montrer lorsqu'elle portait des sandales. Alors bon. Disons qu'il y a eu du progrès, quand même. Mais trêve de digressions.
La grande main tannée et un peu lourde d'Aiolos caresse lentement la soyeuse cascade azur, dont le propriétaire est toujours silencieux, bien que surpris par les paroles de son soleil. Allez savoir combien de temps nos deux grands Chevaliers sont restés là, calés l'un contre l'autre, à se blottir toujours un peu plus, à passer parfois timidement une main sur une zone de l'épaule, des cheveux ou du dos, et à parfois marmonner un bout de phrase au contenu plutôt saugrenu – vous aurez deviné qu'en fait pour la dernière chose citée il n'y a qu'Aiolos qui le fait… Juste là, entre amis retrouvés, à revivre avec nostalgie la plénitude que leur conféraient leur grande complicité et leurs moments de tendresse réciproque lorsqu'ils étaient adolescents…
Le moment a semblé passer lentement, et pourtant, tout s'est passé très vite. Les échelons se sont escaladés rapidement.
Mais l'étape cruciale, à en juger par le sursaut monumental du Sagittaire, n'a, contre toute attente, pas été franchie par celui auquel on pourrait s'attendre. L'air ahuri, notre archer débonnaire se demande s'il n'a pas rêvé lorsqu'il a senti un contact particulier sur sa nuque qui s'est changé en éclair foudroyant sous sa peau. C'est quand il en reçoit un autre, au bout encore de quelques minutes, qu'il réalise avec stupeur qu'il est bel est bien éveillé. Saga, de son côté, n'a pas dit mot, n'a pas cherché à rencontrer de nouveau le regard de son soleil. Il finit même par se crisper devant l'absence de réaction de son ami, persuadé et honteux d'avoir fait une si grande erreur dès le départ. D'avoir désespérément interprété les paroles d'Aiolos selon ses absurdes et immondes souhaits. Mais l'autre, n'écoutant que son cœur, a vite fait de le rassurer quelque peu en lui rendant la pareille, timidement, sur la joue. S'en suit un espèce de jeu où les deux se répondent par ces petits baisers fébriles sur le visage et le cou, baisers rendus brûlants par l'adrénaline que procure ce franchissement de leurs propres interdits. Les baisers deviennent de plus en plus nombreux, de plus en plus appuyés, de plus en plus près des lèvres. Mais Aiolos, ne voulant pas que cela se finisse comme cela et voulant à tout prix que les choses soient claires entre eux, prend son courage à deux mains – et prend d'ailleurs celles de Saga dans les siennes.
- Saga, je…
- Excuse-moi.
- Mais arrête de t'excuser, bon sang ! plaisante à peine le Sagittaire alors que son ami, revenu à sa tristesse, baisse amèrement le regard.
- Je… Je n'aurais pas dû… Je n'en ai pas le droit… Profiter de toi alors que… Tu… Tsh.
Le Gémeaux, abattu, abandonne toute tentative de reprendre sa phrase quand son cadet le secoue brusquement. Il se retrouve à nouveau forcé de se noyer dans les yeux toujours noisette du premier ami qu'il a eu dans sa – ou plutôt ses – vies.
- Mais c'est justement ce que je veux que tu fasses ! rebondit Aiolos en le prenant au mot. Profite, un peu ! Arrête de te faire souffrir ! J'ai horreur de ça, tu sais !
- Mets-toi à ma place ! s'indigne l'aîné de sa génération. Enfin non, ne t'y mets pas. Mais… J'ai…
- Rhôôô, râle le Sagittaire. Tu vas encore remettre le sujet de ma mort sur le tapis ? Écoute. Je ne te demande pas de l'oublier, mais pardonne-toi, bon sang, et avance !
- J'ai tué l'homme que j'aimais ! s'écrie Saga dans un espèce de sanglot, sans avoir prêté attention au gentil sermon de son camarade – camarade qui désormais le toise du regard la bouche si grande ouverte que l'on pourrait y faire entrer le casque de l'armure du Bélier.
Décidément, impossible de prévoir l'imprévisible chez les Gémeaux.
Après un long moment où le programme sagittarius_ a cessé de fonctionner et où Saga, dans tous ses états, a même cherché à se libérer de l'emprise de son ami pour le fuir à nouveau et s'enfermer quelque part pour cacher ses futurs larmes et hurlements de rage, notre arroseur arrosé finit par prendre la parole.
- Tu… M'aimais ? répète-t-il simplement, encore abasourdi et en proie à de nombreux autres bugs.
- … Je t'aime…
Saga laisse retomber sa tête vers le bas, crispé de partout pour tenter de réprimer sa panique et ses larmes. Il aimerait retirer ses mains de l'étau de celles d'Aiolos, et se boucher les oreilles pour ne pas entendre la réponse fatidique à laquelle il s'attend. Qui serait assez stupide et inconscient pour être amoureux de son meurtrier, du véritable traître du Sanctuaire et d'un homme décidément sans volonté propre, prêt à se laisser influencer par n'importe quelle entité aux desseins pour le moins extrémistes ? Il essaie de se consoler vainement par le doux contact que lui procure cette emprise, et il s'efforce de garder contenance et de se faire assez digne pour se recevoir ce qu'il a bien mérité de plein fouet.
Mais finalement, c'est autre chose qu'il se reçoit de plein fouet.
Aiolos, qui n'a pas cherché à réfléchir deux secondes quand son rêve le plus fou s'est réalisé sous ses yeux, s'est tout bonnement jeté sur son camarade pour le saisir par le menton. Jamais il n'a été si heureux de toute sa vie, première existence comprise – alors que devant lui Saga se fustige se damne et se meurt de honte de ressentir la même chose.
- Fais pas la tête ! Tu peux pas me dire ça en faisant la tête !
- … Aiolos…
- Souris ! Souris-moi !
- Mais je…
- Bon, tant pis.
Puisque les lèvres de Saga ne semblent pas encore prêtes à effectuer naturellement ce genre de rictus que les humains font pour exprimer une satisfaction plus ou moins grande, Aiolos va précipiter un peu les choses, et utiliser ces belles lèvres fines pour autre chose. Il s'approche suffisamment lentement de ce fruit défendu pour que face à lui le Gémeaux puisse décomposer son mouvement. Celui-ci, extrêmement surpris, a un mouvement de recul, qui ne suffira pas pour empêcher le fatal contact. Un simple baiser, une simple caresse labiale, à la fin de l'envoi il touche, rien de plus. Juste sa façon à lui d'accepter les sentiments de sa lune et de sceller une union tant désirée. Soucieux de savoir comment réagit son compagnon, Aiolos recule un peu son visage, et contemple tendrement son bel éphèbe qui, après avoir été complètement perdu, a fini par comprendre, et a instinctivement relevé de manière presque imperceptible les commissures de ses lèvres si bien mobilisées. Ses beaux turquoises scintillent quand des larmes contenues viennent leur faire écran. Pour se prémunir de pleurs dont Aiolos sait que Saga aura honte, il pose ses mains maintenant chaudes sur ses joues fines, et en caresse le haut avec ses pouces, un sourire plus que rêveur sur ses lèvres un peu plus pulpeuses que celles de son camarade.
- Hé ben voilà, c'est un bon début de risette, ça… murmure tendrement le gardien de la Neuvième maison.
- T'es bête… soupire Saga dans un espèce de gloussement mi-amusé mi-triste.
- Je suis bête mais je t'aime aussi, alors va falloir t'y faire.
L'homme qui jadis était habité par deux entités psychiques ne sait quoi répondre à la franche déclaration de son ami. Il ouvre un peu plus les yeux, et laisse échapper à l'occasion une unique larme qu'il ne sent même pas, et qui a vite fait de se faire essuyer par les pouces efficaces de son amour pas si impossible que ça.
- Bon, c'est pas tout ça mais on va pas rester sur le balcon, il commence à faire froid, s'exclame soudain Aiolos, pas vraiment doué pour changer de sujet de manière subtile – et ce n'est même pas qu'il le fuit, en plus.
- Certes. Mais je t'en prie, attends, murmure le Gémeaux dans une supplique qu'Aiolos se voit mal contredire.
Obtempérant, le Sagittaire demeure immobile. Peu importe pour quoi, si Saga a besoin de temps, il lui accordera toujours tout le temps qu'il lui faudra. Mais l'imbécile heureux qu'il est n'a pas eu l'esprit de se demander pourquoi il en voulait à cet instant précis. Alors qu'ils sont encore tous les deux tout seuls, avec les étoiles et la lune pour seuls témoins. Même quand le visage tant aimé de son compagnon se rapproche assez rapidement du sien après avoir été longtemps dans une sorte d'état de contemplation mélancolique, il n'a toujours pas décidé de se demander pourquoi. C'est quand les paupières de Saga s'abaissent à moitié et que son regard bien qu'un peu rougi s'intensifie brusquement et devient envoûtant qu'il finit par comprendre, alléluia, qu'il veut un dernier moment privilégié avec ce que l'on peut appeler désormais son amant pour signer officiellement le contrat qui les liera pour l'éternité. Content de cette formidable initiative, Aiolos parcourt les deniers millimètres qui les séparent sans broncher.
Sauf que du temps, ils n'en ont finalement pas eu. Une tornade est arrivée bien avant que leurs lèvres n'aient pu ne serait-ce que se frôler comme précédemment. Un Dohko tout agité a brusquement ouvert en grand la porte-fenêtre de la baie, et derrière lui, un Shion dépité tente de le rattraper.
- Bon, toi ! Je t'ai assez couru après comme ça ! Il faut que tu saches l'ultime secret si tu veux que M… Mû… Me… Ma… Mais…
- Hein ? Mais de quoi tu parles ? s'interroge l'homme aux flèches d'or en tournant à contrecœur la tête vers la Balance. C'est quoi, le mumemame ?
- Dohko, Dohko attends ! Désolé j'ai pas pu le retenir, mais tu sai…
Le Grand Pope finit par arriver au niveau de son compagnon – et vu sa taille il passe aisément sa tête au dessus de la sienne pour regarder au balcon à son tour.
- … Heu… Attendez voir un peu…
Aiolos et Saga s'entreregardent, puis regardent les deux doyens, qui s'entre-regardent, puis regardent leurs cadets. Shion regarde Saga, qui regarde Dohko, quiregarde Aiolos, qui, lui, louche.
- Heuuuuuu… se justifie le dernier cité avec une pertinence tout à fait remarquable.
- Mais qu'est-ce qui se passe, ici ! Maître, que vous arrive-t-il, voyons ? finit par demander Mû en arrivant sur les lieux – encore un !
- Tu peux m'expliquer pourquoi Aiolos te trompe et toi tu fais rien ?! s'outre le chinois à la discrétion plus que douteuse mais aux performances vocales admirables, à l'adresse du jeune Bélier.
Dans le salon, tous poussent des cris de surprise plus ou moins expressifs. Kiki, curieux, vient même voir ce qui se passe.
- Aaaaaah, c'est déguelaaaaasse ! s'écrie-t-il avec une moue dégoûtée.
- Déjà, on dit dégoûtant, Kiki.
- Pardon Maître.
- Et voilà. Je vous avais bien dit que les histoires de couples ne sont bonnes qu'à ruiner tout moment agréable en une compagnie quelconque… soupire Shaka avec lassitude.
- Je crois qu'il y a un malentendu, là… balbutie Aiolos avec un rictus nerveux aux lèvres.
- Grand Pope, vous sentez-vous mal ? Vous êtes bien plus pâle qu'à l'accoutumée… fait remarquer Saga, inquiet.
- Non, je… Ça va… Enfin… Oui… Je… Juste ciel, pas de l'échangisme, tout de même…
- Maître ?
- Mû… Pauvre de toi…
- Mais voyons Maître, Dohko dit n'importe quoi ! Aiolos ne peut pas me tromper !
- Bah il fait quoi alors ? Il apprend à Saga à danser le paso doble ?
- Hyôga ! ricane Aldébaran, touché par l'hilarité à cause du sarcasme spontané teinté d'une pointe d'innocence du Cygne, qui dit ça, qui dit rien, mais qui dit juste.
- Mais voyons, ne soyez pas stupides ! Il ne peut pas me tromper puisque nous ne sommes pas ensemble !
- … Ah bon ? Mais… Et tout à l'heure alors ? demande Dohko, subjugué, sans se rendre compte qu'en disant ça il s'est attiré les regards affolés d'un Shion qui tire le signal d'alarme.
- Comment ça, tout à l'heure ?
- Ben… Quand vous vous êtes pris par les mains, comme deux jeunes amoureux timides mais sincères dans un pré plein de fleurs…
- Attendez… Vous m'espionniez ?
La Balance recule face au regard noir d'un Bélier qui ne manque pas à la réputation des Atlantes de pouvoir être redoutable malgré les airs doux et candides.
- Non, non, je ne dirais pas ça… Je… bredouille le petit brun. Je… Oh, mais j'y pense, j'ai oublié la dinde dans le four ! Viens Shion on va dîner ! Saluuuuut !
- Attends Dohk-ah mais lâche-moi ! Bon, tant pis, eh bien, au revoir, bonne soirée, désolés, eeet… Mû, tu m'expliqueras.
Le plus petit des doyens a attrapé le plus grand par le col et les deux disparaissent vite du Premier. Mû les regarde s'éclipser puis hausse un point de vie, blasé : oublier une dinde au four ? Alors que Shion est végétarien ? Bah, peu importe, il préfère passer sur ce détail. Il se retourne vers les deux tourtereaux qui sont désormais à la vue de tout le monde.
- Bon bah euh… propose intelligemment notre ami réparateur d'armures.
Aiolos, dans un état second en se rappelant son écrasante victoire sur le scepticisme de Saga, lève le pouce, ravi. Le Gémeaux, mort de honte, préfère se cacher dans le creux de l'épaule de son Sagittaire. Mais ce dernier ne l'entend pas de cette oreille et rattrape le visage de son aimé par le menton, plongeant ainsi son tendre regard dans celui digne d'un chaton effrayé dans un coin de pièce que l'autre arbore. Notre Sagittaire ami de la spontanéité ne demande aucun avis à personne et s'en va poursuivre ce qu'ils avaient entamé avant la deuxième intrusion dans le balcon. Ses lèvres pleines s'approchent doucement de celles de sa lune, qui elle, fait abstraction de tous les spectateurs tant elle est obnubilée par le doux visage du brun. Timidement, tranquillement, leurs lèvres et leurs langues font connaissance dans une douce valse. Quelques secondes plus tard, leurs visages rosis s'éloignent à nouveau, mais leurs regards, eux, ne se lâchent pas.
Attendri, Mû sourit et penche la tête sur le côté. Devant lui, Kiki fait la tête, ne comprenant pas pourquoi un long silence s'est installé dans le comité ni pourquoi on a éteint la lumière – et pour cause le Bélier lui cache les yeux. Kanon se retient de ricaner devant le ridicule de son aîné qui ne vaut pas mieux que la petite Saori ayant perdu tous ses moyens et failli tomber dans les pommes quand Seiya a voulu faire le premier pas l'année dernière en lui offrant un bouquet de pâquerettes fraîchement arrachées du gazon du Colisée – je ne reviendrai pas sur le talent de séduction des Sagittaire. Shun sourit énigmatiquement, sincèrement content pour eux, mais son regard croise accidentellement la froide banquise des yeux de Hyôga et son sourire s'estompe derechef. Exaspéré face à cette réaction, Cygnus se lève, demande sans aucun tact à Ikki s'il peut lui emprunter son frère, n'attend pas sa réponse et s'empare du bras d'Andromède pour le guider vers la sortie du temple, sans que l'androgyne n'émette la moindre résistance – il est un peu sonné par l'initiative de l'aspirant Verseau, disons.
Mais nos deux aînés parmi cette assemblée de célibataires (hem hem) n'ont aucune conscience de ce qui se passe autour d'eux. Ils s'hypnotisent mutuellement du regard, se confient avec leurs beaux yeux, scellent des promesses entre deux clignements de paupières. Aiolos, sans conteste le plus bavard des deux, finit par reprendre ses esprits.
- Mh… Du coup on fait quoi maintenant ? Tu veux rester ici ou … ? Enfin, sauf si…
- Au pire vous êtes plus vraiment le seul couple de la soirée alors on s'en fout finalement, je vais mettre en route le deuxième film et c'est comme vous voulez ! sourit simplement Mû tout en foudroyant brièvement du regard un Shaka qui n'a pu contenir un soupir d'exaspération et de dépit.
- Pense même pas à retourner au temple, Saga, il est à moi ce soir, réplique Kanon avec un sourire tout sauf sain qui fait faire la moue à Thétis.
- Ah ouais ? Et en quel honneur ? s'exclame la seule demoiselle de la soirée, curieuse de connaître la réponse.
- Tu vas me dire que t'as pas envie d'une soirée tranquille sans Julian pour venir te casser les… Coudes ?
- Mh, c'est plutôt à toi qu'il te casse les coudes, comme tu dis. Petit jaloux ~
- Je suis pas jaloux.
- Gros jaloux. Général Marina du Dragon Jaloux. Qui croyait que j'aimais Julian Solo. Jalouuuux.
- Marina de la Langue de Vipère ! Tais-toi donc !
- Rhô ça va, je te taquine… marmonne gentiment la Sirène en baladant ses doigts sur le col du haut de Kanon.
- Mais moi aussi… Ouuuuuh bref ce soir c'est mort, termine un Chevalier d'une guerre sainte tout émoustillé à l'adresse de son frère, qui lui, le regarde avec un sourcil froncé et l'autre haussé. Pas qu'il est assez innocent pour ne pas comprendre où son cadet veut en venir, mais… Celui-ci était vraiment obligé de faire part de ses pensées peu orthodoxes à tout le comité encore présent au Premier ? Le Gémeaux aîné entend d'ici un nouveau soupir de Shaka, encore plus appuyé.
- Me voilà exproprié de ma propre demeure par mon propre sang, quelle histoire, réplique l'ancien Pope imposteur avec sarcasme.
- Bah ! Si t'as pas la flemme y'a toujours le Neuvième – oh tiens ça rime ! répond le Sagittaire en passant une main chaste sur la hanche de son aimé pour le serrer discrètement contre lui.
- Certes, mais je dois quand même passer chez moi dans ce cas, du moins, si mon cher frère tant aimé me le permet.
- Oh mais bien sûr, mon grand frère adoré que j'adule et idolâtre, répond Kanon avec le même sarcasme – il fallait bien un truc propre aux Gémeaux aussi. Par contre je te conseille de te dépêcher, car j'y allais justement avec ma chère Langue de Vipère.
- Au lieu de se dire des mots d'amour, et si on se mettait en route, alors ? propose Thétis.
Les quatre saluent alors Mû, et Aiolos prend rapidement celui-ci à part pour le remercier chaleureusement et discuter encore un peu. Ceci fait, ils quittent le Premier. Aiolos reste cependant entre le Premier et le Deuxième un petit moment, cédant à la timide requête de sa lune de rester ici l'attendre le temps qu'il prenne ce dont il a besoin – ensuite ils se téléporteraient parce que finalement la flemme est bien là.
Du coup, il se retrouve à bonne portée de Hyôga et Shun, qui semblent marcher en entretenant une conversation sérieuse. Il allait partir ailleurs pour les laisser tranquilles et ne pas entendre ce qui ne le regarde pas quand il aperçoit tout à coup Ikki et Shaka, censés être restés chez Mû, en train de se cacher derrière un rocher de taille moyenne, non loin de là. Il arrive à entendre ce qu'ils se murmurent, car ils sont plus près de lui que les deux jeunes Bronzes.
- Puis-je savoir ce que nous faisons là et pourquoi diable tu m'as sorti de ce passionnant film bollywoodien à peine commencé ?
- Parce que c'est d'la merde et parce que j'veux savoir ce qui se trame entre eux.
- La curiosité est un bien vilain défaut. Sur ce, je m'en retourne visionner ce film pour lequel ton opinion m'intéresse guère.
- Non attends ! Si tu bouges on va se faire repérer ! Mais qu'est-ce qu'il dit, Hyôga, là ? Rhâ ta gueule j'entends rien !
- Je n'ai rien dit.
- J'anticipe.
- Hm… Je vais anticiper moi aussi. Hé bien… C'est très simple. Cygnus doit très certainement s'excuser de son comportement peu avenant auprès de ton frère, en se justifiant par le malaise qu'il ressent depuis leur victoire contre Hadès, lui qui n'a pu vivre jusque-là que dans la solitude et la rancœur. Sûrement a-t-il peur de perdre Andromède comme il a perdu sa mère ainsi que Camus et Isaac dans une certaine mesure, sûrement a-t-il peur d'être à nouveau impuissant face à la disparition d'un autre proche. Et comme tout bon maître de l'eau et des glaces qui a peur, il prend ses distances. Ton frère, quant à lui, doit très certainement lui répondre en faisant l'apologie de l'optimisme, le rassurer, lui parler de lendemains qui chantent malgré ses propres troubles et ses interrogations depuis que l'âme de l'empereur des ténèbres a investi son corps frêle. Et voilà, admire désormais de tes yeux l'heureuse conclusion terriblement prévisible de leur entretien, ils s'enlacent étroitement, s'embrassent et m'écœurent. Je peux y aller maintenant ?
- J'avais pas demandé l'audio-description, mais c'est vrai que ça me paraît plausible…
- C'était, comme je le disais, prévisible. Comme toutes ces mises en couple depuis notre retour du royaume des morts.
- Tu dis ça parce que tu peux dialoguer avec des entités supérieures, alors forcément peu de choses peuvent te surprendre. Mais dis-moi, blondine… Qu'est-ce qui te dégoûte tant que ça au point que tu puisses plus pioncer, pardon, méditer ?
- S'endormir en pleine méditation est quelque chose de bon pour ceux qui débutent en la matière, tandoori murg pas cuit. Et sache pour ta gouverne que je suis nullement affecté de manière personnelle par ces histoires qui ne me concernent aucunement. C'est une histoire de karmas et de cosmos, dont les ondes ne peuvent communiquer harmonieusement avec les miennes dès lors qu'elles sont atteintes par cette étrange énergie que leur insuffle l'amour charnel.
- OK, donc quand tes potes se battent entre eux, les ondes t'empêchent pas de méditer et de rester le cul posé sur un lotus, mais dès qu'il s'agit d'amour, ça te rebute ? Et tu t'es pas demandé pourquoi ?
- Ta curiosité m'interpelle. N'est-ce pas toi qui depuis ton retour prône l'amertume et l'absence d'amour démonstratif en ces lieux ?
- J'ai rien contre les couples qui se bécotent, ça m'empêche pas de méditer ou de regarder un simple film, moi. C'est juste que quand y'en a trop comme à la Saint-Valentin, ça me fait chier. Et on en a déjà parlé, tu sais très bien pourquoi. Alors ne tourne pas le sujet dans l'autre sens, ça ne marche pas. Puis j'te parle même pas de ton numéro avec Saga tout à l'heure. Alors ? Au lieu de te braquer, réfléchis bien, Shaka. Ça devrait être dans tes cordes de chercher à comprendre ce qui t'arrive.
- Tu parles comme si tu connaissais la réponse.
- J'suis même pas foutu de répondre à mes propres questions, alors tu sais… Mais ton audio-description m'a peut être fait comprendre quelque chose.
- Ah oui ?
- Oui. Ouvre les yeux et tu verras.
- …
- Nan mais pas au sens propre ! Tu veux m'tuer ou quoi ?
- Je plaisantais voyons.
- Toi ? Plaisanter ?
- J'essaie de le faire.
- Essaie plutôt de comprendre d'autres choses que les humains font entre eux, ça te sera bien plus utile.
- Dixit celui qui tout comme moi vivait jusque-là dans l'isolement et l'incompréhension des sujets humains l'entourant.
- Moi au moins, j'ai aimé dans ma vie ! Et j'essaie de m'socialiser depuis qu'on est là figure-toi ! C'est chiant des fois, en plus les Bronzes sont un peu cons, mais je m'en porte pas plus mal, et c'est nécessaire. Sinon, en temps de paix comme ça, on souffre.
- Contesterais-tu les efforts que j'essaie de faire depuis mon enfance face à une humanité que je ne peux par ma condition voir que dans l'objectivité et le détachement les plus complets ?
- Ça, c'est parce que tu le veux. Moi aussi, quand j'ai voulu haïr la Terre entière, bizarrement ça a marché, et j'étais bien dans la merde après.
- Qu'attends-tu de moi, Phénix ?
- Tiens, t'arrives pas à prévoir ?
Aiolos est interrompu dans son écoute « accidentelle » par une main sur son épaule. Il se retourne et se retrouve face à Saga, au visage un peu plus détendu qu'à l'accoutumée. Le Sagittaire lui vole un nouveau baiser, puis il se tourne une dernière fois vers la scène d'espionnage qu'il vient de quitter. Hyôga et Shun repartent vers le temple du Bélier main dans la main, et Ikki a brusquement plaqué Shaka contre leur rocher pour s'approcher de la Vierge et planter son regard azur dans ses paupières closes.
Notre fier Chevalier au bandeau ne saura pas ce qu'il adviendra de ses compères ce soir et quelle sera l'issue de ces deux conversations sérieuses, mais qu'importe, il a confiance en l'amour, en l'amitié et au respect que chacun porte à son prochain. Ces beaux sentiments triomphent de tout quand on sait les voir et les accueillir dans son cœur. Et il n'a jamais été aussi fier de l'application de cette maxime de vie que quand il a su trouver les mots pour sortir Saga de sa situation de déni et de fuite. Il n'a jamais été aussi fier de lui-même, et fier de son compagnon, toujours à ses côtés, main emprisonnée dans la sienne. Et tandis qu'ils se dématérialisent dans une onde de cosmos doux et doré pour aller se retirer dans un nid d'amour et de tranquillité malgré son passé de scène de crime, Aiolos sourit bêtement en constatant que le Sanctuaire est enfin devenu ce qu'il devait être. Et demain, le soleil brillera, et la lune avec.
Pendant ce temps, dans le Onzième Temple dont on avait presque omis l'existence, la Saint-Valentin retrouve enfin de sa superbe chez les occupants de ce lieu sacré – et éventuellement de passage, mais ils s'en cognent comme de l'an quarante vu ce qu'ils sont en train de faire, puis il faudrait encore que quelqu'un ait la brillante idée d'aller chez Aphrodite alors qu'il n'y a personne ou chez le Pope qui doit être bien occupé lui aussi…
- Mhhhh, je savais bien que tu ferais tout pour te faire pardonner-hé-hé-hé !
- Nh…
- Mais mmhhh dis-moi ma calotte glaciaire… Avant que ce soit vraiment bien parti pour… Mh… J'peux te poser une question tout à fait prévisible ?
- Quoi encore ?
- Sérieusement, tu foutais quoi pendant tout ce temps alors que j'allais te faire connaître mieux encore qu'Elysion ?
- Hh… Tu le sauras bien assez tôt…
- Alors c'est bien en rapport avec moi !
- Bon, eh bien, si tu es aussi impatient…
- …
- J'ai un peu honte de te dévoiler mes intentions de la sorte, mais allons bon.
- …
-…
- Des… Chaînes ?
- Je voulais me les procurer plus tôt mais j'ai été interrompu à plusieurs reprises, notamment par un Marina du Kraken qui manquait de confiance en lui et qui m'a réquisitionné pour l'aider à préparer un dîner aux chandelles... Mais passons. Andromède les utilisait pour ses entraînements, et je les lui ai demandées. Je me disais qu'on pourrait… Enfin, je ne sais pas trop, mais… Pimenter la chose pour le sacré masochiste que tu es ?
- …
- Milo, je n'aime vraiment pas cette tête.
- … Ô mon Camus, qu'est-ce que j't'aime ! Viens me faire un câlin ~~~ !
- Ouh là oh ! Mh…
Et ce jour spécial s'achève ici, sur ce dernier point désormais éclairci comme une étoile naissant au milieu des constellations.
