CHAPITRE 11 : LE PIEGE
Même l'exceptionnelle victoire de Gryffondor sur Serpentard, au Quidditch n'arriva pas à détourner l'attention de Remus de ce qui était devenue son unique préoccupation : Alix.
Alix. Première pensée du matin, dernier soupir du soir. Alix si douce et si dure. Si forte et si fragile. Visage perdu parmi les autres visages alignés à chaque repas à la longue table des Serpentards. Silhouette fine aperçue – guettée ? – aux détours des couloirs. Nuque sage gracieusement inclinée vers les parchemins qu'elle étudiait. Alix. Parfum discret humé à chaque frôlement.
Il refusait de se voir dans les miroirs que lui tendaient ses collègues. Plus que jamais, il les évitait. Le regard inquiet et réprobateur de Minerva McGonagall l'irritait, tout comme les tentatives de Flitwick d'aborder le sujet. De quoi se mêlaient-ils ? Que croyaient-ils donc ? Une complicité particulière ne pouvait-elle pas se développer entre un professeur et une élève ? Dumbledore n'avait-il pas dit qu'il fallait essayer d'aiguiller les choix d'Alix O'Brien ? Eh bien il s'y employait ! Il repoussait les mots qui enferment les sentiments et les uniformisent. Il se jetait dans le tourbillon des sensations sur lesquelles il refusait de mettre un nom et il oubliait qu'il avait vécu avant qu'elles l'envahissent.
Il percevait désormais chez Severus Rogue une haine qui ne se contenait que difficilement. Il ne s'en souciait pas. Il était au-delà. Il ne tirait aucun contentement ni sentiment de triomphe de la situation. Il ne regrettait rien, il ne craignait rien… il vivait dans une bulle dont le parfum d'Alix était l'atmosphère. Sirius l'animagus, Dumbledore, le passé, tous les poids tirés tout au long de ces dernières années et de ces derniers mois avaient disparu. Il oubliait tout. Et il ne voulait penser à rien.
En classe, porté par une espèce d'exaltation, il n'avait jamais été si brillant ! Le mois de mai arriva et avec lui, la période des examens. Il eut la satisfaction de constater que tous ses élèves avaient atteint le niveau requis. Alix se sortit excellemment des différentes épreuves. Restait la soutenance de son mémoire qui devait avoir lieu mi-juin.
Un soir qu'il buvait la potion que lui avait préparé Rogue en contemplant la grande pelouse et la Forêt Interdite, il ressentit une sensation bizarre, comme un étourdissement. Il reposa sa tasse et s'assit. Mais le vertige ne cessait pas. Des images semblaient s'imprimer sur ses rétines. La Forêt. Il fallait aller dans la Forêt. Il en ressentit soudain une sorte d'urgence. Une cabane près du ruisseau. Il connaissait le lieu… sauf qu'il n'y avait jamais vu de cabane. Il se leva et se mit fébrilement en route vers la Forêt Interdite. Il traversa la Grande Pelouse, indifférent aux groupes d'élèves qui flânaient en cette fin de journée encore chaude. Une sorte d'angoisse lui enserrait la poitrine. Quand il arriva au ruisseau, il courait presque.
Il y avait une espèce de cabane en effet, faite avec des branchages. L'air était doux. Son cœur battait la chamade. Il était essoufflé. Il s'approcha, poussa la porte et entra. Alix l'attendait, debout, seule, au milieu de la pièce. Elle était juste un peu plus pâle que d'habitude. Elle avait dénoué ses longs cheveux noirs. Dès le premier regard, il sut pourquoi il était là. Il avala sa salive, ne sachant que dire, prêt à s'enfuir. Eperdument prêt à rester.
« Alix, reprocha-t-il doucement, je vous interdis de me refaire ça ! Ne jouez plus avec mon esprit. C'est extrêmement désagréable. »
Elle sourit faiblement. Ils savaient tous les deux qu'il cherchait à gagner du temps pour trouver la force de s'échapper. Il reprit :
« Ecoutez, Alix, je crois que… enfin, ce n'est pas bien. Ce n'est pas une bonne chose… je préfèrerais que nous rentrions au château. »
Il avait peur. Son regard captait malgré lui la blancheur de sa peau et sa poitrine qui se soulevait légèrement à chaque respiration, et ses cheveux qui faisaient des vagues légères sur ses épaules, et ses mains fines un peu crispées sur les plis de sa robe. Et son regard si plein d'attente, si plein d'espoir. Il fallait partir. Il fallait partir.
Il entendit un bruit derrière lui. Il se retourna. Les branches couvertes de feuilles s'entrelaçaient là où était l'ouverture de la cabane. Il paniqua.
« Non ! Alix, je vous en prie, écoutez… »
Mais c'était trop tard ! Elle était déjà près de lui, elle avait passé ses bras autour de sa poitrine et, tendue sur la pointe des pieds, elle avait déjà pris sa bouche dans la sienne. Il eut un sursaut de conscience, comme la dernière bouffée d'air que prend quelqu'un qui se noie… et il n'y eut plus rien. Rien qu'elle et lui. Ses doigts dans l'épaisseur parfumée de ses cheveux, la douceur de sa peau sous ses lèvres, l'ombre délicate de ses cils sur ses yeux fermés, sa bouche comme un fruit. Sa taille si souple contre son corps qui l'appelait. Ses épaules et son cou frémissant sous son souffle. Et la chaleur de ses mains qui caressaient son dos à travers le tissu de sa robe de sorcier.
Alix, si belle, si douce… Alix si fine … Alix… Alix… Alix, si jeune… si jeune…
Il détacha sa bouche de la sienne, et prenant la tête chère entre ses deux mains, il l'enfouit contre sa poitrine et la berça doucement, jusqu'à ce que le tumulte de leurs corps s'apaise. Elle lui enserrait la taille et se laissa faire. Enfin, quand elle eut suffisamment retrouvé ses esprits, elle demanda d'une petite voix :
« Pourquoi ? »
Il ferma les yeux, embrassa ses cheveux et soupira :
« Parce que ce n'est pas possible. Parce que je ne peux pas faire ça…
- Mais il y a une minute…
- C'était un moment d'égarement, juste un moment d'égarement. Ce n'est pas tous les jours qu'une ravissante jeune fille me tend un piège et me prend dans ses bras… et pas n'importe quelle jeune fille… » ajouta-t-il à mi-voix.
Elle se rejeta en arrière et plongea son regard dans le sien.
« Alors pourquoi ? Pourquoi ? Je ne suis plus une gamine et j'ai l'âge…
- Vous avez 18 ans ! Je ne peux pas faire ça ! Vous êtes si innocente !
- Innocente ? – elle eut l'air incrédule – Si il n'y a que ça… je vous assure que je ne le suis pas ! Je croyais que vous aviez compris que… »
Il se contracta légèrement. Il ne voulait pas savoir.
« Je ne parlais pas de … de ça ! Je parle d'esprit, de maturité. Vous avez 20 ans de moins que moi !
- Je suis tout à fait capable d'assumer une relation avec quelqu'un qui a 20 ans de plus que moi ! - elle s'énervait de cette résistance inattendue ! – Demandez à Severus ! » ajouta-t-elle avec l'envie visible de lui faire mal.
Touché ! L'image mainte fois repoussée de Rogue avec Alix… Une vague de dégoût, de rancœur, de douleur le submergea. Il murmura :
« Quand même, j'espérais me tromper. Je n'aurais jamais cru que Rogue… »
Elle secoua la tête. Elle regrettait d'avoir parlé.
« …séduise une pauvre jeune fille sans défense ? railla-t-elle. Vous ne pouvez pas comprendre… - et comme il la regardait d'un air interrogateur - C'est plutôt lui qui n'a pas résisté ! »
Elle en avait trop dit. Il fallait qu'elle explique, maintenant… elle le fit un peu à contrecoeur.
« Severus et moi nous avons toujours eu une relation un peu particulière… C'est à qui dominera l'autre. Quand je suis arrivée à Poudlard, bien sûr, il était le maître absolu, le professeur… mais peu à peu, je me suis confrontée à lui… et il m'a laissé faire. Même, il m'y a encouragé implicitement. Il m'a appris des choses qu'il n'a apprises qu'à moi ! Je suis la seule à l'affronter vraiment, à le défier pour de bon et depuis le début. De petites victoires en petites victoires, j'ai fini par me hisser à sa hauteur. Nous sommes pareils, lui et moi… c'est peut-être parce que nous nous ressemblons qu'il m'a prise sous son aile ?»
Remus murmura :
« Il vous a faite à son image. »
Elle eut l'air surpris.
« Oh non ! Il m'a respectée bien plus que vous croyez. Mais … au fur et à mesure que j'ai grandi les enjeux sont devenus plus importants. On n'a eu de moins en moins droit à l'erreur, lui comme moi. Et quand il a montré une faille…
- Quand il est tombé amoureux de vous, traduisit Remus, toujours à mi-voix.
- C'est devenu… facile ! »
Remus accrocha brièvement à sa mémoire l'image de Rogue, fasciné et réduit à la merci d'une Alix-serpent.
« Vous êtes effrayante ! souffla-t-il.
- Mais je n'ai jamais rien caché ! J'ai toujours été honnête ! répondit-elle calmement.
- Et moi ? Qu'est-ce que je fais là ? C'est une question de pouvoir encore ? »
Un sourire irradia le visage de la jeune fille.
« Vous ? Oh mais vous… Ce n'est pas du tout pareil ! Que pourriez-vous me donner que je n'ai pas déjà ? Quel enjeu peut-il y avoir ? »
Il ne voyait pas… Elle revint vers lui et se colla à nouveau à lui en murmurant :
« Vous voyez bien : vous, vous n'avez que vous ! Et c'est tout ce que vous pouvez me donner ! Le sexe n'est pas toujours un moyen de prendre le pouvoir sur l'autre, cela peut être aussi simplement… un but ! »
Il soupira, la repoussa et la tenant par les épaules, il plongea son regard dans le sien :
« Mais Alix… Comment pouvez-vous… ? Dans un mois, vous quitterez cette école pour vous jeter dans la vraie vie et vous partez plus armée que si vous partiez à la guerre ! Vous me parlez de sexe, de pouvoir, de but, de moyens… mais il y aussi des choses douces ! Il y a aussi les sentiments ! Il y a l'amour, l'amitié, l'envie de donner ! Toutes les relations ne sont pas fondées sur une… recherche de domination ! Il y a des choses plus belles, plus délicates… et vous allez passer à côté ! »
Elle avait l'air soudain au bord des larmes. Elle baissa la tête.
« Comprenez-moi, Alix… »
Mais elle se dégagea d'un geste brusque. Ses yeux gris lançaient des éclairs à travers ses larmes. Elle sortit sa baguette magique, la pointa sur le plafond en criant « evanesco doma ! » et la cabane disparut. Ils étaient simplement face à face au pied d'un arbre.
« Ne pas partir avec une armure ? s'exclama-t-elle. Donner et accepter qu'on me donne ? Mais que peut-on me donner exactement ? – et dans un cri de désespoir : VOUS NE VOYEZ PAS QUE JE VIENS DE LA LAISSER TOMBER MON ARMURE ? ET D'APRES VOUS, QU'EST-CE QUE JE VIENS D'Y GAGNER ? »
Elle éclata en sanglots et s'enfuit en courant.
« Alix… ! Alix… revenez ! »
Il la suivit, essayant de la rattraper. Les rayons du soleil couchant pénétraient difficilement à travers le feuillage épais. Il voyait mal. Mais il l'entendait courir et pleurer. Enfin il l'aperçut :
« Alix arrêtez-vous ! La forêt est dangereuse à cette heure-ci ! »
Et comme elle n'arrêta pas : « Impedimenta ! »
Elle trébucha dans un cri.
Il la rejoignit et lui tendit la main pour l'aider à se relever mais elle se redressa toute seule. La fureur déformait son visage.
« Mais qui êtes-vous, de toute façon, pour me faire la morale ? hurla-t-elle. Peut-être que je suis un monstre parce que je dis tout haut ce que beaucoup font tout bas ! Mais j'affirme qui je suis ! Je ne triche pas ! Je ne me cache pas ! Mais vous, hein, Monsieur Moralité, Monsieur Grands Sentiments… à part ces belles paroles ? Quand assumerez-vous ce que vous êtes et qui vous êtes ? Nom de Merlin ! CRIEZ-LE POUR UNE FOIS ! JE SUIS UN LOUP-GAROU ! MON MEILLEUR AMI ETAIT SIRIUS BLACK ET JE N'AI PAS COMPRIS QU'IL ALLAIT TUER JAMES POTTER ! ET JE SUIS AMOUREUX D'UNE GAMINE DE 18 ANS ! HURLEZ-LE, ASSUMEZ-LE POUR UNE FOIS A LA FACE DU MONDE… ET ARRETEZ DE VOUS TRAINER COMME SI VOUS ETIEZ RESPONSABLE DU MALHEUR DU MONDE ENTIER ! »
Remus était livide. Il sentait la colère monter en lui aussi.
« Vous pensez que le monde ne tourne pas autour de moi… Vous vous trompez, continuait la jeune fille, d'une voix froide. Le monde tourne autour de moi parce que je le veux ainsi. Et il pourrait tourner autour de vous aussi, si vous le décidiez ! Au lieu de ressasser vos souvenirs et votre différence… qu'est-ce que vous avez fait pour que ça change ? Non seulement…
- Mais que savez-vous de la vie, petite péronelle prétentieuse ? la coupa-t-il avec véhémence. Non, le monde ne tourne pas autour de vous, Alix ! Vous êtes une gamine mal élevée, gâtée et pourrie ! Vous vendriez votre mère pour un peu de pouvoir ! Vous êtes comme Regulus… Si Voldemort était encore là, quelle jolie petite mangemort vous feriez ! Vous ne savez rien de la vie ! Vous ne savez rien de MA vie ! Vous ne savez rien de la souffrance physique. Le martyr que je vis tous les mois… et mon corps, épuisé, qui me trahit le reste du temps ! Vous ne savez pas ce que c'est que devoir mentir en permanence pour avoir le droit de vivre, pour avoir le droit d'exister ! J'ai dû mentir simplement pour pouvoir étudier à Poudlard ! Et vous ne savez pas ce que c'est que de chercher du travail inlassablement pour ne trouver finalement que des jobs minables et solitaires ! Vous n'êtes jamais sortie de votre cocon et vous voudriez m'expliquer la vie ? Et ne pas avoir d'amis, ou si peu, car les autres ont peur de moi ! Vous ne savez rien du rejet, vous qui rejetez tout le monde ! Et vous ne savez pas non plus ce que c'est que combattre des gens comme vous, plein de morgue et d'arrogance, parce qu'ils se croient supérieurs ! Et voir ses amis mourir… et n'avoir pas pu empêcher le meilleur d'entre eux de sombrer dans cette folie ! »
Il y eut un silence. Alix s'était détournée et pleurait bruyamment. Devant ce dos fragile secoué de sanglots, la colère de Remus tombait. Il continua mais sa voix se brisait :
«Et tomber amoureux de vous… et savoir qu'il faut renoncer … parce que je vous ferais plus de mal que de bien, Alix… Vous avez la vie devant vous… je ne peux pas vous empêcher de vivre votre vie ! »
Elle se retourna et se jeta dans ses bras sans cesser de pleurer, le visage enfoui contre sa poitrine.
« La vie, c'est difficile, Alix… c'est ce que j'essaie de vous dire. Mais si vous en refusez toutes les incertitudes et les souffrances, si vous vous entourez de murs de haine, de cynisme, d'indifférence… il y a un moment, où, fatalement, ce ne sera plus la vie. Ce sera une mascarade. Vous aurez le pouvoir, peut-être… mais est-ce que vous vous contenterez longtemps de jouer aux marionnettes avec les autres ? Est-ce que cela vous rendra heureuse, profondément heureuse ? »
Il la serra longtemps contre lui, sans rien dire, le cœur brisé. La nuit tombait. Il n'y avait pas un bruit comme si le temps s'était brusquement arrêté et qu'il n'y avait plus qu'eux, perdus, au cœur de la Forêt Interdite, Enfin, quand elle fut calmée, il prit son visage entre ses mains, baisa ses yeux, ses joues, ses lèvres, doucement et dit simplement : « Il faut rentrer maintenant. »
Ils rentrèrent au château, enlacés. Il ne relâcha son étreinte qu'au pied de l'escalier de pierre. Elle se détacha de lui sans rien dire, sans même le regarder, monta les marches et s'en fut.
En rentrant dans sa chambre, Remus ouvrit la Carte du Maraudeur et s'assit à son bureau. Alix était rentrée dans la sienne…. Chacun sa petite case… chacun sa vie… chacun sa solitude. Il posa son doigt sur l'emplacement de sa propre chambre et suivit doucement, amoureusement, le dédale des couloirs et des escaliers qui lui aurait permis de rejoindre la jeune fille, si toutefois il avait décidé… Allons ! Il était inutile et masochiste de jouer à ce petit jeu-là !
Il ferma la carte. Mais l'image d'Alix ne le quittait pas. Alix si dure, si prompte à vouloir blesser, prête à rendre coup pour coup, coûte que coûte quand on lui faisait mal… Alix dans ses bras… Alix en larmes… Il n'aurait pas dû la quitter si vite… il aurait dû lui parler encore… Il avait tellement de choses à lui dire, à lui apprendre, à lui expliquer… à lui confier… à lui avouer ?
« Oh Alix, Alix….murmura-t-il, la gorge nouée, si vous saviez tout ce que je ne vous ai pas dit… »
