Lorsque Peter remonta dans la cabane, comme il l'appelait, personne. Il n'y avait de trace du rituel qu'un cercle de cendres au milieu de la pièce. Il déglutit, saisi d'une appréhension incontrôlable qui se transforma en terreur alors qu'il descendait l'échelle et courrait dans les couloirs pour dévaler à toute vitesse les escaliers. Il passa la porte sans aucune explication pour le gardien, sauta sur le muret et s'élança comme un chat pour saisir le bord du toit qui le dominait. Il continua sa course sur les toits un moment, ses yeux vifs parcourant les rues et les recoins des batiments à toute vitesse. Il était à bout de souffle lorsqu'il s'arrêta et fit volte face tout en continuant à reculer, la vue obstruée par les larmes.
- Putain, l'enfoiré ! Espèce de connard de... !
Le reste de ses mots fut noyé par un hurlement lorsque ses talons rencontrèrent le bord du toit. Il bascula en arrière pour s'affaler un mètre plus bas, sur une espèce de plateforme en ciment entre deux toits. Sam, qui était assis par terre contre le mur opposé, sursauta violemment et se releva d'un bond. Peter se releva aussitôt et la première chose qu'il vit fut évidemment l'homme devant lui, qui le dévisageait d'un air étrange.
Un soulagement évident traversa le visage du jeune homme, son large sourire étirant ses lèvres et il porta la main à son front en sueur dans un léger vertige.
- Putain, Sam !
Sam haussa un sourcil.
- Je suppose que c'est moi que tu étais en train d'insulter ? Lança-t-il dans un élan d'humour.
Peter ouvrit la bouche dans une inspiration trop grande.
- Euh... oui. Oui, c'était toi mais... Je...
Il ft incapable de compléter sa phrase, et Sam avisa ses yeux un peu trop humides. Il se troubla, stupéfait.
- Tu pleurais ?
Peter ouvrit grand les yeux, comme s'il venait de se souvenir qu'effectivement, il était en train de pleurer trente secondes auparavant. Il s'essuya prestement les yeux.
- Non non, bien sur que non, qu'est-ce que tu crois. C'est... c'est la poussière, juste la poussière.
Sam sourit alors que le jeune homme fixait quelque chose au loin en se balançant sur ses pieds. Il y eut un silence.
- Tu as cru que je partirais sans te dire au revoir, c'est ça ?
Peter le fusilla du regard, ses mèches rousses accompagnant son brusque mouvement. Il sembla mâcher ses mots pendant un moment et Sam dû retenir de toutes ses forces le sourire qui forçait ses lèvres malgré lui.
- J'ai cru que tu m'avais abandonné, et que tu étais trop lâche pour me dire la vérité en face. Et en plus de ça, ça te fait sourire comme un con ! J'ai réussi à survivre seul toutes ces années, alors qu'est-ce que j'en ai à foutre, que toi tu partes, je...
Peter s'arrêta, des larmes de nouveau plein les yeux. Il lui criait dessus comme si c'était réellement de sa faute. Sam cessa de sourire et quelque chose de triste le traversa.
- Je devrais en avoir rien à foutre, de toi, mais la vérité c'est que j'ai jamais eu aussi peur de ma vie ! De ma vie, ouais, c'est ça, façon de parler. Les autres je sais ce qu'ils valent et ils valent pas grand chose, j'ai toujours réussi à me blinder contre tout le monde, parce que je savais qu'un jour ou l'autre ils me planteraient un couteau dans le dos si je leur en donnais l'occasion ! Mais toi il a fallu que tu débarques avec ta sincérité et tes belles intentions et que tu sois si... si gentil, bordel, si toi, et me voilà à chialer parce que j'ai eu trop peur que tu me laisses derrière toi, trop peur que t'en aies rien à foutre !
Il tournait en rond en criant, face à Sam, figé, qui le fixait sans rien dire. Puis Peter s'arrêta, se passa une main sur le visage pour l'essuyer.
- Putain de merde, jura-t-il pour lui même.
Il n'osa pas le regarder. Il se mordit les lèvres en hésitant un instant, puis fit demi tour et escalada le toit en sens inverse.
- Attend !
L'appel presque désespéré le stoppa net.
- Attend, répéta Sam, plus bas. Je sais pas pourquoi je dis ça parce que de toute façon, c'est pas comme si tu pouvais aller bien loin, mais reste. S'il te plais.
Peter, figé, ne se retourna pas. Sam eut un petit rire silencieux. Un rire nerveux.
- Putain, Peter, je suis venu ici pour sauver un enfant que je ne connaissais même pas et ce qui me faisait supporter toute cette horreur c'est que je savais que j'allais repartir, mais aujourd'hui j'ai aidé Rulio à ouvrir un passage et je sentais le monde, il était là, juste là, accessible, mais je ne l'ai pas fait, je n'ai pas franchi cette porte pour que elle elle s'en sorte à ma place et maintenant je suis bloqué ici pour l'éternité et, bordel... je suis même pas mort.
Il se passa la langue sur les lèvres et regarda en bas, les rues, les âmes errantes qui revivaient en boucle leur propre drame et dont il commençait à peine à comprendre le sens.
- Et c'est même pas le pire, poursuivit-t-il d'une voix plus basse. Elle est parti et je lui ai même pas dit de dire à Dean... enfin peut-être qu'il ne m'a même pas cherché mais si jamais il est là et qu'il m'attend... Je sais que c'est trop beau mais putain de merde, je lui ai même pas dit de lui dire à quel point je l'aime.
Il recula, les larmes débordant de ses yeux. Son dos heurta le mur derrière lui et secoué de sanglots, il laissa son corps abandonner la lutte. Peter fit lentement volte face, le regarda un instant, bouche bée, livide, puis il fit rapidement demi tour et sauta souplement du toit. Pourtant, debout face à lui à moins de deux mètres seulement, il hésita. La tête perdue entre ses mains, Sam pleurait. Il aurait voulu dire à Peter qu'il ne l'abandonnerait pas, qu'il serait toujours honnête avec lui, mais la peine était trop forte et la seule chose à laquelle il parvenait à penser à cet instant était Dean. Dean dont il avait désespérément besoin. Peter se laissa tomber à genoux devant lui, avança une main hésitante qu'il posa quelque part sur ses cheveux.
- Sam...
Sam ferma les yeux très fort. Quelque chose dans la façon de faire du jeune homme lui rappelait terriblement Dean. Il ne put résister et tomba en avant contre Peter, le corps secoué de soubresauts. Celui-ci tressaillit, puis passa ses bras autour de lui, maladroitement. Hésitant et protecteur. Exactement comme Dean l'aurait fait, en fait. Il l'entendit déglutir.
- Je... je lui ressemble, hein ?
Les sanglots de Sam eurent un accroc et vaincu, il hocha la tête contre son épaule.
- Pardon, c'est pas ce que tu crois, je te prends pas pour lui, j'ai juste...
Besoin de lui. Il voulut s'écarter mais Peter le maintint contre lui.
- C'est pas grave, dit-il calmement, c'est pas grave, Sammy.
Sam eut un brusque tressaillement et s'étrangla avec ses propres sanglots. Peter accentua la pression de sa main contre son dos pour l'empêcher de reculer.
- Non, reste là, dit-il calmement.
Il y eut un drôle de silence. Sam resta contre lui, tendu, contrôlant ses sanglots et retenant sa respiration en même temps. Peter cligna des paupières.
- J'ai écouté ta conversation avec Uma, l'autre jour. Je suis désolé, je voulais savoir qui tu étais et j'ai juste... entendu.
Il s'éclaircit la gorge, mal à l'aise.
- C'est lui qui t'appelle comme ça, n'est-ce pas ? Sammy.
Les sanglots de Sam qui reprirent, visiblement trop forts pour être contenus, suffirent à lui donner une réponse. Il se mordit les lèvres avant de continuer d'une voix sure :
- Bon, alors tu vas fermer les yeux. Et imaginer très fort que ce n'est qu'un cauchemar. Tu as fait un cauchemar et ton frère Dean est là. Il est venu te consoler, il te prend dans les bras.
Sam voulut s'arracher de son étreinte, luttant contre lui-même plus que contre Peter.
- Arrête, arrête !
Sa voix avait un accent hystérique, paniqué, ses tremblements redoublaient d'intensité. Peter passa son bras autour de sa tête comme pour le protéger du monde qui les entourait, posant sa main ouverte sur sa tempe, l'autre dans son dos, se calant fermement dans le sol.
- Ferme là ! Asséna-t-il presque violemment, on est dans un putain d'entre deux mondes merdique là tout de suite, au cas où t'aurais pas remarqué, alors on s'en contre-fout de ce qui est bien ou mal, ya juste nous et comment survivre à l'éternité ! Si me prendre pour ton frère permet de te calmer, je me fous royalement de comment on s'y prend ! Alors tu fermes les yeux, et tu fais ce que je te dis !
Sa colère eut pour effet de calmer Sam qui cessa de lutter. Peter laissa passer un moment, puis sa main quitta sa tempe pour se poser contre sa nuque, l'autre agrippa sa mâchoire, sa joue, sans le forcer à relever la tête.
- Ca va aller, Sammy, c'était qu'un cauchemar. J'suis là, juste à côté de toi.
Sa voix même était différente, plus grave, plus adulte, ce qui arracha un frisson à Sam, faisant cesser ses sanglots presque immédiatement. Peter lui embrassa le haut du crâne.
- J'te quitterais pas, Sammy. J'te quitterais pas. Ca va aller, tu vas voir.
Sam passa ses bras dans son dos dans un grognement, sa respiration s'apaisant peu à peu. Personne ne devrait jamais savoir qu'il était actuellement dans les bras d'un jeune homme de 15 ans jouant à être son frère, ni que ce fut la seule chose qui parvint à le calmer.
La nuit était tombée depuis un moment lorsque ça commença. Sam convulsa soudain, violemment, sans que ses paupières ne s'ouvrent. Dean, assis par terre dos à la table de pierre, sursauta et se releva aussitôt. Paniqué, il regarda le corps de son petit frère se tordre et se soulever comme sous l'effet d'un courant électrique et sa bouche émettre une sorte de râle continu, pas un râle de douleur, quelque chose de plus grave, venu du fond de la gorge.
Le dragon, allongé sur la colline au dessus d'eux, s'élança vers eux et la femme retomba souplement sur la terre ferme. Castiel n'était pas là, il était retourné au campement une demi heure auparavant pour s'occuper des filles.
- Sam ! Rugit Dean en avançant les mains pour le maintenir contre la table.
- Ne le touche pas !
Une force magique impérieuse éloigna ses mains et il lança un regard furieux à la femme qui le rejoignit de l'autre côté de la table de pierre. Cependant, elle semblait avoir cure de ses états d'âmes. Penché vers Sam, le regard féroce, elle l'examinait.
- Qu'est-ce qui lui arrive?! Aboya Dean, paniqué, penché lui aussi sur la table.
Elle ne lui prêta aucune attention. D'un bond, elle se retrouva au dessus de Sam, sans le toucher, à quatre pattes, bien que ses genoux pourtant fléchis ne touchent pas la pierre. Ses bras tendus, de chaque côté de Sam, son visage près du sien et ses yeux révulsés, comme si elle allait l'embrasser ou aspirer l'essence même de son âme.
- Putain, qu'est-ce qui se passe ? Hurla Dean, dont le corps hésitait entre se jeter sur la femme pour l'envoyer valser une bonne fois pour toute et rester là où il était.
Sam poussa un autre grognement, un roulement du fond de la gorge. Une vague parcourut le corps de la femme, le jaune de ses pupilles s'élargit pour colorer ses yeux entiers et des écailles apparurent tout le long de sa peau frissonnante.
- Mon fils est en lui, annonça-t-elle d'une voix basse et grave.
Elle semblait faire beaucoup d'efforts pour maîtriser sa transformation.
Dean observa Sam qui convulsait toujours, sa tête qui se tordait dans un sens puis dans l'autre comme sous l'effet d'une douleur insoutenable.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Ca veut dire que mon fils a mêlé son énergie à la sienne.
Dean déglutit.
- C'est normal qu'il ait aussi mal ?
- Il n'a pas mal. Son corps humain n'est pas fait pour supporter une telle charge d'énergie, mais ton frère n'est pas un simple humain.
Il y eut un silence. Dean n'osait toucher Sam, pourtant ses mains tendues vers lui n'attendaient que ça.
- Quelque chose ne va pas.
C'est Max qui venait de dire ça. Il releva la tête vers elle si vite qu'il en eut le vertige.
- Comment ça, qu'est-ce qui ne va pas ?!
Elle lui lança un regard avant de sauter souplement de l'autre côté de la table, en face de lui. Les spasmes de Sam cessèrent brutalement et son corps se relâcha dans un long soupir.
- QU'EST CE QUI NE VA PAS !
La poitrine palpitante, le visage déformé par la rage et la peur, Dean posa une main sur le front en sueur de Sam, l'autre sur sa joue, tourna son visage vers lui.
- Sam ! L'appela-t-il, Répond-moi, Sammy. Allez, répond-moi ! Sammy ! SAMMY !
Ses yeux fou d'inquiétude examinaient chaque trait de son visage relâché. Il glissa une main jusqu'à sa gorge, vérifia son pouls.
- Qu'est-ce qui ne va pas ? Cria-t-il à la femme devant lui, et t'as sacrément intérêt à me répondre, pétasse, sinon je te jure que je t'étripe.
Elle soutint son regard sans faiblir.
- Je ne sens plus son âme.
Dean demeura silencieux pendant un instant.
- Comment ça, tu sens plus son âme ?
Elle lança un regard à Sam.
- Si l'âme de mon fils est connectée à celle de Sam, ça veut dire qu'ils ont commencé le rituel. Mais... mais son âme n'est plus... je ne la sens plus. Ce qui signifie qu'elle n'est plus rattaché à son corps physique.
Elle ferma les yeux.
- Je suis désolé, Dean Winchester. Ton frère est en train de mourir.
Dean continua à la fixer, si horrifié qu'aucune insulte ne franchit ses lèvres. Il se pencha de nouveau vers Sam, pressa ses mains plus fermement.
- Sam, revient. Allez petit frère, revient. Revient.
Son menton frissonna. Des larmes roulèrent sur ses joues. Il eut envie d'hurler, au lieu de quoi il pressa son front contre celui de Sam, puis s'écarta. Ses pouces caressèrent ses joues.
- Je te demande pardon, Sam. J'donnerais tout pour revenir en arrière, pour faire les choses autrement. Tu me connais Sammy, je fais jamais les choses comme il faut, mais s'il te plait, ne meurt pas.
Sam disparut. D'un coup, comme ça, son corps se volatilisa. Dean sursauta avant d'abattre ses poings sur la table.
- NON, NOON ! REVIENT !
Le visage déformé par la rage, il releva la tête vers Max, sauta par dessus la table de pierre. Livide, elle encaissa son coup de poing sans rien dire et des deux mains, il empoigna sa gorge.
- Je vais te crever. Je vais te crever, connasse.
Une intense lumière éclata derrière eux il dû la lâcher pour faire volte face. Ses yeux s'agrandirent de stupeur.
- Étendue sur le flanc sur la table de pierre, un enfant entre les bras, Charlie.
- Rulio ! S'écria Max derrière Dean, s'élançant en avant avant de s'arrêter au dernier moment. L'enfant releva la tête, comme hagard, croisa le regard de sa mère. Il y eut un instant de flottement avant qu'il ne réalise.
- Maman !
Il sauta souplement de la table pour se ruer dans les bras de sa mère qui tomba à genoux pour le recueillir, noyant son visage dans le cou de son enfant. Charlie avait ouvert les yeux et se passait une main sur le visage en essayant de se redresser. Dean, figé, bouche ouverte, la regarda s'asseoir sur le bord de la table, maladroitement, elle ne devait pas y voir très clair.
- Charlie ?
Sa voix, un peu basse, un peu cassée. Elle sursauta et ses yeux s'écarquillèrent. Un large sourire éclaira son visage et elle fit un geste comme pour s'élancer vers lui puis s'arrêta, peut-être à cause du vertige qui l'avait pris, peut-être à cause de son sourire qui disparut tout à coup. Dean ne parvint pas à sourire. Il s'avança vers la jeune femme, saisit ses avant bras.
- Tu étais morte. J'ai brûlé ton corps.
Elle se mordit les lèvres, tenta un instant de résister, puis les sanglots transpercèrent la surface et elle s'écroula contre lui. Par automatisme, il referma ses bras autour d'elle.
- Charlie... où est Sam ?
Ses sourcils se soulevèrent alors qu'il posait la question fatidique, ses yeux déjà humides perdus au loin, dans les arbres. Elle s'écarta et leva la tête pour affronter son regard.
- Je suis désolé, désolé.
Il ne répondit rien. Les bras le long du corps, interdit, livide. Elle pressa une main contre son nez pour noyer un sanglot.
- Il a insisté pour rester là-bas à ma place, jamais je n'aurais fait ça s'il n'avait pas insisté, je... te te jure que c'est la vérité, Dean, je le jure.
Elle l'implorait presque, mais Dean ne la regardait plus. Il fixait un point au loin, l'expression soudain dure, les poings serrés.
- Il a fait ça pour se racheter, poursuivit courageusement Charlie. Tu sais très bien que je ne le tenais pas responsable de ma mort, mais il y tenait absolument.
Elle lui toucha le bras, mais il se dégagea férocement. Elle étouffa un sanglot terrifié et se laissa tomber au pied de la table de pierre, en larmes, sans le lâcher du regard.
- Dean, je suis tellement, tellement désolé.
La poitrine de Dean se soulevait à un rythme rapide.
« Tu devrais être mort, et pas elle. »
- C'est pas ta faute, lâcha-t-il entre ses dents serrées.
Puis il contourna la table sans un regard en arrière et s'éloigna d'un pas vif, disparaissant entre les arbres.
Castiel sut qu'il s'était passé quelque chose avant même de s'arrêter devant le cercle de feu éteint et dont les cendres s'éparpillaient dans la nuit. La table de pierre, vide. Plus de trace de Sam, plus personne. Tout semblait silencieux, inerte, comme si l'énergie des lieux s'était éteint soudainement.
Le cœur battant à tout rompre, Castiel s'élança vers la grotte et se saisit rapidement d'une torche avant de s'aventurer aussi vite qu'il le put dans les tunnels.
- Max qu'est-ce qui...
Il s'arrêta net en voyant la scène. Max, un enfant dans les bras. Face à elle – et lui tournant le dos – Charlie, qui sursauta à sa brusque arrivée et se retourna. Castiel ouvrit la bouche sans parvenir à dire quoi que ce soit.
- Castiel !
Charlie s'élança dans sa direction, mais s'arrêta à quelques pas de lui devant l'expression choquée et tourmentée de son visage. Il avait compris, elle le savait. Pourtant il parvint à lui adresser un sourire sincère et elle se jeta dans ses bras. Il l'enlaça doucement.
- Bienvenue, Charlie.
Elle s'écarta enfin, les larmes aux yeux.
- Castiel... Sam, je... Dean... je sais pas...
Il plongea ses yeux dans les siens avec une sérénité incroyable et elle inspira avant d'expirer profondément.
- Calme-toi, Charlie. Qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
Elle se passa une main dans les cheveux.
- Sam s'est sacrifié pour moi. Il est resté dans l'entre deux monde à ma place.
Castiel jeta un regard à Max et à l'enfant assis sur ses genoux, derrière Charlie.
- Où est Dean ?
Elle haussa les épaules, l'air complètement perdue.
- Il est parti, j'ai rien pu faire, il était...
Il hocha la tête et fit volte-face, se dirigeant vers la sortie.
- Hé, où tu vas !
Il se retourna de demi.
- Chercher Dean.
- Je viens avec toi ! S'écria-t-elle aussitôt.
- Non !
Il leva la main.
- Non, Charlie. Reste ici.
Elle acquiesça, lèvres closes. Il lui adressa un sourire triste avant de reprendre la torche pour sortir de la grotte.
- Dean ?
Castiel mit peu de temps à le trouver. Il n'était plus un ange et même comme ça, le chasseur demeurait introuvable à cause de l'énochien gravé sur ses côtes. Pourtant, il le trouva rapidement, comme si c'était évident, comme s'il savait exactement quel chemin il avait prit. Il s'arrêta à quelques pas de lui. Le chasseur lui tournait le dos, agenouillé à même le sol, la tête entre les mains. Castiel posa la torche sur un rocher, observant les alentours obscurs de la forêt.
- Dean... Nous devons partir d'ici
Aucune réaction, même pas un haussement d'épaule. Castiel soupira et s'agenouilla derrière Dean, posant machinalement une main protectrice sur son dos en continuant à guetter les environs.
- Je sais que tu te fiches du chaos, là tout de suite, comme tu te fiches de vivre ou de mourir, mais moi, je ne m'en fiche pas. Je ne veux pas te perdre, et je ne peux pas abandonner Claire encore une fois. Nous ne sommes pas en sécurité ici, alors, lève-toi.
Les mains de Dean retombèrent au sol, inutiles, molles.
- Comment tu fais, Cas, pour continuer à avoir foi en moi ? Demanda-t-il d'une voix cassée, dénuée d'intonations.
Castiel fronça les sourcils, fixant intensément la nuque de Dean.
- Dean...
Mais Dean ne lui laissa pas le temps de poursuivre.
- Je t'ai frappé, Cas. Je t'ai dit des horreurs et balancé au travers de la pièce avant de te continuer à te frapper. J'ai voulu te tuer. Tu as vu l'hésitation dans mes yeux. Pourquoi tu es encore là ? Pourquoi tu essayes encore de me sauver alors que tu pourrais aller rejoindre Claire ?
Castiel se leva et le contourna, mais cette fois-ci il ne se baissa pas, il prit le menton de l'homme entre ses doigts pour redresser son visage. Les yeux dévastés du chasseur heurtèrent les siens et même si son cœur se serra, il ne cilla pas. Comment pouvait-il encore douter ? Castiel avait vu le monde naître. Il avait vu les morts et les renaissances et parfois les avait fabriqué. Le divin, il l'avait perdu depuis longtemps, depuis que son père était parti et les avait abandonné. Il avait croisé le regard des anges. Pourtant, c'est dans celui de l'homme à genoux devant lui, dans ces deux prunelles vertes si rarement dénuées de protection et à cette instant si pleine de colère, de remords, de peine, qu'il ressenti le divin. Peu importe ce qu'en pensaient les anges. Peu importe d'être un rebelle ou même un guide. Sa place était ici. Il sourit. Un simple petit sourire, et son regard serein s'ancra dans le sien avec une douceur infinie.
- Si après toutes ces années, tu n'as pas encore compris que je te choisirais toujours, Dean, je ne sais pas quoi dire...
Un sourire presque triste s'étira malgré lui sur les lèvres de Dean, mais Castiel n'eut pas le temps de le lui rendre. Un bruit, entre les arbres. Un frôlement. Comme un frisson. Castiel fit volte face en scrutant les ombres entre les arbres alentours et tendit la main vers Dean, placé devant lui par automatisme en un geste de protection. La torche, trop loin. Le chasseur s'était déjà levé.
Un autre frôlement. Les ombres s'épaissirent, créant comme un brouillard opaque devant eux qui se refermait de plus en plus. Alors qu'une créature sombre se détachait brutalement de la forme indistincte pour se ruer sur eux, Dean attrapa l'épaule de Castiel pour le forcer à reculer.
- Cours !
Il n'eut pas besoin de se répéter. Ils s'élancèrent à travers les arbres, Dean en tête, essayant d'échapper à la sensation glacée qui les talonnait. Un bruit sourd, derrière lui. Dean dérapa dans un volte-face à peine maîtrisé et son cœur manqua un battement. Castiel, pas aussi entraîné que lui à ce genre de course poursuite, avait trébuché sur une racine. Ils échangèrent un bref regard paniqué alors que trois créatures de chaos s'amassaient autour de l'ange qui n'en était plus un, s'agglutinant comme pour l'engloutir. De demi tourné vers le sol, Castiel ancra son regard terrifié et déterminé de celui de Dean. Il ne s'était déroulé qu'une seconde.
- Dean, cours ! Hurla-t-il férocement, alors que l'une des créatures plongeait vaporeusement sur lui comme pour le noyer.
Le cri de Castiel se brisa dans un râle douloureux et un voile sombre traversa ses paupières. Dean s'élança à l'instant où la créature le toucha. Pas le temps de réfléchir, il poussa un long hurlement bestial en se ruant à toute vitesse sur Castiel pour lui saisir la main, ignorant la brûlure de glace des créatures sur sa peau lorsqu'il les traversa. Il n'eut pas le temps de vérifier l'état de Castiel ni de se poser de questions. Il le fit basculer sur ses épaules et se remit à courir.
- MAX ! MAAAX !
Il ne pourrait pas continuer très longtemps, avec Castiel inconscient sur le dos et le chaos aux trousses... Son souffle s'épuisait pour brûler les parois de sa gorge et il crut qu'il allait s'arrêter lorsque l'ombre d'un grand dragon surgit au dessus des arbres, le bruit sourd de ses ailes battant l'air comme un sinistre coup de gong. Dean poussa un soupir de soulagement. Des cris aigus, inhumains, retentirent derrière lui lorsque Max incendia les créatures et les arbres avec eux. Mais Dean ne se retourna pas pour voir le spectacle. Il tomba à genoux, faisant basculer Castiel sur le sol. L'ancien ange grelottait comme sous l'effet d'une forte fièvre, les paupières à demi clauses, mais sa peau soudain gelée avait prise une teinte presque bleuté. Penché au dessus de lui, Dean posa les mains sur ses joues.
- Non, Cas, non, pas toi.
Non, pas Cas, pas Cas, qui venait de lui dire qu'il le choisirait toujours, pas Cas, pas encore à cause de lui !
- Regarde moi, Cas. REGARDE MOI !
Castiel cligna des paupières, les yeux papillonnant, une sorte de râle s'échappant de ses lèvres entrouvertes, faisant visiblement un effort pour fixer son regard dans le sien bien que ce ne soit pas vraiment concluant.
- Dean... froid.
Dean avala sa salive, le fixant intensément, paniqué, sans savoir quoi faire. Bordel, il n'avait pas vraiment de formation anti-Chaos. Il jura en se redressant pour enlever sa veste dont il enroula Castiel en le soulevant légèrement.
- Ca va aller, Cas, ça va aller.
Un coup de vent sourd derrière lui. Max s'agenouilla à ses côtés, posa une main sur le front de Castiel.
- Il... il va... Commença Dean, haletant.
Max lui lança un bref regard.
- Il a seulement été touché, il ne se transformera pas.
Elle scruta intensément le visage de Castiel.
- Tu as de la chance d'avoir un dragon à ta disposition, Dean Winchester. Je suis la seule créature capable de repousser le chaos. Rentrons, je m'en occuperais à l'intérieur.
Elle se leva et s'éloigna, laissant Dean soulever Castiel. L'ange à demi inconscient réfugia son visage contre lui. Dean déglutit.
Étendu sur plusieurs fourrure de peau de bêtes et couvert par l'une d'elle, Castiel dormait profondément. Agenouillée à son chevet, Max se redressa en soupirant, jetant un bref regard à Dean assis près d'eux, sur un rondin de bois. Ils se dévisagèrent.
- Il va s'en sortir. Il a juste besoin de repos.
Il hocha la tête, baissa les yeux vers Castiel, fixement. Max hésita un instant, il sentait son regard incandescent le sonder.
- Ton frère... il est très important pour toi.
Elle avait dit cela d'un ton presque interrogatif et Dean laissa échapper une exclamation cynique.
- Bien observé.
Elle haussa un sourcil, conservant son plus grand sérieux.
- Non, ce que je veux dire c'est qu'il est beaucoup plus important pour toi qu'un frère ne devrait l'être.
Dean ferma les paupières un instant.
- Je vous préviens j'ai eu une très dure journée alors si vous êtes sur le point d'insinuer quoi que ce soit de pervers je...
- Non, abruti, le coupa-t-elle brutalement. Je veux dire que vos deux énergies sont... parfaitement complémentaire.
Il leva la tête vers elle pour la dévisager.
- Oui, et ?
- Il est ton âme sœur, Dean. Son âme est la moitié de la tienne.
Devant son expression choquée, elle laissa échapper un sourire goguenard.
- N'ait pas l'air si surpris. Une âme sœur n'est pas seulement ce que vous croyez, vous les humains. La plupart des gens passent leur vie à rechercher leur âme sœur et à vrai dire peu d'entre elles se retrouvent. Mais vous... vous êtes déjà ensemble. Ce qui signifie que vous êtes exceptionnellement liés, en fait.
Dean fronça les sourcils, le regard fixé sur ses mains qu'il tripotait nerveusement.
- Et en quoi ça m'aide ?
- Ca ne t'aide pas. Ca ne t'aidera pas à ramener ton frère, en tout cas. Mais ça t'aidera peut-être à comprendre pourquoi il vous est tellement intolérable d'être séparé, tous les deux.
Elle le dépassa pour sortir de la grotte, s'arrêta, il y eut un silence.
- Dean... Tu as de précieux amis. Une précieuse famille, en fait. Rares sont les personnes qui ont cette chance. Ne les perd pas à cause de Sam, et encore moins parce que tu penses ne pas les mériter. Aimer les gens, ça veut aussi dire leur accorder la liberté de te choisir, même quand tu ne te choisirais pas toi-même.
Sur ce, le bruit de ses pas reprit et Dean se retrouva seul avec Castiel dans la pénombre tamisées des torches. Il poussa un long soupir et se frotta le front, puis regarda de nouveau Castiel.
- Bordel, Cas.
J'ai eu tellement peur de te perdre. T'as pas le droit de vouloir te sacrifier pour moi qui me suis comporté comme un monstre avec toi. Bordel, quand est-ce que tu comprendras que ta vie vaut 100 fois la mienne ?
Mais il ne le dit pas. C'est pas comme s'il pouvait le dire, n'est-ce pas ?
- Dean... ?
Il sursauta en se retournant aussitôt. Charlie hésitait, à l'entrée du tunnel, tordant les mains devant elle, une expression soucieuse sur le visage. Il sourit, ouvrit les bras.
- Allez, viens-là, gamine.
Un sourire éclatant apparut sur son visage et elle se précipita dans ses bras. Il l'étreignit, appuyant son visage contre ses cheveux roux.
- Pardon, ma puce.
Elle secoua la tête contre lui.
- Non, dis pas ça, c'est pas grave. Je comprends.
Elle s'écarta et ils se dévisagèrent.
- J'aurais dû être là, Charlie. Tout ça n'aurait jamais dû arriver.
Elle lui adressa un petit sourire et le dépassa pour s'agenouiller près de Castiel, lui prenant la main.
- Max m'a dit ce qui c'était passé. Comment va-t-il ?
Dean haussa les épaules en esquissant un geste vague vers Castiel.
- Comme tu le vois... il reprend des forces, je suppose. Maintenant qu'il est... humain ? Je sais même plus ce qu'il est, putain. Je sais plus rien.
Il se laissa tomber sur le rondin de bois, le visage dur, sourcils froncés. Charlie l'observa sans rien dire.
- Comment c'est... là-bas ?
Le ton était bas, grave. Charlie vint s'asseoir à ses côtés, précautionneusement, comme pour ne pas troubler le silence, et lorsqu'elle parla, les mains entre ses cuisses serrées, sa voit était basse, presque douce.
- Ca ressemble à une ville d'Afrique perdue dans le désert après le passage d'une bombe. Les gens sont bloqués là-bas mais ils le vivent très différemment. Certains revivent en boucle le drame de leur vie. Pour certains, c'est leur morts. D'autres font semblant de ne pas savoir qu'ils sont morts. Les nouveaux, mais aussi les anciens, ceux qui sont là depuis tellement longtemps qu'ils ne savent plus ce que c'est que de vivre. Et puis il y a les autres, ceux qui... refont leur vie ?
Elle étouffa un ricanement, s'essuya le nez.
- Je vais pas te mentir, c'est horrible. La souffrance est horrible, pas seulement la notre, non le pire c'est celle des autres, tous ces gens qui souffrent partout autour... c'est dur d'en réchapper. C'est dur de... d'espérer. Petit à petit on finit par perdre pied, on oublie qui on est, notre vie, notre nom. Ne reste... que la souffrance.
Dean cligna des yeux.
- Alors Sam... il ne se souvient pas de...
- Si. Nous nous en sommes souvenus tous les deux en nous retrouvant.
Dean hocha la tête, se mordant les lèvres, et Charlie fit semblant d'ignorer les plis soucieux sur son front un peu trop prononcés, peut-être parce qu'il essayait d'empêcher les larmes de couler. Il y eut un silence. On entendait seulement le crépitement des torches tout autour de la pièce.
- Tu sais, lança soudain Charlie, il se souvenait de ton nom.
Dean leva la tête vers elle.
- Quoi ?
- Ton nom, expliqua-t-elle doucement, les yeux frôlant les siens sans oser y rester. Quand on est là-bas on... on finit par se choisir un nom quand réalise qu'on a perdu le sien, et la plupart du temps, ce qui nous vient est ce qu'il y a de plus important pour nous, même si on se souvent plus d'où ça vient. Il se souvenait de ton nom.
Dean respira un peu trop vite, plaquant une main sur ses yeux, le coude appuyé contre sa cuisse.
- Putain de merde...
Sa voix était un peu trop irrégulière pour être normale et elle passa un bras autour de ses épaules.
- Il n'est pas tout seul, tu sais. Il y a Peter.
- Peter ? Demanda Dean en s'essuyant maladroitement les yeux, fronçant les sourcils pour se redonner contenance.
- Oui, un garçon que je connaissais là-bas. Il s'est pris d'affection pour Sam. Je sais qu'il veillera sur lui.
Dean hocha la tête et se leva pour faire les cents pas. Il n'y avait rien à dire.
- Je vais le ramener, Charlie. Quel que soit le maudit prix à payer, je ramènerais mon frère. Je refuse... je refuse qu'il passe l'éternité bloqué là-bas en pensant qu'il n'a jamais été rien d'autre pour moi que... !
Il abattit brusquement son poing contre la paroi de la grotte et s'éloigna rapidement.
Fin de ce chapitre, encore. merci d'avoir lu, et merci de laisser une review en partant ;)
