AVANT TA PEAU
Chapitre 10
You don't know
HPDM
UA
Merci encore pour vos nombreuses reviews et votre gentillesse, je suis contente que mon histoire vous plaise ^^
Un merci tout particulier à Nico…
"You don't know" est une chanson de Milow
Le soir même je déambulais dans les salons privés, déguisé en pingouin, un plateau à la main, la rage au ventre.
Je me demandais par quel masochisme je me mettais au service de cette bande de jet-setters, moi qui les détestais plus que tout.
Je devais vraiment prendre sur moi de ne pas leur lâcher le plateau sur les pieds parfois, en voyant leurs sourires méprisants et leurs mines blasées, qui cherchaient la petite bête à tout prix. C'était le jeu à la mode : trouver à critiquer, que ce soit les gens, les lieux, les mets. Ils avaient toujours trouvé mieux ailleurs, plus grand, plus riche, plus clinquant.
J'observais avec amusement leur petit manège qui consistait à faire semblant de refuser le « cadeau » de l'organisateur de la soirée, qui se retrouverait de toute façon en photo dès le lendemain sur ces mêmes invités dans les magazines people.
Une fois de plus les décorateurs avaient fait preuve d'imagination et de créativité en en temps record, j'étais toujours étonné par l'énergie et l'argent dépensés à mettre en scène « un évènement » d'une seule soirée. Cette fois le thème était l'antarctique pour le lancement d'une montre, de faux icebergs bleutés et des ours en peluche géants décoraient l'espace choisi. C'était à la fois kitsch et merveilleux, sublime et dérisoire.
Je reconnaissais au passage quelques starlettes de magazine ou de télé réalité, que j'ignorais avec la même constance qu'elles m'ignoraient, moi. Pas de réaction ni d'admiration, c'était mon leitmotiv. J'étais là pour gagner 100 ou 150 euros, point final. Tout juste serviraient elles de sujet de plaisanterie plus tard, quand je serais revenu à la fac, en septembre. En attendant je maudissais l'organisateur de nous avoir déguisés de cette manière et les invités de se comporter comme des porcs, renversant les verres et les petits fours comme s'ils n'avaient pas de valeur.
En fait ils trouvaient ça très chic, de tout mépriser, le summum du bon goût je pense. Moi qui restais sobre je trouvais amusant au bout de deux heures de voir les nez des femmes briller et leur rouge à lèvre couler, alors que les hommes commençaient à avoir un regard vague et une démarche hésitante. On voyait très vite lesquels étaient à peu près sains et lesquels étaient des épaves de cocktail, qu'on retrouverait en état semi comateux au matin, abrutis d'excitants divers, alcool ou drogue. Je distribuais le premier mais le second circulait assez librement également, et était commenté comme un meilleur champagne.
Toute cette agitation, ce bruit et ces lumières m'aidaient à couper d'avec mes pensées obsessionnelles, ma drogue à moi, dont le corps générait le même manque que le pire des stupéfiants. Un poison nommé Draco, comme ils disent dans les romans à l'eau de rose. J'étais de plus en plus dérisoire, ridicule. Je m'en voulais de devenir sentimental, je luttais farouchement pour que tout ceci reste sur le domaine sexuel, c'était déjà assez glauque comme ça.
Vers minuit une petite conne à la robe en cuir au ras des fesses m'a planté son talon aiguille dans le pied, j'ai poussé un grognement sourd, mais elle ne s'est même pas excusée, m'a à peine regardé, comme on bouscule un meuble. Toi ma chérie vaut mieux pas que je te croise dans un sous sol ou je te fais bouffer les paillettes de ton sac, une par une, ou en vrac. Au choix. Une paire de godasses presque neuves… je n'en avais qu'une pour l'été, je ne portais pas ce genre de mocheté à la fac.
A deux heures l'esprit bon enfant et distingué de début de soirée avait disparu, ils dansaient tous comme des malades sur des rythmes disco, renversant tables et chaises, certains se trémoussant à moitié nus en chantant à tue tête, pas toujours les plus séduisants hélas. Il régnait une chaleur de hammam dans les salons privés, sans doute aggravée par l'absorption d'alcool, et les plus courageux – ou les plus saouls- ont commencé à sauter dans la piscine, à mon grand désespoir. Je m'en sentais un peu responsable, de cette piscine, je n'aimais pas la voir souillée par ces mécréants. Il flottait des vêtements, des soutiens gorges, des chaussures, et bientôt ce seraient des préservatifs usagés. Ecoeurant.
Je préférais ne pas imaginer ce qui se passait dans les fourrés ou derrière les palmiers, j'en retrouverais les traces bien assez tôt, le lendemain.
Une bande de dégénérés.
A trois heures le couturier est apparu, froid et sec comme un coup de trique, et une sueur froide a glissé le long de mon dos. Etait-il seul, ou accompagné de son toy-boy préféré ? Allais-je le croiser incidemment ?
J'ai resserré ma prise sur le plateau, comme pour éviter qu'il me glisse des mains sous l'effet de la surprise, en me disant « Il ne se passe rien. Il n'est pas là, et même s'il est là, je m'en fiche », mais j'ai vu mes mains commencer à trembler, bêtement.
J'ai jeté de petits coups d'œil à droite et à gauche, mais la foule en liesse –voir en transe- sous les stroboscopes était une masse colorée indéfinissable. Impossible d'y repérer une chevelure blonde, toutes les femmes ou presque étaient blondes.
Et moi j'avais décidé de tourner la page. De me fiancer.
Oui, j'avais décidé ça sur un coup de tête mais le fait d'y penser m'apaisait, comme un repos bien mérité. Tous les frissons n'étaient pas bons à partager, j'avais déjà assez pris de risques comme ça. J'allais arrêter de le voir et de penser à lui, d'un coup, même sans patch.
J'avais la nuque et les bras douloureux, à force de porter les lourds plateaux –d'argent ?- et je commençais à regretter amèrement mon lit quand j'ai vu le couturier se diriger vers la terrasse avec deux belles femmes, très minces, qui tripotaient sans cesse leurs bijoux comme pour vérifier qu'ils étaient toujours là.
En retournant à l'office j'ai brièvement envisagé –et repoussé l'idée- de monter dans la suite 509 quelques instants, juste pour le voir. Le toy boy.
« Ben voyons, et puis quoi encore ? Une pipe en vitesse et un chewing-gum ? » me suis-je dit en me fixant dans le miroir dépoli du bar. J'avais une tête de fou déjà, les yeux creusés et cerné, le teint cireux. Une mine à faire peur, et il y avait lieu d'avoir peur, à n'en pas douter. « Je dois l'o-u-b-l-i-e-r », me suis-je répété en chargeant de nouvelles coupes sur mon plateau.
- Harry, tu serviras sur la terrasse, aussi ? m'a demandé Louis, le manager de l'évènementiel.
- Quoi ? Mais on est censé servir uniquement dans les salons privés, non ?
- Oui. Mais on a dû ouvrir parce qu'il faisait trop chaud, alors sois gentil, va servir ceux qui sont sortis.
J'ai haussé les épaules, mécontent. Comme s'ils n'étaient pas déjà assez bourrés. Il n'y avait plus qu'à prier qu'il n'y en ait pas un qui se noie dans la piscine, vu l'état de certains.
Comme je le craignais il y avait du monde sur la terrasse faiblement illuminée, dont l'escalier donnait sur la piscine. De petits groupes animés discutaient ça et là, autour des arbustes décoratifs déguisés en sapins de noël, vision surréaliste en plein été. Il faisait lourd, une petite brise marine me soufflait parfois dans le cou, me rafraîchissant temporairement. Je crois que j'aurais aimé pouvoir me déshabiller et me jeter dans la piscine, moi aussi. Ou dans la mer.
Il flottait un air parfumé, mélange des pins, eucalyptus et d'embruns salés. Un air de vacances.
Je me suis dirigé mécaniquement vers le groupe du couturier, qui pérorait d'un ton suffisant, de sa voix forte et grave. Ils étaient trois ou quatre autour de lui, dans la pénombre, je me suis juré que je ne lèverais pas les yeux pour vérifier s'il était là, surtout pas.
J'ai tendu le plateau devant moi, tête résolument baissée, trop baissée, comme si j'attendais l'absolution d'un prêtre. La voix ne s'est pas interrompue, je crois que le couturier ne m'a même pas vu, pourtant le plateau s'est peu à peu allégé, il était temps d'aller abreuver un autre groupe.
J'ai relevé la tête avant de me retourner, pour vérifier le positionnement des verres, et bien sûr je l'ai vu, lui. Il me fixait avec curiosité, une esquisse de sourire satisfait sur les lèvres, comme s'il avait gagné un pari. Peut être se souvenait-il de moi, ou alors c'était juste mon déguisement de pingouin qui l'amusait.
J'ai vite détourné les yeux pour m'éloigner, manquant de trébucher sur le pied d'un fauteuil. Je devinais son regard gris sur ma nuque, mais la nuit tous les regards sont gris, non ?
Je n'avais rien à espérer, nous avions résolument repris nos places sur la scène des convenances, je le servais, il s'était servi de moi, tout était bien. Bien à sa place.
Je trouvais une espèce de réconfort à me dire que tout finirait bientôt, que cela deviendrait un souvenir gênant, avec les années. Rien de plus.
J'ai continué mon manège de groupe en groupe, plus ils riaient plus je sentais grossir la pierre dans mon cœur, en me disant que c'était la fatigue. La nuit s'étirait à l'infini, la musique me donnait mal à la tête.
Je me suis arrêté quelques instants contre la rambarde en pierres de la terrasse, j'ai posé mon fardeau et je me suis absorbé dans la vision de la mer plongée dans l'obscurité, juste quelques reflets et le scintillement de la lumière des bateaux, au large.
Bêtement j'ai repensé à la famille Malfoy, une famille tranquille, qui avait perdu un fils. Parce que quand je repensais au Draco de l'an dernier, fils calme et fragile, et quand je le voyais aujourd'hui, fréquentant un pervers, encore plus pâle et maigre qu'avant dans son costume chic, je ne pouvais qu'en conclure qu'il était perdu. Qu'il s'était perdu, même si je n'aurais pas pu expliquer pourquoi. Que je ne l'avais pas sauvé, que je ne le sauverais jamais, et que j'avais tout à perdre, moi aussi.
Que la douceur de sa peau ne valait pas ma vie, même dérisoire.
J'étais à quelques pas du groupe du couturier, assez près pour entendre les inflexions suffisantes de sa voix hautaine et les éclats de rire de ses amis. Mais je n'entendais jamais son rire, à lui. Jamais.
En grattant la pierre du balcon du bout de mon ongle, nerveusement, j'ai réalisé que je ne connaissais pas son rire, de toute façon. A peine sa voix.
Mais en fermant les yeux j'imaginais très bien l'odeur de sa peau, ce parfum que je ne connaissais pas, sans doute un parfum KK, et je sentais très bien le velouté de sa chair sous mes doigts, fine et souple. Je ressentais encore trop bien la sensation de nos membres enlacés, imbriqués, la folie de nos corps égarés, jouissant dans la douleur, négation de l'amour.
J'ai rouvert les yeux et tourné la tête, pour l'apercevoir, faute de l'entendre. Une silhouette cachée par d'autres silhouettes. Impossible de dire s'il me regardait mais j'en étais convaincu, bêtement.
- Harry, si tu as besoin d'une pause tu es prié de ne pas la prendre dehors, avec les clients, m'a soufflé la voix énervée de Louis. C'est d'un effet déplorable sur les invités, tu sais. Rentre immédiatement.
- OK, j'arrive, ai-je maugréé en soupirant.
En repassant à côté du petit groupe je n'ai pas levé les yeux sur eux, bel exploit. La musique tonitruante et les lumières puissantes des salons privés m'ont agressé à nouveau, comme la joie des danseurs sur la piste.
Vivement que ce soit terminé, me suis-je dit, je n'en supporterai pas beaucoup plus.
Il fallait à présent commencer à ramasser les coupes, le ciel n'allait pas tarder à blanchir, les danseurs auraient bientôt mal aux pieds.
La fatigue et le mal de tête m'empêchaient désormais de penser, bonne nouvelle. J'allais retrouver mon lit et plonger dans un sommeil sans rêves. Le bonheur.
Demain comme par miracle il ne subsisterait rien de la soirée, les femmes de ménages s'activeraient à tout faire disparaître, comme par magie.
En ramenant mon plateau chargé de coupes et d'assiettes vides j'ai croisé le couturier qui se dirigeait vers la sortie, l'air mécontent. En ralentissant le pas je me suis mis à jeter de petits coups d'œil autour de moi, m'attendant à le voir passer. Peu à peu la salle se vidait, les verres et les aliments étaient renversés sur les tables, créant des tableaux grotesques, une odeur bizarre flottait dans l'air, un peu rance.
Mais il ne venait pas, j'avais beau détailler tous les groupes qui s'éloignaient à présent, je ne le voyais nulle part. Etait-il déjà remonté ?
J'avais beau me dire que ça n'avait aucune importance, je sentais comme des fourmillements d'angoisse dans mon ventre. Où était-il, bon sang ?
Mes gestes se faisaient de plus en plus mécaniques, presque brutaux, à force de tourner ma tête dans tous les sens en vain, et j'ai fini par laisser tomber deux verres, qui se sont cassés.
- Bon, Harry, t'es crevé, va te coucher, a grommelé Louis en m'aidant à ramasser les débris par terre.
- Merci. Désolé.
Alors je me suis dirigé vers ma chambre en trainant les pieds, un peu déçu. Mais il était grand temps que je dorme, enfin. Au moment de descendre l'escalier menant aux logements des salariés un effluve d'air marin échappé d'une fenêtre entrouverte m'a empli les poumons et la mémoire, me ramenant brutalement à la plage, un an plus tôt, et au corps de Draco.
Je suis resté quelques instants immobile dans le couloir, dos au mur, submergé par l'odeur et les réminiscences de notre étreinte.
J'ai eu le sentiment que si je ne l'avais pas vu remonter, c'est qu'il m'attendait quelque part, peut être au bas des escaliers, sur la plage. Une certitude absolue, irrationnelle. Je me suis raccroché au bord de la fenêtre, stupidement, comme si j'étais en train de tomber et que je n'aie pas d'autre moyen de stopper ma chute. Un maelström d'émotions bizarres et contradictoires m'a envahi, émanant de mon ventre comme un flot de nervosité, comme si j'étais en danger.
« Non, il ne m'attend pas, je vais aller me coucher », me suis-je répété en me forçant à avancer vers ma chambre. Mes jambes suivaient un chemin alors que mes pensées partaient dans l'autre sens, vers la mer.
J'ai cherché ma clé d'une main vacillante dans mes poches, avant de m'apercevoir qu'elle avait dû rester dans mon autre costume, dans le vestiaire des salons privés. Si je frappais à la porte et réveillais Matt, j'étais sûr de me faire engueuler et de subir une demi heure de récriminations, alors je me suis dirigé à nouveau vers la salle illuminée, une sensation bizarre dans le cœur.
Les lieux étaient déserts, je me suis rhabillé rapidement dans les vestiaires humides, les idées un peu confuses. Habillé en jean et T-shirt je me sentais mieux, presque normal. Adieu le pingouin.
« Bon, au lit maintenant » me suis-je morigéné en hésitant entre le couloir de droite, qui menait au sous-sol et celui de gauche, qui menait à l'extérieur. L'hôtel semblait complètement endormi, à part les rares échos de la fête agonisante.
Evidemment j'ai tourné à gauche, vers l'espèce de lueur du jour naissant, sans plus réfléchir. Mes jambes lourdes m'ont mené sans trop d'efforts vers l'escalier qui cheminait le long de la paroi, dehors. La nuit qui m'avait semblée profonde en sortant du couloir s'est peu à peu éclaircie par des filaments de lumière émanant des petites lampes, et un simulacre d'aube avançait, à l'horizon. Je m'accrochais nerveusement à la corde qui filait le long de la paroi, délimitant les escaliers, les oreilles bourdonnantes, emplies des battements sourds de mon cœur.
Arrivé en bas, j'ai dû me rendre à l'évidence : il n'y avait personne.
« Crétin » ai-je soufflé à voix haute en tapant le pied par terre, comme un enfant gâté. C'était d'autant plus stupide qu'il m'avait dit qu'il ne se souvenait pas de l'année précédente –moi y compris, visiblement- alors comment avais-je pu penser qu'il m'attendrait ?
Décidément, je devenais con, de plus en plus con, j'en aurais pleuré.
Le clapotis de l'eau m'a peu à peu calmé, tout était si tranquille sur la plage. Pour un peu je me serais installé là, pour voir le lever de soleil, voire même méditer, comme les yogis qu'on voit en photo, parfois.
Mais je n'étais qu'un garçon d'étage dans cet hôtel, un passager clandestin de la plage aménagée. Alors je suis remonté lourdement vers les bâtiments, ressentant pleinement la fatigue de la nuit dans mes muscles.
En arrivant sur la terrasse presque déserte j'ai aperçu des verres abandonnés sur la mince balustrade, ce qui m'a fait tiquer. Il n'y avait plus qu'un groupe ou deux d'invités qui discutaient à voix basse, je me suis avancé vers la rambarde pour récupérer les verres avant qu'ils ne tombent, réflexe idiot.
Au moment où j'allais les ramasser, un mouvement m'a attiré l'œil, vers les arbustes décoratifs. Une silhouette a fait un signe, un signe de la main que je n'ai pas compris, mais je me suis dirigé vers elle, sans réfléchir.
- Ah, c'est toi ? Tu peux m'apporter à boire ? a demandé Draco qui était appuyé contre un tronc, immobile.
Je n'en croyais pas mes yeux, abasourdi par sa présence et son tutoiement. Il paraissait fatigué, mais je distinguais à peine ses traits dans l'obscurité des arbustes.
- A cette heure-ci ? Le bar va fermer, je crois… Tu... Vous ne voulez pas plutôt aller vous coucher ?
- Non, je ne veux pas, non. S'il te plait… a repris la voix douce, un peu plaintive.
- Tu te caches ? ai-je demandé, encouragé par sa familiarité.
- Non, pas vraiment. J'attendais quelqu'un, qui n'est pas venu.
Un quart de seconde j'ai pensé que c'était moi, l'espoir a gonflé mon cœur, comme une baudruche.
- T'attendais qui ?
- Un petit con qui devait m'amener une… un truc, putain il a dû se tromper de mec, c'est pas possible.
J'ai secoué la tête, désolé. C'était donc vrai. Il n'était qu'un junkie, normal qu'il m'ait oublié et qu'il soit si pâle. J'avais eu de la merde dans les yeux, ou quoi ?
Du coup il me faisait pitié, je lui ai murmuré :
- Va te coucher. Laisse tomber, tu te bousilles juste la santé.
- Sans blague ? T'en as encore beaucoup, des comme ça ? « La guerre c'est pas beau et la drogue c'est de la merde » ? Merci, je sais tout ça… a-t-il lâché d'une voix amère.
J'ai serré les poings, énervé. Putain, pour qui il se prenait, ce petit con ? J'ai eu violemment envie de lui flanquer mon poing sur la gueule, lui laisser un souvenir charnel, encore un.
Je tremblais sous les arbustes, face à lui qui était indolent, un sourire indifférent aux lèvres. Il a allumé une cigarette, la flamme a provoqué une lueur sur son visage, j'ai entrevu la légère ecchymose sur ses lèvres, souvenir de la nuit précédente.
Mes lèvres sur ses lèvres, la nuit précédente.
Je comprenais enfin pourquoi il aimait les rapports violents, c'était sans doute juste une manière de ressentir quelque chose, à travers son brouillard chimique, ou alors juste une autre manière de faire souffrir son corps.
- Il ne viendra plus. Va te coucher, Draco.
Son regard m'a fixé avec étonnement, comme s'il se demandait qui j'étais pour connaître son prénom. A tous les coups, il ne se souvenait même pas de la veille. Charmant. Je n'ai réalisé que plus tard qu'il ne m'avait jamais donné son prénom.
Il a secoué la tête, j'ai lâché :
- Bon, moi je vais me coucher. Je ne suis plus en service, désolé.
- Attends ! Ne pars pas. J'ai pas envie de remonter là-haut. Pas comme ça... a-t-il dit en m'attrapant par l'épaule, main glacée.
- Pourquoi ? C'est pour lui, la dose ?
- Non, c'est pour moi, a-t-il ajouté d'une voix éraillée.
- Mais pourquoi tu le quittes pas ? Pourquoi tu supportes ça ?
- Tu peux pas comprendre.
Je l'observais à travers la pénombre, ses yeux étaient noirs, noirs comme les arbres environnants, noirs comme ma colère. J'ai redressé le menton :
- Pourquoi ? Je ne suis pas assez intelligent, c'est ça ? Faut être riche pour être intelligent ?
Son air surpris m'a presque fait sourire, il a répondu pensivement :
- Quoi ? Non, je ne crois pas, non. C'est juste que… je ne sais même pas quoi te dire. Et d'ailleurs, tu t'en fiches, non, du pourquoi ? Pourquoi je vais mal, pourquoi je m'en sors pas ? Tout ce qui t'intéresse c'est de nettoyer les verres, que la piscine soit bien rangée, non ? a-t-il ajouté sans acrimonie, comme une simple constatation.
J'ai reculé, comme s'il m'avait giflé. La rage brûlait dans mon ventre, je ne voulais pas lui faire le plaisir de lui en flanquer une, il aurait trop apprécié, je crois, mais je lui en voulais à mort de m'avoir rejeté au rang de domestique, d'une phrase. J'ai essayé de me dégager, mais sa main me retenait fermement, par l'épaule. Comme la pince d'un crabe, à m'en faire mal.
- Alors lâche moi, Draco, j'ai encore un transat à ranger… Putain lâche moi ! ai-je crié, à bout de nerfs…
- Chuuuuuuuuuuuut… On ne traite pas les clients comme ça, Harry, tu sais ? Déjà que j'ai la bouche abîmée à cause de toi, je pourrais te faire renvoyer si je voulais, a-t-il murmuré avec une drôle de fièvre dans le regard.
- T'as aucune preuve que c'est moi, ai-je répondu, en bon juriste amateur.
- On parie ? C'est pas trop tard pour faire des analyses… On trouverait encore des traces de toi en moi, j'en suis sûr…
- Salaud…
Sa main m'a attiré à lui, à ses lèvres déjà meurtries, nos dents se sont heurtées, j'ai eu un goût métallique dans la bouche, un goût de sang. J'avais l'impression d'être dans un film, un sentiment d'irréalité. Tout sonnait faux, la situation, les dialogues, comme si nous nous raccrochions à des clichés pour pouvoir nous approcher, enfin.
La scène des amants terribles, alors qu'on était juste paumés, tous les deux.
Je me suis dégagé doucement de son baiser profond, vorace, et j'ai posé mes mains sur son visage émacié :
- Non, Draco, je ne te toucherai pas. Pas cette fois.
- Quoi ?
- Tu as bien compris. Je ne veux pas recommencer à coucher avec toi, même si tu ne demandes que ça. On ne va pas se rouler sur la terrasse ou sur la plage, je ne te suivrai pas dans ta chambre. Mais on peut parler, si tu veux…
- Parler de quoi ? a-t-il murmuré, légèrement flageolant.
- De toi. Pourquoi t'en es là. Ce que je peux –peut être- faire pour toi.
- T'es assistante sociale ?
- Pas du tout.
- Alors pourquoi tu veux m'aider ? Pour mieux me baiser après?
- C'est pas difficile de te baiser, Draco, crois moi. C'est plus difficile de te connaître. Viens, il y a un banc, par là, viens avec moi…
Son étonnement était si grand qu'il ne bougeait pas et secouait la tête avec incrédulité. Le ciel s'éclaircissait de plus en plus, les premières mouettes rasaient les flots encore sombres, il faisait presque frais.
Un jour nouveau, tout neuf. S'il n'y avait pas eu les déchets de la fête, par terre.
Il m'a suivi jusqu'au banc, finalement.
Nous nous sommes assis l'un contre l'autre, substituts d'amoureux transis. J'avais peine à croire qu'il allait lever le mystère pour moi, comme si j'existais un peu, pour lui.
Le silence s'est installé, j'avais peur de l'effaroucher, mais il restait yeux fixés au large, muet. J'ai eu peur qu'il attende un autre bateau, alors j'ai pris une grande inspiration :
- Qu'est ce que tu fous avec lui ?
- Qui ça ?
- Le couturier.
- Oh, je l'accompagne, on vit un peu ensemble, parfois. Et puis on fait des photos.
- Des photos ? T'es mannequin ?
Il a souri doucement, puis a posé sa tête contre mon épaule :
- Non. Pas ce genre de photo.
- Quel genre alors ? Du porno ? ai-je demandé, révolté.
Penser que des hommes s'étaient masturbés en regardant ses photos me hérissait le poil. Il a haussé les épaules, indécis :
- Pas vraiment non plus. Des photos d'art, tu vois ?
Oui, je voyais bien. J'imaginais bien son corps diaphane dans des positions lascives, sur papier glacé. Pourtant j'ai répondu :
- Non. Non, je ne vois pas.
Il a repris doucement, comme si j'étais un peu idiot :
- Des photos déshabillées, artistiques. KK adore ça. Des photos où je suis attaché, aussi. C'est ce qu'il préfère…
- Quoi ? Mais c'est horrible !
- Mais non, c'est pas horrible. C'est pas ce que tu crois. Il y a un truc spécial à se faire attacher, une jouissance particulière. Je ne peux pas t'expliquer. Comme une libération, bizarrement.
- Mais… il en profite quand tu es attaché ?
- En profite pour quoi ? On vit ensemble, de toute façon.
- En profite pour te forcer, te faire du mal, ai-je murmuré avec une boule dans le ventre.
- Non. Non, en général il ne me touche pas. Il regarde, il photographie, c'est tout.
Son ton rêveur m'a laissé perplexe, mal à l'aise, j'ai insisté :
- Mais pourquoi tu fais ça ?
- Pour lui faire plaisir. Il s'occupe de moi, tu sais. Bien. Et puis ça me plait aussi, je crois.
- D'être attaché ?
- Oui, et de poser pour lui. Il fait toujours de belles photos. Mais ça ne s'explique pas, je crois. Ca me plait, c'est tout.
- Et la drogue ? Ca te plait, aussi ?
Sa manière de tout accepter comme une évidence m'énervait, tant de passivité me dépassait mon entendement. Un mince sourire est apparu sur ses lèvres, il a redressé la tête et m'a fixé :
- Ca te dépasse, ça aussi, hein ? La drogue, ça fait partie du truc. Ca aide à supporter l'ennui, le temps qui passe. C'est agréable, c'est tout. Me fais pas de leçon de morale, s'il te plait. C'est comme ça et c'est tout.
- Mais l'an dernier, avec tes parents…
- Me parle pas du passé. J'ai refait ma vie, depuis. Si tu veux tout savoir, j'étais pas beaucoup plus heureux avec mes parents, et puis je leur faisais honte. Alors pour les faire chier je mène la vie qu'ils détestent, et ça me fait bien plaisir, au fond.
- Mais tu voudrais pas travailler ?
- Faire quoi ? Je ne sais rien faire, à part poser. Je suis une statue vivante, par moments, me dit KK. Ca me suffit. Et c'est plutôt bien payé.
Ses explications me paraissaient confuses, peu crédibles. Rien ne tenait debout, tout était dérisoire, pathétique. Son odeur me montait un peu à la tête, m'enivrait doucement.
Les pensées se bousculaient dans ma tête, j'avais du mal à trouver mes mots :
- Ca ne t'ennuie pas d'être traité comme un bel objet ?
- Un bel objet ? Merci. A côtés des mannequins, je suis moche, trop long, trop maigre. Et toi, ça ne t'ennuie pas d'être traité comme un domestique ?
- Je suis étudiant, moi. Je gagne juste un peu d'agent, l'été.
- Oh ! je vois… excuse-moi. je ne voulais pas te vexer. Donc le déguisement de pingouin c'est juste pour l'argent ? Mais moi aussi je suis payé, tu sais, pour les photos. Cher. Plus cher que toi…
J'ai crispé mes poings, j'aurais voulu trouver les mots, les phrases pour le convaincre de changer de vie, mais il était tard, trop tard, j'avais mal à la tête. Ou trop tôt.
Il tremblait légèrement, une fine sueur est apparue au dessus de sa lèvre, me semble-t-il.
- Tu mets ta vie en danger, Draco. Faut te sortir de là.
- Peut être. J'en ai pas le courage. Ni l'envie.
- Mais tu bousilles ta vie, comme ça, tu t'en rends compte ?
- Peut-être, oui.
- C'est pas trop tard pour changer, tu sais. Avec un peu d'aide tu peux t'en sortir.
Son visage s'est à nouveau tourné vers moi, un air indéfinissable flottait sur ses traits un peu marqués :
- Tu veux m'aider Harry ?
- Pourquoi pas ?
- C'est si rare… et inutile. Je pense que tu perdrais ton temps, tu sais. Je ne serais qu'un poids pour toi, je suis insupportable. Et puis je consomme beaucoup, de plein de choses. Et toi tu n'es qu'étudiant. On irait où ?
- Mais tu pourrais trouver un job, dans un fast-food, reprendre des études.
- Un fast-food ? Je ne crois pas, non. C'est pas le genre de vie que je mène, je préfère encore les photos, c'est plus cool. Mais c'est sympa de ta part, de vouloir me sauver, juste pour une nuit ensemble. Mais c'est pas possible, tu sais. Crois-moi, on n'a rien à faire ensemble.
Un flot de colère m'est monté dans la bouche, avec la rage d'être ramené à une histoire d'une nuit. Mais forcément il l'ignorait, il ne savait pas que je vivais avec sa présence depuis presque un an, et il n'était pas question que je le lui dise.
J'étais fier, quand même. Con, mais fier.
Je me suis tu, ravalant tous mes mots d'amertume et ma déception. Au fond, il avait raison, je le savais bien, je perdais mon temps à essayer de le convaincre, de le convertir à mon mode de vie.
A tort ou à raison, je me refusais à me rendre sur le terrain des sentiments, car je savais déjà que j'y serais sans doute seul, cruellement seul.
Sa voix m'a sorti de mes rêveries :
- T'as vu le lever de soleil ?
- Oui, ai-je répondu mécaniquement.
- C'est tellement beau. Si seulement je me sentais pas si mal…
- Tu te sens mal ? Qu'est ce qui se passe ?
- Le manque, je crois... Va falloir que je remonte, je vais trouver un truc dans les affaires de K, ou alors avec un somnifère ça passera peut-être.
Il s'est levé, a commencé à marcher vers l'hôtel, d'un pas hésitant. Je lui ai lancé, en désespoir de cause :
- Tu me dis même pas au revoir ?
- Ah ! si… Au revoir, Harry. C'était sympa de discuter avec toi.
- Tu repars quand ? ai-je demandé en sautant sur mes jambes et en le rattrapant.
- Demain. Non, attends, aujourd'hui. Oh là là, j'ai plus les idées très claires. Ce matin même, je crois. Je sais plus.
- J'aurais tant voulu…
Je me suis tu, aucun mot sensé ne me venait. Comment lui expliquer que je m'inquiétais vraiment pour lui, qu'il était plus important pour moi que je ne voulais bien le dire ? Je ne voulais pas qu'il me rie au nez, qu'il se moque de ma naïveté, ma stupide naïveté.
Il s'est immobilisé quelques instants, juste devant la terrasse, puis m'a regardé comme à travers un brouillard, avec une certaine bienveillance :
- T'aurais voulu quoi ? Me baiser ? Me sauver ? Le premier est plus facile que le second, tu l'as dit toi-même.
- Non, pas baiser. Ca ne me suffit pas.
- Dommage, moi j'aurais bien aimé, a-t-il soufflé en se détournant pour reprendre sa route.
Alors je l'ai suivi, sans réfléchir, comme les fois précédentes, parce que le manque était trop fort, dans mon ventre.
L'envie de sa peau, le besoin de sa chair, ma drogue si proche.
Il suffisait que je tende la main.
Et j'ai tendu la main.
Il m'a suivi dans les vestiaires du personnel –heureusement nous n'avons croisé personne- et je me suis maudit en voyant glisser son caleçon sur ses fesses pâles, et en sentant ses jambes fléchir un peu sous mes coups de rein brutaux, alors qu'il se raccrochait difficilement au lavabo blafard.
J'en aurais pleuré je crois, si je n'y avais pas pris tant de plaisir.
A suivre…
J'espère que vous avez aimé ce chapitre…merci de l'avoir lu, merci de le reviewer ^^
Je réponds ici aux non inscrits :
Camee : Bon, comme tu trouves que je poste trop vite, je vais passer à une update mensuelle ;) Merci d'avoir aimé mes deux derniers chapitres, surtout du point de vue du style, ça me fait très plaisir… tu voudrais qu'ils retrouvent la mémoire ? Hum, pas sûr que ce soit une bonne idée que ça ;) Merci d'avoir relevé une phrase de l'ensemble, c'est vrai qu'elle m'a donné du fil à retordre, celle là ! je suis heureuse qu'elle t'ait plu, ça me flatte énormément ce genre de choses, j'avoue ^^. Pour le dernier chapitre, la confidente d'Harry s'appelait « Sarah » dans « mon ciel dans ton enfer »…c'est vrai que parfois j'essaie d'avoir des persos féminins un peu sympathiques, pour changer. Merci pour cette belle et longue review !
Lydie : merci de ta review, j'espère que la suite te plaira aussi ^^
Luna : Oui, je les torture beaucoup, j'avoue ^^. Un coucher de soleil ? Pour l'instant on en est plutôt au lever de soleil ;) Merci de tes reviews !
