Sanji se réveilla en sursaut et se débattit pour se dépêtrer des couvertures dans lesquelles il s'était emmêlé. Il prit ensuite un instant pour se calmer, couvert de sueur froide et son cœur battant la chamade. Il ne savait plus de quoi il avait rêvé, mais le cauchemar lui avait laissé un sentiment de panique qui continuait de le prendre aux tripes. L'enfant gémit, se recroquevillant sur lui-même tandis qu'il tentait de refouler les larmes.
- Maman… pleurnicha-t-il, avide de réconfort.
Il regarda par la fenêtre et constata qu'il faisait encore noir dehors. Il avait en effet la chance d'avoir une chambre qui donnait sur le puits de lumière de l'immeuble, terminé au rez-de-chaussée par une petite cour carrelée connectée par une porte aux cuisines. Rien de bien folichon, et tout juste assez d'espace pour tendre les cordes à linge, mais Sanji avait passé des heures à jouer tout seul dans cette cour, se créant des châteaux imaginaires entre les draps humides. Pour l'heure, les ténèbres l'empêchaient de discerner la cour un étage plus bas. Sanji se mordilla la lèvre inférieure. Sa mère était sûrement réveillée, il pourrait aller voir si elle était occupée avec un client et lui demander une berceuse si ce n'était pas le cas. Alors qu'il posait ses pieds nus sur le parquet, un bruit de coup et un gémissement étouffé retentirent, ce dernier appartenant sans aucun doute à une femme. Un client s'en prenait encore à une des filles ? Sanji avait dû intégrer les bruits de lutte assourdis à son rêve. Ce n'était pas la première fois. Il essaya de ne pas penser à qui se faisait ainsi brutaliser, espérant juste très fort que ce ne soit pas sa maman. Pris soudain d'un mauvais pressentiment, il courut vers la chambre de sa mère, tandis que les impacts, les pleurs et les supplications se faisaient plus forts. Il ouvrit la porte d'un seul coup, sans frapper, et écarquilla les yeux en voyant sa mère à genoux, protégeant son visage de ses bras, tandis qu'un homme aux cheveux gominés la menaçait avec un chandelier.
- Maman ! s'écria-t-il, courant vers sa mère qui semblait paniquée.
- Sanji… murmura-t-elle en le recevant dans ses bras.
- Maman ? grogna le client en resserrant sa prise sur le chandelier. Dis-moi, Dille, tu en beaucoup d'autres, des secrets de ce genre ? Et quoi, c'est son fils, c'est ça ?!
- Non ! Il n'a rien à voir avec ça ! protesta la prostituée en plaçant Sanji derrière elle.
Le client abattit son arme sur la tempe de sa mère, qui s'effondra au sol sans un bruit. Sanji voulut se pencher vers elle pour voir si elle allait bien, mais le client l'empoigna sans ménagement et l'envoya valser quelques mètres plus loin, où il heurta violemment une commode. Il entendit les bruits de pas s'approcher et n'eut que le temps de se rouler en boule pour se protéger des coups de pied qui pleuvèrent sur lui. Puis il fut saisi par les cheveux et soulevé sans ménagement.
- Où est ton père ? grogna le gominé, collant son visage anguleux à celui de l'enfant.
Sanji ouvrit la bouche pour laisser échapper un petit sanglot, ayant trop mal pour comprendre le sens de la question. Son père ? Il ne savait même pas qui c'était ! Qu'est-ce que ça avait à voir ? Une gifle retentissante l'envoya à nouveau rouler au sol, mais l'enfant n'eut plus le temps de se recroqueviller avant que la pluie de coups ne s'abatte à nouveau sur lui. Il s'étouffait avec ses propres pleurs, terrifié et endolori de partout quand soudain les coups s'arrêtèrent.
- Il n'a… rien à voir avec ça… j'ai dit… supplia la voix de sa mère.
Sanji ouvrit un œil pour voir sa mère debout, retenant le bras du gominé qui brandissait une canne ouvragée à pommeau d'argent, dans l'intention manifeste de le frapper avec.
- Ah non ? Avec combien d'autres hommes tu m'as trompé, putain ?
- Regardez-le, enfin ! Il est bien trop âgé pour être né après que vous vous soyez entiché de moi ! J'exerçais déjà bien avant que vous ne deveniez mon client, je vous rappelle !
- Oh… Oui, c'est vrai. Ce que tu dis a du sens, femme, réfléchit l'homme en baissant sa canne. De qui est-il le fils, dans ce cas ?
- Ce que j'en sais ! Vous croyez que je garde une liste de tous ceux qui sont passés par mon lit ? rétorqua Dille, avec plus d'aplomb et moins de désespération.
- Juste. Bon. J'imagine que je vais le laisser vivre, dans ce cas, annonça l'homme.
Puis il saisit Dille à la gorge d'un mouvement rapide, et son visage se fendit d'un sourire cruel.
- Toi, par contre…
Tout ce que Sanji put faire tandis que le gominé battait sa mère à mort, c'est crier jusqu'à s'en casser la voix, jusqu'à être aveuglé par les larmes. Jusqu'à ce que leur bourreau, fatigué par tant de vacarme, n'abaisse sa canne sur la tête de l'enfant, et que tout devienne noir.
Sanji se réveilla en sursaut, haletant et couvert de sueur. Il constata immédiatement que tout était plongé dans l'obscurité, et qu'il était complètement nu. Il était couché sur ce qui lui semblait être un drap jeté à même le plancher, car il sentait la dureté du bois à travers. De plus, il faisait très chaud et l'air était chargé de poussière, ce qui rendait l'atmosphère quasiment irrespirable. Ce salaud de Grim ! Après toutes les fois où il avait pris sa défense, quand il était gosse, le voilà qui retournait sa veste et qui s'alliait à Alrik et ses comparses. Mais ça n'allait pas se passer comme ça ! Sanji n'avait aucune intention de rester les bras croisés en attendant de voir ce que cette bande d'affreux pensait faire de lui. Et s'ils pensaient que le fait de lui avoir enlevé ses vêtements allait l'empêcher de s'évader, ils se trompaient lourdement. Il devait s'échapper, coûte que coûte. Hors de question qu'il laisse à nouveau Alrik poser ses sales pattes sur lui !
Sanji toussa plusieurs fois avant de se mettre debout et d'avancer vers la seule source de lumière : une ligne horizontale qui semblait partir du sol, à une quinzaine de mètres de là. Arrivé jusque-là, il put constater que la lumière provenant en fait d'un interstice assez large entre le sol et le mur, lui aussi en bois, mais trop étroit néanmoins pour qu'il puisse s'y faufiler entièrement. Il ne pouvait y passer qu'un bras, ce qu'il fit, sans parvenir à rien toucher de l'autre côté. En se retournant dans la direction par laquelle il était venu, il ne vit qu'un espace qui lui semblait assez vaste, peuplé de formes fantomatiques indéfinissables. Levant les yeux, il ne vit pas le plafond, qui se perdait dans les ténèbres. Quelle hauteur pouvait-il bien faire ? Sanji prit une grande inspiration et utilisa le Sky Walk pour se propulser sur ce qui lui sembla être une soixantaine de mètres (difficile à dire, car au fur et à mesure qu'il s'éloignait de l'interstice lumineux, il plongeait dans le noir le plus absolu), pour finir par heurter un plafond en bois tout ce qu'il y avait de plus solide. Ses coups de pied, pourtant redoutables, ne parvinrent pas à percer la cloison, et même la Diable Jambe ne fit que des dégâts mineurs. Découragé, Sanji se reposa au sol. Au moins, il savait à présent qu'il était dans une espèce de tour, vu la hauteur de l'édifice. En bois. Et sans étages. Hum. Quel curieux bâtiment.
Sanji décida de longer le mur, et qu'il verrait bien où ça le mènerait. Au moins, l'air qui passait par l'interstice était un peu plus respirable. Mais sa progression fut interrompue par une forme sombre qui s'étendait par terre sur une grande superficie. Sanji s'approcha prudemment, et se pencha pour toucher ce qui semblait être du tissu. Une minute ! Il aurait reconnu cette texture n'importe où : c'était exactement la même sensation au toucher que son costume préféré. Il en avait justement porté le pantalon aujourd'hui (mais pas la veste, car il faisait trop chaud pour cela). Il se mordit la lèvre en se demandant ce qu'Alrik & Co. avait fait de ses vêtements. Avec le prix qu'ils lui avaient coûté ! Seulement, ici, il semblait y avoir des mètres et des mètres de tissu de bonne qualité étalés par terre, au risque d'être froissé et sali. Qui pouvait se permettre une chose pareille ? Où était-il donc enfermé ? Dans l'entrepôt d'un fabricant de vêtements ? Si seulement il pouvait retrouver son briquet pour faire un peu de lumière…
Sanji continua à suivre l'interstice lumineux, tout en piétinant le moins possible le tissu (tout de même, il y a un respect), pour être à nouveau bloqué par un obstacle volumineux et d'un noir luisant. On aurait dit du cuir vernis… Vérification faite : c'était bien du cuir vernis au toucher. La partie devant laquelle il se trouvait lui atteignait presque la taille, mais l'objet se poursuivait dans la pénombre et semblait encore grossir. Pris d'un énorme doute, Sanji s'accroupit pour constater que l'objet était doté d'une semelle. Il s'agissait donc bien d'une chaussure en cuir… mais d'une énorme chaussure dont la hauteur faisait sa taille ! Est-ce qu'il était tombé dans l'antre d'un géant ? Sanji ouvrit de grands yeux, la respiration s'accélérant un instant, avant de secouer la tête. Plutôt que de sauter directement aux conclusions les plus saugrenues, il fallait d'abord utiliser sa cervelle. L'endroit où il se trouvait devait faire environ vingt-cinq mètres sur trente, à la grosse louche. Et soixante mètres de haut. Or, rien que la chaussure faisait environ dix mètres de long ! Si c'était l'antre d'un géant, celui-ci aurait été drôlement à l'étroit. Ou alors, c'était le cagibi du géant.
A moins que… Sanji mâchouilla sa lèvre inférieure, pris d'une furieuse envie de fumer. Il avait peut-être une idée, mais il n'y avait qu'un seul moyen de vérifier si elle était correcte. Il longea l'énorme chaussure jusqu'à arriver à un lacet, qu'il utilisa pour se hisser avec facilité jusqu'en haut de l'objet. En équilibre sur le bord de la chaussure, et rendu à moitié nauséeux par les effluves qui s'en dégageaient, Sanji prit son courage à deux mains pour se laisser tomber dans le trou béant. Sa chute fut brève et amortie par du tissu, comme il l'avait supposé : la chaussette était encore à l'intérieur. Il se mit à retrousser le vêtement à toute vitesse, luttant contre l'odeur insoutenable, et utilisant toute la force de ses deux bras pour ramener le tissu vers lui. En espérant la retrousser dans le bon sens ! Heureusement, ce fut le cas, et il ne se retrouva pas avec le bout fermé de la chaussette, mais bien avec le trou par lequel on passait le pied. Et là, Sanji fut pris d'une furieuse envie de pleurer.
Car la chaussette portait son monogramme, brodé sur le bord. Et il était bien dans un cagibi… Seulement, le cagibi était tout à fait normal. C'était lui, Sanji, qui avait rétréci.
Et qui devait sérieusement songer à investir dans des sels anti-mauvaises odeurs.
