Le nouveau chapitre du dimanche soir arrive. Alors pour les besoins de l'intrigue, j'utilise l'actualité et la ruée de l'état de l'Ohio vers le gaz de schiste...Toutefois, je ne maîtrise pas le sujet et il se peut (surement d'ailleurs) qu'il y ait quelques erreurs... En tout cas, il y en a une qui est, celle-ci, volontaire pour le bien de l'intrigue et je vous prie de m'excuser pour cela...
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-Vous avez tout ce qu'il vous faut, monsieur ? demanda Thomas Perkins en enfilant son manteau.
-Oui je pense, répondit Harold en jetant un dernier coup d'œil à ses dossiers avant de les ranger dans sa mallette et de la refermer avec soin.
-Voudriez-vous que je vous accompagne ?
La question n'était pas innocente. Lorsque la veille, son patron avait décidé de prendre un verre dans un petit café du centre-ville de Lassiter, le jeune homme avait été tellement étonné qu'il n'avait pu s'empêcher de le surveiller discrètement à travers la vitre. L'air de rien, adossé contre sa limousine, Thomas n'avait pas quitté Finch des yeux, enchaînant les cigarettes ou feignant de jouer avec son portable.
Perkins avait vu son patron, attablé au fond du restaurant, en grande conversation avec la serveuse. Ils semblaient se connaître mais leur attitude ne lui avait pas semblé très amicale. Elle lui avait même paru franchement hostile, au vue des corps crispés et des visages tendus. Mais Thomas avait surtout été troublé par la posture de Finch. Ses traits avaient été froids, ses yeux avaient brillé d'une colère contenue et surtout un inhabituel sourire sadique était apparu à plusieurs reprises sur son visage fermé.
Perkins avait déjà vu Finch traiter des affaires. Il savait qu'il était à la fois un hôte charmant, capable d'entretenir une conversation mondaine brillante et détendue mais il pouvait également être redoutable en affaires, élaborant des stratégies complexes afin de conduire ses collaborateurs à faire ce qu'il voulait sans jamais donner l'impression de les forcer. Il était un mélange subtil d'autorité et de séduction. En y réfléchissant, Thomas se demandait dans quelle mesure lui-même n'avait pas été victime de son pouvoir de persuasion, au regard de ses journées de travail à rallonge et de ses voyages d'affaires qui l'obligeaient souvent à quitter sa famille. Pourtant, il n'avait jamais considéré les demandes de son patron comme des ordres. Tout était amené avec tellement de finesse qu'il n'avait jamais eu l'impression d'avoir été contraint. Il ne lui avait jamais demandé de sacrifier sa famille ou son temps libre, mais à bien y réfléchir, Thomas se demandait dans quelle mesure il ne pourrait pas effectivement, se sacrifier pour son patron…
Soudain un bruit provenant du café avait attiré son attention. Levant la tête, il avait aperçu à travers la vitre la serveuse debout, les poings serrés et le visage blême. Elle lui avait semblé très en colère. Craignant que la situation ne dégénère, l'homme avait fait un pas vers la porte d'entrée, sans quitter la scène des yeux, puis avait stoppé son geste. Harold s'était levé à son tour. Toisant la femme, il avait prononcé quelques mots avant de tourner les talons pour sortir du restaurant.
Thomas s'était figé sur le trottoir en observant son patron venir à se rencontre. Jamais il ne l'avait vu comme cela : visage fermé, ses traits crispé, son regard froid, sa bouche serrée en un rictus cynique. Où était passé son patron humain et conciliant ? L'homme qu'il avait vu, était un tueur, un fauve qui semblait se repaitre du malheur des autres. Thomas avait désormais acquis la certitude que Finch était venu à Lassiter pour régler de vieux comptes.
S'inquiétant pour lui, Perkins, en demandant d'accompagner Finch à cette réunion au conseil municipal de la ville, cherchait d'une manière subtile de rester à ses côtés. En effet, son patron avait prévu d'assister à une réunion entre les élus à l'hôtel de ville qui, comme le veut la loi, était ouverte à tous ses habitants.
Pour préparer cette entrevue, Harold était resté une grande partie de la journée dans sa chambre qu'il avait transformée en bureau. Il avait étudié les dizaines de dossiers qu'il avait amenés avec lui et passé une multitude de coups de fil. Il avait d'abord appelé Nathan pour suivre à distance les affaires courantes de leur société IFT puis s'était longuement entretenu avec sa banque pour débloquer une gigantesque somme d'argent. Thomas se demandait d'ailleurs ce que son patron, toujours très économe, comptait faire de cette fortune.
Thomas observait avec anxiété Finch enfiler son manteau. Ce dernier sembla réfléchir avant de lui répondre d'un ton gentiment ferme :
-Non ça ira merci. Il s'agit du vote du budget de la ville. Ce sont les réunions les plus soporifiques auxquelles il m'ait été donné d'assister. Je ne veux pas vous imposer cela.
-Cela ne me dérange pas, répondit avec empressement Thomas.
Finch parut surpris que le jeune homme insiste autant. Il n'était pas dans ses habitudes de contester ses décisions. Il saisit sa mallette et répondit d'un ton cassant qu'il regretta aussitôt:
-Merci mais non.
Son cœur se serra en voyant Thomas se raidir. Il s'en voulait de parler aussi brutalement à son si fidèle ami. Il savait ce que l'homme cherchait à faire : rester auprès de lui pour le protéger. Quelle admirable preuve d'amitié et d'abnégation. Mais Finch ne voulait pas le mêler à sa vendetta. Cette histoire sordide ne concernait que lui.
-Bien, allons-y, déclara Harold avec un petit sourire aux lèvres, essayant par ce geste maladroit de se faire pardonner.
Thomas ne lui répondit pas mais hocha la tête d'un air entendu. Il lui ouvrit la porte puis s'effaça pour le laisser passer. Il s'avança ensuite vers la Limousine, ouvrit la portière laissant le temps à Finch de s'installer sur la banquette arrière, referma la porte puis s'installa au volant.
Le trajet entre la maison familiale de Finch et l'hôtel de ville de Lassiter ne dura que quelques minutes pourtant le silence dans l'habitacle était pesant. La berline noire s'arrêta devant la mairie. Pendant qu'Harold attendait que Thomas ne lui ouvre sa portière, il eut tout le loisir de contempler l'immense bâtisse de style coloniale. Il s'agissait d'un des seuls monuments historiques de la ville. Sa façade de brique rouge avec son immense porche blanc surmonté de colonnades de style néo-classiques lui donnait un air majestueux et élégant. Deux drapeaux flottaient au vent, la bannière étoilée du drapeau national et celui, très semblable, de l'état. Mais l'homme pinça les lèvres de contrariété en détaillant l'escalier d'une vingtaine de marches menant à la massive porte d'entrée en chêne. Il avait oublié ce détail… Il faut dire qu'il n'avait jamais eu le privilège d'être invité dans cet endroit. Son père, simple exploitant agricole, n'était pas considéré comme un notable et son avis ne pesait pas lourd dans les prises de décision.
Mais aujourd'hui, Finch n'était plus un élément négligeable, bien au contraire, mais cela, il était le seul à le savoir. Aux yeux des habitants et du maire, l'investisseur qui avait sauvé la ville et racheté la raffinerie était anonyme. Les séances du conseil municipal étant publique, n'importe quel habitant était en droit d'y assister. Ayant hérité de la maison familiale, Harold avait donc décidé de s'y rendre.
Une fois la portière ouverte, Harold sortit de son véhicule et prit sa mallette. Il se tourna vers Thomas.
-Attendez-moi. Vous pouvez en profiter pour boire un verre et vous détendre.
-Je vous attends ici, répondit l'homme d'un ton sérieux, expliquant ainsi à demi-mots qu'il ne bougerait pas tant qu'il ne serait pas de retour.
Finch hocha la tête d'un air entendu puis se lança dans l'ascension pénible de l'escalier sous les yeux étonnés des habitants qui se rendaient également à la réunion. Une fois la porte d'entrée franchie, l'homme se retrouva dans un gigantesque hall. Il n'eut pas grand peine à trouver la salle de réunion. Il lui suffisait de suivre les autres visiteurs et la rumeur qui provenait d'une double porte entrebâillée.
Il entra dans la grande salle de réunion dans une certaine indifférence. Les élus qui étaient déjà assis autour d'une gigantesque table ovale en acajou, bavardaient tranquillement en attendant que le maire, assis sous un tableau historique, ne lance le début des discussions. Des chaises étaient disposées autour de la table, juste derrière les conseillers municipaux, pour le public. Contre toute attente, une foule se pressait dans la grande salle, malgré un ordre du jour plutôt rébarbatif. Le vote du budget n'était pas la réunion la plus palpitante, loin de là. Des chiffres, des tableaux à double entrée, un vocabulaire spécialisé que seuls les initiés pouvaient comprendre. Pour une ville comme Lassiter, le vote du budget était un moment tendu et extrêmement anxiogène. Le départ massif des habitants de la ville avait gravement amputé les recettes. Moins d'entrées d'argent signifiaient invariablement des coupes sombres dans les dépenses. Et c'étaient souvent les services publics qui subissaient en premier les coupes budgétaires.
Mais Harold savait qu'il n'en serait rien. Prenant place derrière les élus, l'homme avait une vue imprenable sur l'ensemble du conseil municipal et sur le tableau statistique projeté sur le mur derrière lui par un vidéoprojecteur. Tournant la tête pour observer le public, l'homme remarqua que tout le monde semblait détendu et souriant. Une sorte de fébrilité teintée d'impatience agitait l'assemblée. Harold connaissait parfaitement les raisons de cet optimisme mais il savait également que cette joie n'allait pas durer…
-Mesdames, Messieurs, prenez place, nous allons commencer la réunion, annonça d'une vie stricte le maire, Mr Jordan Carlill.
Les discussions cessèrent d'un coup et chacun s'installa docilement en attendant le début des discussions. Les yeux rivés sur le maire, Harold le détailla tout en se remémorant toutes les informations qu'il avait glané sur lui. Agé d'une soixantaine d'années, Jordan Carlill menait grand train. Homme d'affaire avisé, il avait profité de la hausse des cours du pétrole pour amasser une véritable fortune. Marié mais sans enfant, il était maire de Lassiter depuis une dizaine d'années. Mais son mandat avait vacillé lorsque la ville avait été touchée de plein fouet par la crise économique. En pleine campagne électorale, Carlill cherchait désespérément de nouvelles sources de revenus pour compenser la fermeture des commerces et le départ d'un nombre important de contribuables. L'ironie de l'histoire voulait que la solution soit sous leurs pieds !
Debout, M. Carlill attendait le silence pour commencer :
-Je vous remercie de votre présence en nombre ce soir, annonça fièrement le maire en balayant l'assemblée du regard, s'attardant quelques secondes sur Finch avant de poursuivre, comme vous le savez, l'ordre du jour porte sur le vote du budget pour l'année à venir.
Il prit une télécommande et alluma le vidéoprojecteur. L'écran de son ordinateur s'afficha alors sur le mur derrière lui. Tout le monde pouvait maintenant voir le tableau Excel des comptes de la ville. Pas besoin d'être comptable pour voir que le budget était déficitaire : les dépenses étaient très largement supérieures aux recettes. La ville souffrait d'un grave manque à gagner qu'il fallait à tout prix compenser.
-Comme vous pouvez le constater, la situation ne s'améliore guère d'année en année… commença Carlill d'un ton las, la récente fermeture du centre commercial ampute gravement nos recettes. Il va donc falloir réfléchir à de sérieuses économies. J'ai donc décidé, pour commencer, de suspendre la rénovation des routes et des ponts. Est-ce que quelqu'un s'y oppose ?
Le maire balaya l'assemblée du regard. Personne ne prit la parole donc l'élu acta sa décision d'un coup de crayon sur les feuilles devant lui.
-Bien c'est noté. Par contre, cela ne va pas suffire. Il faut envisager de nouvelles économies…
Il se tourna vers le tableau projeté derrière lui et consulta les différents postes de dépenses avant de reprendre la parole, comme s'il réfléchissait à haute voix :
- Les dépenses pour l'éducation sont a-minima et l'entretien de la ville n'est déjà plus assuré depuis plusieurs années…Honnêtement, je ne vois que des coupes dans le domaine de la santé…L'entretien de l'hôpital nous coûte presque un quart de notre budget…
-Pourquoi ne pas prendre l'argent de la dotation culturelle ? demanda soudainement un homme à la carrure impressionnante en jean et chemise à carreaux.
Harold observa avec attention l'homme qui venait de prendre la parole. Chapeau de cowboy visé sur la tête, le visage rouge d'avoir trop travaillé au soleil, l'informaticien conclut qu'il s'agissait d'un riche exploitant agricole. Ce dernier renchérit d'un ton ironique :
-Franchement, est-ce qu'on a besoin de ce centre culturel flambant neuf et d'une médiathèque aussi moderne ?
Sa remarque fut accueillit par des rires cynique et quelques applaudissements. Sa proposition semblait rassembler l'approbation générale. Mais le maire esquissa un sourire gêné avant de répondre, la mort dans l'âme :
-Je suis personnellement d'accord avec vous mais il s'agit d'un don. Les sommes ont été fléchées pour ce seul et unique poste de dépense. Nous ne pouvons pas faire n'importe quoi avec cet argent.
-Allons, comme si ça allait se voir. Personne n'en saura rien si nous utilisons cette petite fortune pour la rénovation du stade de Base-ball ou l'équipement de la salle de cinéma.
-Je suis désolé mais c'est impossible.
Un silence de plomb accueillit cette fin de non-recevoir de la part du maire. Harold, attentif aux débats, s'était légèrement tendu, craignant que ses dons ne soient détournés par le conseil municipal. Cela n'aurait pas été la première fois que les habitants de la ville l'auraient trompé. Mais l'attitude de maire le rassura. Finalement Jordan Carlill paraissait être honnête et prendre son rôle de maire à cœur. Le reclus avait presque des remords en pensant à son plan…
Tout le monde étudiait avec attention le tableau, cherchant une solution à ce problème inextricable. Le maire reprit la parole d'un ton las :
-J'ai retourné le problème dans tous les sens, nous devons fermer l'hôpital, je ne vois malheureusement pas d'autre solution.
-Hé bien fermons-le, ce n'est pas grave, annonça un troisième homme d'un large geste comme pour clore au plus vite le sujet.
-Et où irons nos malades ? Nos femmes enceintes ? Nos personnes âgées ? Demanda une vieille dame d'une voix scandalisée, visiblement, la seule à être outrée par la fermeture de ce service public essentiel.
-He bien ils iront à Cleveland, répondit le cowboy en reniflant ostensiblement.
-Mais c'est à une heure de route?! S'offusqua la dame en haussant le ton, complètement atterrée par la proposition irréaliste de l'homme.
-Allons, Allons, Mrs Turner, calmez-vous je vous prie. Croyez-moi cela fait des semaines que je suis sur ce dossier et je ne vois pas d'autres solutions, expliqua le maire d'un ton paternaliste et légèrement condescendant.
Le silence envahit à nouveau la salle de réunion, chacun dans ses pensées, pesant le pour et le contre. Au bout de quelques minutes, M. Carlill reprit la parole :
-Bien, il faut prendre une décision. Procédons au vote, qui vote pour la fermeture de l'hôpital ?
La grande majorité du conseil leva la main à l'exception de Mrs Turner et de deux autres élus.
-Qui vote contre ?
La dame fut la seule à s'opposer à la fermeture du centre hospitalier.
-Qui s'abstient ?
Les deux hommes levèrent finalement la main en soupirant de dépit.
Et voilà, pensa Harold avec amertume, le dernier service public de la ville venait d'être fermé dans l'indifférence presque générale…
Le maire acta le vote puis rectifia son tableau Excel avec les corrections induites par la décision du conseil municipal. Le nouveau budget était désormais à l'équilibre. Satisfait, le maire annonça fièrement :
-Bien voila donc la dernière mouture du budget de l'année à venir.
L'homme laissa les élus étudier les chiffres puis il annonça un nouveau vote pour le valider ou non. Sans surprise, tout le monde l'approuva. Le maire signa le papier, y apposa le tampon de la ville afin d'entériner la décision du conseil municipal avant de ranger les feuillets dans un dossier.
-Bien, voilà une bonne chose de faite. Passons maintenant aux choses sérieuses, dit-il avec un sourire entendu.
L'homme fit une pause avec de continuer :
-Vous êtes tous là pour parler chiffres mais certainement pas ceux-là.
Tout le monde rit joyeusement à la blague. L'ambiance avait radicalement changé. Elle était plus légère mais aussi chargée d'électricité.
-Comme vous le savez tous, des experts sont venus l'année dernière pour prospecter nos sols à la recherche de pétrole.
Tout le monde hocha la tête. Le maire sortit un énorme dossier avant de poursuivre :
-J'ai reçu leurs conclusions récemment…
L'homme fit une nouvelle pause, entretenant le suspense, mais au vu du large sourire qu'il arborait, il y avait peu de doutes sur les résultats.
En tout cas, Harold n'en avait pas. Pour la simple et bonne raison qu'il avait déjà reçu les conclusions des expertises. Ses nombreux contacts lui avaient permis d'avoir accès aux documents il y a quelques mois déjà. Il savait que le sous-sol de Lassiter était riche en gaz de schiste. La ville était tout bonnement assise sur une mine d'or. Et ce qui rendait l'atmosphère de ce conseil municipal aussi fébrile était que la majeure partie des élus possédaient de nombreuses terres, maires inclus.
-Mesdames, messieurs, je suis heureux de vous annoncer ce soir que nous sommes potentiellement riches.
Cette annonce fut accueillie par des applaudissements et des cris de joie. Tout le monde était aux anges, sentant la fin des vaches maigres et le début de la fortune.
-Allons, allons, du calme. Comme vous le savez déjà, il nous reste encore à avoir l'accord du Bureau américain de la sécurité et de l'environnement pour commencer les forages mais cela ne devrait être qu'une formalité. Une fois l'autorisation en poche, nous pourrons commencer l'exploitation et la vente du brut à notre raffinerie.
- Et cela prendra beaucoup de temps ? demanda le cowboy, subitement très impatient.
-Je ne pense pas. J'ai déjà envoyé les demandes d'autorisation. Tout l'Ohio est déjà recouvert de puits de pétrole, je ne vois pas pourquoi on nous refuserait l'accord.
Toujours silencieux, Harold assistait à cette scène surréaliste. Après avoir signé l'arrêt de mort de la ville en fermant l'hôpital, licenciant par la même occasion tout le personnel médical et mettant en difficulté une bonne partie de la population, ces personnes se frottaient les mains et commençaient presque à compter les billets qu'allaient leur rapporter les futurs forages. Quel cynisme ! Quel mépris pour leurs concitoyens ! Seule Mrs Daisy ne semblait pas se réjouir de la situation. Et dieu sait qu'elle avait raison…
Finch savait que le gaz de schiste était un mirage. Depuis cinq ans, l'Ohio, traumatisé par la désindustrialisation et son lot de fermeture d'usines, de chômage et de pauvreté, s'était lancé à corps perdu dans l'exploitation du gaz de schiste. Cette richesse souterraine donnait l'impression d'un miracle économique apportant la fortune au propriétaire des parcelles exploitées et offrant du travail dans les gisements et les raffineries. Juste après la découverte d'un gisement, un puits d'injection était rapidement construit afin d'envoyer dans le sous-sol de l'eau à haute pression pour fracturer la roche et en extraire le pétrole. Ce dernier était ensuite raffiné afin de devenir de l'essence. L'enrichissement était aussi impressionnant que rapide.
Mais la réalité était tout autre. La fracturation hydraulique provoquait la pollution des sous-sols et des nappes phréatiques, la recrudescence des tremblements de terres mais surtout, comme toutes les énergies fossiles, l'exploitation de gaz de schisme n'était pas une solution durable. Une fois les ressources épuisées, les sols devenaient stériles et laissaient une population malade et sans espoir.
Finch regardait avec un mélange de pitié et de fascination les habitants de Lassiter scier la branche sur lesquelles ils étaient assis. Ils semblaient totalement inconscients des conséquences catastrophiques sur leur environnement, leur santé, ne pensant qu'aux bénéfices sur le court terme. Mais il semblerait que le maire ait juste omis un petit détail. Un détail qu'Harold avait bien l'intention d'exploiter à son profit…
-Bien pour fêter cette excellente nouvelle, je vous offre les toasts et le champagne! Annonça fièrement le maire, marquant ainsi la fin de la réunion et le début des festivités.
Conseillers, spectateurs et le maire se levèrent pour se diriger vers la salle de réception, attenante à la salle de réunion. Finch attendit que tout le monde sorte de la pièce pour se lever et pénétrer à son tour dans la grande salle. La plupart des participants s'étaient déjà rués sur le buffet, engloutissant les petits fours tout en sirotant une coupe de champagne. On dirait qu'ils ont déjà entrepris de dépenser l'argent qu'ils n'ont pas encore, pensa cyniquement Harold tout en contemplant les invités qui parlaient avec enthousiasme de leurs futures acquisitions.
-Champagne ?
Surpris, Finch se tourna et découvrit Jordan Carlill, tout sourire, qui lui tendait une coupe.
-Avec plaisir, répondit l'informaticien en acceptant le verre.
-Excusez ma curiosité mais vous êtes nouveau ici? Je ne crois pas vous avoir déjà vu ni aux réunions municipales ni dans la ville d'ailleurs, commenta le maire en détaillant outrageusement le nouveau venu.
-C'est exact.
-Je suis Jordan Carlill le maire de Lassiter mais vous devez déjà le savoir Monsieur… ? demanda l'élu en présentant sa main à Harold.
-Enchanté Mr Carlill, je suis le nouveau propriétaire de la raffinerie, répondit Harold en lui serrant la main, éludant volontairement la question.
Sur le coup, l'homme parut très surpris mais il se ressaisit rapidement.
-Oh, je suis ravi de vous rencontrer enfin. J'ai beaucoup entendu parler de vous sans jamais vous connaitre. Nous sommes tellement reconnaissants pour ce que vous faites pour notre ville.
Harold sourit avant de répondre calmement :
-Je vous en prie. J'ai toujours aimé les défis.
-Vous avez sans doute compris que nous allons être amenés à beaucoup travailler ensemble.
-Effectivement.
Satisfait de cette réponse, le maire leva son verre pour trinquer. Finch leva le sien à son tour avant de boire une gorgée de Champagne. Poussé par la curiosité, Carlill rompit le silence pour demander :
-Vous ne connaissez donc pas la ville où vous avez injecté autant d'argent ?
Finch eut un petit rire ironique avant de mentir :
- C'est exact. Je ne la connais qu'à travers les photographies ou les rapports. Mais j'ai tout de suite vu son potentiel.
Carlill rougit de satisfaction en comprenant que l'homme d'affaire en face de lui nourrissait les mêmes intentions que lui. Puis, comme pris d'une impulsion, le maire prit le verre de Finch et le posa sur la table à côté du sien. Se tournant vers lui, les yeux brillants d'excitation, il annonça :
-Venez avec moi, je vais vous faire faire le tour de la ville.
Sans même lui laisser le temps de répondre, le maire saisit Finch par le bras et l'entraîna à l'extérieur de la salle de réception. L'informaticien se raidit. Il n'avait absolument pas prévu cette réaction de la part d'un homme d'affaire, réputé habile mais froid. Il ne souhaitait pas spécialement faire le tour du propriétaire. Il connaissait parfaitement la ville mais surtout il craignait de tomber par hasard sur une connaissance. Si c'était le cas, tout son plan tomberait à l'eau. Harold commença à paniquer intérieurement, cherchant désespérément une excuse valable pour refuser la proposition du maire.
-Ho non, ne vous en faites pas. Je ne voudrais pas vous priver de vos hôtes…
-Ne vous inquiétez pas, coupa l'homme, ils sont trop occupés à fêter leur nouvelle bonne fortune pour s'apercevoir de mon absence.
Une fois à l'extérieur, Jordan Carlill entraîna Finch vers sa voiture stationnée sur le parking privé de la mairie. Le chauffeur qui attendait, sortit du véhicule et ouvrit la portière à son patron ainsi qu'à Finch.
Une fois installés sur la banquette arrière de la limousine, le maire ne cacha plus son excitation.
-Grâce à vos investissements considérables, la ville a su résister à la crise. Nous vous en sommes extrêmement reconnaissants…
Le maire s'interrompit quelques instants alors qu'ils passaient à côté de la médiathèque flambant neuve. Lui jetant un regard plein de dédain, il reporta son attention à Finch et déclara d'un ton cynique et ironique.
-Mais entre-nous, la raffinerie est tout de même un investissement plus…productif que cette médiathèque…
Finch sourit à son tour. Il reconnaissait bien là l'homme tel qu'il apparaissait dans ses dossiers. Sous le vernis de l'élu local séduisant et attentif aux autres, sommeillait l'homme d'affaires froid, opportuniste et calculateur. Carlill venait tout bonnement de lui avouer qu'il aurait préféré que son argent aille à des projets qui rapportent plutôt qu'à un don désintéressé comme des livres ou des nouveaux locaux scolaires. Cette attitude pour le moins antipathique conforta Harold dans son plan.
-L'éducation est un investissement sur le long terme, expliqua Harold d'un ton tout aussi froid, à la limite du mépris, les enfants de Lassiter ont le droit d'avoir un enseignement de qualité et de s'ouvrir à d'autres horizons.
-Certes, approuva le maire à contrecœur, vexé d'avoir été ainsi remis à sa place.
La suite du trajet fut beaucoup plus neutre et courtois. Jordan Carlill entretenait la conversation, exposant ses projets d'exploitation et surtout cherchant à vérifier que la vieille raffinerie de la ville pourrait absorber un volume considérablement accru de barils. Harold écoutait d'une oreille polie mais distraite les projets de l'homme d'affaires quand il réalisa que le véhicule quittait la ville.
-Où allons-nous, demanda-t-il en lançant à son interlocuteur un regard plein de perplexité.
-A la raffinerie.
Harold eut l'impression d'être frapper par la foudre. Non pas là-bas ! Pas maintenant ! Je ne suis pas prêt ! Tout son corps se raidit, ses mains se crispèrent sur ses genoux et son sang quitta brutalement son visage, le laissant aussi blême que sa chemise.
-Pour quoi faire ? Réussit-il à articuler en veillant à ce que sa voix ne trahisse pas son malaise.
-J'aimerai vous montrer in-situ les différents travaux de modernisation qu'il serait pertinent d'envisager.
-J'ai déjà des travaux de modernisation en tête, répondit froidement Finch, souhaitant plus que tout, faire changer d'avis le maire.
-Ha bon ? S'étonna l'homme en croisant les bras devant sa poitrine, et de quel genre ?
-Je souhaite faire de la raffinerie de Lassiter un modèle dans les nouvelles énergies, répondit Finch sans plus de précision.
-Formidable, conclut Mr Carlill sans pour autant donner l'ordre à son chauffeur de revenir en ville.
La berline roulait rapidement à travers le paysage monotone de l'Ohio. Parfois les deux hommes pouvaient apercevoir, au milieu des champs de maïs, des forages ou des derricks en construction. Finch se retint de sourire. Certains avaient, semble-t-il, déjà anticipé l'accord du BSEE et avaient commencé à investir dans les infrastructures de forage. Parfait, son plan serait d'autant plus efficace.
Au bout de trente minutes de trajet, le paysage changea subtilement. Les camions citernes étaient de plus en plus nombreux sur la chaussée tandis qu'un gigantesque oléoduc suivait la route. Enfin, la raffinerie apparut. Elle ressemblait à une verrue d'acier dans le paysage champêtre des plaines de l'Ohio. La limousine se stationna tout près, sur une sorte de colline surplombant l'usine. Finch et Carlill sortirent du véhicule pour mieux admirer les lieux.
Le maire contemplait la raffinerie avec une sorte d'adoration. Il s'imaginait sans doute tous les bénéfices qu'il retirerait de l'exploitation de ses terres et de la vente de son pétrole.
-Quelle merveille, murmura-t-il comme s'il contemplait un tableau de maître, le génie humain mit au service de la technologie.
A ses côtés, Harold ne partageait pas du tout le même sentiment. La raffinerie, construite après la seconde guerre mondiale au moment où un gisement de pétrole avait été découvert dans le comté de Lassiter, était vieillissante. Les réserves s'épuisant inéluctablement, elle ne fonctionnait aujourd'hui qu'au ralenti.
Finch avait du mal à cacher son dégoût en contemplant ces méandres de tuyaux de fer et d'acier, ces cheminées, ces camions citernes, ces oléoducs qui défiguraient le paysage et cette torchère qui faisait un bruit assourdissant et qui recrachait une épaisse fumée noire et malodorante… Non, pour lui, cet endroit ressemblait plutôt à l'enfer. Cette raffinerie de pétrole était le symbole du déclin de la civilisation, la fin d'une ère. Il avait sous les yeux le pillage jusqu'à la dernière goutte de ce que la terre avait mis des millions d'années à constituer, au mépris de l'environnement, de la santé des employés et des riverains, dans le seul but du profit immédiat.
Alors que Finch gardait le silence, le maire se tourna vers lui et demanda, toujours vivement intéressé quant aux projets de ce mystérieux homme d'affaires dont il ne connaissait même pas le nom.
-Vous comptez investir beaucoup ?
-Une somme conséquente oui, répondit Finch sans quitter des yeux l'usine, s'intéressant maintenant aux ouvriers qui s'affairaient autour d'un camion citerne.
-Cette somme aboutira à des embauches ?
-sans aucun doute.
-Parfait ! Conclut le maire doublement satisfait, s'imaginant déjà riche à millions et, accessoirement, réélu.
Harold, lui, avait d'autres préoccupations. Il observait nerveusement les hommes qui travaillaient autour de la raffinerie. Il redoutait d'y voir un visage douloureusement familier. Il tremblait intérieurement à l'idée d'être démasqué. Ses yeux détaillaient avec anxiété chaque silhouette qui déambulait à leurs pieds. Soudain, un ouvrier, plus grand que les autres, arrêta son ouvrage et leva la tête. Il mit sa main en visière pour se protéger des rayons couchants du soleil et regarda dans leur direction. Finch avait la très nette impression qu'il les observait.
Il commença à paniquer. Son cœur s'emballa dans sa poitrine, son sang battit furieusement dans ses tempes tandis que ses mains se mirent à trembler. Il devait à tout prix s'éloigner, partir, quitter ce lieu. Mais il était comme tétanisé, les yeux scotchés à cette silhouette dont il ne voyait pas le visage.
Se faisant violence, il tourna la tête pour demander à son voisin :
-Si vous voulez bien me raccompagner à Lassiter. Mon chauffeur m'attend et j'ai encore d'importants coups de fil à passer.
Finch faisait de son mieux pour cacher son malaise, parlant d'une voix calme et détachée alors que sa gorge était serrée et que son cœur était au bord de l'implosion. Mais le maire était tellement absorbé par la contemplation de la raffinerie qu'il ne remarqua absolument pas le trouble de son interlocuteur.
-Oui, évidemment, répondit le maire en détournant les yeux avec difficulté et retournant à sa voiture.
Les deux hommes s'installèrent à nouveau sur la banquette arrière du véhicule qui repartit en direction de la ville. Après quelques minutes de silence, le maire, toujours obsédé par la perspective de s'enrichir au plus vite, demanda:
-Les autorisations du BSEE n'étant que pure formalité, d'après vous quand la raffinerie sera-t-elle opérationnelle pour absorber tous les nouveaux barils de brut que nous nous apprêtons à extraire de nos terres ?
Se sentant bien mieux depuis qu'il était à nouveau dans l'habitacle de la berline, Harold s'était recomposé un visage parfaitement détendu. Il était d'autant plus à l'aise que le maire venait enfin de lui poser la question tant attendue. Se calant confortablement au fond de la banquette en cuir, Harold sourit froidement avant de répondre.
-Je crains malheureusement que ce ne soit impossible.
Le sourire de Jordan Carlill se figea. Pas tout à fait certain d'avoir bien entendu, l'homme demanda :
-Comment ça ?
Finch ne répondit pas tout de suite, se replongeant dans la contemplation du paysage bucolique des plaines du Midwest. Au bout de quelques secondes, il reporta son attention sur l'homme d'affaires en face de lui qui était littéralement suspendu à ses lèvres.
-Je n'ai pas l'intention de raffiner votre pétrole, expliqua-t-il simplement.
Carlill sursauta et se pencha sur la banquette pour mieux faire face à son interlocuteur.
-Mais vous aviez affirmé vouloir investir dans la raffinerie pour la moderniser ! Vous aviez promis de nouveaux emplois !
Finch commençait à éprouver le même sentiment grisant d'un chasseur traquant sa proie et la poussant dans un piège dont elle ne pourrait sortir.
-C'est ce que je compte faire effectivement, confirma Finch, se délectant de l'expression complètement perdue de l'homme en face de lui.
-Je ne comprends pas… avoua le maire dans un murmure, de plus en plus perplexe mais surtout de plus en plus inquiet.
-Je vous ai dit que je comptais moderniser la raffinerie pour l'adapter à des énergies nouvelles, reprit l'informaticien sans plus d'explication, laissant le maire volontairement dans l'expectative.
Harold pouvait presque entendre les rouages du cerveau du maire fonctionner. Il avait vraisemblablement beaucoup de mal à lire entre les lignes. Poussant un soupir, Harold se pencha en avant et commença le discours qu'il avait déjà prononcé à de multiples reprises dans son esprit. D'une voix douce et calme, comme s'il s'adressait à un enfant, Finch expliqua :
-J'ai décidé de transformer la raffinerie de pétrole en centrale électrique fonctionnant à l'énergie solaire.
Le maire écarquilla les yeux et ouvrit la bouche de stupeur.
-Energie solaire ? Mais quelle énergie solaire ?! Nous n'avons aucun panneau solaire dans le comté? C'est une plaisanterie ?! Explosa le maire dont les joues devenaient de plus en plus rouges à fur et à mesure que son ton montait.
-C'est faux. Depuis ce matin, j'ai entamé des travaux sur mes terres afin d'y installer des champs de panneaux solaires…D'ailleurs en voila un, précisa Finch en montrant, à travers la vitre, des camions stationnés dans un champ au loin.
-Vous avez également acheté des terres ? S'étonna le maire en observant les travaux.
-Oui… environ la moitié des terres du comté est à moi, en particulier celles qui sont à proximité de la raffinerie. Ce sera plus commode pour transporter l'électricité.
-Mais… et le pétrole ?
-Vous ne le vendrez pas.
-Comment ça ?! Je ne vais certainement pas m'assoir sur des millions sous prétexte qu'un homme d'affaires baba cool de New York se pointe pour mettre en application ses théories écolo fumeuses !
Cette réplique eut pour effet de mettre Finch en colère. Le visage fermé et le regard dur, il haussa légèrement le ton, martelant chacun de ses mots :
-Mr Carlill, croyez-moi, l'exploitation du gaz de schiste est une malédiction. Toutes les villes qui ont cédé à la tentation de l'argent facile en autorisant la fracturation hydraulique s'en mordent aujourd'hui les doigts.
-Peut être, mais leurs poches sont pleines ! Ricana l'homme en croisant les bras sur sa poitrine à l'image d'un enfant boudeur.
Finch écarquilla les yeux face à la mauvaise foi et la cupidité de son interlocuteur. Il était aussi borné que bête !
-Je ne vous laisserai pas exploiter vos champs de pétrole.
-Et comment comptez-vous m'en empêcher ? demanda la maire en lançant à Finch un regard plein de défi.
-Je refuserai de raffiner vos barils.
-Et alors ? J'irai les vendre à une autre raffinerie, annonça fièrement le maire en balayant de la main l'argument de l'informaticien.
Le sourire de Finch s'agrandit. D'une voix dangereusement basse, il articula lentement :
-Vous ne pourrez pas.
Jordan Carlill se crispa face à ce nouveau problème.
-Et pourquoi je vous prie ?
-Parce que la règlementation fédérale impose à tous les extracteurs de gaz de schiste de faire raffiner leurs barils dans la raffinerie la plus proche, pour éviter le transport coûteux et dangereux de brut. Or…la raffinerie la plus proche est… la mienne.
Le visage de Carlill se décomposa littéralement en réalisant qu'il ne pourrait jamais exploiter le pétrole de ses terres et qu'il pouvait donc s'assoir sur une fortune qui resterait virtuelle.
D'une voix tremblante, l'homme se mit à supplier:
-Mais comment allons-nous faire ? Nous nous sommes endettés pour acquérir ses terres, pour payer les prospections et pour installer des forages…
Finch haussa les épaules avec désinvolture. Il était au courant des sommes folles que l'homme et ses amis avaient déjà emprunté…Il savait même de quelle banque ils dépendaient…
Avec un rire sans joie et un regard tout aussi glacial, Harold conclut avec un réalisme implacable :
-Je crains que vous ne soyez ruiné.
Sur ces mots, la berline se stationna devant l'hôtel de ville de Lassiter. Jordan Carlill était totalement abasourdi par les révélations de Finch. Les yeux dans le vague, des petites gouttelettes de sueur perlant sur ses tempes, l'homme prenait conscience petit à petit qu'il était désormais sans le sou. Il avait non seulement investi toute sa fortune dans ce projet de gaz de schiste mais il y avait également entraîné ses amis et les plus grands propriétaires fonciers de la ville dans sa chute.
Finch posa la main sur la poignée de la portière mais avant de sortir il se tourna vers le maire et précisa d'un ton légèrement ironique :
-Mais ne vous inquiétez pas, je veillerais à réemployer absolument tous les ouvriers de la raffinerie dans ma nouvelle centrale électrique.
Puis il ouvrit la porte et descendit du véhicule sous le regard perdu du maire qui s'était avachi sur la banquette arrière, comme si son corps s'affaissait sous le poids de sa dette.
Alors qu'il marchait en claudiquant sur le trottoir en face de l'hôtel de ville pour rejoindre Thomas qui l'attendait toujours près de sa voiture, Harold aperçut une élégante dame qui s'avançait vers lui. Grande, ses longs cheveux bruns cascadant sur ses épaules, elle portait un tailleur chic et de hauts escarpins. Telle une reine, elle remontait l'avenue, la tête haute et le menton relevé. Elle ralentit imperceptiblement le pas au fur et à mesure qu'elle se rapprochait de Finch. Le dévisageant comme si elle avait vu un revenant, elle semblait perdre progressivement de sa superbe. Son visage devint blême et sa bouche s'entrouvrit de surprise. Arrivée à sa hauteur, elle s'arrêta et murmura d'une voix gênée :
-Harold Finch…si je m'attendais…
-Mademoiselle Morgan…ou plutôt Madame Carlill.
- Que faites-vous à Lassiter ?
-Je suis venu régler quelques affaires.
Zoé parût très étonnée :
-Des affaires ? Ici ?
Harold lui offrit un sourire charmant contredit par la dureté de son regard bleu, avant de prendre congés.
-Bonne soirée Madame Carlill, dit-il en inclinant poliment la tête.
Zoé lui rendit son salut et le regarda s'éloigner lentement en boitant. Mais après quelques pas, il se retourna comme s'il avait été prit d'une illumination soudaine.
- Juste une chose, soyez indulgente envers votre mari, je crains qu'il n'ait connu un récent revers de fortune.
Le sourire cynique et le regard glacial qui accompagnèrent ces paroles énigmatiques firent frissonner d'effroi Zoé. Elle avait un très mauvais pressentiment. Mais elle n'eut pas le temps de lui poser plus de questions l'homme lui avait déjà tourné le dos et s'éloignait d'elle lentement au rythme irrégulier de sa boiterie.
