Salut mes gens ! Bonne année 2010 ! Qu'elle soit peuplée de bonnes fanfics et de KuroFye mwahahahaha *w*
Avant toute chose, merci pour vos si gentilles reviews ! Vous pouvez pas savoir comme ça me fait terriblement plaisir *-* tout comme celles qui me mettent dans leurs favoris, graouh, thank you so much ! Je vous n'aime, vous *-*
Ensuite, pardonnez-moi de cet update terriblement tardif... Ma seule excuse, c'est que la gestation de cette fic a été terriblement longue et douloureuse ^^''' j'aime pas les fics qui se laissent pas écrire toutes seules, (et elles me le rendent bien, en général) mais celle-ci a battu des records de mauvaise volonté... Surtout la fin, ah la la... *regard noyé de larmes vers l'horizon* Mais j'me suis dit qu'il valait mieux une fin toute pourrite (inventons des mots avec Sana \o/) que pas de fin du tout, maintenant, c'est peut-être un mauvais calcul, auquel cas vous êtes libres de me taper sur la gueule en appuyant sur le bouton vert en bas :D
Bon ok ok, j'arrête de me plaindre. Et c'est là que je commence à VOUS plaindre, vous, parce que ce one-shot est ridiculement long. Tellement long, qu'il faisait 42 pages sur word, et pas en grande police en plus, avec quelques 32000 mots (c'est là qu'on part se pendre). J'ai vaguement envisagé de le séparer en deux parties, pour permettre à vos cerveaux de ne pas s'engluer trop longtemps dans la guimauve, mais ma maniaquerie psycho-traumatique obsessionnelle a repris le dessus en me hurlant que je n'allais pas foutre le boxon dans ces trucs en vrac en publiant un one-shot en deux parties et en dérangeant l'ordre établi depuis le début. Malheureusement, tout aussi chiante que soit cette voix intérieure, elle est encore plus virulente en cas de publication nuisant à la symétrie des chapitres que lorsqu'elle m'oblige à faire le tour des parcs pour compter toutes les lattes de chaque banc, ce qui n'est pas peu dire.
Oui, merci de me rappeler qu'il faut que je prenne mes cachets...
Bref bref. Les mots proposés nous viennent cette fois de Hikari Aria, et les voici :
Peur, idole, rencontre, robe, bal, cerise, schizophrénie, peluche, parfum, déodorant à la fraise, Japan expo, Un dictionnaire anglais français, Comment apprendre le japonais en s'amusant.
Sinon, quelques petits coucous en passant :
- A Cycy parce que je viens de lire son dernier one-shot qui dépote, et que si vous ne l'avez pas encore lu, eh bien courez le faire d'urgence, bande de mécréants, au lieu de rester là à lire ce prélude débile.
- A Nandra-chan, parce qu'il faut bien célébrer l'extraordinaire coïncidence que le dieu des fanfics nous a offerte l'autre soir, après l'avoir mijotée quelques années...
- A Jyô, parce que m'écouter me plaindre sans répit sur une fic qui n'avance pas, c'est quelque chose, mais s'entendre en plus ordonner de m'aider pour cette fin qui m'a fait m'arracher tant de cheveux, et le tout sans se plaindre, ça doit tenir du miracle.
- A Aria, enfin, parce que ce sont ses mots ! Tu pourras dire que tu m'en auras fait baver u_u'
Titre : Karma Police
Disclaimer : Kurogane, Fye et toute la troupe appartiennent à Clamp. "Karma Police" appartient à Radiohead. L'absence totale d'originalité en ce qui concerne les titres de ces one-shot est totalement mien.
Rating : T, on va dire...
Note : désolée s'il reste des petites fautes d'orthographe ici et là. J'en ai horreur, mais à deux heures trente du matin, ces petites saletés se glissent un peu n'importe où. Donc voilà.
Bon, je ne peux pas retarder plus longtemps l'inévitable confrontation... u_u'
Alors je vous souhaite, autant que faire se peut, une bonne lecture. \o/
.oOo.
Rétrospectivement, j'ai toujours eu le chic pour m'attirer toutes sortes d'ennuis – les fées qui se sont perchées sur mon berceau ne devaient pas être les bonnes. Comment expliquer autrement, sinon, que je me sois retrouvé orphelin alors que j'avais à peine quatre ans ? Et, un malheur en engendrant un autre, je me suis retrouvé à être recueilli par ma tante, et donc à vivre sous le même toit que sa fille de trois ans, Tomoyo, un démon à visage humain, sous l'appellation banalement trompeuse de "cousine".
La plupart des ennuis qui me sont arrivés par la suite, c'est surtout à elle que je les dois. Elle m'a entraîné dans des combines vaseuses, des plans foireux, des aventures où le danger clignotait en rouge à chaque pas qu'on faisait – on aurait dit que le mot "emmerdes" avait été inventé juste pour nous.
J'ai toujours espéré qu'en grandissant, ce nuage de malchance qui nous tournait autour finirait par s'éloigner et me laisser tranquille une bonne fois pour toutes, mais il faut croire que j'avais déjà un sale karma dès le départ.
Lorsque mon portable se met à vibrer dans la poche de mon pantalon, étrangement, j'ai un mauvais pressentiment, et je sais qu'il n'attend que l'occasion de se confirmer.
Bien sûr, cette occasion, c'est Tomoyo qui la lui fournit, comme d'habitude.
- Kurogane, je crois que j'ai tué quelqu'un...
Je m'attendais à quelque chose de grave, en effet, puisqu'elle se permet d'interrompre une séance de shopping pour m'appeler – mais là, même pour nous et notre déveine légendaire, ça fait beaucoup. Ses mots me donnent subitement l'impression que tout s'est figé autour de moi - je relève les yeux de mon livre, sous le choc, et trois longues secondes passent avant que j'aie la présence d'esprit de dire un mot.
- Quoi ?
J'entends sa voix trembler – et pour qu'elle se mette dans un état pareil, il lui en faut beaucoup. C'est grave.
- J-j'étais avec la voiture, et j'ai renversé quelqu'un... un garçon... Il est sur le bord de la route, je ne sais pas s'il est mort ou quoi... Je n'ose pas m'approcher... Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ? Dis-moi !
Son ton est hystérique, et je dois vraiment prendre sur moi pour ne pas laisser la panique m'envahir à mon tour. Je me lève, l'esprit vide, sur le coup, et je demande :
- Où est-ce que tu es ?
- A l'entrée de la ville, la route entre le bowling et le centre commercial... Et y'a pas une putain de voiture qui s'arrête pour m'aider !
- Ok, flippe pas. J'arrive tout de suite. Il y a du sang ?
- N-non... Enfin, je n'ose pas trop m'approcher, mais... Attends, je regarde... je vais soulever sa tête pour voir s'il est blessé...
- NON ! Surtout, le bouge pas ! Il a peut-être des blessures internes, tu ferais pire que mieux.
- O-ok...
- Quand tu auras raccroché, appelle une ambulance. Je prends la moto, j'arrive tout de suite.
Je n'entends pas sa réponse – j'ai déjà raccroché. En deux temps trois mouvements, je suis dehors, casque sur la tête, et ma moto est déjà prête à partir.
Et dire que j'avais vraiment espéré être libéré de ces emmerdes...
.oOo.
Lorsque j'arrive sur les lieux du crime, j'ai un peu calmé ma panique, mais mon cœur continue à tambouriner comme un imbécile dans ma poitrine. De tout ce qu'on a déjà pu faire, de toutes les galères dans lesquelles on a déjà pu être embarqués, celle-ci peut d'ores et déjà se ranger parmi le top 3 des plus graves.
J'arrête ma moto à côté d'une Tomoyo plus livide que je ne l'ai jamais vue, accroupie à côté d'un garçon blond allongé sur le dos, les yeux fermés. Je m'attendais plus ou moins à la même vision (le sang en plus, la blondeur en moins), mais reste que de le voir en vrai, ça me fout un sacré choc.
- Kurogane ! s'exclame-t-elle lorsqu'elle me voit. J'ai appelé l'ambulance, ils arrivent le plus vite possible.
Dans la minuscule bourgade où on habite, l'hôpital brille par son absence, alors elle a dû faire appel à celui de la ville voisine la plus proche. C'est dans ces moments-là qu'on regrette d'habiter dans le trou du cul du monde – et ce n'est pas la première fois que je me fais cette réflexion.
- Visiblement, il respire, dit Tomoyo, plus morte que vive.
Je m'accroupis à mon tour près de la victime, et c'est un nouveau choc quand je découvre à quel point il est beau. En temps normal, ce n'est pas le genre de truc qui m'interpelle, mais chez lui, c'est impossible de ne pas la remarquer, à mon avis. Et ma seconde pensée est que c'est la première fois que je vois Tomoyo à moins de cinq mètres d'un beau garçon sans qu'elle soit en train de glousser où d'échafauder des plans fumeux. Logique, vu les circonstances, mais une grande première dans ma vie.
Enfin, ce n'est pas le bon moment pour y penser. Je m'accroupis près du garçon et je l'observe. Pas de sang sur la chaussée, comme me l'avait dit Tomoyo – pas de blessure externes. Toutefois, je ne peux pas être sûr qu'il n'a pas subi des dommages internes, donc j'évite de le toucher.
- Comment ça s'est passé ? je demande à Tomoyo.
- Je... Je roulais normalement, j'allais au centre commercial, et il a déboulé sur le passage piéton, mais je ne l'avais pas vu... J'ai freiné à mort, mais je l'ai heurté quand même...
Je hausse un sourcil.
- Tu roulais à quelle allure ?
- Normale ! proteste-t-elle. Vraiment !
Je garde mes pensées pour moi– Tomoyo roulant à une allure normale, c'est encore plus rare que de la voir en pleine perte de ses moyens comme elle l'est actuellement. C'est dire.
- Il n'est pas mort, hein ? demande-t-elle, apeurée.
- Non. Il n'a pas l'air blessé, mais...
- Ma voiture n'a aucune trace, dit-il elle d'un ton anxieux. Je n'ai pas dû le percuter très fort...
C'est bien elle, ça, de prendre le temps de regarder l'état de sa voiture quand une vie humaine est en jeu... Je soupire.
- Si tu ne l'as pas percuté très fort, pourquoi il est évanoui sur la route ?
Avant qu'elle ne puisse répondre, le garçon fronce les sourcils et soupire, et aussitôt, on se penche vers lui, aux aguets. Ses paupières s'ouvrent sur des yeux d'un bleu déstabilisant, et son regard papillonne sur nous pendant un instant, avant qu'il ne soit capable de marmonner d'une voix rauque :
- ... suis où ...?
- Je suis désolée ! s'exclame Tomoyo avant que j'aie eu le temps de dire un mot. Je ne voulais pas ce qui s'est passé, je te jure, je n'ai pas fait exprès ! Je ne voulais pas te faire mal ! Je t'ai vu traverser la chaussée au dernier moment et je n'ai pas pu freiner à temps, mais je... Tu as mal quelque part ? J'ai appelé l'ambulance, elle ne devrait plus tarder à arriver, tu pourras aller à l'hôpital et... Ça va ? Comment tu te sens ?
En guise de réponse à la salve de paroles, il fronce les sourcils encore une fois, et son regard glisse de Tomoyo à moi, d'un air déboussolé.
- ... Hein ?
Il se redresse lentement, sur ses coudes, et si je n'étais pas inquiet pour lui, je rirais presque devant son expression. Il a l'air de ne rien comprendre – logique, en même temps. Il regarde autour de lui, puis ses yeux se posent sur nous à nouveau, et il demande d'une voix mal assurée :
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je fais signe à Tomoyo de me laisser parler, et je réponds :
- Tomoyo t'a renversé avec sa voiture alors que tu traversais la route. Tu t'en souviens ?
Il fronce les sourcils. Cherche dans sa mémoire. Relève les yeux vers nous, l'air plutôt mal à l'aise.
- Oui, mais... C'est flou...
- Tu as mal quelque part ?
- Pas vraiment...
Pour nous le prouver, il se lève lentement – il est fin comme une brindille, et je me dis que c'est un miracle que Tomoyo ne l'ait pas brisé quand elle l'a touché. Il tend les bras et les jambes, les plie, se penche, s'étire, puis d'un air pensif, il tâte son genou, et grimace légèrement.
- J'ai juste un peu mal au genou, mais ça va passer... J'arrive à le bouger sans problème.
Il doit voir que Tomoyo et moi on le fixe d'un air anxieux, car il ajoute rapidement, d'un air intimidé :
- Pas la peine de vous inquiéter...
Ben tiens, ma cousine vient de le renverser, et on n'est pas censés s'inquiéter ? Excellent. Ce type a de l'humour.
C'est à ce moment que l'ambulance arrive à grands renforts de sirènes, et je le vois se crisper en se tournant vers elle.
Deux infirmiers descendent de l'ambulance à toute allure et se précipitent vers nous – ils ont l'air surpris de trouver trois adultes en train de discuter au lieu d'une fille à côté d'une victime gisant sur la route.
- Que s'est-il passé ? Où est le blessé ?
Le blond n'est plus le seul à avoir l'air mal à l'aise – Tomoyo est dans ses petits souliers également. Elle incline la tête vers lui.
- Je... l'ai percuté, mais... il dit qu'il va bien...
- C'est vous la victime, monsieur ?
L'infirmier qui a pris la parole se tourne vers le blond, et quand il découvre la beauté de son visage, je remarque chez lui la même réaction que moi quelques minutes auparavant : le choc.
- Oui, c'est moi, dit-il d'une voix douce, mal à l'aise aux entournures. Mais je n'ai rien de grave, vraiment...
- Que s'est-il passé ? demande l'autre infirmier.
- J'ai voulu traverser le passage piéton, et je n'ai pas regardé avant de traverser, et elle m'a percuté... Mais franchement, ce n'est rien, je n'ai mal nulle part.
- Venez avec nous, dit finalement l'un deux, on va vous examiner à l'hôpital.
- Ce n'est pas la peine, répond rapidement le blond. Je ne suis pas blessé.
Mentirait-il parce qu'il a lui aussi horreur des hôpitaux, comme moi ?
- Vous êtes sûr ? Vous avez peut-être une lésion interne, insiste l'infirmier.
- Non, je vous promets que ce n'est rien, répond le blond, mal à l'aise. Elle ne roulait pas vite, elle ne m'a pas heurté très fort, je vous assure. Je suis désolé qu'on vous ait dérangé pour rien.
Il a l'air tellement tenace, et ses yeux se font tellement insistants, malgré son malaise presque palpable, que les infirmiers, sans doute séduits par son minois, finissent par hausser les épaules, en disant :
- Passez quand même à l'hôpital pour faire une visite de contrôle.
- Bien sûr, je n'y manquerai pas, répond-il poliment.
Lorsque l'ambulance s'éloigne, il pousse un léger soupir de soulagement dont Tomoyo n'a pas l'air de se rendre compte. Elle s'approche de lui et lui demande d'un air inquiet :
- Ça va, tu es sûr ?
- Oui oui, insiste le blond. Merci de t'inquiéter.
Pour la première fois, je vois ma cousine au bord des larmes. C'est un spectacle tellement affolant que j'en suis réduit au silence.
- C'est normal, c'est de ma faute, après tout...
- Non, pas du tout, dit-il d'un air embarrassé. C'est la mienne. J'ai traversé sans regarder.
- Mais...
- Bon, j'interromps d'un air agacé, on s'en fout un peu, non ? L'important, c'est son état. Ca va mieux, ton genou ?
- J'aurai sans doute un bleu, dit-il en levant les yeux vers moi, mais rien de plus, je crois.
- Ok... Comment tu t'appelles ?
- ... Fye.
Je remarque une sorte de réticence dans ses yeux, et elle ne manque pas de m'intriguer. Peut-être qu'il ne voulait pas dire son nom ? Ou peut-être que c'est parce que c'est moi qui ai posé la question, moi dont tout le monde a peur, à cause de mes yeux rouges ? Pourtant, je n'ai pas l'air de l'effrayer plus que ça. Ou alors, c'est que son prénom ne lui plaît pas ... ?
Le bond que fait Tomoyo apporte un semblant de réponse à la question.
- Fye ? Fye D. Flowright ? C'est toi, le nouveau venu dont tout le monde parle, en ville ? Oh mon dieu, c'est pas vrai, c'est toi que j'ai renversé avec ma voiture !
Je lève les yeux au ciel. Parce que c'est lui, ça a plus d'importance que si ç'avait été quelqu'un d'autre, c'est ça ? En tout cas, ça m'étonne qu'elle le connaisse. Personnellement, je n'ai jamais entendu son nom. Comme si elle avait entendu mes pensées – ou peut-être parce qu'elle me voit hausser les épaules – elle se tourne vers moi.
- Fye D. Flowright !
- J'ai entendu.
Elle fait une grimace d'impatience, et ajoute :
- Mais si, tout le lycée en parle ! Le nouveau venu ! C'est un évènement assez rare dans cette ville pour que tout le monde soit au courant... Sauf toi, évidemment.
Elle n'a pas mis longtemps à retrouver sa morve, celle-là...
- Ben, désolé, hein.
Je jette un regard au blond, en me demandant si je l'ai offensé ou pas, et je remarque qu'il a les yeux posés sur moi. Son regard est indéchiffrable, peut-être que ça signifie que je l'ai vraiment vexé – mais avant que je puisse ajouter un mot, il s'est tourné vers Tomoyo, qui lui a pris les mains : un geste qui marque le retour des gloussements qui la caractérisent.
- Tu es inscrit dans notre lycée, n'est-ce pas ? Si tu veux, je te ferai visiter !
- Ça ira, merci, décline-t-il d'une voix douce, mais sans appel. Je peux me repérer tout seul.
- Oh, je vois, répond Tomoyo, déçue. Bon, quoi qu'il en soit, je te ramène chez toi.
- Hein ? Mais...
- Allez, je te ramène ! décrète-t-elle avec autorité. Avec ton genou en pamplemousse, je n'accepte pas la discussion. Monte, on y va. A tout à l'heure, Kurogane !
Avant que j'aie eu le temps de dire un mot, elle l'a déjà poussé vers le siège passager avant de s'engouffrer côté conducteur. Je soupire, et le blond, derrière la vitre passager, me jette un autre de ses regards indéchiffrables, à mi-chemin entre la timidité et l'intérêt. Comme s'il était sur le point de dire quelque chose avant de se raviser. Intrigué, je lui rends son regard, en me demandant s'il va baisser la vitre pour me parler, mais Tomoyo démarre, et la voiture s'éloigne aussitôt. Je le vois me suivre du regard jusqu'à ce qu'il sorte de mon champ de vision.
Drôle de rencontre.
.oOo.
Le lendemain, je sens tout le lycée en émoi. Si je m'en rends compte, c'est parce que pour une fois, je tends l'oreille, évidemment – d'habitude, ça me passe complètement au début de la tête. Mais en l'occurrence, avec ce qui s'est passé hier, je me sens plus ou moins concerné par l'arrivée de Fye D. Flowright dans le lycée – en pleine année scolaire, qui plus est.
Son entrée dans la cour ne passe pas inaperçue : d'un seul coup, toutes les têtes se tournent vers lui, les conversations changent de sujet, et une sorte de tension électrise l'air – oui, le nouveau est un beau gosse. Les filles n'osaient pas l'espérer, et maintenant, elles constatent que c'est mieux que tout ce qu'elles avaient pu imaginer. Les mecs le regardent d'un air vaguement dégoûté et un peu admiratif malgré eux.
Et entre ces deux extrêmes, il y a moi, appuyé contre le mur, qui hésite entre l'ennui et l'intérêt. Il m'a intrigué toute la soirée avec son regard mystérieux, mais je n'ai vraiment pas envie de l'approcher et de devenir par là-même la cible de tous ces regards qui le suivent à la trace. Lorsqu'il s'avance, je remarque qu'il a l'air profondément mal à l'aise – faut dire, on le serait à moins. Quelques filles s'approchent déjà de lui pour lui parler, avec des gloussements refoulés ; mais c'est sans compter l'apparition ma cousine, qui a décidé de marquer son territoire.
- Fye ! s'exclame-t-elle en agitant la main et en se dirigeant vers lui.
Comme je l'observe attentivement, je peux voir tout ce qui passe dans son regard au moment de cet appel : en premier, la surprise – il ne s'attendait sans doute pas à ce que quelqu'un l'interpelle alors qu'il est censé ne connaître personne ici. En deuxième place, la panique. Bien compréhensible, quand on a affaire à Tomoyo. Un regard à droite, un regard à gauche ; eh non, pas de possibilité de fuite. Tu es encerclé, de tous les côtés. Troisièmement, la résignation. Un soupir. Oui, ça va être une épreuve, tu le sais. Tu vas faire avec, et tu sortiras de là encore plus fort qu'avant.
- Ça va, Fye ? Comment va ton genou ? Je suis tellement désolée pour hier !
Oh, comme elle a l'air fière, la princesse, de pouvoir montrer qu'elle l'a déjà rencontré avant qu'il ne mette les pieds au bahut pour la première fois. Ça lui donne le privilège de l'ancienneté – même une ancienneté d'un seul jour fonctionne, dans les lois du lycée. Grâce à ça, elle tient les autres filles à distance, aussi imposante qu'une reine. Tout le monde est en train de les observer, et le blond me donne l'impression d'un pauvre animal sans défense jeté dans la fosse aux lions.
- Bonjour, Tomoyo...
Et là, je sens le souffle haineux de toutes les filles du bahut envers Tomoyo, qui affiche un sourire triomphal. Tout ça pour un peu de pouvoir en plus sur ce royaume miniature... Avec un soupir dégoûté, je me décolle de mon mur et j'entre dans le bâtiment. Après tout, le blond ne peut pas être tiré de ce calvaire, et moi, je n'ai pas envie d'assister à ça.
Je n'ai jamais vraiment aimé le lycée. Déjà, parce qu'il est peuplé d'un ramassis d'ânes qui font dans leur froc dès que je me tourne vers eux pour leur adresser la parole (j'aimerais bien comprendre, un jour, pourquoi je fiche la trouille à tout le monde...) et ensuite parce que le manque de maturité de ces imbéciles est à faire frémir d'horreur. Et un tel est jaloux de machin qui a piqué le copain de truc, et l'autre est en colère parce que bidule ne l'a pas laissé tricher sur sa copie alors qu'ils se prétendaient potes, et une troisième est en larmes parce que son copain ne lui a pas envoyé de sms la veille...
C'est peut-être moi qui ai poussé trop vite ; quoi qu'il en soit, le lycée, ça m'a des airs de purgatoire. Oh, il y a bien quelques personnes intéressantes parmi les crétins, comme Sakura et Shaolan, le couple phare du lycée – ils sont un peu bébêtes, mais au moins, ils ne sont jamais hypocrites – ou alors Sôma, la meilleure amie de Tomoyo, une fille vraiment bien, pour une fois... un peu trop sérieuse, mais bon. Mais alors des fois, il y a des cas... Himawari, par exemple... Une vraie gourde, celle-là...
La salle de classe est vide quand j'y entre – forcément, ils sont tous dehors, à tenter d'apercevoir le blond. De la fenêtre, je peux les voir. Fye est entouré de toutes parts, avec Tomoyo en face de lui, et tout le monde a l'air de lui parler en même temps – il ne sait plus où donner de la tête. De là où je suis, je peux l'observer le plus tranquillement du monde. Ses cheveux rutilent dans la lumière matinale, et sa peau est si pâle qu'elle a l'air de briller. Sa veste noire lui va bien...
Je secoue la tête. Si j'en suis réduit à faire des jugements d'ordre vestimentaire sur quelqu'un, c'est que ça va mal, très mal... La sonnerie tombe à pic, elle me permet de penser à autre chose. En bas, les lycéens s'éparpillent comme une volée de moineaux sur laquelle on aurait lancé un caillou, et le blond se retrouve entraîné par Tomoyo, sans doute jusqu'à sa salle de classe – elle s'est renseignée sur le sujet au préalable, à mon avis. Moi, je ne sais même pas en quelle année il est.
Le cours commence, et la journée reprend son déroulement normal – une journée de merde, dans une semaine de merde, dans une année de merde. Le tout dans une vie de merde.
Comme d'habitude, quoi.
.oOo.
- Sujet du jour : Fye.
- J'approuve.
- Il est trooop beau ! C'est pas possible d'être canon à ce point !
- Et cet air mystérieux qu'il a, c'était juste gaouh !
- Et ces cheveux, j'étais juste derrière lui en cours, ça me donnait envie de passer ma main dedans sans arrêt !
- J'ai utilisé mon déodorant à la fraise aujourd'hui, je me demande s'il l'a senti...
- Ah là là, je suis déjà raide de lui...
Et un concert de gloussements saluent la dernière phrase – avec, en prime, un soupir de grand méchant loup de ma part. Faudra qu'on m'explique pourquoi j'ai eu la brillante idée d'aller squatter la cafétéria du lycée, alors que je sais très bien que tout ce que je pourrai y trouver, ce sera un échantillon assez éloquent de la connerie de mes congénères – et un café à 80 centimes, parce qu'on est fauchés quand on est lycéens.
Un instant, je regrette d'avoir choisi une table juste à côté de celle où cinq commères sont en train de bavasser sur la blondeur de ses cheveux et le bleu de ses yeux, avant de me rendre compte que comme de toute façon, tout le monde est en train de parler de lui, ç'aurait été la même chose dix mètres plus loin également. Avec un soupir, je reporte mon regard sur la cour, derrière la baie vitrée : les gens passent sans discontinuer, rentrant chez eux après leurs cours. Moi, j'attends Tomoyo – c'est notre habitude de prendre un café ici avant de rentrer chez nous.
Lorsque je vois Fye sortir du bâtiment, je pressens un climat d'excitation imminent dans la cafétéria.
J'ai raison, comme toujours.
- Le voilà ! piaille une fille. Là-bas !
Je les observe : ils se tournent tous comme un seul homme vers l'endroit pointé du doigt, là où le pauvre gars, inconscient qu'il est la cible de tous ces regards, est en train de traverser la cour d'un air préoccupé.
- Oh c'est pas vrai, il est trop canon...
- Faut que je lui laisse mon numéro de téléphone...
- Comme si t'avais une chance, toi !
Des éclats de rire. Des murmures. Des gloussements. L'air est saturé d'hormones. Rien que parce qu'il vient d'apparaître.
- Tu crois qu'il va venir ici ? murmure une fille.
Sa suggestion déclenche les rires nerveux de toutes celles qui l'entendent.
- Ça serait le pied... Imagine, il s'assoit à notre table !
Décidément, une chose est sûre : il existe bien sur Terre quelqu'un avec encore moins de chance que moi. Ce gars-là a gagné le gros lot. Je le plains.
Comme s'il entendait mes pensées, il relève la tête vers moi, et nos regards se croisent. Il y a un instant de flottement étrange, durant lequel toutes les discussions de la pièce disparaissent de mon univers sonore.
Son regard est toujours aussi indéchiffrable, et ça me perturbe.
Puis avec un léger hochement de tête dont j'ignore ce qu'il signifie, il disparaît à l'autre bout de la baie vitrée, et le bruit se déverse à nouveau dans mes oreilles.
- Il nous a regardées ! Woooooh !
- T'as vu ça, il a hoché la tête en nous regardant !
Les filles, ou comment prendre ses espoirs pour des réalités... Je hausse les épaules. Peut-être qu'elles ont raison, après tout, peut-être que j'ai imaginé que le regard s'adressait à moi (et dans ce cas, je ne serais pas bien plus malin qu'elles).
Une sorte de silence tendu s'abat sur la cafétéria, et je ne me rends pas bien compte de sa cause, jusqu'à ce que la nouvelle idole du lycée apparaisse brutalement à côté de ma table.
- Bonsoir, dit-il d'une voix douce.
C'est à moi qu'il parle ? Impossible que ce soit à une personne derrière, puisqu'il n'y a que la vitre. À moi, donc.
- Salut, je réponds simplement.
- Je peux m'asseoir ?
Je hoche la tête, tout en le fixant d'un air plein de curiosité – et un bref regard au reste de la salle m'apprend que je ne suis pas le seul à en éprouver. Pourquoi, entre tous, Fye a-t-il choisi de s'approcher de Kurogane, cet ogre aux yeux rouges, ce type flippant, ce cas social ?
Il prend place gracieusement sur le siège en face de moi, et me sourit – un sourire dont je ne comprends pas du tout la signification.
- Ca va mieux, ton genou ?
- Oui, dit-il doucement. J'ai juste un bleu, comme prévu, mais rien de grave.
- Ok...
Je n'ai jamais été très doué pour faire la conversation, même pas avec ma famille – alors avec un type que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam, pensez donc. Mais quelque part, je trouve ça terriblement embarrassant de n'avoir rien à lui dire (surtout quand une bande de bovins vous fixent avec leurs yeux globuleux), aussi j'enchaîne :
- Ça s'est bien passé, ce premier jour ?
- Oui, répond-il simplement.
Pas bavard non plus. Génial. On va aller loin, avec ça.
- Vraiment ? Même avec les groupies ?
Je parle à voix plus basse pour qu'elles ne m'entendent pas – le pari est risqué, sachant que tout le monde est suspendu à nos lèvres. Un air de lassitude passe sur son visage, et il répond à voix tout aussi basse :
- C'était le plus dur. C'est votre façon de bizuter les nouveaux, par ici ?
- Je ne sais pas, je réponds, légèrement amusé. Je ne participe pas à ce genre de trucs, en général.
- Je vois, sourit-il. Je m'y attendais un peu, en fait.
- Pourquoi ?
Décidément, il m'intrigue terriblement.
- Je ne sais pas, répète-t-il, d'un ton indécis. C'est juste que tu as l'air différent des autres.
Je le fixe attentivement tandis qu'il réfléchit, tout en tentant de refouler l'absurde satisfaction qui m'a envahi lors de sa dernière phrase. Pas trop difficile, parce qu'il suffit de regarder son visage pour penser à autre chose. Par exemple, comment une telle perfection des traits peut-elle exister ? Je n'ai jamais vraiment prêté attention à la beauté, mais là, elle me frappe en plein visage. De la forme de ses lèvres jusqu'à la courbe de ses sourcils, en passant par sa pâleur inégalable, je ne lui remarque pas le moindre petit défaut. Si, peut-être cette minuscule fossette qui est apparue dans sa joue alors qu'il mordille doucement sa lèvre du bas, pensif. Si ça peut être considéré comme un défaut...
- D'ailleurs, reprend-il, ils t'évitent tous, je l'ai remarqué.
Tiens, il a remarqué ça ? Etonnant, puisque je ne l'ai pas croisé de la journée... Ou peut-être qu'il m'a vu, lui. Qu'il a fait attention à moi...
Non, non. Trop présomptueux.
- Comment tu le sais ?
- Tu étais tout seul ce matin, quand je suis arrivé, dit-il simplement. Et là, ce soir, tu es encore tout seul. Et chaque fois que je t'ai aperçu dans la journée, c'était pareil.
Il m'a aperçu ? Alors que moi, je ne l'ai pas vu ? Ça va pas, ça, d'habitude c'est moi qui fais attention aux autres, et pas l'inverse.
- Perspicace, je réponds d'un ton passablement estomaqué.
Il sourit de nouveau, et je sens les filles derrière moi s'évanouir. C'est là que je me rappelle qu'on a un public, qui suit avec attention tous nos faits et gestes, et je n'ai qu'une envie, brutalement, c'est de sortir de cette pièce, et de le prendre par le poignet pour l'emmener avec moi. Je suis la seule chose qui le protège des lions.
Comme si un dieu quelconque avait entendu mes pensées, je remarque au même moment Tomoyo qui traverse la cour. Elle jette un coup d'œil à la cafétéria, me voit en compagnie de Fye, et sa bouche s'arrondit en un O de surprise. Puis, dans le langage des signes qu'on a inventé en étant gamins (qu'est-ce qu'on a pas fait, quand on était gamins...), elle me demande :
"Je te laisse tranquille ? Tu me raconteras après ?"
C'est vraiment gentil de sa part (et inhabituel, aussi), mais pour le coup, ça ne m'arrange pas du tout. Aussitôt, je lui réponds, dans le même langage :
"Non, ils écoutent tout ce qu'on dit, ici. On te rejoint tout de suite, bouge pas."
Elle me fait comprendre qu'elle a reçu le message cinq sur cinq, et je me tourne vers Fye, qui a observé notre échange en silence, l'air intrigué.
- Je dois aller la rejoindre. Tu viens avec nous ?
Je ne suis pas vraiment réjoui à l'idée de transformer cette conversation en tête à tête en réunion à trois (surtout comme je connais ma cousine), mais tant qu'à faire, mieux vaut être juste seuls avec Tomoyo qu'espionnés par tout le lycée.
- Bien sûr, répond-il simplement.
Je m'en vais remettre ma tasse de café vide sur le comptoir tandis qu'il enfile son manteau, et on sort silencieusement de la pièce, sous les yeux de la cinquantaine d'étudiants qui y sont réunis, pour aller retrouver Tomoyo qui nous attend dehors, les mains dans les poches, un sourire malicieux qu'elle s'efforce vainement de cacher.
- Salut, Fye, dit-elle relativement calmement quand on connaît la pile électrique qu'elle est d'habitude. Ça s'est bien passé, cette première journée de cours ? Vous avez des cours en commun, tous les deux ?
Ah tiens, donc théoriquement, il est en terminale lui aussi...
- On n'en a pas eu aujourd'hui, en tout cas, répond-il calmement. Ça s'est bien passé, merci.
- Et toi, cousin, t'as effrayé personne aujourd'hui ?
- Pas eu besoin. Ils se barrent toujours dès qu'ils me voient, de toute façon. Je me demande bien pourquoi.
- C'est pas depuis la fois où t'as pété un tronc d'arbre avec ton poing et qu'ils t'ont vu ?
Je cligne des yeux. Le voilà, le pourquoi du comment...
- Aah... c'est possible en effet. Je m'en souvenais plus.
Mais maintenant, c'est au blond que je vais faire peur – c'est malin. Pourtant, étrangement, il se contente de sourire.
- Tu as encore mal au genou, Fye ? demande Tomoyo.
Elle s'est remise de sa frayeur de la veille, n'empêche que l'inquiétude subsiste encore légèrement.
- Je vais très bien, sourit Fye.
- Arrête de te faire autant de souci, Tomoyo, t'auras des rides avant l'heure.
Elle me lance un regard furieux et hausse les épaules – s'il y a bien une chose qu'elle déteste, c'est que je m'en prenne à son physique. Le reste glisse sur elle comme sur une peau de phoque – on peut lui dire qu'elle est égoïste, exigeante, autoritaire, tyrannique, elle se contente de rire (son agaçant "ho! ho! ho!") et n'y prête pas plus attention. Seules les réflexions sur son apparence parviennent à l'agacer – et j'ai eu tôt fait de m'apercevoir de cette faiblesse et l'utiliser au moment opportun.
- Fye, demande-t-elle en changeant de sujet, tu veux venir boire un thé chez nous ?
- Je te remercie, mais j'ai du travail pour demain, il faut que je rentre chez moi, décline le blond poliment.
- Ah, d'accord...
Elle est déçue, je l'entends dans sa voix – et à vrai, moi aussi, je suis un peu déçu. Ridicule, bien sûr. Pourquoi je serais déçu qu'il ne vienne pas ? Je peux le voir tous les jours au lycée. Ridicule, Kurogane.
- Une autre fois, alors ? D'accord ? insiste-t-elle.
- Bien sûr.
Tout en parlant, on est arrivés à la grand place de notre petite ville, et Fye pointe le doigt vers la droite :
- Je vais par là.
- Et nous de l'autre côté, répond Tomoyo, déçue à nouveau. On habite par là.
- Vous habitez ensemble ?
- Longue histoire, je réponds avant que Tomoyo n'ait eu le temps de placer un mot.
Je n'ai pas vraiment envie qu'il sache que mes parents sont morts, et tout ce qui s'ensuit – ça m'agacerait qu'il ait pitié de moi.
- On te racontera plus tard, ajoute Tomoyo, un peu étonnée par mon ton sec. Ah !
Elle porte la main à son cou avec rapidité, puis lève les yeux vers le ciel.
- Il neige... J'ai reçu un flocon dans le cou.
Tout comme Fye, je lève la tête, et je vois les minuscules flocons tourbillonner dans le ciel qui s'assombrit progressivement. Le nez en l'air, on les contemple en silence, jusqu'à ce que Fye dise :
- Je vais rentrer avant qu'on se prenne la tempête. À demain, j'imagine.
- À demain ! s'exclame Tomoyo en agitant la main joyeusement. Ne t'évanouis pas en route.
Il rit doucement, replace son écharpe autour de son cou, et s'éloigne, les mains dans les poches.
- Je crois qu'il nous aime bien, sourit Tomoyo quand il s'est éloigné.
- Je crois surtout qu'il traîne avec nous parce que les autres du lycée sont des crétins, je rétorque.
- Possible, admet-elle sans broncher. Allez, on rentre, il gèle.
Je hoche la tête, alors que la neige s'intensifie déjà.
.oOo.
Je ne sais pas si c'est dû au fait que je sois né en décembre, mais j'ai toujours adoré la neige. Aussi je me sens d'excellente humeur lorsqu'en ouvrant les rideaux, ce matin, je remarque qu'un épais tapis blanc recouvre la chaussée et le trottoir. En plus, pas de lycée aujourd'hui, je suis libre d'aller me promener en ville et d'entendre mes pas faire "scrouitch scrouitch" dans le silence de ce dimanche. C'est ça que j'apprécie, dans ce trou paumé : au moins, ici, le week-end, tous les magasins sont fermés, et pour peu qu'il pleuve ou qu'il vente, tout le monde reste cloîtré chez soi, et la ville entière prend des allures de ville fantôme.
Et en plus, le dimanche, Tomoyo fait la grasse mat', ce qui me libère de sa présence pendant une demi-journée entière – et ça, c'est carrément non négligeable.
Mon seul impératif, c'est d'être rentré à midi, pour l'heure du déjeuner. À part ça, je suis libre de me promener n'importe où, et je ne me prive pas de le faire. La grand place paraît étrange, quand elle est déserte à ce point – d'habitude, il y a toujours quelqu'un pour flâner sur un blanc, ou pour boire un verre au café juste en face, ou juste pour glander. Mais là, la neige est fraîche et pure, encore inviolée, et j'en ressens une profonde sensation de félicité.
Je suis la route que Fye prend à chaque fois qu'on fait le chemin ensemble – et depuis qu'il est arrivé en ville, on le fait chaque soir, avec Tomoyo, pour la plus grande jalousie de toutes les filles du bahut. Être accompagné de Tomoyo permet à Fye d'obtenir une relative sécurité de ce point de vue-là (juste, il faut s'habituer au caractère de ma cousine), et moi, je lui offre ma protection en cours d'espagnol et d'anglais, les deux seuls cours que nous avons en commun. Pour le reste du temps, le pauvre est sans cesse assailli par toutes ces harpies. Je lui ai suggéré de leur dire d'aller se faire foutre une bonne fois pour toutes, mais il est tellement gentil qu'il n'arrive pas à dire non aux autres. Le moins qu'on puisse faire, donc, c'est de se retrouver le matin à la grand place pour aller au lycée ensemble, et de l'y raccompagner le soir – ça fait toujours autant de temps où elles n'osent pas l'approcher.
Les rues sont silencieuses, et je me demande où il habite – il ne nous l'a jamais dit, et on ne le ramène jamais jusqu'au pas de sa porte. Je fixe les fenêtres des maisons comme s'il allait apparaître derrière l'une d'entre elles, mais elles restent définitivement vides et silencieuses, et je n'ai pas d'autre choix que de passer mon chemin. La neige s'est remise à tomber, et les flocons viennent encore épaissir la couche de neige sur le trottoir, déjà bien fournie.
En silence, j'arrive jusqu'au parc, à l'autre bout de la ville par rapport à là où j'habite. Tout est tellement silencieux que je ne peux pas m'empêcher de sursauter quand un rire hystérique déchire l'air gelé. Je reste figé un bref instant, avant de me dépêcher de dépasser les arbres, pour voir qui a poussé le cri qui vient perturber ma solitude.
C'est là, en plein milieu du parc. Sur la balançoire des gamins, il y a un grand échalas qui se balance rapidement – la chaîne de métal grince à chaque fois qu'il revient en arrière, et un éclat de rire s'échappe de sa bouche.
- Youhouu !
Je cligne des yeux, sous le choc. Pourtant, les cheveux blonds emmêlés ne me laissent aucun doute sur l'identité de leur propriétaire. Alors que je le regarde se balancer d'un air ébahi, il tourne la tête vers moi, comme s'il avait senti ma présence, et un sourire illumine son visage. Il saute gracieusement de la balançoire au moment où elle est sur le point de revenir en arrière, et atterrit dans la neige avec un "pouf" étouffé. Avec un sourire de gamin, il se précipite vers moi, et s'exclame, les joues rougies par le froid et par l'excitation :
- Mais c'est toi ! C'est toi, Kuro-chan !
Je le fixe d'un air totalement ahuri - il a l'air de nous avoir pété un joli petit câble. Et puis, il vient d'où, ce surnom débile ? Il m'appelle toujours "Kurogane", d'habitude. Les mains dans les poches, il m'observe avec un regard malicieux, le nez vers moi, comme s'il tentait de renifler mon odeur.
- ... Euh...
- C'est vrai que t'es carrément canon ! finit-il par décréter, avec un sourire jusqu'aux oreilles.
Décidément, ça doit être moi qui ai raté un wagon. Ou plusieurs ? Je cligne des yeux, comme si l'illusion allait disparaître, mais rien du tout.
- ... T'es sûr que ça va... ?
Peut-être qu'il a bu... Mais non pourtant, il ne sent pas l'alcool, et moi, l'alcool, j'en repère l'odeur à cinquante mètres. Ça ne peut pas être ça.
- Moi ? Mais ça va très bien, mon bon Kuro-pon ! Je suis super content de te voir, t'imagines même pas !
Ou bien peut-être qu'il souffre de schizophrénie ? Pas que ça soit hyper courant, mais c'est possible, après tout, surtout quand on sait que côté chance, il est encore plus mal loti que moi.
- Mais on se voit tous les jours au lycée, je rétorque, légèrement sur la défensive.
Ses yeux s'écarquillent de stupeur, et il pousse un "aaah!" de compréhension avant d'éclater de rire. Moi par contre, je n'ai toujours rien compris à l'histoire. Pourquoi il fait le mariole, aujourd'hui, lui qui est d'un calme frôlant l'apathie d'habitude ? C'est presque effrayant.
Lorsque son fou rire se calme, il essuie une larme au coin de ses yeux et me regarde avec un grand sourire.
- Tu te trompes sur toute la ligne, mon brave Kuro-pî. Tu vas en cours avec Fye – mais moi, je suis son frère jumeau.
Son jumeau ?
- Je m'appelle Yui, ajoute-t-il avec un sourire réjoui. Enchanté !
.oOo.
Le dénommé Yui et moi, nous nous sommes installés sur un banc du parc, après en avoir enlevé la neige – sans prêter attention aux flocons qui continuent à tomber.
- Je ne savais pas que Fye avait un frère jumeau, je marmonne, perturbé. Pourquoi il ne me l'a jamais dit ?
- Peut-être qu'il a honte de moi ? suggère Yui d'un ton ingénu.
Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils ont beau être jumeaux et se ressembler physiquement comme deux gouttes d'eau, d'un point de vue mental, ils sont carrément différents. Tomoyo est du genre survolté, mais à côté de celui-là, elle a l'air sage comme une image.
Quand même, une question me taraude.
- Comment tu m'as reconnu, puisqu'on ne s'est jamais vus ?
Il sourit, et j'ai l'impression tenace que son sourire n'est pas sincère.
- Mon frère m'a parlé de toi. Je me suis dit qu'un brun aux cheveux en piques et aux yeux rouges, ça ne courait pas les rues.
- Ah bon, je réponds d'un ton dubitatif... Bizarre, je ne pensais pas que la couleur de mes yeux se remarquait de si loin.
- Ça doit être mon instinct, alors, dit-il en riant.
Ce type est vraiment bizarre. Ou alors, peut-être que Fye a pris en cachette une photo de moi, qu'il lui a montrée, et que me le dire reviendrait à une sorte de trahison ? A mon avis, ça doit encore être mon imagination qui s'emporte. Je secoue la tête. Mieux vaut changer de sujet.
- Pourquoi tu ne viens pas au lycée ?
- Je suis souvent malade, répond-il avec un sourire lumineux, comme si ça ne lui faisait pas plus d'effet que ça. J'ai fini par me contenter des cours de mon frère.
Ses yeux sont tellement pleins de malice que je me demande sans cesse s'il me dit la vérité.
- Vous êtes du genre faible, non ? Ton frère aussi a l'air d'avoir une mauvaise santé.
Il est fin comme un brin de paille et si pâle que j'ai toujours l'impression qu'il va tomber dans les pommes. Yui me jette un regard surpris, et je m'attends à ce qu'il me dise que ce ne sont pas mes oignons, mais il éclate de rire (on dirait qu'un rien l'amuse), et répond :
- Ça se peut bien, en effet.
- Pourquoi vous n'allez pas voir un médecin ?
Il sourit, et répond :
- On ne va voir un médecin que quand on est malade, Kuro-piu...
- Arrête de m'appeler avec ces surnoms débiles, je m'énerve. Pourquoi tu fais ça, d'ailleurs ?
- C'est juste que ça m'éclate, dit-il moqueur. T'es d'origine japonaise, non ?
- Oui, mais je ne vois pas le rapport.
- Ben, "chan", "pon", "tan", tout ça, c'est japonais, non ? Je l'ai lu dans mon "comment apprendre le japonais en s'amusant".
- Qu'est-ce que c'est que ce truc là...
- Mais c'est un manuel pour apprendre le japonais, il est bien fait et tout, je te promets ! Je te le montrerai, Kuro-min !
- Non merci, ça ira !
- Tu parles le japonais ?
- ... Un peu.
- Non, sérieux ? s'exclame-t-il, tout excité. Sors moi une phrase en japonais ! N'importe quoi, allez, allez !
Il a un sourire qui s'étend d'une oreille à l'autre, comme un gosse devant un sapin de Noël enseveli sous les cadeaux, et je soupire. Décidément, le frangin est plus calme. Plus reposant.
- Comme quoi ?
- Hum... "je veux manger des sushis!"
- En poli ou en neutre ... ?
- Poli, Kuro ! Faut être poli dans la vie !
- ... O-sushi wo tabetai desu.
- Dément ! s'écrie-t-il, éperdument impressionné. Comment on dit "Je m'appelle Yui" ?
- Yui to môshimasu.
- Wahou ! Et...
- Ça suffit, c'est bon, je coupe d'un ton autoritaire. Je n'en sais pas beaucoup plus.
- Encore une, Kuro ! Comment on dit "je t'aime" en japonais ?
- ... Daisuki desu.
- C'est bizarre, ils marquaient autre chose dans mon bouquin, dit-il, l'air pensif. Ashi ... Aisha...
- Ai shiteimasu ?
- Ouais c'est ça ! C'est quoi la différence ?
- La même qu'entre "I like you" et "I love you", je dirais...
Il me regarde d'un air perdu.
- Je suis nul en anglais...
- Ah, c'est bon. De toute façon, on s'en fout !
- Non mais c'est génial ! Je suis complètement bluffé, là ! T'es vraiment impressionnant, Kuro-Kuro.
- Et toi tu sais que tu me gonfles avec ces surnoms à la con ? Je plaisante pas !
J'aimerais bien savoir pourquoi d'habitude, tout le monde a peur de moi sans que je le fasse exprès, alors que là, quand j'essaye d'être effrayant, ça le laisse complètement de marbre... C'est vraiment trop bizarre.
- Mais pourquoi t'as les yeux rouges, alors que t'es japonais ? me demande-t-il d'un air interrogateur, la bouche en O et le doigt posé sur la lèvre du bas.
- J'en sais rien, moi ! je réponds, agacé.
- C'est des lentilles, c'est ça ?
- Si tu savais combien de fois on me l'a faite, celle-là... Non, c'est pas des lentilles. Je t'en pose, moi, de questions ?
- Mais tu peux, dit-il avec bonne humeur. Ça ne me dérange pas de répondre ! Je ne suis pas aussi taciturne que mon frère, moi.
Tu parles. C'est le jour et la nuit, entre les deux. D'un autre côté, ce type est peut-être plus agaçant, mais j'ai échangé plus de mots avec lui qu'avec Fye en un mois de cours... (Bon ok, j'exagère peut-être un tantinet.)
Pendant ce temps là, il continue son joyeux babillage.
- Par exemple, ça ne me dérange pas de te dire que mon frère dort encore avec son doudou, alors qu'il a bientôt 18 ans !
- C'est pas une question sur toi, ça ! C'est à propos de ton frère !
Quand même, je bloque sur l'image. Fye endormi, une peluche dans les mains, le pouce dans la bouche en prime, les yeux clos...
Trop mignon...
Non, non ! Je m'efforce d'éloigner la pensée de ma tête – pas trop dur quand son double fait le mariole à côté : ça me distrait.
- Bon alors, continue-t-il, je peux te dire que je perds mes cheveux quand je prends ma douche, que mon parfum, c'est One Million de Paco Rabanne – c'est classe hein ! – que mon pyjama est à rayures bleues et blanches, que j'aime le rock, que je fais du piano, que je dors dans un lit en hauteur...
Je cligne des yeux.
- J'en demandais pas tant !
- C'est toi qui as commencé, sourit-il. Ma couleur préférée, c'est le violet, mon plat préféré, ce sont les lasagnes, ma saison préférée, c'est l'hiver, ma matière préférée, c'est la biologie, mon livre préféré, ce sont les Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin, et mon morceau de piano préféré, c'est Gaspard de la Nuit de Ravel !
Il se tourne vers moi, avec son regard lumineux, et ajoute l'air de rien :
- Et mon type de garçon préféré, ce sont les bruns aux yeux rouges et qui ont mauvais caractère.
Je le fixe, médusé, et il profite de ma stupéfaction pour ajouter :
- Et comme Fye a les mêmes goûts que moi, malheureusement, j'ai bien l'intention de te séduire le plus vite possible, avant qu'il ne s'y mette à son tour. Tiens-toi prêt, Kuro !
Prêt je le suis, heureusement, parce que sinon, je n'aurais pas pu reculer à temps alors qu'il avance son visage vers moi, les lèvres en cœur.
- Muh, Kuro, t'es pas cool !
Je me lève, la colère prenant le pas sur mon choc. Cette fois, il se fout de moi, c'est sûr.
- Mais qu'est-ce que tu fous ? je braille. Ça va pas la tête ?
- Bah quoi... T'as pas à être aussi intimidé, tu sais, Kuro-pyon ! Laisse-toi faire tu verras, c'est super agréable !
- Mais que dalle !
Finalement, je comprends tout, enfin : il s'est foutu de moi dès le début, et je me suis fait embobiner comme le dernier des imbéciles. Furieux, je replace mon écharpe autour de mon cou, et je m'éloigne à grands pas du banc, avec l'intention de mettre le plus de distance entre moi et cet abruti.
- Attends, Kuro ! s'exclame-t-il derrière moi.
Tu peux toujours rêver. J'ai presque envie de courir, mais ça reviendrait à prendre la fuite, et je ne veux pas laisser cette impression. Pour compenser, je fais des pas de géant, soutenu par ma colère.
Un bras s'enroule autour du mien, une pression me freine : il est tellement léger que je ne l'ai même pas entendu courir sur la neige pour me rattraper.
- Attends, je te dis ! Je t'ai vexé ? Je suis désolé. C'était pas le but.
Je me retourne et je le fixe, encore furieux. Erreur tactique : son air sincèrement suppliant me désarme aussitôt. C'est pas possible de résister à un visage aussi beau quand il arbore une telle expression.
'Tain...
- J'aime pas trop qu'on se foute de ma gueule.
- Je ne me moquais pas de toi, je te jure ! s'exclame-t-il, désolé. J'étais sérieux.
Je bloque une nouvelle fois, l'irritation se répandant à nouveau dans mes veines.
- Sérieux ? Toi ? Je te crois pas.
- C'est vrai, pourtant ! Je sais que comme je l'ai dit, ça passait pour une blague, mais je suis sérieux. Ce n'est pas une blague. Si ce genre de trucs te dégoûte, c'est un autre problème, mais je ne veux pas que tu te barres parce que tu penses que je me suis moqué de toi.
Ce genre de trucs...
Alors, il en a vraiment après moi ? Il veut vraiment me séduire ? Moi ? Alors qu'il pourrait avoir n'importe qui, fille ou garçon ? Juste pas possible.
- J'ai du mal à y croire, je grince.
- Pourquoi ? Pourquoi tu as du mal à y croire ? Qu'est-ce qu'il faut que je fasse pour que tu me croies ?
Plus que ses mots, c'est son visage qui me trouble : son sourire a disparu, et quelque chose comme de l'anxiété se lit sur ses traits.
- Tu me connais à peine, je grogne.
- Déjà, c'est faux, dit-il buté, parce que je te connais par Fye. Il m'a... parlé de toi. Et ensuite, tu me fais rire, tu es sympa, canon, et tu m'impressionnes, et je ne vois pas à quoi ça sert d'attendre dix mille ans avant de te dire que tu me plais. Je suis direct, mais c'est dans ma nature.
Il me fixe, avec ses grands yeux bleus anxieux, et sa véhémente argumentation annihile ma colère, au moins pour l'instant. Je lui rends son regard, en essayant d'envisager les choses d'un point de vue où il ne serait pas en train de me monter un gigantesque bateau.
Je lui... plais ?
- Écoute, je proteste d'une voix un peu moins assurée, je... bon, t'es beaucoup trop bavard, mais je t'apprécie quand même. Mais de là à ...
- Ça te dégoûte ? me coupe-t-il. Que j'aime les mecs ?
- ... C'est pas le problème, mais...
- Alors si c'est pas le problème, on peut essayer, juste essayer... Pas d'implications ni rien, on essaye, et si ça ne te plaît pas, on arrête, et on fera comme s'il ne s'était rien passé... D'accord ?
Je ne m'étais pas rendu compte qu'il était si proche, jusqu'à ce que sa main se pose sur ma joue et attire mon visage à lui pour qu'il m'embrasse. Je suis sur le point de repousser, pendant un bref instant (qu'est-ce que c'est que ce foutoir, merde, c'est bien trop rapide !), mais...
Essayer. Pourquoi pas ? Juste essayer.
Ça ne me tuera pas.
Je sens ses lèvres gelées contre les miennes, sa main glaciale sur ma joue, et finalement, sa peau contre la mienne est la seule chose que je reste capable de définir, parce qu'il m'entraîne dans son baiser, et que tout ce qui fait partie du monde extérieur disparaît lentement autour de nous.
Il m'entraîne. Il est un torrent d'eau vive et glacée, et je me rends compte petit à petit que je me fais emporter par son courant, et que je suis en train de sombrer à vitesse grand V. Je vais me noyer dans ses yeux, dans ses lèvres, dans ses mains. Je vais être totalement immergé en lui. Il faut que je reprenne pied, très vite, ou je n'en sortirai pas indemne.
C'est extrêmement dur de reprendre assez le contrôle de moi-même pour le repousser – et ce n'est qu'à cet instant que je me rends compte qu'il a passé ses bras autour de mon cou, et que moi, je serrais son corps contre le mien à lui faire mal.
Ses joues sont brûlantes, et il me fixe, essoufflé, et je ne suis pas vraiment mieux. Il a l'air fasciné par ce qui vient de se passer – est-ce qu'il a ressenti la même chose que moi, est-ce qu'il s'est senti totalement immergé, lui aussi ?
- Encore une fois, exige-t-il à voix basse. Encore...
Il a l'air d'un enfant qui demande un jouet. Mais c'est trop dangereux pour moi.
- Non.
- Ça ne t'a pas plu ? murmure-t-il d'une voix rauque.
- Si.
Beaucoup trop, même. Bien trop.
- Alors... ?
- Alors, je refuse quand même. J'ai essayé, tu vois, j'ai fait comme tu m'as dit. Mais je ne veux pas continuer.
En réalité, s'il n'y avait que nous deux, si on était dans un monde où les conséquences n'existent pas, je l'aurais déjà attiré de nouveau à moi pour reprendre là où on s'est arrêtés. Mais voilà, ce genre de monde, ce n'est pas le nôtre.
- Je n'ai pas envie d'expliquer ça à ton frère.
Il me regarde, l'air surpris, puis une expression de culpabilité traverse ses traits, vite remplacée par un mouvement d'humeur et de l'anxiété dans le regard.
- Il le saura, de toute façon... Il est perspicace.
La façon dont il formule sa phrase me montre que lui non plus n'a pas tellement envie de le mettre au courant – par conséquent, il considère comme moi que ce serait une sorte de trahison. On se connaît depuis peu, c'est un fait, mais je sais qu'il en serait blessé quand même, et je n'ai pas envie de ça.
- Désolé, mais c'est non.
Je me recule de lui, et je me détourne pour m'éloigner – plus je serai loin, plus je serai en sécurité, parce que là, je me sens aussi instable que si j'étais en équilibre sur un fil tendu entre deux poteaux.
- Alors, c'est tout ? s'écrie-t-il.
Je me tourne vers lui – il est resté à l'endroit où je l'ai laissé, et il me regarde d'un air pitoyable.
- Merci pour tout, et bonsoir ... ? Rien d'autre ?
- C'est toi qui as dit qu'on ferait comme si rien ne s'était passé...
- Je sais, mais...
Je n'aurais pas dû le laisser m'embrasser, parce que ça lui en coûte, à présent, je le vois bien. Avant, il n'avait rien à perdre ; maintenant, après la terrifiante profondeur de notre premier et dernier baiser, il mesure ce qui lui échappe.
- Je suis désolé, je murmure.
- Et si j'en parlais à Fye ? demande-t-il.
Je reste silencieux, tenté un moment par l'idée – c'est vrai que ça serait l'idéal...
- Mais il serait blessé, non ?
Il hésite.
- Je ne sais pas... Peut-être, oui, admet-il finalement.
- Alors ne lui dis pas.
Il a l'air terriblement frustré, un instant, puis il laisse échapper un long soupir, les yeux fixés sur le tapis de neige.
- Je comprends, dit-il simplement.
Il relève les yeux vers moi, et je n'aime pas la façon dont son sourire lumineux de tout à l'heure s'est transformé en un pauvre sourire triste.
- À la prochaine, alors, Kuro-Kuro. J'espère qu'on se reverra bientôt.
Je hoche la tête, incapable de répondre, et il retourne vers le parc tandis que je reprends le chemin de chez moi, sans plus prêter attention à la neige qui m'émerveillait à l'aller ou à la beauté des flocons tourbillonnants. Tout est pareil que tout à l'heure, pourtant, et tout, absolument tout, tout a changé.
En une heure de temps.
.oOo.
Mes cernes ressemblent à des valises. C'est la première fois que le sommeil me fuit à ce point – c'est la première fois que quelque chose me perturbe au point de m'empêcher de dormir. Lorsque je descends petit-déjeuner, Tomoyo hausse un sourcil dans ma direction, mais je reste silencieux. Elle a repéré qu'il y avait quelque chose de différent dès qu'elle m'a vu rentrer à la maison hier, pour le déjeuner – mais sur le trajet du retour, j'avais réussi à composer un visage plus ou moins neutre, et elle a beau m'avoir questionné, je n'ai rien répondu.
Et la princesse a horreur quand quelque chose échappe à son savoir.
- T'as une sale tête, me dit-elle d'un ton maussade.
- Comme toi, je rétorque. T'as vu tes cernes ?
Aussitôt, elle fonce vers le miroir pour voir ce qu'il en est, et me jette un regard furieux.
- Menteur !
Elle me fait une grimace, et je hausse les épaules.
- Alors, qu'est-ce qui s'est passé ? Tu sais que je finirai par l'apprendre d'une façon ou d'une autre, de toute façon.
Je ne vois vraiment pas comment, à part qu'il faudrait qu'elle rencontre Yui pour ça, et que ça ne risque pas d'arriver si ce qui s'est passé dans le parc est parvenu aux oreilles de Fye.
C'est ce qui m'a empêché de dormir toute la nuit. Parce que bizarrement, on pourrait croire que je n'en aurais rien à cirer, de son avis sur la question, mais c'est tout l'inverse. Et même de son avis sur toutes les questions. Parce que bordel, j'estime ce mec – et ça, c'est assez rare pour en devenir appréciable. Je n'ai pas envie de voir passer la déception dans son regard.
Mais lui, il s'en fout peut-être, au fond. Ça simplifierait les choses à coup sûr, mais quelque part, je crois – enfin, j'en suis sûr – que j'en serais déçu.
Enfin, ça n'a pas de sens, de toute façon. Rien n'a de sens. Le baiser, même s'il a duré peu de temps, a tout chamboulé dans ma manière de penser. J'ai repris pied trop tard : il y avait déjà des dégâts.
- Kurogane ! s'énerve Tomoyo.
Je relève la tête vers elle, et je me rends compte qu'elle a dû parler et que je n'ai rien écouté.
- Quoi ? je demande, vaguement coupable.
- Je t'ai demandé de te dépêcher ! On est à la bourre !
Oui, on est à la bourre. Mais je n'ai pas envie d'aller au lycée. Pas du tout. C'est fou de voir à quel point les choses peuvent changer, en si peu temps : il y a peu, aller au lycée me faisait royalement chier. Depuis que Fye y est arrivé, j'y trouve un intérêt nettement supérieur. Et ce matin, j'ai envie de prétexter une fièvre de quarante degrés pour pouvoir éviter d'y aller.
Mais oui... Prétexter une maladie... Quelle excellente idée ! Enfin, sauf que Tomoyo me guette, et que si je fais le moindre pas de travers, elle me tombera dessus comme un aigle sur sa proie. Elle n'attend que ça, de savoir ce qui cloche chez moi – et je ne veux pas qu'elle comprenne que ça a un rapport avec Fye – ce qui arrivera si elle n'est pas trop conne. Et malheureusement, elle est peut-être chiante, mais elle ne manque pas de jugeote.
À oublier, donc, le coup de la maladie.
Il va falloir que j'affronte Fye.
Bon, peut-être que j'en fais un peu trop, après tout. Ce n'est pas comme si c'était une question de vie ou de mort, à la fin. Il s'est passé quoi ? Rien de spécial, juste que dans un parc, je suis tombé sur son frère jumeau, qui m'a dit que je lui plaisais, qui m'a intrigué, et pour finir, qui m'a embrassé. Rien de sérieux – un baiser. Je veux dire, n'importe qui s'embrasse n'importe quand, de toute façon. Pas de quoi en faire tout en plat.
J'ai quand même vaguement la sensation d'aller à l'échafaud quand je me retrouve à marcher dans la rue avec Tomoyo, vers la grand place. On suit le même chemin que celui que j'ai pris hier, mais la neige immaculée s'est transformée en boue noire et sale, et ça me paraît un mauvais présage...
- Fye ! s'exclame Tomoyo en le voyant attendre sur la grand place.
Elle lui fait un signe de la main et se précipite vers lui, toute joyeuse. Moi, mon cœur fait un bond quand j'entends son nom.
- Bonjour, Tomoyo.
Il parle de sa voix habituelle, et ce n'est qu'à ce moment-là que j'arrive à lever les yeux sur son visage (trop bizarre, le même que celui à qui j'ai roulé un magistral patin hier...) pour observer son expression. Normale. Il me sourit.
- Salut, Kurogane. Ça va ?
J'ai l'impression que son calme me paraît forcé, mais c'est peut-être à cause du saisissant contraste qui existe entre lui et la boule d'énergie qu'est son frère jumeau... En tout cas, Yui ne semble pas l'avoir mis au courant, ce dont je lui suis éternellement, infiniment reconnaissant.
- T'as une petite mine, remarque-t-il.
- Rien de spécial, je réponds très vite. J'ai mal dormi.
- Comment ça se fait ? demande Tomoyo, qui n'a toujours pas digéré de ne pas savoir ce que je lui cachais.
- J'ai fait quelques cauchemars à propos du passé.
Cette excuse, à condition de l'utiliser avec parcimonie, c'est la poule aux oeufs d'or. Quand j'étais plus jeune, je rêvais sans arrêt de l'accident de voiture qui a tué mes parents – étant donné que j'y étais, moi aussi, il m'a durablement marqué, et Tomoyo, dont je partageais la chambre au tout début, se souvient encore des nuits où je me réveillais en criant après avoir assisté au remake de la scène. Comme ça fait plus d'une douzaine d'années que l'accident a eu lieu, mes cauchemars se sont arrêtés il y a longtemps déjà, mais ça reste la seule chose dans ma vie dont Tomoyo n'osera jamais se moquer. Pratique – mais à ne pas utiliser trop souvent, sinon elle n'y croira plus.
Déjà elle me regarde en plissant les yeux, pleine de soupçons, mais l'excuse fait son petit effet et elle finit par hausser les épaules d'un air irrité, pendant que Fye nous regarde d'un air intrigué – et c'est là que je me dis que quand on sera seuls, je lui en parlerai, de ce passé, puisqu'il a l'air de vouloir être au courant. Une façon de m'amender pour ce que j'ai fait avec Yui...
Seuls, on ne tarde pas à l'être, d'ailleurs, parce qu'on a anglais en premier cours de la journée, un de nos seuls cours communs, et que Tomoyo nous lâche la grappe dès qu'elle aperçoit dans la cour du lycée son amie Sakura qui étrenne de nouveaux vêtements. Elle lui voue une véritable adoration – c'est la seule à qui elle serait incapable de faire du mal, la seule qu'elle ne pourrait pas manipuler. L'heureuse élue ne se rend pas compte de l'énorme privilège qui lui est accordé, mais je crois que c'est justement ce que Tomoyo aime en elle, la naïveté et la gentillesse à l'état pur. D'ailleurs, c'est une des seules filles que je peux supporter, moi aussi.
Avec Fye, on se dirige vers notre cours d'anglais, suivi des yeux par une partie des gens présents dans la cour – l'engouement est moins fort qu'au début, cependant. Maintenant, il est capable de traverser un couloir entier sans que quelqu'un se jette sur lui pour se l'accaparer. C'est déjà ça. Lorsqu'on arrive dans la salle d'anglais, il s'installe à côté de moi, et s'exclame brusquement :
- Ah ! J'ai oublié mon dictionnaire anglais français. Est-ce que tu aurais le tien, Kuro-tan ?
- ... Non mais tu me vois avec un dico ?
Il rit, et...
Je...
J'ai l'impression que la classe entière vient de se taire brusquement. C'est faux, bien sûr – c'est rien que dans mon esprit.
- Comment tu m'as appelé ?
Il sourit sans répondre, et je le fixe d'un air ahuri.
- ... Yui ? C'est toi qui est là ?
- Bingo ! dit-il avec un visage réjoui. J'ai pris la place de Fye aujourd'hui.
- ...
- Fais pas cette tronche Kuro-pî, on dirait que t'es pas content de me voir !
- ... Je suis scié... Pourquoi t'es venu à place de Fye ?
- Parce qu'il est malade et que j'avais envie de te voir, dit-il le plus naturellement du monde.
Je le fixe – comment je n'ai pas remarqué tout de suite que c'était Yui ? Bon soit, ils sont pareils, jusqu'à la moindre tâche de son, mais ils sont quand même bien différents, pour des jumeaux, j'aurais dû m'en rendre compte. Mais si l'un se met à se faire passer pour l'autre, on n'a pas fini.
- Je te le dis tout de suite, si tu m'attires des emmerdes en cours parce que t'es trop bruyant, ça va se payer cher.
- Mais pas du tout, Kuro-tan ! Qu'est-ce que tu vas imaginer... Je suis Fye, aujourd'hui, je vais me conduire comme si j'étais Fye.
- T'arriveras pas. T'es trop surexcité.
- On parie ?
- Tenu.
- Si tu perds, je t'embrasse.
- Exclu.
- Oh pourquoi Kuro-pon ? T'es pas drôle, quoi !
- Je t'ai dit non, c'est non !
Avec une grimace de dépit, il croise les bras sur sa poitrine.
- Bon, alors si je réussis, tu m'offres un café ce soir... L'inverse si c'est toi qui gagnes. Ok ?
- Ça me paraît jouable... Ça commence quand ?
- Maintenant, sourit-il.
J'ai l'impression que quelqu'un vient d'appuyer sur son bouton "off". Même son sourire est différent, et ses gestes sont plus calmes, plus posés. Il sort ses affaires de cours et me jette un regard.
- Pourquoi tu me regardes comme ça, Kurogane ?
C'est réellement stupéfiant.
- ... Tu pourrais faire un excellent acteur, je réponds, impressionné.
- Acteur ? Oh... c'est trop embarrassant de jouer en public, sourit-il doucement. Et je n'arriverais pas à retenir mon texte.
A cet instant, le prof entre en réclamant le silence, et Fye – non, Yui – se tourne vers lui, l'air sérieux. Et moi, je ne peux pas m'empêcher de l'observer. Il me fait une farce, c'est obligé. C'est Fye qui se trouve là, et il m'a fait croire qu'il était Yui...
Non pas possible, vu ses surnoms et ses propositions. C'est Yui qui est là, et il sait imiter son frère à la perfection.
Le cours entre dans une oreille et ressort par l'autre – je ne suis pas capable de comprendre un traître mot de son contenu. Lorsque la sonnerie de la fin retentit, alors que le blond a écouté avec le sérieux habituel du vrai Fye, et il se tourne vers moi, et me regarde en silence quelques secondes avant de dire :
- J'aurais bien aimé être dans ta classe pour le reste de mes cours.
Encore une fois, je suis incapable de deviner de qui la phrase est censée provenir, d'entre Yui et Fye, et je me contente de le fixer, mal à l'aise. Puis, lorsqu'il se lève et qu'un sourire malicieux se dessine sur ses lèvres, je comprends que Yui est revenu.
- J'ai bien réussi, hein ? Kuro-tan ! Tu me dois un café ce soir !
- Très bien.
Pour le coup, il a mené son rôle brillamment – et une promesse est une promesse. Il sourit, avec un signe de la main, il s'échappe pour son prochain cours, aussi insaisissable qu'un courant d'air.
Moi aussi, j'aurais souhaité qu'on soit dans la même classe.
.oOo.
Yui étant ce qu'il est, aller boire un coup à la cafétéria se serait révélé une mauvaise idée pour sa couverture – surtout que les gens ont beau s'être habitués à ce que Fye traînent avec moi, il n'en reste pas moins qu'ils écoutent nos moindres paroles. Donc je l'ai emmené dans un autre endroit, plus loin du lycée, où je pourrai lui payer son café et où on pourra parler en paix, sans être sans cesse dérangés par les gloussements des commères.
- C'est dur le lycée ! s'exclame-t-il avec un soupir. Fye a vraiment pas de bol. J'ai manqué trois fois de me faire violer dans les couloirs.
- Arrête de prendre sa place, alors.
- Oui, mais j'avais envie de te voir, Kuro-myu !
Il prend ma main dans la sienne, sur la table, et l'ambiance "couple en plein bonheur conjugal" me fait frémir d'horreur – j'enlève ma main rapidement et je la cache sous la table, et lui, il fait la moue.
- Tu me détestes, Kuro-Kuro ?
- Oui, surtout quand tu prononces ces surnoms débiles !
- C'est affectueux, sourit-il. J'aime bien cette propension que tu as à te mettre en colère pour un rien. Ça donne envie de te taquiner.
- Ouais eh ben, abstiens-toi !
- Je connais un moyen très efficace de me faire taire !
- Je prends. C'est quoi ?
Il sourit, et se penche vers moi, par dessus la table, la bouche en cœur.
- Il faut occuper mes lèvres...
- Je savais que c'était un truc pas net, je marmonne tout en reculant.
- Rooh, et encore un vent. C'est humiliant Kuro-pon, tu le sais ça ?
- Pas autant que tes ridicules surnoms !
Il rit, d'un rire qui me fait penser à des clochettes enchantées, et je secoue l'image de ma tête. Trop romantique pour lui – et surtout pour moi.
- Il est bon, ton café ?
- Oui, sourit-il. Forcément, c'est toi qui me l'as offert.
- C'est pas moi qui l'ai fait, je rétorque.
- Je sais, mais l'intention est là.
Je touille le mien, distraitement, avant de demander :
- Tu vas revenir, demain ?
- Tu voudrais me voir ? demande-t-il, l'air extasié.
- Non ! Enfin, ça m'est égal, je réponds, mais surtout, ça veut dire que je n'ai pas vu Fye depuis que tu m'as embrassé.
Encore une autre nuit blanche en perspective ?
- Et alors ?
- Alors, je ne sais toujours pas quelle sera sa réaction...
- Quelle réaction ?
Son ton est plutôt revêche, ce qui m'étonne – peut-être qu'il lui en veut, parce que c'est à cause de Fye si je refuse qu'il se passe quelque chose...?
- Je ne lui ai rien dit, de toute façon, ajoute-t-il. Il ne sait rien. Pas la peine de te prendre la tête pour ça. Et puis, ce n'est que Fye...
Bon, définitivement, il lui en veut.
- Il est important pour moi.
- Plus que moi ?
Je le fixe, légèrement surpris – je ne m'y attendais pas, à ça, et ça ne me plaît pas, comme de genre de question.
- C'est pareil pour tous les deux, je réponds finalement, un peu sèchement. Je ne vais pas commencer à vous classer.
Il me fixe, d'un air indéchiffrable, et ça me rappelle le premier jour où je l'ai vu, ces regards qu'il m'adressait.
Sauf que ce jour-là, c'était Fye qui était là...
Brutalement, je suis pris d'un doute, encore une fois – est-ce que c'est vraiment Yui qui se tient devant moi ?
- Laisse tomber, finit-il par dire avec un petit rire. Je suis jaloux, c'est tout.
Le fait qu'il admette quelque chose comme ça balaye plus ou moins mes doutes – ce n'est pas le genre de Fye de faire part de ses sentiments au grand jour. Cela dit, il est tellement bon acteur, que je ne peux pas en être sûr.
- Kuro-chan, c'était quoi, ces cauchemars sur ton passé, ce que tu as dit ce matin à ta cousine ?
Je me rappelle que j'avais décidé de lui en parler – et ensuite, je me souviens aussi que c'était à Fye que j'avais décidé d'en parler, et non pas à Yui. Or, c'est bien Yui qui se trouve devant moi, j'en suis presque certain : Fye ne me poserait pas de questions si personnelles.
- J'ai pas vraiment envie d'en parler, désolé. Une autre fois, peut-être.
- ... D'accord, dit-il après une hésitation. J'aurais bien aimé savoir plus de choses sur toi.
Il me fixe d'un air sérieux qui fait revenir tous mes doutes au galop – est-ce que Yui n'aurait pas tenté d'en savoir plus ? Ce respect de ma vie privée, est-ce que ce n'est pas justement la marque de Fye ?
Décidément, c'est trop pour moi.
- Il faut que je rentre, je dis en me levant brusquement.
- Quoi ? Déjà ?
Il a l'air surpris, et je ne peux pas lui avouer que c'est de sa faute.
- J'ai oublié, j'ai un devoir à rendre pour demain, et je ne l'ai pas commencé.
- Comme si t'étais du genre à rendre tes devoirs, dit-il d'un air sarcastique, mais je vois la déception dans ses yeux.
- ... Désolé.
- On n'y peut rien, je suppose, dit-il avec bonne humeur. C'est parce que je t'intimide trop, tu ne veux plus rester avec moi, c'est ça ? Ou c'est parce que tu as trop de mal à te retenir de m'embrasser, alors tu préfères prendre la fuite ?
Yui, définitivement.
- Tu prends tes rêves pour des réalités, je grince en sortant mon porte-monnaie.
- Merci pour le café.
- De rien. À charge de revanche.
- Ok, sourit-il.
On sort dans la rue après avoir réglé l'addition, pour constater que la nuit est déjà tombée – je ne m'en étais pas rendu compte. La neige s'est remise à tomber pendant qu'on était dans le bar, et une nouvelle couche de pureté recouvre l'ancienne neige grisâtre. J'observe la façon dont les flocons s'accrochent à ses cheveux – il est beau, il est terriblement beau.
Finalement, il avait raison – je m'enfuis pour ne pas l'embrasser.
- On fait la route ensemble jusqu'à la grand place ?
- Je peux te raccompagner chez toi, si tu veux.
- Ça ira, décline-t-il. Merci.
C'est paradoxal, tout de même – il ne veut pas me voir déjà partir, et il m'interdit de rester avec lui jusqu'au bout. À croire qu'il refuse que je sache où il habite... Il a l'air préoccupé, et il reste silencieux un moment, pendant que je l'observe tout en marchant. Ses sourcils sont froncés, comme s'il pensait à un truc désagréable, puis un éclair de colère passe dans ses yeux, vite remplacé par quelque chose qui ressemble à de la stupéfaction. Quel comportement bizarre...
Tant pis, il faut que je sache.
- Dis-moi, Fye...
- Oui ?
Il relève la tête vers moi dans l'attention de ma question, et subitement, il écarquille les yeux – il est tombé dans le piège. Et moi, j'ai l'impression qu'un poids me tombe sur la poitrine et m'empêche de respirer.
Yui n'a jamais été là.
C'était Fye dès le début.
- Tu t'es foutu de moi, je siffle, furieux.
- Non ! s'exclame-t-il, l'air angoissé.
- J'arrive pas à y croire ! Tu m'as complètement floué !
- Non, tu te trompes, Kurogane, dit-il, affreusement pâle. Je... Je ne...
- Pas la peine ! je le coupe brutalement. Tu t'es imaginé que ça serait drôle, c'est ça ? Eh bien, moi, je trouve que c'est tout l'inverse.
Je m'éloigne à grands pas furieux dans la rue enneigée, et il me court derrière, aussi légèrement que Yui la première fois – je ne le sais que parce qu'il appelle mon nom.
- Kurogane ! Attends, s'il te plaît ! Laisse moi t'expliquer !
- Y'a rien à expliquer. Je rentre.
J'ai l'impression que mes oreilles tintent sous le coup de la colère – comme si on m'avait assommé avec une massue. Je ne suis vraiment pas en état d'écouter ses prétendues explications – si jamais il en avait vraiment.
Son bras se glisse autour du mien, comme Yui la première fois, et je me dégage brutalement.
- Lâche-moi ! Toi et ton frère, vous pouvez aller au diable !
Cette fois, il me lâche, l'air choqué, et j'en profite pour le distancer – mais pas assez rapidement pour ne pas l'entendre murmurer :
- C'est déjà fait...
Mais je suis trop furieux pour y répondre.
.oOo.
Lorsque la colère a arrêté de m'aveugler, je me suis rendu compte d'une chose : Fye sait tout. Pas que ça m'importe encore, après le sale coup qu'il m'a joué, mais il savait tout, jusqu'aux surnoms de Yui, et il a tenté de faire en sorte que je l'embrasse, lui aussi. C'était peut-être parce qu'il voulait jouer son rôle à la perfection, mais je vois mal l'intérêt qu'il en aurait tiré – mais de toute façon, c'est son comportement entier que je ne comprends pas.
Ces jumeaux me font tourner en bourrique.
Je réalise subitement à quel point ils sont en train d'envahir mon existence. Ils campent dans ma tête à tour de rôle, ils soulèvent dans mon esprit des montagnes d'interrogations, et finalement, du matin au soir, et du soir au matin, ils ne quittent pas mes pensées. C'est à en devenir fou.
Bizarrement, comme si la faute de l'un rejaillissait sur l'autre, j'en veux aussi à Yui. Peut-être qu'il n'y est pour rien – sans doute, mais c'est en partie à cause de lui que tout va de travers.
Après que Fye se soit fait passer pour son frère, j'ai passé toute la nuit à me demander si j'allais venir en cours et devoir faire face à l'un des deux – mais le fait d'y avoir réfléchi en contemplant la rue enneigée, la fenêtre ouverte, m'a fourni la réponse. Je me suis réveillé le lendemain matin avec une fièvre de 39 degrés, et évidemment, il n'était pas question de se lever. Le simple rhume de ce matin-là s'est rapidement mué en grippe, et pour finir, une semaine s'est écoulée, et je n'ai toujours pas revu les jumeaux – Fye a eu le bon sens de ne pas venir prendre de mes nouvelles, conscient que je le jetterais dehors, et de passer par Tomoyo pour me donner les cours et pour savoir comment j'allais.
Ce qui bien sûr a alerté ma cousine.
- Il s'est passé un truc avec Fye, Kurogane ?
- T'occupe.
- Tu dois me le dire ! J'ai le droit de savoir !
- Demande à Fye.
Elle prend un air contrit, et répond :
- C'est déjà fait, mais... il refuse de me dire quoi que ce soit...
- Tant pis pour toi, alors.
- Vous vous êtes disputés ? C'est ça ? Pourquoi ?
- Je t'ai dit que c'était pas tes oignons !
- T'as essayé de l'embrasser ! Non ?
- Non !
"Essayer" n'est pas vraiment le terme adéquat. Mais peu importe, ses yeux brillent – parce que Tomoyo est une adoratrice de ce genre imbécile qu'est le "boy's love". Pas besoin d'être une lumière pour comprendre le titre – c'est bien assez explicite. Depuis que je suis au collège, elle a toujours cherché à me caser avec des gars qu'elle connaissait, mais comme ils avaient tous peur de moi, ça n'allait pas bien loin.
Par contre, elle n'a pas eu besoin de me pousser pour que j'embrasse Yui...
Heureusement qu'elle l'ignore. Je sais que je lui procurerais le plus bel orgasme de sa vie si je lui disais ce qui s'est passé, mais c'est complètement, totalement, entièrement hors de question.
- Tant pis, finit-elle par soupirer. Autre chose. C'est bientôt ton anniversaire.
- Je sais.
En vérité, avec tout ça, j'avais presque failli l'oublier – c'est dire.
- Tu deviens vieux...
- La ferme.
- Pour ton anniversaire, j'ai décidé de t'offrir un cadeau génial !
- Ton départ en pension ?
- Crétin, grince-t-elle. Non – j'ai organisé pour toi une super fête d'anniversaire !
Je la fixe, ahuri.
- C'est la mauvaise nouvelle, ça, non ? C'est quoi la bonne ?
- Oh, Kurogane, dit-elle d'un ton impatienté, arrête de faire l'enfant. La soirée aura lieu dans l'auditorium du lycée, ce sera un bal masqué !
- Ah ouais... Sans moi.
- Oh, mais tu n'auras pas le choix ! ricane-t-elle. J'ai pensé que ce serait une bonne occasion pour toi de te réconcilier avec Fye.
- Pas besoin.
- Tu n'as pas le choix, de toute façon – j'ai déjà préparé ma robe.
C'était juste pour le plaisir de faire une fête, en gros...
- Tu pouvais faire ta foutue soirée sans faire de mon anniversaire le thème principal, bordel...
- Oui, je sais, admet-elle avec un sourire cynique. C'est juste pour t'emmerder.
- Eh ben ça fonctionne super bien, je maugrée.
- Te plains pas, tous les gens qui vont venir se sentiront obligés de t'acheter un cadeau !
- Mais je m'en fous, des cadeaux !
C'est trop pour mes nerfs. Je me lève, tout vaseux, et je la pousse vers la porte de ma chambre, excédé.
- Allez, du vent ! Et annule ta fête : j'irai pas.
- T'es obligé de venir ! s'exclame-t-elle avant que je ne lui claque la porte au nez.
Putain, on aura tout vu... Un bal masqué en plus ? Non mais je rêve ! Pourtant, l'espace d'un instant, l'idée d'un Fye ou d'un Yui déguisé en ange traverse rapidement mes pensées...
Malédiction.
.oOo.
Les vacances de Noël approchent à grands pas, tout comme mon anniversaire et le foutu bal de Tomoyo. J'avais définitivement prévu de ne pas y aller, mais la mère de Tomoyo – ma tante – s'en est mêlée, et je ne peux jamais rien lui refuser ; j'ai une trop grande dette envers elle, qui s'est occupée de moi à la mort de parents, pour lui dire non.
C'était au petit déjeuner, il y a quelques jours, que mon arrêt de mort a été signé. Elle m'a souri et m'a dit :
- Alors, tu as trouvé ton costume pour le bal ?
Et là, je me suis dit que si Tomoyo avait l'approbation de sa mère, c'était foutu pour moi. J'ai quand même tenté de résister.
- ... Je ne vais pas y aller.
- Oh, pourquoi ? a-t-elle dit, l'air déçu. Tomoyo se fait une telle joie de t'organiser cette fête...
- Elle peut faire sa fête sans que ça ait de rapport avec mon anniversaire...
- Mais tu vas avoir 19 ans, c'est important ! s'exclame-t-elle. C'est vraiment dommage...
Et là, elle m'a lancé son regard-de-la-mort-qui-tue, celui auquel je n'arrive jamais à résister parce qu'il me fait penser à ceux des chatons abandonnés.
- M... Mais... moi et les bals...
- Ce n'est pas important, c'est juste pour faire plaisir à Tomoyo... Elle est tellement excitée à ce propos...
Nouvelle attaque du regard de chat Potté. Si ça n'avait été que pour faire plaisir à Tomoyo, j'aurais refusé net. Là, par contre... Je ne suis pas trop en mesure.
- Ok, très bien...
Foutu karma !
Je soupire, accablé par ma reddition, et ma tante me fait un sourire ravi – je comprends d'où Tomoyo tient son don pour la manipulation. Terrifiant.
Quoi qu'il en soit, le problème du bal me paraît bien mince à côté de celui qui se profile à l'horizon : le retour au lycée d'aujourd'hui. Ma grippe est complètement guérie, je n'ai plus d'excuse pour éviter Fye – qui n'a pas pointé le bout de son nez chez moi.
Lorsqu'en sortant de chez moi, accompagné de Tomoyo, je me dirige directement vers le lycée, elle m'arrête aussitôt :
- Eh oh ! Et Fye ? On a rendez-vous à la grand place !
- Vas-y sans moi.
- Oh, Kurogane, c'est méchant d'être rancunier.
- Ça te regarde pas.
- Tu sais que ça fait deux semaines qu'il attend que tu reviennes en cours !
- Rien à foutre.
- T'es vraiment mesquin, grogne-t-elle. Bon bah moi je vais le rejoindre.
- C'est ça, vas-y...
C'est déjà bien assez que le premier cours de la journée soit un cours d'anglais – ma colère contre lui s'est assez calmée pour que je sois capable de l'affronter, mais aller le trouver directement, c'est trop pour moi.
J'ai quand même le cœur qui tambourine lorsque, assis à ma place habituelle, dans la salle d'anglais, je le vois par la vitre traverser la cour, à côté de Tomoyo. Lorsqu'il s'approche, je constate à quel point il a l'air fatigué : lui aussi a de jolies cernes. Combien de nuits d'insomnies à cause de moi ? Quelque part, j'ai pitié de lui. Mais pas assez pour lui pardonner sa conduite.
Lorsqu'il entre dans la salle, je fais soigneusement attention de regarder par la fenêtre – mais je sais tout de suite qu'il est là ; c'est comme si l'odeur de la pièce s'était subtilement modifiée. Sans compter que les discussions faiblissent, un bref instant : visiblement, il fait toujours de l'effet aux autres...
Et à moi aussi.
La chaise à côté de la mienne racle doucement le sol en lino – son odeur, que j'avais presque oubliée, parvient jusqu'à moi, et je sens les battements de mon cœur accélérer encore leur cadence. Va-t-il rester silencieux ?
- Kurogane... ?
Visiblement pas. Je ne me retourne pas – peu importe combien son odeur m'attire, peu importe à quel point il semble épuisé, je ne peux pas faire comme si rien ne s'était passé...
- Kurogane...
Sa voix est terriblement faible, et – impossible de rester immobile – je me retourne vers lui. Et je me prends la splendeur de son visage, tout fatigué qu'il soit, en pleine figure. Seigneur, comment j'ai pu oublier de prendre en compte ce détail ? J'avais presque oublié à quel point il est beau.
Ce qui me frappe également, c'est la différence avec son expression calme de d'habitude. Il a les traits tirés, l'air angoissé, et il me fixe comme s'il était au bord des larmes – plus aucune trace de sérénité dans ses yeux.
Toute ma rancune fond comme neige au soleil, et l'espace d'un instant, je me hais de l'avoir fait souffrir. Parce qu'il a souffert, c'est visible.
Je me lève brutalement, et il me suit du regard, interloqué. Angoissé – il croit que je m'en vais parce que je ne veux pas avoir affaire à lui. Alors je lui prends le poignet et je l'emmène avec moi ; finalement, je suis prêt à entendre ses explications. Sans un mot, ma main sur son poignet, on quitte la classe, sous le regard médusé de nos camarades – heureusement, le prof d'anglais n'est pas encore arrivé.
- Tu fais quoi ? demande-t-il d'une voix mal assurée, une fois qu'on se retrouve dans les couloirs vides.
Je ne réponds pas – mes pas nous mènent vers la cafétéria. À cette heure-ci, elle est vide, évidemment, et je sens qu'on a tous les deux besoin d'un remontant. Je pose les deux cafés que je viens de commander sur la table, et je m'assois en face de lui, tandis qu'il me fixe en silence.
Je ne sais pas par où commencer, alors je ne commence pas, tout bêtement. Je reste silencieux, et il finit par dire :
- Est-ce que ça veut dire que tu ne m'en veux plus ?
- Pas vraiment. Ça veut plutôt dire que je suis prêt à écouter tes excuses. Pourquoi tu t'es fait passer pour Yui ?
Il regarde son café, silencieusement, et au bout d'un très long moment, répond :
- Parce que tu es plus proche de lui que de moi.
Le moins qu'on puisse dire, c'est que je ne m'attendais pas vraiment à ce genre de réponse. Comme je reste silencieux, trop surpris pour répondre, il continue :
- Je voulais être proche de toi, moi aussi... Mais je ne savais pas comment faire, alors que Yui a eu une telle facilité à ...
Il s'interrompt, embarrassé, puis reprend :
- Je me suis dit que ça serait plus facile si j'essayais d'être lui – et aussi, je voulais savoir ce que tu pensais de nous, séparément. S'il comptait plus... que moi, ou...
Il se tait à nouveau, mortifié, et je le regarde, médusé – mais il évite de lever le regard vers moi. Je n'ose pas briser le silence gêné qui s'installe, et je baisse les yeux vers mon café, moi aussi – je n'imaginais pas que les explications seraient aussi embarrassantes. Je ne pensais pas qu'il me voyait d'une telle manière...
Et surtout, je me rends compte que je l'ai fait souffrir encore plus que je ne le pensais.
- Mon frère arrive toujours à fasciner tout le monde, reprend-il d'un ton plus dégagé, mais sans lever les yeux. Il charme les gens. À côté de lui, je suis terriblement fade... J'étais jaloux, parce qu'il... il n'a pas eu à faire d'efforts pour te fasciner, toi aussi. Moi, depuis le premier jour, depuis la première fois qu'on s'est vus, je... Je...
Le rouge lui monte aux joues, et l'effort qu'il doit faire pour continuer est presque palpable. Je le sens au bord des larmes, encore une fois.
- Même si c'était sous son identité, je voulais me rapprocher de toi... Apprendre des choses sur toi... Je... Ce n'était pas pour te jouer un tour, ou quoi... Je ne savais pas comment faire autrement. Tu étais tellement plus distant avec moi qu'avec lui... Je voulais qu'on parle autrement, même si tu pensais que c'était lui...
Il laisse tomber sa cuillère sur la table, et le bruit résonne dans la pièce comme s'il l'avait jetée de toutes ses forces.
- Je suis désolé, finit-il par balbutier. Je suis désolé. Ne me déteste pas, je t'en supplie...
Comment ça serait possible, après tout ce qu'il vient de me dire ? Qui pourrait rester de marbre après une déclaration du genre ? Je relève la tête vers lui – ses yeux brillent plus que d'habitude, à cause des larmes qu'il est en train de contenir – et moi, je dois prendre sur moi comme jamais pour ne pas me pencher vers lui et l'embrasser.
- Je ne te déteste pas.
Ma voix est si rauque que j'en suis le premier surpris. Je le vois écarquiller les yeux d'étonnement et je continue :
- Et tu me fascines autant que lui... Tu n'es pas fade du tout.
- Mais à côté de Yui...
- Ça n'a rien à voir. Il est surexcité et toi tu es très calme, vous êtes juste très différents. Ça ne fait pas de toi quelqu'un de fade... Tu fascines tout le monde, dans ce lycée.
- C'est parce qu'ils n'ont pas vu Yui, murmure-t-il.
- Ça n'a rien à voir. Tu les captives, avec ou sans Yui. Arrête de te dévaloriser...
- Kurogane...
Il me fixe, et le rouge lui monte aux joues une fois encore.
- Je voudrais être à égalité avec Yui.
- ... Mais tu l'es...
- Je veux dire, par rapport à toi...
- Vous êtes à égalité dans mon esprit.
- Non, dit-il calmement malgré son embarras, pas tout à fait...
Il murmure la suite d'une voix si basse que je l'entends à peine.
- Lui, tu l'as embrassé...
Je le fixe, alors qu'il a baissé les yeux vers son café, les joues écarlates. Ce n'est pas que l'envie m'en manque – loin de là – mais lorsque je me remémore tous les problèmes que j'ai eus après avoir cédé aux avances de Yui, ça ne me donne pas envie de refaire la même erreur...
- Je suis désolé, je murmure. C'est pas possible, ça.
- Oh, dit-il, mortifié. Je vois.
À la rougeur de ses joues succède une pâleur livide, et je m'en veux – je m'en veux à mort – mais c'est non négociable, si je veux arranger les choses. Il se lève, et dit avec un rire nerveux :
- Je comprends. Désolé. Oublie-ça... on retourne en cours.
Il prends nos deux tasses vides et les rapporte à la dame du comptoir, et je le suis dehors, en essayant de chasser la culpabilité qui m'assaille. Une fois dans la cour, je reprends :
- Je ne peux pas t'embrasser, mais... si tu veux savoir des trucs sur moi... on peut parler. Je voulais te raconter, de toute façon.
Il me fixe, surpris, puis un sourire un peu triste naît sur ses lèvres.
- D'accord. C'est déjà ça, je suppose...
Oui – c'est la meilleure chose à faire.
Du moins, j'espère...
.oOo.
- Alors, Kurogane, ton costume ?
Elle me nargue.
- Je t'ai dit que j'allais pas y aller, à ton truc.
- Tu l'as promis à ma mère, pourtant.
Zut, j'aurais dû me couper la langue plutôt que de promettre un truc aussi irréalisable...
- Bon, en admettant que je vienne... Tu peux rêver pour que je me déguise.
- Fye va se déguiser, lui, dit-elle d'un air triomphal.
- Il vient ?
Je manque de m'en étrangler de stupéfaction.
- Evidemment ! s'exclame Tomoyo d'un air supérieur. Je l'ai invité. C'est ton ami.
Oh, que j'ai horreur de son sourire agaçant – comme si elle en savait bien plus que nous sur notre propre relation. Plutôt tendue, ces temps-ci, d'ailleurs ; j'ai beau lui avoir raconté tout ce qu'il voulait savoir de moi, le fait que j'ai absolument refusé de l'embrasser n'a pas vraiment aidé. Du coup, chaque matin, quand on se retrouve sur la grand place, il y a toujours un petit moment de gêne au moment de se dire bonjour – ce qui, bien entendu, n'échappe jamais à Tomoyo.
- Et comme il va se déguiser, t'as plutôt intérêt à le faire, toi aussi.
- Ah bon ? je réponds, incrédule. Il va se déguiser, lui ? En quoi ?
- Il ne m'a pas dit. On verra le jour même, achève-t-elle avec un grand sourire.
Je soupire. L'évènement est imminent, et j'ai tout sauf envie d'y aller – surtout qu'elle a fait les choses en grand, comme d'habitude, elle a invité tout le lycée ou presque. Tous ces imbéciles qui ne font que parler dans notre dos quand Fye et moi allons boire un café ensemble... À force de nous voir traîner ensemble, ils nous ont même surnommés "la Belle et la Bête", ces crétins. Et c'est sans compter les rumeurs d'histoire d'amour entre nous, qui mettent toujours Fye très mal à l'aise – et qui ne m'arrangent pas non plus.
Et c'est ce genre d'imbéciles que Tomoyo a invité à sa fête ? Décidément, sans moi.
- Je viendrai pas.
- Quoi ? s'indigne ma cousine. Tu veux dire que tu vas laisser Fye tout seul à la fête, et que tu vas lâchement l'abandonner alors qu'il aura besoin d'aide contre toutes ces filles qui vont le harceler ? Surtout quand elles le verront en costume ! Je n'imagine pas dans quel état on va le retrouver le lendemain matin si tu ne viens pas.
- Dans ce cas, je lui dirai de ne pas aller à ce truc. Tout simplement.
- Pas possible, il m'a déjà promis, et tu sais que ce n'est pas son genre de se désister.
Ouais, enfin son genre, moi je ne le connais pas trop – il est trop bon acteur pour que je puisse le connaître vraiment. Mais bon, Tomoyo n'a pas besoin de ce genre de réflexion, ça ne ferait que renforcer sa curiosité – et je n'ai vraiment pas envie de ça.
- Aah, tu me saoules. Il peut très bien se défendre tout seul.
Même si l'idée qu'elle a évoquée ne me plaît pas du tout, je dois bien le reconnaître.
- Maintenant, lâche-moi les pompes un peu ! je grogne en me dirigeant vers l'entrée.
- Où tu vas ?
- Où je veux !
La porte claque derrière moi, et je me retrouve dans la rue ; rien de mieux qu'un bon bol d'air pour faire passer "l'effet Tomoyo". Cette fille est un vrai poison.
.oOo.
La neige, qui avait un peu fondu pendant ma maladie, s'est remise à tomber hier, comme un cadeau d'anniversaire en avance, et les toits des maisons ont disparu sous une épaisse couche – de l'avis général, c'est la première fois depuis longtemps qu'elle tombe en telle abondance. Il est à peine 16 heures, pourtant, le ciel commence déjà à s'assombrir – et je me dirige vers le parc à l'autre bout de la ville, presque inconsciemment.
Lorsque j'arrive près des balançoires, Yui n'y est pas – forcément. Personne n'a l'air d'avoir mis les pieds ici depuis un bail, à en juger par la couche de neige immaculée qui recouvre le terrain. Les enfants ne jouent pas par ici en hiver – la forêt, au fond du parc, et ses arbres noirs aux branches nues leur font peur. Dans l'obscurité grandissante, dans l'air gelé et silencieux, l'ambiance est glauque et menaçante. Le genre que j'aime, pourtant. Idéal pour les réflexions solitaires.
Je m'installe sur la balançoire après en avoir chassé la neige – elle grince quand je m'assois, et je me rappelle qu'elle grinçait aussi quand Yui l'utilisait. Je me souviens de son bond, de son sourire joyeux, de son regard lumineux...
Perdu dans mes pensées, je sursaute quand un rire fait voler le silence en éclats.
- Tu veux te balancer, Kuro-chan ?
Les yeux écarquillés, je tourne la tête vers l'endroit d'où vient sa voix. Il est assis sur un muret sur ma gauche, où je n'avais pas regardé – il est sans doute là depuis un bout de temps. Avec agilité, il saute du muret et court vers moi, l'air aussi joyeux qu'un gamin le soir de Noël. Je m'attends à ce qu'il me saute dans les bras, mais il se contente de s'arrêter juste devant moi, les joues rouges, un peu essoufflé – son regard brille d'allégresse.
- Kuro-tan !
- ... Yui ?
Il rit, l'air enchanté, et me prend les mains – je devrais me dégager, mais il m'en empêche, il enserre ses doigts entre les miens, les tient avec force, et me regarde en silence, un instant, avant de murmurer :
- Je suis vraiment heureux de te voir...
- Qu'est-ce que tu faisais ici ?
- Je viens ici souvent... J'espérais que tu allais revenir. Je suis content de voir que j'avais raison !
Je le fixe en silence – il est tellement semblable à Fye, c'est effrayant.
- C'est bien Yui... hein ?
Il se met à rire, pas du tout étonné – Fye l'a mis au courant, visiblement. Tout comme lui avait mis Fye au courant de ce qui s'est passé entre nous.
Jamais de secrets entre ces jumeaux.
- Oui, c'est bien moi, Kuro-min. Ne te fais pas avoir, cette fois.
- C'est de votre faute !
- C'est vrai, admet-il en riant.
Il y a quelque chose chez lui qui est différent de la première fois – à force d'observer ce visage tout le temps, je pense pouvoir mettre le doigt dessus.
- Ça ne va pas ? T'as l'air soucieux.
Il écarquille les yeux de surprise, et répond :
- Tu es perspicace, Kuro-piu...
- Tes rires ne sont pas très sincères.
Une ombre passe sur son visage, et son sourire se fait un peu triste.
- Fye est passé à l'attaque, hein ?
Je ne m'attendais pas à ce qu'il aborde le sujet directement... Un peu mal à l'aise, je réponds :
- Oui, en quelque sorte.
- Il t'a dit qu'il t'aimait ?
- ... Pas explicitement...
- Mais il l'a sous-entendu, insiste Yui. Qu'est-ce que tu en as pensé, Kuro-chan ?
- ... Je... j'étais surpris.
- ... Rien d'autre ?
- ... Si, d'autres choses, mais...
Un éclair de tristesse passe dans ses yeux, et je me rends compte subitement que, toute compliquée que la situation soit pour moi, c'est encore à eux que cette histoire fait le plus de mal.
- Ecoute... Toi comme ton frère, il vaut mieux que vous arrêtiez d'espérer quelque chose de ma part. Il ne se passera jamais rien entre lui et moi, tout comme entre toi et moi.
- Pourquoi ? demande-t-il, anxieux.
- Tu l'aimes, ton frère ?
- Bien sûr, répond-il aussitôt. C'est la personne que j'aime le plus au monde.
- Je ne veux pas gâcher ça, tu vois.
- Tu ne gâches rien... Lui, il me déteste déjà.
Je hausse un sourcil, incrédule.
- N'importe quoi...
- Ça existe, les familles où les jumeaux ne s'aiment pas, tu sais, Kuro-pî... Quand on était petits, on s'adorait, tous les deux. On était plus proches que n'importe qui, on jouait toujours ensemble, on avait inventé notre code secret et tout... On lisait dans les pensées de l'autre sans problème. Mais... quand on a grandi... je l'ai parasité. Je lui ai tellement tapé sur les nerfs qu'il en avait déjà marre avant qu'on arrive ici. Et le fait qu'on soit tombés amoureux de la même personne n'a rien fait pour arranger la situation.
Je tique au terme "amoureux", mais Yui ne le remarque pas – il n'est pas du genre à user de détours, contrairement à son frère. Il reprend d'une voix calme, mais dans laquelle perce la tension :
- Fye est jaloux du fait que je sois devenu aussi proche de toi que lui, alors qu'on ne se connaît qu'à peine et que lui passe son temps au lycée avec toi. Mais je n'y peux rien, pas vrai ?
L'air préoccupé, il fait les cents pas dans la neige, et s'exclame :
- Je veux vivre, moi aussi ! Je n'ai pas envie de rester tout le temps confiné dans un espace clos... je veux sortir, je veux respirer l'air, je veux vivre au maximum... Pourquoi est-ce qu'il m'a sauvé si c'était pour m'empêcher de vivre plus tard...? C'est injuste !
Je fronce les sourcils, surpris.
- Sauvé ?
Il me regarde d'un air interdit, comme s'il avait dit quelque chose qu'il ne fallait pas aborder – mais ma curiosité a été piquée.
- Il t'a sauvé la vie ?
Je le vois détourner le regard et lâcher un rire amer, puis il relève la tête, plus calme, et répond :
- Oui, Fye m'a sauvé. Quand on était plus jeunes, on n'habitait pas dans le coin ; on venait d'un pays au nord, tout le temps enneigé. Nos parents étaient plutôt riches, alors ça attirait les convoitises... Un jour, un cambrioleur s'est infiltré dans notre maison, et il a assassiné nos parents. Fye et moi, on dormait dans notre chambre, et l'assassin y est entré...
Il fait une légère pause, sourcils froncés – les souvenirs ont l'air douloureux – puis reprend :
- Je ne dois mon salut qu'à Fye. S'il n'avait pas été là, je ne serais pas en train de t'expliquer tout ça actuellement. Puis, des gens sont venus nous aider, l'assassin a été mis sous les verrous... mais notre vie a été considérablement modifiée.
Il relève les yeux vers moi, en tâchant visiblement d'enrayer la douleur qui a envahi son regard, et continue :
- Depuis ce jour, je suis beaucoup trop dépendant de lui... et il me supporte de moins en moins.
Je n'arrive pas bien à voir le nœud du problème, mais il est clair qu'il n'en dira pas plus – chaque mot est un effort pour lui, alors qu'il peut me dire qu'il est tombé amoureux de moi si facilement. Il soupire, son sourire complètement disparu, et relève les yeux vers moi.
- Kuro, est-ce que tu crois en la magie ?
Je le regarde en haussant un sourcil – quel rapport avec le schmilblik ?
- Pourquoi ?
- Réponds simplement, me dit-il doucement.
La magie... Tomoyo qui est capable d'avoir des visions du futur dans ses rêves, est-ce que c'est considéré comme de la magie ?
- Je ne sais pas trop...
- Je vois, dit-il, pensif. On verra à ce moment là, alors.
Il m'embrasse rapidement sur la joue, profitant de ma distraction alors que je réfléchis au sens de sa dernière phrase, et me fait un signe de la main avant de s'éloigner vers la ville.
- Tu t'en vas ?
- Oui. Il faut que je parle à Fye...
Il me fait un dernier sourire un peu trop teinté de tristesse à mon goût, et disparaît derrière les arbres qui bordent l'entrée du parc. Le vent siffle dans les arbres menaçants de la forêt, et j'ai un mauvais pressentiment.
.oOo.
Les vacances de Noël ont finalement débuté, en amenant avec elles l'excitation typique "préparation de fêtes", qui existe même dans une petite ville comme la nôtre. Ici, pour les lycéens, s'ajoute à tout ça l'enthousiasme d'avoir été invité au grand bal masqué qu'a organisé Tomoyo, reine du lycée, dominatrice incontestée (et vénérée pour l'occasion – mais uniquement jusqu'à ce que la fête ait eu lieu). Deux conditions : être déguisé et apporter un petit cadeau à celui qui sera à l'honneur ce soir-là. Autrement, boissons et nourriture à volonté, et roulez jeunesse.
Celui à l'honneur, c'est moi – par conséquent, j'ai essayé de poser un veto sur mon déguisement, mais la princesse ne l'a pas entendu de cette oreille, et comme elle m'a déjà préparé mon costume, il semble que je n'y couperai pas.
J'observe une chose qu'elle a posé parmi d'autres trucs sur le dossier de ma chaise.
- Qu'est-ce que c'est que ce truc... ?
- ... Un costume...
- Je rêve où c'est un cosplay de Sasuke ?
- Ben...
- Non mais tu rêves. Mais tu rêves. C'est pas à la Japan Expo qu'on va !
- C'est bon, râle-t-elle, penaude. C'était juste pour voir. Je t'ai préparé d'autres trucs. Tiens, là, sur ton bureau.
Méfiant, j'observe ce qu'elle y a déposé.
- Euh, l'uniforme de lycéenne c'est pas pour moi, quand même...?
- Non ! s'exclame-t-elle, brusquement irritée. C'est celui de Sakura, pas touche !
- Le mets pas sur mon bureau si tu veux pas que j'y touche, alors !
- Rah, t'es chiant !
- Mais c'est toi qui est chiante, à la fin !
- Tiens, le v'là ton costume ! braille-t-elle en me jetant un tas de tissu à la figure. Merci Tomoyo ! T'es trop gentille !
- Tu parles, ça va encore un truc à la con...
A ma grande surprise, le vêtement est plutôt du genre simple – pas de couleur bigarrées, de haute couture ni rien. Un haut blanc, un bas bleu marine.
- C'est quoi ?
- Un hakama. Tu prends un shinai et tu te déguises en kendoka. Ça t'ira, ça, monsieur Je-Suis-Jamais-Content ?
Je suis soufflé, là. Elle a réussi à trouver un costume qui me convienne parfaitement, et sans même me demander mon avis.
- Finalement, t'es pas si à la rue que ça.
- Bien sûr, dit-elle avec un petit rire supérieur. Bon allez, ça commence dans une heure et j'ai encore une montagne de choses à préparer, alors dépêche-toi d'enfiler ça, et rendez-vous au lycée. Je prends la voiture, alors t'y vas à pied.
- Mais il neige dehors !
- Bon ben sois prêt dans cinq minutes si tu veux que je t'emmène !
C'est largement plus qu'il ne m'en faut – cinq minutes plus tard, je suis installé sur le siège passager tandis que l'arrière de la bagnole regorge de bonbons, chips, et boissons en tous genres.
- Fye nous rejoint là-bas où on doit le retrouver à la grand place ?
- C'est bon, je crois qu'il connaît le chemin jusqu'au lycée, ironise Tomoyo. C'est mignon de ta part, mais pas la peine de t'inquiéter pour lui.
Je grommelle un truc auquel Tomoyo ne prête pas attention (et s'il s'évanouissait en route, hein, elle y a pensé, à ça ? Lui qui s'évanouit tout le temps...) et elle nous emmène vers le lycée pendant que j'observe les flocons éviter le pare-brise avec agilité, comme s'ils nous narguaient, avec leur fourrure blanche... C'est vraiment joli.
Les réflexions de ma cousine sont beaucoup plus terre-à-terre.
- Je suis contente que tu sois là, en fait, tu vas pouvoir m'aider à décharger.
- Génial...
Quand on entre dans l'auditorium du lycée, je remarque que pour l'occasion, les sièges en plastique marron hideux ont été repoussés sur le côté, avec au milieu de la place pour danser – mon cauchemar. Au fond, Tomoyo, qui a commencé à s'occuper de tout depuis quelques jours déjà, a installé une sono, derrière laquelle elle relèguera Sorata, un gars de ma classe (désigné DJ contre son gré) au moment venu. Sur la scène au plancher poussiéreux, il y a un micro ("pour faire les annonces importantes, hohoho!"), sur les côtés de la pièce, de longues planches sur des tréteaux, recouverts de nappe blanche ("pour le buffet, et t'as pas intérêt d'y passer la soirée scotché!"), et elle a même poussé le vice jusqu'à accrocher une boule à facettes disco en haut.
Moi, je sais déjà où je serai, dans tout ça – planqué sous la scène, ou derrière les rideaux des coulisses, qui seront envahis de poussière peut-être, mais où je serai indétectable – et avec une réserve de bières à côté de moi. On néglige trop souvent ce genre de planque : dans les soirées comme celle-ci, c'est ma seule arme.
J'aide Tomoyo à décharger la voiture, mais une fois la cargaison transportée dans l'audito, elle m'interdit de toucher à quoi que ce soit, alors je me contente de me balader dans le coin, en maudissant le hakama qui fait que je me les gèle – mais qui me vaut un coup d'œil appréciateur de Tomoyo entre deux allers ("tu sais que ça te va vraiment bien, ce genre de fringues !").
Lorsque résonne le glas – ou plutôt, l'horloge de l'église, deux rues à côté, qui sonne la demie de huit heures – je suis déjà en train de me préparer psychologiquement à supporter cette soirée. À raison, quand je constate qui est la première personne à débarquer.
- Kurogane !
- ... Salut... Himawari...
- Joyeux anniversaire ! s'exclame-t-elle, avec ses couettes noires tourbillonnantes qui bondissent autour d'elle.
- ... Merci.
S'il y a une personne que je ne peux pas supporter dans le lycée, c'est bien elle – heureusement, Tomoyo, qui en est parfaitement consciente (et qui a eu le temps de se déguiser en prêtresse japonaise, d'après ce que j'identifie du costume) avance vers nous et s'exclame :
- Bonsoir, Himawari-chan ! Kurogane, je crois qu'il y d'autres invités dehors, tu veux bien aller voir ?
En lui lançant un regard éperdu de reconnaissance – pour autant que ce soit possible avec ma physionomie – je fuis le plus vite possible, direction l'entrée.
Comme l'avait prévu Tomoyo, les autres invités sont dans le coin, et c'est un concert de "Joyeux anniversaire!" et une tonne de petits cadeaux qui défilent devant moi. Sakura-chan, la copine de Tomoyo, m'a tricoté une écharpe ("pour que tu ne ré-attrapes pas la grippe!") et je crois que c'est le cadeau le plus utile de tout ce qui me sera offert ce soir. C'est sûr que comparé au canard de bain de Sorata, il y a de la marge. Sans parler de Seishiro, qui m'a offert un livre sur "les blonds aux yeux bleus". Je sais pas où il a déniché ça, mais je donnerais n'importe quoi pour effacer le sourire narquois qui ne l'a pas quitté depuis qu'il me l'a donné.
Quoi qu'il en soit, le seul blond aux yeux bleus qui m'intéresse n'est pas encore là – et ça m'inquiète un peu, la fête ayant commencé depuis vingt minutes. J'envisage de l'appeler sur son portable, avant de me souvenir que, dans ma précipitation à quitter la maison, j'ai oublié le mien chez moi. Tomoyo doit sans doute avoir le sien, vu qu'elle pense à tout, mais elle est encerclée par des hordes de gens qui la remercient de la fête, et c'est trop me demander que de m'immiscer parmi eux.
Je suis en train de me demander comment je vais faire, quand on me tire par la manche. J'entends sa voix chantante avant de me retourner :
- Joyeux anniversaire, Kuro-piu !
L'instant d'après, la personne que j'ai dans mon champ de vision est pâle comme la mort, a un oeil doré, un autre recouvert d'un bandeau de pirate, et lorsqu'il me sourit, je remarque que ses canines sont bien plus proéminentes que la normale.
- ... Un vampire ?
Ça m'étonne. Je pensais qu'il se serait déguisé en ange – ça lui aurait bien convenu.
- Tomoyo a mis son grain de sel dans l'affaire.
Il rit, d'un rire cristallin, et c'est seulement à cet instant que je m'en rends compte.
- Yui... ?
- Décidément, Kuro-min, tu deviens de plus en plus doué pour nous reconnaître !
- Pourquoi t'es là ?
- Ça t'embête ? demande-t-il avec une moue déçue. Tu ne voulais pas m'inviter, c'est ça ?
- Non non, mais... Fye est avec toi ?
Comme d'habitude quand on parle de son frère, son sourire s'efface un peu et son regard se voile.
- Non, il ne viendra pas...
- Pourquoi ?
- Il n'y avait qu'une seule place pour nous deux, sourit-il.
- Pas du tout, vous pouviez venir tous les deux...
D'un autre côté, ça m'arrange, parce que je n'ose pas imaginer l'ambiance de taré s'ils étaient venus tous les deux en même temps.
- Non mais imagine le choc pour les gens d'ici si on s'était pointés à deux !
- ... C'est pas faux...
- Donc je suis venu à sa place.
- Ça m'étonne qu'il t'ait cédé une soirée avec moi sans broncher...
- J'avais une bonne raison, dit-il en s'assombrissant à nouveau.
- Laquelle ?
- On en parlera plus tard. Pour l'instant, j'ai envie de boire un coup. Tu sais que t'es torride en hakama ? J'ai envie de me jeter sur toi.
- Arrête...
C'est marrant comme venant de Tomoyo, ce genre de phrase ne me fait rien, mais venant de lui, j'ai l'impression que le sang circule dans mes veines à trois fois sa vitesse réglementaire.
- Wahou ! s'exclame-t-il en découvrant Tomoyo. Elle est magnifique, ta cousine ! Ça lui va trop bien, l'habit de prêtresse.
C'est vrai, c'est la première fois qu'il la rencontre – je l'avais presque oublié. Subitement, je flippe : si elle le sait, elle va pouvoir découvrir tout ce que je lui ai caché, et ça m'enchante pas du tout.
- Tu vas lui dire que tu es le frère de Fye ?
- Non... C'est pas la peine. Je vais faire semblant d'être lui. Le problème c'est que lui, il arrive très bien à faire semblant d'être moi, mais moi, l'inverse, c'est moins facile.
Je suppose qu'il fait allusion au jour où Fye s'est fait passer pour lui – à croire que lui comme moi avons eu du mal à le digérer – mais il n'ajoute rien et se dirige vers le buffet d'un air gourmand.
- Des chips au poulet ! Trop bien ! Mes parents n'en achètent jamais parce qu'ils disent que c'est pas bon pour la santé.
- Je croyais que tes parents étaient morts.
- Ce sont mes parents adoptifs, dit-il d'un air insouciant. Hmm, trop bon...
De temps en temps, des gens nous abordent pour lui dire bonjour – il est très professionnel dans son imitation, disant bonjour comme s'il était son frère, et ce n'est que quand les gens s'éloignent qu'il me glisse à l'oreille :
- C'était qui ?
Dans le fond, je suis content de le voir. Il me donne l'impression d'une bombe à retardement, à se balader dans la même pièce que Tomoyo (qui payerait cher pour lui extorquer tous ses secrets, si elle savait qui il était) ou à faire semblant de connaître des gens qu'il n'a jamais vus – mais il sourit et il a l'air de s'y plaire, c'est déjà ça de pris.
- Kuro, je peux boire ton sang ? demande-t-il d'un air gourmand. On dit que je suis un vampire et que tu es la seule personne dont j'accepte de boire le sang – et tu aurais accepté de devenir ma nourriture parce que c'est toi qui m'as obligé à devenir vampire pour que je ne meure pas...
- Quelle imagination.
- J'admets que c'est un peu rocambolesque, sourit-il.
L'avantage d'avoir le blond près de moi, c'est que les autres invités ont là l'excuse rêvée pour ne pas venir me voir et pour éviter de me souhaiter mon anniversaire ("il est avec Fye, il est occupé! On reviendra plus tard!") et comme ça, ils évitent d'être terrifiés par moi, et moi j'évite d'être emmerdé par eux. Finalement, la protection marche à double sens.
Par contre, je ne peux pas éviter le traditionnel gâteau et le "soufflage de bougies" – mais ce n'est que le temps d'une brève apparition, avant de disparaître au nouveau aux yeux du reste du monde. Lorsque je retrouve Fye, sa main est couverte de sang, et ce n'est certainement pas compris dans la panoplie de son costume de vampire. J'écarquille les yeux.
- Qu'est-ce qui t'es arrivé ?
- J'ai fait tomber mon verre, j'en ai ramassé les morceaux... Mauvaise idée, dit-il joyeusement.
- Donne ta main.
Avec brusquerie, je m'empare de sa main : une longue coupure traverse le bout de ses doigts, d'où le sang s'écoule.
- Imbécile ! je m'exclame. Je t'emmène à l'infirmerie.
- Oh non, soupire-t-il. En plus l'infirmière n'est pas là, non ?
- Je sais. Je vais te laver la plaie moi-même.
- C'est pas nécessaire, se plaint-il. J'aime pas l'odeur de l'antiseptique.
- Je m'en moque complètement.
En le prenant par le poignet, je l'emmène à l'infirmerie – les couloirs sont si vides, par rapport à d'habitude, que j'ai l'impression de me retrouver dans un établissement fantôme.
- Trop cool ! s'exclame Yui. Je préfère le lycée de nuit.
Sans répondre, j'ouvre la porte de l'infirmerie et fais entrer le blessé dedans.
- Tiens, pose-toi sur la chaise, le temps que je trouve ce que je cherche.
- Regarde, Kuro, il y un lit !
- Normal, pour une infirmerie.
- Oui, mais je veux dire, songe à tout ce qu'on pourrait faire avec...
Je lève les yeux au ciel – pas moyen qu'il s'arrête, celui-là – et je commence à fouiller les placards tout en évitant de réfléchir aux images que sa suggestion a implanté dans mon esprit. Malédiction !
Dans mon dos, Yui a arrêté de parler, et je me demande s'il est en train de penser à la même chose que moi ; mais quand je me retourne, bandages, cotons et antiseptiques en main, je constate qu'il a enlevé son bandeau, et que de ses yeux aux couleurs différentes, l'un doré, et l'autre bleu, il est en train de regarder la fenêtre d'un air absent. Sur le rebord, à l'extérieur, s'est formé une couche épaisse de neige, qui continue à s'intensifier puisque les flocons tombent toujours. Rendus visibles par les lumières qui éclairent la cour (une proposition du proviseur pour que les gens ne se perdent pas), ils tourbillonnent dans l'air comme s'ils dansaient un ballet, et c'est captivant.
- Tu sais pourquoi il neige tellement cette année ? demande-t-il d'un ton distrait.
- ... Parce qu'il fait plus froid ?
- Non, sourit-il en se tournant vers moi. C'est parce que Fye et moi nous sommes arrivés en ville.
Je hausse un sourcil et lui prends la main pour lui faire son bandage.
- Tu ne me crois pas, hein ?
- Difficile quand tu me fais marcher.
- C'est vrai pourtant, sourit-il. Fye et moi, on a toujours vécu là où il avait de la neige. On a eu des beaux étés aussi, mais on pouvait faire tomber la neige.
- Comme des chamans ? j'ironise.
- Plus ou moins. Même si on ne se limitait pas à ça.
Je le fixe, intrigué, en me demandant s'il est sérieux ou s'il a bu trop d'alcool.
- Non, je n'ai pas bu, sourit-il. Enfin, pas beaucoup.
Je rêve, il a lu dans mes pensées ou quoi ? Pour de vrai ?
- Fais pas cette tête là, dit-il en riant. Ça se lisait sur son visage.
Il me regarde avec un sourire innocent, et je fronce les sourcils – d'un coup, j'ai un mauvais pressentiment, et j'ai déjà eu maintes fois l'occasion de constater qu'ils se révèlent assez exacts.
- T'es bizarre, ce soir...
- Je sais, dit-il en laissant tomber son sourire. Si je suis venu ce soir, à la place de Fye, c'est que je voulais te parler.
- Me parler de quoi ?
- De Fye et moi.
J'ai fini de lui laver ses coupures et de lui bander les doigts, mais il ne bouge pas, et garde sa main levée, pensif. Il reste silencieux comme ça pendant une bonne demi-minute avant que je ne m'impatiente :
- Alors, quoi ?
- J'ai la trouille, avoue-t-il.
- Quoi ? Pourquoi ?
J'ai l'impression que mon étonnement a atteint ses limites – mais je réalise que c'est une erreur quand, avec sa phrase suivante, Yui les repousse encore plus loin.
- Kurogane, s'il te plaît, tu ne veux pas m'embrasser ?
- Quoi ? Tout d'un coup, comme ça ?
- J'ai une bonne raison, dit-il d'un ton suppliant. Je vais m'en aller.
L'infirmerie a totalement disparu autour de nous – je le fixe, les yeux écarquillés.
- Quoi ? T'en aller où ?
- Disparaître, répond-il simplement.
- Écoute, si tu veux te suicider...
- C'est pas ça du tout, coupe-t-il d'un ton sérieux. Embrasse-moi, et je te raconte tout après. Même Fye est d'accord.
- Comment tu le sais ? Vous en avez parlé ?
- J'ai dit que je te dirai tout... mais après seulement. S'il te plaît...
Ça me rappelle la façon dont il m'avait déjà supplié pour que je l'embrasse la première fois, et je sais déjà que je vais céder, comme ce jour-là – comment ça se fait que je n'arrive jamais à lui résister ?
- T'es d'accord ? murmure Yui.
- Non...
Il se lève, et passe ses bras autour de mon cou, et son odeur – la même que celle de Fye – m'ensorcelle aussitôt. Ces jumeaux sont diaboliques. Ses mains se glissent dans mes cheveux, et si j'avais un tantinet de bon sens, je le repousserais ; non mais c'est quoi, ce marché à la manque ? Un secret en échange d'un baiser ? Je ne donne pas dans ce genre de trucs !
Mais voilà, mon bon sens s'est totalement évaporé, parce que ce qu'il me demande là, c'est ce qui hante mes pensées depuis un bout de temps... L'embrasser ? Et retenter le plongeon cosmique ? Vraiment attirant.
Pour mon malheur, c'est aussi attirant quand c'est Fye qui est à sa place – et c'est bien ça le problème. Ils sont beaux tous les deux, ils sont très différents, mais fascinants tous les deux – et ils sont amoureux de moi tous les deux.
Et moi, je n'arrive pas à déterminer s'il y en a un que je préfère à l'autre. Des fois, je jurerais que c'est Fye, le Fye si posé, si calme, qui me sourit tendrement, avec ses yeux plein de mystère et ses regards indéchiffrables, et d'autres fois, je penche pour Yui, énergique et joyeux, honnête et franc – et bavard, trop bavard... mais rayonnant.
Il faut que je le repousse.
- Je ne peux pas faire ça...
C'est difficile de dire un truc comme ça quand le moindre atome de mon être le réclame, quand son odeur remplit mes poumons, et quand sa bouche est à cinq centimètres de la mienne – mais les choses sont déjà bien mal barrées, et je ne veux pas empirer la situation.
- Pourquoi ? demande Yui, et je sens la frustration dans son ton.
- Ça va encore compliquer les choses.
Pour m'aider, j'imagine que Tomoyo est en train de nous espionner à la porte, à boire la moindre de nos paroles : ce n'est sûrement pas le cas, mais c'est efficace, je peux me reculer de lui de dix centimètres en plus.
- Elles ne peuvent pas être plus compliquées que maintenant, rétorque Yui. Et moi, je vais les simplifier, de toute façon.
- En "disparaissant" ?
- ... C'est ça.
- ... Je refuse.
- Mais tu n'es pas en mesure de refuser, Kurogane, dit-il doucement. Tu n'as pas les clés, tu ne sais rien, tu ne comprends pas : tu ne peux pas juger quelque chose qui te dépasse.
Quand il m'appelle Kurogane, j'ai l'impression d'entendre Fye ; mais même s'il ne sourit pas, même s'il agité – ou plutôt, justement parce qu'il est agité – je sais que c'est bien lui qui se trouve devant moi.
- Ça me paraît très clair, pourtant !
- Bon. Alors si c'est clair pour toi, dis-moi ce que signifie à tes yeux le terme "disparaître".
- ... Soit que tu vas te suicider, soit que tu vas t'en aller loin d'ici.
- Et si je te dis que ce n'est ni l'un ni l'autre ?
Je le fixe, silencieux pendant un bref instant.
- Ce n'est... ni l'un ni l'autre ?
- Non.
- Alors, ça veut dire que tu vas te cloîtrer chez toi et ne plus sortir ? Disparaître de ma vie ?
- C'est déjà plus proche, admet Yui, mais ce n'est pas encore ça. De toute façon, tu ne trouveras pas tout seul, alors...
Il approche ses lèvres des miennes, mais je me recule – une fois encore. Je murmure :
- ... Je ne veux pas que tu penses que je fais un choix entre vous deux, en t'embrassant. Parce que ce n'est pas le cas.
- Je sais, répond-il calmement. J'en suis bien conscient. De toute façon, ce n'est pas ce que je te demande ; je veux simplement profiter, et t'avoir pendant que tu es à ma portée.
Ses yeux aux couleurs différentes sont posés sur moi, et malgré sa fermeté, je décèle aussi de l'angoisse.
- Pourquoi tu veux que je t'embrasse avant que tu m'aies dit ton truc ?
Son expression s'assombrit de nouveau, et ses sourcils se froncent.
- Parce que quand je t'aurai tout dit, tu vas encore crier "tu m'as floué!" et tu t'en iras, et tes lèvres s'en iront avec toi.
Plus ça vient, plus j'ai peur d'entendre ce qu'il veut me dire.
- Si c'est ça, je préfère ne pas savoir ce que c'est... Je n'ai pas envie d'apprendre que tu m'as trahi dans mon dos.
- Crois bien que si je pouvais éviter de te le dire, je le ferais, dit-il d'un ton amer. Mais j'aime Fye, je ne veux pas le faire souffrir, et de toute façon, cette situation ne pourrait pas durer indéfiniment, parce que tu finirais par t'en rendre compte.
- ... Me rendre compte de quoi ?
Il me fixe en silence – "un baiser d'abord", semblent dire ses yeux – et j'hésite. Est-ce que j'ai vraiment envie de payer d'un baiser quelque chose que je n'ai pas vraiment envie de savoir, qui a l'air d'être capable de nous faire du mal à tous ? Pourquoi a-t-il fallu que ce soit à ces jumeaux que je m'intéresse, bordel ? Pourquoi pas au premier crétin venu ? Mais non – comme d'habitude, j'ai plongé la tête la première dans les ennuis. J'aurais dû y être habitué, mais il y a des fois, franchement, où ça donne envie de tout claquer.
Ok – quitte à l'embrasser, autant le faire avant d'avoir une bonne raison de le détester. Je l'attire contre moi, et il se met à rougir.
- Quoi ? je grince. C'était pas ce que tu voulais ?
- Si, si... Évidemment.
Il enroule à nouveau ses bras autour de moi, fermement, comme pour m'empêcher de me dédire ; et ses lèvres capturent les miennes dans le silence le plus total, à part son souffle qui se mélange au mien. On pourrait presque entendre la neige tomber dehors – d'ailleurs, ses lèvres sont aussi froides, à moins que ce ne soit moi qui soit brûlant. Probable.
Il passe ses doigts dans mon cuir chevelu. Il presse son corps contre le mien. Il dévore mes lèvres...
C'est impossible de ne pas perdre pied.
Je me noie.
.oOo.
- Kurogane ! Où est-ce que tu es ? Kurogane ! Réponds !
Aucun bruit, nulle part. Je préfèrerais crever plutôt que ma cousine sache que je suis dans le coin – et me ramener de force à sa fête débile. La soirée est bien avancée, et ça fait longtemps qu'on leur a faussé compagnie...
Je jette un regard à Yui, qui fixe le plafond en silence – mais pas un silence serein.
- Kurogane !
La source sonore se rapproche : Tomoyo est derrière la porte. Heureusement, toujours prévoyant (on apprend à l'être, quand on grandit avec ce genre de fille), j'ai pris soin de la verrouiller, et elle trouve porte close.
- Kurogane, je sais que tu es là ! Ouvre !
Pas un bruit.
- Ouvre, espèce de lâcheur ! Je te jure que tu vas morfler !
Sur l'appui de fenêtre, la neige s'est amoncelée et forme un amas de presque dix centimètres d'épaisseur. Je la fixe en silence.
- KUROGANE !
Elle s'acharne sur la porte, mais je ne bouge pas – et Yui non plus. Finalement, au bout d'un certain temps, elle décide de lâcher l'affaire, et j'entends ses pas s'éloigner pendant qu'elle grommelle des malédictions à mon encontre – et le silence retombe, total, pesant.
J'ai dérapé. Entièrement, complètement, et surtout, irréparablement. Je ne pensais pas que j'étais capable de perdre le contrôle à ce point...
Ça fait peur.
J'entends un froissement de tissu, et je tourne la tête pour regarder Yui se redresser et s'asseoir en tailleur sur le lit. Nos yeux se rencontrent – il a enlevé sa lentille dorée de vampire – et je détourne la tête ; il se met à rire doucement.
- Kuro-chan... Tu ne veux pas me regarder ?
Je ne sais plus ce que je veux – je ne sais plus rien, d'ailleurs. Je reste silencieux, les yeux fixés sur le sol, et je l'entends bouger derrière moi - ses bras se glissent autour de mon ventre et me serrent, tandis qu'il pose sa joue tiède contre mon dos. Ses cheveux me chatouillent la peau.
- Tu m'en veux ? demande-t-il d'une voix anxieuse.
- Non... c'est à moi que j'en veux.
- Pourquoi ?
- Pour en être arrivé là...
- Tu regrettes ?
- Oui. Je regrette.
Il reste silencieux, un long moment, et ce n'est que quand je sens quelque chose d'humide et de chaud glisser le long de mon dos que je réalise qu'il est en train de pleurer. Et je ne sais pas quoi faire – normalement, je me serais retourné, je l'aurais consolé, mais là, je ne sais pas quoi faire...
- J'ai adoré, moi...
Il parle d'une voix si calme, que si je n'avais pas senti ses larmes contre ma peau, je n'aurais pas remarqué qu'il est en train de pleurer.
- Pas toi, Kuro-tan ?
- Ce n'est pas une question d'aimer ou pas... C'est une question de conséquences...
- Mais tu n'as pas aimé ?
- Si...
C'est peu de le dire, quand on considère que j'ai cru que j'allais en perdre l'esprit... Non – en vérité, c'est ce qui m'est arrivé : j'ai perdu l'esprit. Comment expliquer sinon que tout ait dérapé à ce point ?
- Ne t'en fais pas pour les conséquences, Kuro-tan, dit-il faiblement. Il n'y en aura pas.
- Mais... Fye...
- Il n'y en aura pas, répète-t-il.
Sa joue se détache de mon dos, et ses bras me libèrent – je me tourne vers lui. Avec tout ça, j'en ai presque oublié ce qu'il voulait me dire, et pourtant, c'était notre sujet principal...
Il me fixe, avec ses cils perlés de larmes et son regard déterminé, et je sais qu'il va enfin aborder le sujet.
- Kuro-chan, tu sais, je t'avais demandé si tu croyais à la magie. Tu as réfléchi à la question ?
Surpris, je hausse les sourcils. Je m'attendais à tout, sauf à ça, à vrai dire...
- Je... Non. Pas vraiment.
Peut-on considérer comme de la magie le fait que ces jumeaux m'aient ensorcelé ? Je n'en suis pas certain. Ça devrait plutôt tenir de la malchance, selon moi.
- Bon, dit-il en fronçant les sourcils. J'imagine que tu n'y crois pas.
- Je suppose que tu vas me dire que ça existe.
- Oui, mais tu ne vas pas me prendre au sérieux. Pourtant, c'est une part importante de mon explication.
- Si c'est important, ne le mets pas de côté – je jugerai après si j'y crois ou pas.
- Comme tu veux, dit-il d'une voix tendue.
Il se tait, et je me demande si c'est à mon tour de prendre la parole – est-ce qu'il a peur ? Est-ce que finalement, il refuse de me le raconter ? Comme il voit mon regard intrigué, il dit d'un ton d'excuse :
- Je ne sais pas par où commencer...
- Par le début. Ça aide.
Pensif, il hoche la tête, et reprend :
- Le début, alors... Au début, je suis né.
Je lève les yeux au ciel – est-ce que c'est bien le moment de faire des blagues ?
- ... Enfin je voulais dire, le début de l'histoire.
- C'est le début de l'histoire, me rembarre-t-il.
C'est là que je remarque qu'il est on ne peut plus sérieux. Sans s'attarder, il reprend :
- En vérité, c'est Fye qui est né en premier : moi, je suis venu en deuxième. Lorsqu'on est nés, il neigeait – et chaque hiver après notre naissance, on attirait la neige à nous. Tu dois te dire que ça n'a pas vraiment de rapport avec l'histoire, mais il y a quand même un petit lien.
« Fye et moi, on s'adorait. On était toujours ensemble, et ça n'arrivait jamais de nous voir l'un sans l'autre. On dormait ensemble, on se baignait ensemble, on jouait ensemble... enfin, on faisait tout ensemble. Quand on a découvert qu'on pouvait faire des choses étranges par la force de notre pensée, c'était ensemble aussi. Fye a créé un bouquet de fleurs pour notre mère, et moi, je lui ai montré que j'arrivais à fabriquer du feu avec mes mains. Rétrospectivement, je me dis qu'elle a été vraiment compréhensive envers les enfants monstrueux qu'on était – qui aurait réagi comme ça en voyant ses gosses faire de la magie sous ses yeux ? Elle nous a juste interdit de le révéler aux autres, et elle en a parlé à notre père qui a eu la même réaction qu'elle. Mais comme les autres enfants ne nous aimaient pas parce qu'on était toujours à deux, on n'a pas eu de mal à respecter l'interdiction.
« Moi, je pouvais créer du feu, et Fye, il fabriquait de l'eau. Il arrivait à la transformer en glace, après, et moi, je parvenais à figer mon feu : c'était vraiment marrant. On était tellement amusés par nos drôles de pouvoirs qu'on n'arrêtait pas de les tester tout le temps – mais j'avais l'impression qu'ils n'avaient pas de limites. Les seuls moments où ils ne fonctionnaient pas, c'était quand l'un de nous deux était malade : c'était impossible de faire quoi que ce soit, autant pour l'un que pour l'autre. Pas la moindre petite chose. Fye n'arrivait pas à créer une seule goutte d'eau, et moi, pas une petite flammèche. C'est comme ça qu'on a su que nos pouvoirs étaient en rapport avec notre relation de jumeaux.
« La principale limite que je nous ai jamais découverte, c'est qu'on était incapables de faire quoi que ce soit de curatif. Blesser, détruire, créer, ça allait tant qu'on voulait ; mais guérir, refermer des blessures, soigner de pauvres petits animaux blessés, c'était quelque chose de totalement impossible pour nous. On n'a jamais su comment faire... Il devait y avoir un blocage. »
Les yeux de Yui sont fixés sur l'amas de neige de la fenêtre alors qu'il parle, et moi je le fixe, totalement fasciné. Je n'arrive pas à déterminer si son histoire est un conte de fée ou bien si c'est la vérité, mais pour l'instant, ça n'a pas vraiment d'importance : je me contente de l'écouter, on verra bien plus tard.
- Kurogane, demande-t-il brusquement, depuis que tu nous connais, Fye et moi, il n'y a pas quelque chose qui t'a interpellé à notre sujet ?
Pris de cours, je tente de réfléchir.
- Euh... vous êtes vraiment différents, tous les deux.
- Rien d'autre ?
- ... Vous êtes bizarres ?
- Ça je sais, dit-il en riant. C'est tout ?
- Il y a beaucoup de choses qui m'ont interpellé à votre sujet.
- Si ça ne te marque pas plus que ça, c'est que ce n'est pas la bonne, dit-il doucement.
- C'est quoi, alors ?
- ... Tu ne nous as jamais vus l'un à côté de l'autre.
Silence figé.
- On est jumeaux, pourtant, reprend-il doucement. Tu n'aurais pas trouvé normal qu'on se balade ensemble, de temps à autre ? Ou que tu nous croises à deux, plutôt que moi seul dans le parc, ou lui seul au lycée ?
Je le fixe, en tentant d'assimiler ses mots.
L'un à côté de l'autre.
Ensemble.
Jamais.
La réalité de ce qu'il raconte me frappe si durement que j'ai l'impression d'avoir du mal à respirer, un bref instant. C'est vrai... Je ne les ai jamais vus ensemble.
Brusquement, l'atmosphère de la pièce m'oppresse – mon ventre me fait mal à se crisper si fort. Qu'est-ce que ça signifie... ?
Ses yeux bleus ne sourient plus.
- Je n'ai jamais rencontré d'autre personne qui sache faire de la magie, donc j'en ai déduit que Fye et moi, on était spéciaux – et qu'on était doués. Mais je ne savais pas à quel point, jusqu'à ce qu'un homme débarque chez mes parents pour les assassiner. Je t'ai raconté cette histoire, n'est-ce pas ? Cet homme qui s'est introduit chez moi.
- Tu m'as dit que Fye t'avait sauvé la vie...
- Non. J'ai dit qu'il m'avait sauvé.
Je le fixe, en tentant de saisir la nuance.
- Ma vie, elle n'a pas pu être sauvée. Je ne comprends pas comment j'ai fait pour perdre mes moyens devant un type pareil, alors que j'avais de quoi le carboniser jusqu'à la racine : mais j'ai paniqué. Je n'avais pas l'habitude de me servir de nos pouvoirs pour attaquer. Le temps que je sache quoi faire, j'avais déjà un couteau enfoncé dans le ventre jusqu'à la garde.
« Fye a eu plus de vivacité que moi : il s'est servi de nos pouvoirs pour frigorifier l'individu et le mettre hors d'état de nuire, le temps que d'autres personnes arrivent pour nous aider. Comme ça, il pouvait se concentrer sur mon état et tout faire pour m'aider ; sauf qu'on était incapables de soigner quelqu'un, tous les deux, et qu'on le savait depuis longtemps. Et Fye savait que j'allais mourir – il le sentait, parce qu'on avait une façon particulière d'être reliés, tous les deux. J'allais mourir, et Fye hurlait, parce qu'il ne pouvait rien faire pour me sauver.
« C'est là qu'il a décidé qu'il allait tester les plus extrêmes limites de notre pouvoir – transgresser les lois humaines, refuser la mort. On savait bien que c'était impossible de ressusciter quelqu'un – ce n'était pas faute d'avoir essayé quand notre chien adoré était mort. Donc il fallait faire vite, avant que je ne meure : Fye a rassemblé toute son énergie, tout notre pouvoir mis en commun, mais je n'ai pas pu voir ce qu'il a fait, parce que j'ai perdu conscience à ce moment-là.
« Ce qu'il a fait, comment il s'y est pris, je n'en ai aucune idée. Mais quand je me suis réveillé, c'était différent ; j'étais mort – non, mon corps était mort. Et moi je vivais... mais à l'intérieur de lui. Je voyais de ses propres yeux. Je cohabitais avec lui, dans son propre corps. »
Le silence retombe quand il s'interrompt, et je cligne des yeux. Ça m'a l'air d'être la seule chose que je suis encore capable de faire, parce que je n'arrive pas à parler, je n'arrive pas à penser, et encore moins à émettre un jugement de valeur. Je cligne juste des yeux.
- Je n'existe pas sans Fye, reprend-il lentement. Je ne suis plus son frère jumeau... Je suis sa double personnalité. La plupart du temps, je suis retranché dans son esprit, j'assiste à ses actes et je parle avec lui dans sa tête, et je vois tout ce qu'il voit. Et des fois, il me laisse aux commandes pour que je puisse prendre l'air... Comme le jour où je t'ai rencontré pour la première fois. Comme maintenant. Mais il est ici, avec moi... Il voit tout en même temps que moi.
Je me lève, sans savoir pourquoi – et je me retrouve debout, sans savoir quoi faire. Je ne comprends pas. Non, je comprends bien, j'ai compris chaque mot de ce qu'il vient de me dire, et c'est justement ce qui me fait peur. Je vais devenir fou.
- ... Fye est schizophrène... ?
- Non, dit-il calmement, sans prêter attention à mon agitation. La schizophrénie, c'est une maladie différente. On parle plutôt de dédoublement de personnalité... Mais dans notre cas, c'est encore différent : on était jumeaux, avant. Vraiment.
- Jumeaux...
Je suis perdu. Ça fait trop de choses à accepter d'un coup. La magie, la double personnalité, le ceci le cela. Le tout.
Je suis déconnecté.
- Kuro-chan ? s'inquiète Yui – Fye – l'un des deux, ou la même personne. Ça va ?
- Non.
Non. Ça ne va pas, pas du tout. Je ne veux pas être méchant envers lui, cela dit – et bizarrement, c'est aussi contre moi-même que je suis en colère...
Je ne sais pas combien de temps je reste silencieux – et Yui me regarde d'un air anxieux, c'est insupportable. Je ne sais plus quoi penser. Tout ce à quoi j'ai cru ces derniers mois est le résultat soit d'une réalité délirante, soit d'une imagination débordante, soit d'une névrose aggravée...
Il faut que je m'éloigne, pour réfléchir à tout ça au calme – si c'est possible. Je remets mon hakama, tandis qu'il me fixe en silence.
- Tu t'en vas, c'est ça ?
- Oui.
- Tu m'en veux ?
- ... Repose la question plus tard. Je ne sais pas y répondre.
J'ai besoin d'air, bordel...
- Ok, dit-il tristement. Je suis désolé.
Merci pour les excuses – mais elle ne m'aident pas à grand chose. Je lui jette un dernier regard : mine de rien, il me faut du courage pour m'en aller alors qu'il est assis sur le lit de l'infirmerie, avec son regard de chaton en détresse, vêtu d'une simple chemise ouverte.
Mais il m'en faut encore plus pour rester.
- Salut.
- Au revoir, murmure-t-il.
Je devrais rester. Parce que le Yui que je connais ne dit pas "au revoir". Il dit "salut", ou "à bientôt". C'est de mauvais augure, je le sais parfaitement bien...
Mais il faut que je m'éloigne, ou je vais devenir dingue.
Quand je sors de l'infirmerie, je ne jette pas un regard au lit.
C'est préférable.
.oOo.
Depuis tout petit, j'ai toujours détesté le Nouvel An. Le réveillon, ça va encore, parce qu'on fait la fête, qu'on s'amuse et qu'on mange du foie gras, et que j'adore le foie gras, surtout sur des toasts briochés passés au grill. Mais le lendemain, c'est un lendemain de fête, un vrai – et s'il n'y a rien de pire que les lendemains de fête, il y a une gradation dans l'horreur, et la palme revient à ce jour en particulier.
L'ambiance glauque me tombe dessus dès le matin, quand la télé allumée nous diffuse sa messe du jour de l'An, et son concert, avec les valses de Strauss. Un C'est comme un avertissement dans mon cerveau, depuis l'enfance : c'est le jour des visites aux vieilles personnes, des oncles et des tantes dont tu connais à peine les noms, mais qu'il faut aller voir, parce que la mère de Tomoyo t'y oblige. Tu pourras manger des galettes bretonnes et tu auras des étrennes, mais en contrepartie, tu passeras la journée entière à t'ennuyer devant la table, à écouter des discussions de grandes personnes que tu ne comprendras pas, à fixer la photo de mariage de la fille de l'oncle du frère, qui est accrochée au mur dans son cadre marron, et à regarder la vieille pendule murale, qui émettra ses tics et ses tacs jusqu'au moment de l'Apocalypse.
Avec le temps, certains oncles et certaines tantes sont décédés, et petit à petit, les visites ont été supprimées, jusqu'à ce que finalement, il ne reste plus personne à aller voir le jour de l'An. Mais leur ambiance plane toujours sur la journée, grâce à LA chose typique du jour : la galette des rois.
Pomme ou frangipane ? Parce que la galette des rois ne peut certainement pas être une tarte aux fraises, ou aux abricots, non ; ça serait bien trop agréable pour ce jour maudit. Pas la peine de regarder sous la croûte supérieure pour savoir où se trouve la fève, Tomoyo. De toute façon, c'est toujours ta mère qui l'a, tu le sais bien. Maintenant dépêche-toi de choisir : pomme ou frangipane ?
Le jour de l'An diffère certainement selon les familles, et sans doute que chez certaines, il doit pouvoir être supportable, mais s'il pouvait exister une loi pour passer du 31 à minuit au 2 janvier directement, je l'adopterais aussitôt.
Cette année, l'horreur est sans nom, parce qu'à l'enfer de ce jour particulier (symbolisée par la marche de Radetzky qui transperce triomphalement les enceintes de la télé) s'ajoute celui qui est le mien depuis la fête de Tomoyo, le Problème qui ne m'a pas lâché depuis des jours, l'histoire de Yui.
J'ai passé mon temps à hésiter entre l'incrédulité et la colère ; et malheureusement, tout paraissait bien trop logique, à y repenser, pour que l'incrédulité persiste longtemps. Quant à la colère, je ne suis pas rancunier par nature, et quand il s'agit de ce visage blond, j'ai une nette tendance à la laisser de côté au bout d'un moment. Et quand ces deux sentiments ont disparu, je me suis retrouvé paumé à un point que je n'avais jamais connu auparavant, jamais atteint. Le premier baiser avec Yui, comparé à ça, c'était de la gnognotte. J'aimerais bien revenir à ce moment, pour me moquer de moi et de mes inquiétudes de l'époque – tellement plus insignifiant que maintenant.
Donc, techniquement, Fye, c'est Yui – Yui qui était là et voyait tout le jour où Fye s'est fait passer pour lui. Fye, qui était là à tout observer quand j'ai embrassé Yui pour la première fois... et plus.
Techniquement ils ont le même corps et deux âmes différentes, et ces deux âmes sont amoureuses de moi.
Et moi, je ne savais pas quel nom crier au moment de l'orgasme.
Même si j'arrivais à démêler les fils de cette situation, elle n'en serait pas plus claire pour autant. Alors je prends une pause mentale ; j'oublie les jumeaux, j'oublie le lycée, j'oublie cette histoire, j'oublie tout ce qui a un rapport avec ça, et le temps des vacances scolaires, rien n'a eu lieu. De toute façon, c'est impossible de prendre une décision pour l'instant – ma tête est bien trop embrumée.
Mais la rentrée approche.
Impitoyablement.
Et ce sera un jour à rendre insignifiant un Nouvel An de niveau 2...
.oOo.
Lorsque je fais mes lacets, l'angoisse me noue les tripes. Je n'ai toujours pas pris de décision à propos de ma conduite à adopter ; je suppose que de toute façon, ce que j'ai fait avec Yui condamne toute chance avec Fye, et à l'inverse, par respect pour Fye - par amour – je ne pourrais rien faire de prémédité avec Yui. La fois dernière, c'était parce que je m'étais noyé à l'intérieur de lui...
Lorsque Tomoyo et moi arrivons sur la grand place, un regard à Fye – ou à Yui ? Enfin, aux deux... – m'apprend que le Nouvel An n'a pas du être une partie de plaisir non plus. Mais je suis là, ce matin, je suis venu au rendez-vous, et même si rien n'est évoqué du point de vue de ce qui nous préoccupe, le fait que je sois là lui suffit pour s'apaiser un peu – c'est la preuve que je ne lui en veux pas, finalement.
D'un simple échange de regard, tacitement, on remet la discussion à plus tard, au soir, quand on sera seuls tous les deux, sans Tomoyo qui s'est rendue compte de la tension entre nous et qui brûle d'envie d'en connaître la raison.
La journée continue comme elle a commencé : glauque et bizarre, avec une ambiance mi-retour en cours mi-lendemain de fête, un combo à me faire frissonner d'horreur. Je croise Fye en cours d'espagnol – l'un à côté de l'autre, comme d'habitude, on échange à peine trois mots, malgré nos regards qui en disent beaucoup plus long sur nos pensées. Il griffonne un petit mot sur ma feuille de cours, et je plisse les yeux pour déchiffrer son écriture, harmonieuse mais minuscule.
"Je te paye un café ce soir ?"
Je lui glisse un regard rapide, mais ses yeux sérieux sont rivés au tableau. Mal à l'aise, je réponds sur la feuille :
"... C'est de la part de Fye ou de la part de Yui ?"
Je n'aurais pas du marquer ça. Il est blessé, ça se voit à son expression... Ou peut-être juste qu'il a peur des conséquences de ce que Yui m'a raconté... Quoi qu'il en soit, il écrit quelque chose rapidement.
"Fye."
Oui, bien sûr, c'est Fye. C'est évident. Yui ne se serait pas pointé au lycée après une discussion si sérieuse, déjà, il aurait laissé ce soin à son frère. Et Yui aurait déjà fait l'imbécile ou m'aurait regardé avec ses yeux de Bambi pour me supplier de le pardonner ou je ne sais pas quoi. Il n'aurait pas simplement échangé un regard avec moi ce matin, sur le lieu de notre rendez-vous quotidien.
Mais du coup, je me sens mal à l'aise, parce que si ce qu'il m'a dit est vrai, Fye a été témoin de tout ce qui s'est passé dans l'infirmerie le soir de la fête. Et lui qui souffrait d'avoir un simple baiser en retard sur Yui, que doit-il ressentir, en cet instant ? Ses cernes et son visage livide me font redouter notre conversation à venir.
"Ok. On se retrouve au café où je t'ai emmené quand tu t'es fait passer pour Yui ?"
Qu'en était-il vraiment, ce jour-là ? Jouait-il à être Yui ou bien est-ce qu'il échangeait sa personnalité avec le vrai au gré de ses imitations ? Ça m'énerve prodigieusement d'être à ce point envahi par le doute. Il faut qu'on parle de toute cette affaire cartes sur table.
Je jette un regard à sa réponse, un "ok" laconique.
J'ai horreur de cette situation...
.oOo.
La journée est passée à toute vitesse – évidemment, c'est toujours les moments qu'on voudrait éviter qui arrivent le plus vite – et je me retrouve assis en face de Fye tout au fond de ce bar où je l'avais emmené, lui, ou Yui, ou les deux.
Après un long silence passé à dissoudre le sucre dans nos cafés, un échange de regard nous apprend qu'on ne peut pas retarder la discussion plus longtemps. C'est Fye qui commence, avec sa voix douce que j'aime tellement entendre, d'habitude.
- Alors ?
- Alors quoi ?
- Je voulais savoir si tu en avais conclu que j'étais fou.
Est-ce que j'en ai seulement conclu quelque chose ? Je n'arrive même pas à le savoir.
- Je voudrais plus d'explications.
- Yui t'a tout raconté, non ?
- Il m'a raconté comment c'était arrivé. Il ne m'a pas dit grand-chose d'autre...
- Et qu'est-ce que tu veux savoir ?
Sa voix est calme, et son regard indéchiffrable, mais je ressens sa tension quand même – plus ça vient, mieux j'arrive à comprendre ses sentiments... Dommage que ça ne m'aide en rien à y voir plus clair dans tout ça.
- Par exemple, si c'est vrai... je voudrais savoir à quels moments vous changez de personnalité.
- C'est nous qui décidons, répond Fye. Je ne sais pas si tu as cru à tout ce que Yui t'a dit... mais en tout cas, il t'a parlé de cette histoire de sortilège que j'ai jeté quand il était sur le point de mourir. C'est moi qui l'accueille dans mon corps, donc en général, c'est moi qui ai la priorité quand on change de personnalité...
- C'est... toi qui décides ? Tout le temps ?
- Pas tout le temps... C'est un accord, en gros : je suis celui qui partage mon corps avec lui, alors il me laisse le soin de décider les moments où nous échangeons. Mais il peut le faire aussi, en fait... Et parfois, ça arrive qu'il ne veuille plus me laisser revenir...
Ses yeux se font vagues, et j'imagine qu'il doit se remémorer les fois où c'est arrivé.
- C'est celui qui est aux commandes qui a le pouvoir de switcher. Alors si Yui refuse de me laisser reprendre mon corps, je ne peux rien y faire.
Je soupire. Il faut que avouer que toute cette histoire est tellement tirée par les cheveux que c'est difficile d'y croire. J'ai peur de dire que je comprends et de me retrouver entouré de caméras et de gens qui crient "surprise!". Mais bon, outre le fait qu'il n'a aucun intérêt personnel à me faire gober un mensonge du genre, l'explication clarifie la plupart des étrangetés de son comportement et de celui de son frère – voilà pourquoi je ne peux pas tout rejeter en bloc.
- Tes parents sont au courant ?
- Non, ils ignorent tout... Ils me considèrent juste comme un garçon bizarre, dit-il avec un petit rire amer.
- Tu ne veux pas leur dire ?
- Non, ça leur causerait trop de souci... Je ne peux pas faire ça. Et puis, je n'ai pas envie qu'ils pensent que je suis fou.
Son expression est tellement désemparée que j'en ai mal pour lui...
- Où est Yui, là ? Il voit tout ce qu'on dit ?
- Non, dit Fye avec hésitation. Quand on est rentrés chez nous après la fête, il s'est... endormi, en quelque sorte... Et il ne s'est plus réveillé depuis.
Je cligne des yeux.
- Ça arrive souvent ?
- Non, jamais... Ça n'est jamais arrivé, ça m'inquiète. Je ne l'entends plus. Je suis en train de me demander s'il n'est pas tombé dans le coma...
L'angoisse s'enroule autour de ma gorge et la serre brutalement.
- C'est pas ça qu'il voulait dire quand il parlait de disparaître...?
- Non, dit Fye, catégorique. Il voulait que je trouve une solution pour qu'il s'en aille de ma tête. Mais j'ai perdu mes pouvoirs quand il est mort, alors ça n'aurait pas pu fonctionner.
- T'es sûr de les avoir perdus...?
- Oui, évidemment.
Il lève la main, et un fugitif désespoir passe sur ses traits, le temps d'un éclair.
- Je n'arrive plus à créer la moindre petite goutte d'eau.
Je prends sa main, silencieux, et je contemple les sparadraps qui recouvrent le bout de trois de ses doigts, et qui cachent les coupures que j'ai soignées à Yui...
- C'est dingue, je marmonne. Ça peut pas être vrai.
Il tente d'enlever sa main, visiblement mal à l'aise, mais je la tiens fermement – j'ai bien une preuve tangible, finalement, qu'ils partagent le même corps. A moins que ce ne soit une scène de plus dans la grande comédie, mais...
Je ne sais pas. C'est affreux.
- Les sensations... Il n'y a que celui qui est aux commandes qui peut les ressentir, ou l'autre peut aussi ?
- L'autre peut aussi, répond Fye, mal à l'aise.
- Alors, quand... j'ai embrassé Yui...
- ... Je ressentais la même chose.
- Et ...
Les mots n'osent pas franchir mes lèvres – et Fye a l'air bien assez malheureux comme ça.
- L'autre fois aussi, finit-il par murmurer. Yui ne voulait pas me laisser revenir, mais je ressentais tout... C'est une sensation très bizarre – je n'ai pas les commandes de mon propre corps, et je ressens aussi bien la douleur que le plaisir.
- Dans ce cas, pourquoi tu étais si furieux de voir que Yui avait une longueur d'avance sur toi, si vous ressentez la même chose au même moment ?
Je crois que c'est la chose la plus dénuée de tact que j'ai jamais dite, à en voir son regard blessé, et je me maudis. Mais il se reprend, et répond d'une voix faible :
- Parce que ça ne se limite pas à une simple histoire de cul... Si je ne voulais qu'une partie de jambes en l'air, ça ne m'aurait rien fait, tout ça. Mais là, c'est comme si tu couchais avec moi en pensant que je suis lui... alors que je suis amoureux de toi. C'est exactement ça, sauf que tu couchais avec lui en même temps. Je suppose que tu ne peux pas trop comprendre ce que ça fait...
J'essaye de me mettre dans sa peau, un instant – imaginons que j'aie un jumeau et que Fye couche avec moi en pensant que je suis mon frère...
Non, je préfère pas l'imaginer. C'est trop horrible – je comprends ce qu'il veut dire. Et c'est moi qui lui ai infligé cette souffrance...
Avec un atroce sentiment de culpabilité, sa main toujours dans la mienne, je murmure :
- Je suis désolé. Je suis désolé...
- Kurogane...
Avec douceur, il enlève sa main de la mienne, et quitte son siège pour venir s'installer à côté de moi, sur ma banquette.
- Tu m'aimes ? demande-t-il.
Je voudrais éviter son regard de chaton abandonné, mais ses yeux sont trop bleus, je n'arrive pas à m'en détacher.
- Oui.
- Et Yui ?
- Pareil.
- Plus que moi ?
- Non... pas plus que toi. Pas moins non plus. Je n'arrive pas à choisir. Donc, tu peux dire à Yui que c'est inutile de disparaître, parce qu'il ne se passera rien entre moi et l'un de vous deux...
- Rien d'autre que ce qui s'est déjà passé... avec Yui.
Son ton est légèrement accusateur, et j'essaye d'encaisser le coup sans broncher, mais entre temps, son regard de chaton est revenu, et il murmure :
- Rien qu'une fois, une seule fois, embrasse-moi... en pensant à moi, en te disant que c'est moi qui suis en face de toi, et pas Yui...
Je le fixe – j'aimerais bien être en mesure de refuser, comme la fois dernière, mais la culpabilité me tenaille toujours, et m'empêche d'émettre la moindre objection. Alors je me penche vers lui, et je l'embrasse... Fye.
Il a pourtant la même apparence que Yui, le même corps... mais c'est complètement différent quand même. Je sens mon cœur battre comme un abruti dans ma poitrine, comme s'il avait décidé de battre son nouveau record de vitesse – mais impossible de le calmer. Parce que pour ça, il faudrait que j'arrête d'embrasser Fye, et pour le coup, c'est juste pas possible. Si Yui me noie à l'intérieur de lui, Fye m'anéantit jusqu'à la dernière miette de sens commun que je possède. On est dans un bar ? Quelle importance ! Des gens nous regardent ? Tant mieux, ça leur fera du spectacle. La Belle et la Bête en pleine action. J'en suis à un point où ça ne me ferait ni chaud ni froid si Tomoyo en personne venait nous observer, c'est dire...
Je ne sais pas combien de temps s'écoule comme ça, passé à nous embrasser, à reprendre notre souffle, à nous regarder dans les yeux, et à s'embrasser à nouveau. Il me prive tellement de toute envie de résistance que je n'arrive pas à le repousser et lui dire que ça suffit maintenant. Parce que je l'aime, que c'est trop bon, et qu'une fois que je l'aurai repoussé, je fermerai la porte à ce genre de trucs une bonne fois pour toutes.
Alors je retarde. Je retarde. Je retarde tellement que lorsqu'il reprend son souffle – et que moi, je reprends conscience – je constate que la couche de neige à la fenêtre a augmenté de façon conséquente, ce qui me donne une vague idée du temps qu'on a passé à se bécoter.
Lorsque je le repousse, son visage me donne l'impression d'être plus coloré que jamais – ses joues sont en feu, ses yeux ont l'air de scintiller, et ses lèvres sont devenues rouges à force de m'embrasser, tout comme les miennes sont gonflées de ses baisers. Il a l'air plus vivant que je ne l'ai jamais vu.
Pendant un long moment, il me regarde en silence, puis il baisse les yeux et laisse échapper un petit rire amer :
- Quel con...
Je le fixe avec incompréhension, et il relève la tête en soupirant :
- Désolé, Kurogane. Je n'aurais jamais dû... te demander de faire ça. Pas parce que c'était nul ! ajoute-t-il aussitôt comme s'il avait peur que je me méprenne. Non, mais maintenant... j'ai envie de recommencer encore... maintenant, et dans le futur... De passer mon temps avec toi. J'ai envie de tout, et je sais que je n'aurai rien...
Sa voix se brise sur le dernier mot, et vaguement, je me demande comment un instant si terrible peut suivre un moment si parfait...
- J'en arrive même à penser que j'aimerais que Yui disparaisse vraiment, constate-t-il, horrifié. Je suis atroce... C'est mon frère, mon propre frère jumeau, et j'aimerais qu'il disparaisse pour qu'il puisse y avoir quelque chose d'autre que de l'amitié entre nous...
Je reste silencieux, parce que je ne sais pas quoi dire.
- Excuse-moi, soupire-t-il... Je n'aurais pas dû... Pourtant, je ressens les mêmes choses que Yui, j'aurais dû le savoir. J'aurais dû prendre exemple sur lui, la première fois que vous vous êtes rencontrés, quand il t'a embrassé. Mais c'était tellement affreux pour moi que j'étais content que ça lui fasse du mal... C'était horrible de sentir tes lèvres contre les miennes pour la première fois, et de se dire que ce n'était pas moi que tu embrassais.
- Arrête, je dis d'une voix blanche. Je suis désolé.
- Non, c'est moi. Ce n'est pas de ta faute... C'est nous. C'est moi. Je ne sais pas, c'est cette situation débile. Et pourtant, je ne peux pas me dire que j'aurais préféré le laisser mourir ce soir-là, parce que c'est faux...
Ses yeux scintillent, et je sais qu'il ne retiendra pas ses larmes longtemps.
- Je sais pas... Je l'aime plus que tout, mais des fois, c'est juste trop insupportable. Je sais plus quoi faire...
- Qu'est-ce que tu veux faire ? je soupire. Tu peux pas le virer de ta tête, pas vrai ? Tu peux pas lui dire de réprimer ses sentiments, et tu peux pas non plus faire pareil avec les tiens. Tu peux pas le faire souffrir en étant avec moi et tu peux pas rester là à souffrir si c'est avec lui que je suis. La seule solution qu'il nous reste, c'est de n'être rien de plus que des potes. Et ça finira par passer.
Après, combien de temps, ça, je n'en sais rien. Mais de toute façon, j'ai toujours été fermement convaincu que l'amour éternel n'existe pas – ça devrait pouvoir s'appliquer à notre situation également, même si pour l'instant, ça me paraît difficile de croire qu'un jour, je pourrais cesser d'avoir envie de ces lèvres, de ce corps, et de cette présence à mes côtés.
- Je sais, dit-il. Tu ne peux pas imaginer combien de fois on y a pensé, avec Yui. Je sais bien que c'est notre seule solution, mais...
Il se tait un instant, pendant lequel le sifflement de la bise dehors est nettement perceptible derrière les fenêtres, puis reprend :
- C'est tellement injuste. Parmi les milliards d'humains de cette planète, il faut que ce soit de la même personne qu'on tombe amoureux, lui et moi... C'est vraiment mal foutu.
- Tu crois que ça aurait été différent si vous aviez eu deux corps séparés ?
- Je ne pense pas, sourit-il tristement. Mais au moins, on aurait pu ignorer ce qu'on n'avait pas envie de connaître...
Encore une fois, sa réflexion attise ma culpabilité – mais il n'y a rien que je puisse faire. Le mal est déjà fait, et bien, encore.
Finalement, il finit par se lever, et dit d'une voix calme, comme si rien ne s'était passé :
- Merci pour le café, Kurogane. Je vais rentrer chez moi.
- Je te raccompagne ?
- Si tu veux...
En silence, je vais payer les consommations, et on ne prononce pas un mot sur le trajet jusque chez lui – enfin, j'apprend tout de même où il habite, pour la première fois. Mais je doute que ça me serve dans le futur, au vu de l'ambiance d'adieu qui plane sur nous ; j'ai l'impression que quand il sera rentré dans sa maison, on ne se reverra plus jamais – ou plus comme avant, en tout cas...
Ça doit sans doute être mon imagination, car sur le pas de sa porte, Fye me dit :
- Si Yui se réveille, je te tiendrai au courant...
- Merci.
- Bon... Bonne soirée, Kurogane.
- Ouais... salut.
Il me fait un sourire et referme la porte, et je retourne chez moi en silence, l'esprit tournant à plein régime.
Impossible de savoir comment tout ça finira...
.oOo.
Les jours suivants, Fye ne m'a pas vraiment approché, mais ce soir, alors que je suis allongé dans mon lit, en train de penser une énième fois à toute cette histoire, je reçois un long message de sa part.
Yui s'est réveillé. Tout va bien. C'était juste une petite sieste, selon lui... Bref, rien de grave. Je lui ai raconté ce qui s'est passé au bar, et comme prévu, il n'a pas vraiment apprécié. Donc je crois que lui et moi on va se tenir à distance de toi pendant un certain temps... Ça ne me fait pas plaisir, mais je crois que c'est la seule solution, qu'est-ce que tu en penses ? Excuse-nous de t'avoir impliqué là-dedans. Je suis vraiment désolé. J'attends ta réponse...
Donc résumons : pas de Yui et pas de Fye, en gros, retour à la case départ, sauf qu'il s'est passé entre temps tout un tas de choses que je ne pourrais jamais oublier. Génial. Mais tout comme lui, moi non plus, je ne vois pas vraiment d'autre solution...
Alors je suppose que c'est ce qu'on appelle communément un mail de rupture, le premier de ma vie (et le dernier j'espère, parce que ça craint, comme truc) que j'envoie, en guise de réponse...
Un mail qui creuse ma propre tombe, je le sais.
.oOo.
Janvier.
.oOo.
Plus de Fye ni de Yui dans ma vie. Vous parvenez à imaginer ? Parce que moi, même sous le fait accompli, toujours pas. Fye qui m'enveloppe comme l'air que je respire et qui campe dans mes pensées, Yui qui épice les moments où on se rencontre et qui fait pétiller l'atmosphère.
Et le tout à mettre au passé.
Fade.
Gris.
Désespérant...
À en mourir.
- Kurogane, t'as une sale tête.
J'ai l'impression que depuis que j'ai rencontré les jumeaux, Tomoyo n'arrête pas de me répéter cette phrase. Elle a raison, je le sais – j'ai un visage à faire peur. Mes cernes sont des valises, et mes yeux sont des flammes éteintes.
- Qu'est-ce qui s'est passé avec Fye ?
Elle s'inquiète, parce que ça fait trois semaines que je suis dans cet état de larve – et bien sûr, elle n'est pas idiote, la cousine, elle voit bien que Fye n'est pas dans un meilleur état, et qu'on s'évite le plus possible.
- Rien. J'ai pas envie d'en parler.
- Je pourrais t'aider, proteste-t-elle.
Ouais, surtout, elle pourrait répéter à tout le lycée ce qui se passe et nous aider à devenir les risées du bahut. Ça, j'en doute pas trop. Pour quelque chose d'efficace, en revanche, c'est pas chez elle que je risque de trouver.
- J'ai pas besoin de ça.
- Mais bon sang, Kurogane, arrête d'être aussi obstiné ! Écoute, t'es amoureux de Fye et il est fou de toi. Je vois pas où est le problème.
A ce stade de mon état larvaire, je ne cherche même pas à contester ses propos. De toute façon, même si je niais, elle me croirait pas (et elle aurait raison d'ailleurs). Ça n'empêche qu'elle ne pige rien à la situation.
- Mais arrête de prétendre tout savoir quand t'es complètement à côté de la plaque, bordel ! Je sais qu'il est amoureux de moi. Si c'était juste ça, on serait pas là en train de se prendre la tête. Si c'est le cas, c'est peut-être qu'on a une bonne raison, et toi, t'as rien à voir là-dedans, alors arrête d'essayer de me donner des conseils à propos d'un truc dont tu ignores tout !
Je crois que c'est la première qu'elle me voit tellement en colère – ça se voit sur son visage choqué.
- Très bien...
Et en silence, elle s'éclipse de ma chambre. Je regrette déjà de lui avoir crié dessus, mais... c'est pas vraiment le bon moment pour m'aborder. C'est tout.
Je suis nul.
.oOo.
Février.
.oOo.
C'est fou ce que les jours s'écoulent lentement. Chaque seconde dure un siècle, et chaque journée une éternité, et toutes ces éternités forment ce qu'on appelle officiellement des mois – mais officieusement, c'est plutôt ce que je définirais par "l'enfer".
Fye a disparu de la circulation, il y a quelques semaines ; je ne sais pas pourquoi. Du jour au lendemain, il n'était plus là ; et le jour où il s'est évanoui dans la nature, Tomoyo aussi s'est fait la malle. Mais elle, elle est revenue deux jours plus tard, en donnant comme explication qu'elle avait dormi chez une amie – sa mère lui a passé un savon phénoménal pour ne pas l'avoir prévenue, mais elle n'a pas approfondi les explications. J'ai trouvé ça douteux, mais elle n'a répondu à aucune de mes questions – comme ça, on est quitte, elle m'a dit. Saleté.
Fye, lui, n'a pas réapparu. J'ai eu beau interroger ses parents désespérés, j'ai eu beau stalker la police pour avoir ses rapports (car ses parents ont lancé un avis de recherche, bien sûr), sans succès, j'ai eu beau faire des pieds et des mains pour le retrouver, dans toutes les cachettes possibles et imaginables, il est resté introuvable. Et quand l'agitation a fini par faire place au silencieux désespoir, j'ai remarqué que Tomoyo était restée la même.
Ma cousine n'a jamais vraiment été du genre calme. Et en période de crise, il fallait la voir agir comme un chef, prendre toutes les choses en main, et tout. Ça a toujours été comme ça – mais quand Fye a disparu, elle est restée dans son coin à écouter les diverses rumeurs qui circulaient, elle n'a décidé de rien et n'a pas fait la moindre allusion au sujet. Sur le coup, j'étais tellement dans un sale état que je n'ai rien vu – mais lorsque le calme est revenu, je l'ai remarqué, enfin.
Tomoyo calme, ça n'existe pas.
Alors je l'ai cuisinée, et peut-être par agacement, mais surtout, à mon avis, par pitié pour moi, elle a fini par lâcher une phrase.
- Fye est en sûreté.
Et elle n'a plus daigné dire quoi que ce soit, malgré toutes mes supplications (l'honneur a disparu de mon vocabulaire depuis un bail, à cause de Fye). Donc voilà, je sais qu'il est en sécurité. J'ignore totalement où, ainsi que ce qu'il y fait et pourquoi il est parti (même si sur ce point, j'ai comme dans l'idée que c'était pour m'éviter), mais Tomoyo a dû penser que le fait de le savoir vivant était déjà pas mal. Elle a pas tort... mais ça ne suffit pas, bordel.
- Il va revenir ?
- Oui, il reviendra...
Flou total sur le "quand", mais selon elle, il reviendra. C'est déjà ça...
Et dire que je me plaignais de devoir choisir entre Fye et Yui. Putain, leur absence à tous les deux, c'est mille fois pire.
.oOo.
Mars.
.oOo.
Avril.
.oOo.
Mai.
.oOo.
Ça fait beau temps que la neige a disparu – en même temps que Fye et Yui. Elle me manque.
Mais, comme tous les matins, je suis tiré du lit par Tomoyo pour qu'on aille au lycée ensemble. C'est fou que la vie puisse continuer de façon aussi banale, alors qu'il s'est passé des trucs incroyables ces derniers mois, et que tout ce qui aurait pu en témoigner a disparu de façon radicale... C'est comme de prendre son petit-déjeuner le matin qui suit l'apocalypse. Tout a changé.
J'en suis là de ces puissantes réflexions matino-philosophiques quand Tomoyo me traîne dehors. J'ai jamais compris pourquoi elle mettait une telle obstination à faire en sorte que je me retrouve au lycée – je veux dire, que je me tape des heures de colle pour absences prolongées ou pas, c'est pas son problème... Mais depuis son retour après la disparition de Fye, elle me prend en charge tous les matins comme une nourrice avec son gosse. Si j'avais été moi, j'aurais râlé depuis beau temps, mais avec mon récent côté léthargique, j'ai même pas le courage de pousser une gueulante.
Ouaip, j'ai perdu des plumes, dans cette histoire...
Comme tous les matins, sur le trajet, je pose les mêmes questions à ma cousine.
- Il est où, Fye ?
Et pour ne pas changer de d'habitude, elle soupire.
- Je ne te le dirai pas.
- Tu le sais ?
- Plus ou moins.
- C'est quoi cette réponse ? Tu le sais ou pas ?
- Kurogane, tu m'emmerdes.
- Il va revenir quand ?
- J'en sais rien.
- Mais tu le sais ?
- NON !
Comme tous les matins, quand on arrive à la grille du lycée, je suis frustré et en colère contre elle. Elle fait du recel d'informations, alors que la police est sur les dents concernant Sa disparition, alors que ses parents sont totalement désespérés. Je pourrais la dénoncer. Mais bon, elle reste ma seule chance, même si l'espoir s'amenuise de jour en jour, de savoir enfin où il se trouve...
La chose qui change, ce matin, c'est qu'au moment où je suis sur le point de passer la grille du lycée, je reçois un message sur mon portable.
Pour que vous compreniez bien l'effet de la chose, c'est que pendant des mois, j'ai scruté ce portable en vain, dans l'attente de recevoir un message de lui. Je l'ai balancé par terre quand c'était un message de Tomoyo ou de mon opérateur, au lieu de celui que j'espérais. J'ai passé des heures à le contempler, couché sur mon lit. J'en ai rêvé plus d'une centaine de fois. J'ai eu le temps de noter que les spams arrivaient toujours le soir.
Et le reste du temps, il est toujours resté terriblement silencieux...
Alors décrire le choc que provoque chez moi ce sms de 7h52, c'est pas possible. Tout comme le choc de voir son nom à lui inscrit en lieu et place de l'expéditeur. C'est pas une illusion d'optique, cette fois. C'est pas un rêve. J'espère.
Salut, Kuro !
T'as sans doute dû m'oublier, depuis le temps. Bon, si jamais ce n'est pas le cas et que tu as envie de me voir, je suis dans "notre" bar. Le patron me regarde avec un drôle d'air, j'ai l'impression qu'il veut avertir la police. J'ai mis une capuche, mais... J'espère que je ne me ferai pas emmener au poste avant que tu n'arrives... si tu arrives ^^'
Bon, je t'attends. Jusqu'à ce que tu viennes...
Fye.
- Kurogane ! Où tu vas ? s'exclame Tomoyo.
- Plus tard !
Si j'ai déjà couru aussi vite, je ne m'en rappelle pas. Moins de cinq minutes après, je suis à la porte du bar, les poumons en feu – et là, derrière cette porte, si mes sens ne m'ont pas abusé, il y a Fye, ou Yui, enfin les deux, et je pourrai le voir.
Le voir.
Le voir.
La porte fait son habituel "tingiling" quand je l'ouvre, et je ne jette même pas un regard au barman – parce qu'au fond, à notre place habituelle, il y a Fye, et si c'est une hallucination, elle est drôlement réaliste.
Je me précipite, il enlève sa capuche, il sourit.
- Salut, Kuro-chan !
Ça ne doit pas être une hallucination, parce qu'il a minci, et que ça se voit sur son visage. Ses cheveux sont plus longs, aussi. Attachés en queue de cheval, et j'avais oublié à quel point sa beauté était foudroyante.
- Kuro ? Hé, réagis, sinon je vais avoir l'air d'un taré qui parle tout seul...
Alors je réagis de la seule manière qui me vient à l'esprit...
Je lui fous une claque. Direct, franco.
- J'espère que t'as une très bonne excuse pour t'être barré pendant si longtemps sans un seul mot d'adieu...
Ça, il ne s'y attendait pas – il me fixe, les yeux écarquillés, la main sur sa joue qui rougit. Faut dire, je ne m'y attendais pas non plus. Quelque part, c'est un geste qui est parti sans y penser quand je l'ai vu sourire avec insouciance alors que moi, de mon côté, je me suis fait un sang d'encre pendant des mois...
- Kuro...
Je ne sais pas si c'est Fye ou si c'est Yui – je ne sais pas s'il se sent blessé par mon geste ou s'il m'en veut – et de toute façon, avant d'avoir une chance de le savoir, je me suis penché pour l'embrasser. J'ai tenu quinze secondes, faut pas trop m'en demander non plus.
Je dévore ses lèvres, et – god... c'est bien peu de dire que je revis. Je suis con, mais j'ai les mains qui tremblent. Et j'ai horreur de cette faiblesse, mais j'ai encore plus horreur de tout le reste quand il n'est pas dans les environs, alors je supporterai bien ça...
Il doit le sentir, car il pose sa main sur la mienne, tout en m'embrassant. Et quand je le lâche, ses joues ont rougi de façon conséquente – j'espère que ça veut dire qu'il m'aime toujours...
- T'as changé, murmure-t-il, avec un léger sourire.
- Tu n'imagines pas à quel point, je grogne.
Et vu mon état de légume de ces derniers mois, c'est préférable qu'il continue à l'ignorer.
- Assieds-toi, dit-il, il faut qu'on parle avant que le patron appelle la police. Maintenant qu'on est à deux, ça va faire tilt dans sa tête, et j'ai beaucoup de choses à te dire.
- Tu n'es pas encore passé voir tes parents ?
- Non, tu es le premier que j'ai appelé...
Je m'assois en face de lui, je l'observe attentivement pendant qu'il parle, et c'est là que, pour la première fois, je me rend compte qu'il est différent. Je n'arrive pas à déterminer s'il est Yui ou s'il est Fye, et ses paroles et ses expressions, pour une fois, ne m'y aident pas du tout. Il s'exprime comme Yui, mais il se contient comme Fye, et je suis perdu.
Je ne pensais pas perdre si vite l'habitude de le déchiffrer...
- Yui ? Ou Fye ?
Je m'attends à ce qu'il s'assombrisse, comme d'habitude quand on évoque le sujet des jumeaux, mais les choses doivent avoir encore plus changé que je ne l'imaginais, car il sourit malicieusement et dit :
- Tu m'as embrassé sans même le savoir ? Rooh, Kuro-chan...
- Mais... tu n'es ni l'un ni l'autre.
Il accueille ma réflexion en silence, et finit par murmure d'une voix douce :
- Tu m'aimes vraiment, n'est-ce pas, Kurogane ? Parce que sinon, tu ne remarquerais pas ce genre de petits détails...
- Quels petits détails ?
Avant que je ne puisse obtenir la moindre explication, il secoue la tête.
- Non, je vais commencer par le commencement.
- Pas avant que je sache à qui j'ai affaire !
- À Fye, dit-il en souriant.
Fye... Il a raison, bordel, je suis vraiment amoureux de lui. Parce que sinon, ce simple mot ne créerait pas un tel remous à l'intérieur de moi.
Fye...
Ce que c'est con, l'amour, c'est terrifiant.
Fye, donc. Un Fye qui sourit et qui m'appelle Kuro-chan. Une nouveauté.
- Où est Yui ?
- Kuro-pon, laisse-moi commencer depuis le début ! Les policiers vont arriver et vont m'emmener à mes parents, qui vont me consigner dans ma chambre jusqu'à la fin de ma vie, et je n'aurai pas le temps de te dire quoi que ce soit. Laisse-moi parler.
Il a raison, mais c'est frustrant ! Pour m'apaiser, il prend mes mains, par dessus la table, et entrelace ses doigts avec les miens. Effet garanti.
- C'est ta cousine qui est venue me voir.
- ... Tomoyo ?
- Oui. Tu ne m'avais jamais dit qu'elle pouvait lire dans les rêves...
- ... L'occasion ne s'est pas présentée...
- Peu importe, dit-il. Elle est venue me voir, parce qu'elle s'inquiétait pour toi...
- ... Cette mêle-tout, alors...
- Mais laisse-moi parler ! s'impatiente Fye. Elle est venue me voir, et elle voulait savoir ce que c'était le problème entre toi et moi. Elle m'a dit que tu étais amoureux de moi et qu'elle avait bien vu que moi je t'aimais, et qu'elle ne voyait pas ce qui n'allait pas. Elle m'a tellement tanné que j'ai fini par lui dire que c'était parce que j'avais un frère jumeau qui t'aimait aussi. Au début, elle était sur le cul, mais elle a vraiment une intuition très développée, parce qu'elle m'a dit "je suis sûre que ce n'est pas tout". Alors, j'ai risqué le coup, et j'ai dit que le frère jumeau en question n'existait que dans ma tête. J'étais persuadé qu'elle allait me prendre pour un fou.
« En fait, elle a réagi vraiment bien à la nouvelle, mais sur le coup, ça m'a choqué. Je ne savais pas que c'était parce qu'elle lisait dans les rêves – donc elle aussi, elle avait des expériences avec la magie. Elle a accepté très facilement, et elle m'a dit qu'elle connaissait quelqu'un qui pourrait peut-être m'aider.
Je suis suspendu à ses lèvres – c'est donc à cause de Tomoyo s'il s'est absenté si longtemps, sans la moindre nouvelle... Elle va m'entendre à son retour du lycée, c'est certain.
- D'abord, elle m'a demandé si je voulais me débarrasser de Yui. Alors j'ai répondu que non, évidemment. Et là, elle m'a dit que je ne voulais pas non plus qu'il reste. C'était même pas une question, c'était un constat. Et elle avait raison. Ensuite, elle ne m'a plus posé de questions, et elle m'a emmené voir la Sorcière des Dimensions.
- La ...?
- La Sorcière des Dimensions, répète-t-il. Elle s'appelle Yûko. Tomoyo la connaît parce qu'elle l'a déjà vue au travers de ses rêves. Le problème de la Sorcières des Dimensions, c'est qu'elle ne vit pas dans notre monde...
Il me regarde avec crainte, comme s'il craignait de m'avoir perdu en route, mais la bizarrerie fait déjà tellement partie de mon quotidien, que je serais capable d'avaler le truc le plus incroyable sans sourciller. Alors il continue.
- Pour passer dans une autre dimension, Tomoyo a dû faire appel à une connaissance à elle, un ami du frère de sa meilleure amie Sakura, un gars qui s'appelle Yukito. On est allés le voir, et Yukito a accepté de m'emmener voir la Sorcière des Dimensions ; j'y suis allé tout seul, et Tomoyo est repartie de son côté. Je ne l'ai pas revue depuis, elle va bien ?
- On verra ça plus tard ! je grince. La suite !
- Bien, bien, sourit-il. La Sorcière des Dimensions a eu l'air de comprendre mon problème avant même que je ne lui explique. Et elle m'a demandé quel était mon vœu... Alors, j'ai dit que comme Yui et moi étions issus de la même source, avant notre naissance, je voulais qu'on redevienne une seule et unique âme...
Je le fixe, bouche bée.
- Plus qu'un...?
Je commence à comprendre ce qui me semble différent en lui...
- Oui. Qu'on soit la même personne.
- Yui... était d'accord ?
- Bien sûr, c'est lui qui l'a proposé en premier.
C'est fou...
Impossible...
- Tu veux dire que tu t'es... mélangé avec Yui ?
- Dit comme ça, c'est pas très beau, remarque-t-il. Mais oui. Il s'est fondu en moi, en quelque sorte.
Je le fixe un moment, avant de poser la question qui me brûle les lèvres.
- Tu ne l'entends plus...?
- ... Non. Mais je le ressens tout de même...
J'arrive pas à y croire...
- C'était comme ça que c'était au tout début de notre existence. Je croyais que ça me ferait bizarre de ne plus l'entendre, mais ce n'est pas vraiment le cas, parce qu'il est là. Il est moi... je suis là. Tu comprends...?
Il a toujours cet air anxieux quand il me regarde, comme si subitement, j'allais lui sortir des atrocités ou le rejeter sans préavis...
Je suis sonné, c'est un fait...
Mais il est revenu, et c'est le plus important, je suppose...
- Pourquoi ça a pris tant de temps ? je grogne.
- Ah... Tu vois, Yûko-san avait pour politique de ne rien faire gratuitement. Pour pouvoir faire en sorte que Yui et moi, on ne redevienne qu'un, j'ai dû céder quelque chose à moi...
- Tu avais emporté des objets avec toi ?
- Non, pas quelque chose de matériel... Elle m'a enlevé mon pouvoir de faire de la magie.
Attends une minute, là...
- Mais... je croyais que tu ne pouvais plus.
- Je croyais aussi... Visiblement, c'était juste un blocage, et le pouvoir était toujours là...
- Mais c'est dingue...
- C'est surtout dingue que je ne m'en sois pas rendu compte, soupire-t-il. Quoi qu'il en soit, c'était assez aux yeux de Yûko-san pour le vœu que je lui demandais. Mais après, il y avait le prix du billet de retour vers ma dimension... Et ça, ça coûtait cher aussi. Alors j'ai passé ces mois à travailler pour elle, et à faire des missions pour pouvoir revenir ici. Et finalement, ce matin, elle m'a dit que j'avais assez remboursé mon trajet, et que je pouvais y aller. Je suppose que ce n'était pas un mal, ça m'a permis de m'habituer à cette nouvelle situation... Parce qu'au début, c'était vraiment bizarre.
De toute façon, toute cette histoire l'est, bizarre...
- Tu ne me crois pas ? demande-t-il avec un sourire sous lequel je décèle de l'inquiétude.
- C'est pas le problème de te croire ou non. Tu vas rester ici ?
- Dans le café, tu veux dire ? Mais je te dis, je pense que la police va venir...
- Arrête de jouer avec les mots, je veux savoir si tu vas rester dans cette ville.
- ... Oui, bien sûr.
- Parce que tu vois, au bout d'un moment, l'important, c'est plus tellement la vérité ou le mensonge. J'ai appris à relativiser, finalement. Et ce choix que vous me forciez à faire, tous les deux, il ne m'a jamais paru aussi débile que quand vous n'étiez plus là.
- Je suis désolé, bafouille Fye en comprenant mon ressentiment. Je voulais te prévenir, mais Tomoyo a dit qu'il valait mieux que non... Que c'était quelque chose que je devais faire tout seul.
Oh, celle-là, je la retiens ! Ça ne l'aurait pas tué de me révéler des choses en plus sur l'endroit où il était, bordel !
- Alors tu restes...
- Oui, je reste. Enfin, si mes parents n'ont pas subitement envie de déménager.
- Tu restes, j'ordonne d'un ton autoritaire. Parents ou pas. Apocalypse ou n'importe quoi d'autre. Si tu t'enfuis encore, je te fous une mandale que tes joues te feront encore mal quand tu seras un vieillard. C'est bien pigé ?
Il sourit, et à ce moment-là, comme il l'avait prévu, deux policiers entre dans le café, et le patron leur fait des signes en direction de notre table.
- Les voilà, dit Fye calmement. Zut, je voulais encore te parler un moment. Je vais faire vite. Tu m'aimes ?
- Oui.
- Tu me crois quand je te raconte tout ça ?
- Oui.
- Hé ! Fye D. Flowright !
Les policiers s'avancent vers notre table, et Fye parle de plus en plus vite.
- Tu acceptes d'être ma propriété personnelle pour un temps illimité ?
- Uniquement si c'est mutuel.
- Bien sûr, dit-il avec un sourire rayonnant. Alors c'est bon. C'est le moment où on est censés sceller le pacte par un baiser, mais je pense qu'on n'aura pas le temps.
Juste à cet instant, les policiers arrivent devant nous et posent les mains sur notre table.
- C'est bien toi, Fye, n'est-ce pas ?
- Je ferai de mon mieux pour convaincre mes parents d'abréger la punition, me dit-il sans regarder les flics. J'espère que ça sera rapide. Et j'espère que j'aurai mon portable.
- Hé ! On te parle !
Il consent enfin à lever les yeux vers eux, et répond avec un calme qui me sidère :
- Oui, mais moi, je parle à Kuro-chan...
Je les vois cligner des yeux pour résister à son charme – décidément, il fera toujours autant d'effet à tout le monde, celui-là... Finalement, un des policiers lui chope quand même le bras en disant :
- Allez, on t'emmène. T'as intérêt à avoir une bonne explication, parce qu'on a battu la campagne pour toi pendant des mois.
Il le traîne, et ses doigts glissent des miens, et il s'exclame :
- Attends-moi, Kuro-pon ! Je vais essayer de faire vite ! Promis !
Je le suis dehors, là où attend une voiture de police et je souris – enfin j'espère que je souris, parce que c'est quelque chose que je n'ai pas trop l'habitude de faire...
Mais il a l'air de comprendre, tout de même, parce qu'il me sourit en retour. Et la portière claque sur lui, avec tout ce que ça annonce comme ennuis, mais son sourire ne disparaît pas pour autant. Et le mien non plus.
Parce qu'on va enfin pouvoir partager notre karma pourri à deux.
* FIN *
\o/
\o/
\o/
*o* Fin *o*
*pète son câble*
Oui, je sais. u_u' Moi aussi, j'ai un karma pourri. Mais cette fin m'en a fait baver comme pas permis, et puis, je vous avais prévenu dès le début, hein ? u_u'
Anyway, merci d'avoir lu cette fic jusqu'au bout : si vous voulez me taper, c'est en dessous. :3
Et si par hasard, vous avez bien aimé, vous me feriez un plaisir fou en me le disant ! \o/ Promis, la fois prochaine, je publierai un truc dont je serai pleinement satisfaite. (Ou à peu près.)
Sur ce mes gens, je vous souhaite une bonne soirée, ou une bonne journée, et je vous dis à la prochaine !
