C'était une saleté d'erreur due au matériel. Évidemment. Évidemment Eren s'en sortait carrément bien sur Cyber Titans et Shadis reconnut que vu l'état dans lequel était le chasseur qu'il avait eu jusque là, c'était un miracle qu'il ne se soit pas tué dans la simulation. Le fait qu'il parte avec moins d'avantages que les autres ne faisait qu'augmenter son mérite.
Évidemment.
Les réussites de Jean, quelles qu'elles soient, ne seraient jamais rien à côté des exploits de l'orphelin marqué par la vie. Évidemment !
A cette séance, les équipes furent réparties différemment mais Shadis déclara qu'ils resteraient dans ces groupes le temps de maîtriser la manœuvre. Les quatre têtes Reiner, Bertolt, Annie et Mikasa furent dispersés. Jean se retrouva avec Armin, Mina et Daz le boulet. Quelle plaie. Ymir, enchantée de s'en débarrasser et répartie avec sa chère Christa, s'en sortit beaucoup mieux en tant que chef d'une autre équipe. Dans la leur, c'était Mina qui devait diriger et elle était plutôt hésitante. Armin et Jean prenaient souvent l'initiative et Daz râlait parce que c'était tout ce qu'il savait faire.
Évidemment, quand Shadis leur demanda de montrer leurs avancées, ils se vautrèrent lamentablement. Le chasseur de Daz piqua du nez et vint heurter ceux d'Armin et Jean qui partaient d'en bas. Daz avait perdu l'équilibre sans même dégainer. Les lames d'Armin et Jean étaient déployées par contre et elles laissèrent des marques sur son chasseur. Mina, restée en haut, ne savait pas comment réagir et se contentait de leur demander en boucle si ça allait. Belle réussite. Jean lâcha quelques jurons mais Shadis eut la décence humaine de les laisser passer pour cette fois.
« On fera mieux la prochaine fois, assura Armin à Jean quand ils eurent retiré leurs casques. »
Jean haussa les épaules :
« Je vois pas pourquoi on prendrait ça à cœur, c'est pas comme si ça comptait pour le bac. »
Armin sourit avec embarras et rejoignit rapidement Eren et Mikasa qui sortaient de la salle. Jean devait préparer ses affaires pour le week-end mais il attendit que les trois orphelins aient pris de l'avance pour monter à son tour. Il ne pouvait juste plus le sentir l'autre abruti. C'était insupportable.
« T'es sûr que ça va aller ? demanda Marco en accompagnant Jean à l'arrêt de bus un peu plus tard.
- Qu'est-ce qui te fait croire que ça n'ira pas ?
- J'en sais rien, peut-être le fait que tu as l'air encore plus énervé que d'habitude et que tu n'as pas dit un mot depuis le cours d'option info...
- Je vais très bien, s'écria Jean en se retournant, assénant par là-même sans faire exprès un violent coup de son sac à dos dans le menton de Marco. »
Jean laissa tomber son sac et marmonna des excuses. Il n'y avait pas de mal. Il n'y avait jamais de mal avec Marco. Bon sang ce type était donc incapable de s'énerver ?
Une bruine déprimante tombait. Marco croisa les bras pour se réchauffer. Il n'avait qu'un pull.
« Tu devrais te rentrer, dit Jean.
- Bah non, j'attends le car avec toi.
- Je peux attendre seul. Tu vas attraper la mort.
- Bah... je suis plus solide que tu le crois. »
Un temps. Jean sentait que Marco le surveillait mais il ne lui jetait pas un regard, son visage tranquille et bienveillant l'énervait trop.
« Tu sais, j'ai pas besoin que tu me couves comme ça. J'ai assez d'une mère. »
Marco rit doucement :
« Je te couve pas, je te tiens compagnie.
- J'ai pas besoin de compagnie !
- Mais pourquoi tu t'énerves comme ça ! »
Il comprenait enfin. Si leurs regards s'étaient croisés à cet instant, Jean aurait sans doute arrêté les frais, conscient que Marco n'était pas responsable de ses états d'âme et peu désireux d'éloigner de lui la seule personne à le supporter. Mais Jean fixait obstinément le rond point devant lui et rétorqua :
« Parce que tu me gonfles. T'es toujours sur mon dos sérieux ! Arrête de me coller j'ai besoin de personne. Si tu continues on va finir par nous prendre pour des pédés ! »
Un temps à nouveau. Jean réalisa presque aussitôt qu'il ne pensait pas un mot de ce qu'il venait de dire et allait ouvrir la bouche pour tempérer ses paroles mais il vit alors son sac voler sur quelques mètres et se renverser sur le trottoir. Marco avait shooté dedans. Jean se tourna vers lui, interdit.
« T'es... t'es vraiment con quand tu t'y mets ! lui cracha Marco en s'efforçant à son tour de ne pas croiser son regard. »
Et il repartit vers l'internat à grandes enjambées. Hitch et sa clique qui s'en grillaient à deux pas leur jetèrent des regards intrigués qui allèrent de Marco qui s'éloignait sans se retourner à Jean qui ramassa rapidement ses affaires puis enfouit ses poings dans ses poches en fronçant les sourcils comme jamais.
« Allez vous faire foutre ! leur lança-t-il à bout de nerfs. »
Le car ne tarda pas, heureusement. Dès qu'il se fut assis sur un des sièges aux hideux imprimés, Jean regretta ce qu'il avait fait. Marco n'avait rien à voir là-dedans. C'était un miracle qu'il ne soit pas déjà cassé et qu'il continue à traîner avec lui vu sa tendance à se comporter comme un abruti fini. C'était lui qui se frustrait tout seul. Il n'était qu'une boule de nerfs perpétuellement énervée, frustrée et envieuse. Il détestait sa vie, il méprisait sa famille de bouseux lamentables, sa mère qui ne faisait que consommer des produits ménagers stupides dont elle n'avait pas besoin et son père toujours absent, toujours au travail, qui ne disait rien et pensait sans doute aussi peu. Comment Jean pouvait-il seulement songer à réussir dans quelque domaine que ce soit avec un tel pedigree ? A quoi lui servait de lire, de s'instruire, d'être ambitieux ? Il était condamné à l'échec tout comme Eren l'orphelin était voué à la réussite car lui était le genre de type auquel on accole un destin grandiose qui fait pleurer dans les chaumières. Si l'histoire d'Eren était passée à la télé d'ailleurs, il était certain que sa mère aurait docilement chialé à ce lamentable spectacle.
Il ne lui fallut pas longtemps avant de se décider à envoyer un texto à Marco.
Désolé.
Il essaya d'écrire plus : Je suis un con quand je m'y mets. Effacé. Je pensais rien de ce que j'ai dit. Effacé. T'y es pour rien c'est moi qui suis nul. Effacé. J'espère que Saint Marco voudra bien pardonner le pauvre pécheur que je suis. Effacé. Effacé. Effacé.
Merde ! Il se prenait tellement la tête pour un texto envoyé à un pote. Ça, ça faisait vraiment pédé pour le coup. Il se cala contre le vitre, son blouson en guise de couverture, et tâcha de dormir un peu.
Quand le car arriva dans son village, il pleuvait dru. Il avait encore quinze minutes de marche avant d'arriver chez lui. Il était seul à descendre ici. La déprime dans toute sa splendeur. Son bled était vraiment odieux. Le genre reconstruit à la va vite après les bombardements ; moderne mais pas pimpant, juste moderne laid. Il y avait un PMU, le QG de son père et ses copains, un primeur, le marché deux jours par semaines avec ses contrefaçons chinoises qu'ils arboraient dans la cours de l'école primaire pour faire les kéké et rien d'autre. La grande vie.
Jean s'était toujours senti à l'étroit ici. Il y trouvait les gens cons et laids et le pire, c'est que tout le monde se connaissait. Tout le monde le saluait encore comme un gars du pays. Malgré les efforts qu'il faisait pour s'extraire du bled, malgré la distance qui avait toujours été là entre lui et les autres, c'était son berceau.
Quelle déprime.
A une période, ils avaient le bibliobus, puis, Jean avait pris l'habitude de dépenser son argent de poche en livres et magazines variés qu'il achetait au PMU. Enfin, il y avait eu l'ordinateur familial dont personne ne savait vraiment se servir à part lui. Sa mère était cependant vite devenue accro aux sites de vente en ligne et aux mini jeux décérébrants qui promettent de gagner de l'argent et Jean voyait son accès au poste assez restreint.
Et puis il y avait eu le lycée. Enfin, le collège qui était dans le village voisin avait déjà été une ouverture puisqu'ils étaient mélangés avec d'autres élèves des trous perdus alentours mais Jean en avait autant chié qu'en primaire. Tout le monde était stupide. Tout le monde croyait que c'était lui qui était stupide. Le malentendu le plus horripilant qui soit.
Il avait eu quelques copains. Il n'était pas si inadapté qu'Eren, il savait ce qu'il fallait faire ou ne pas faire pour être intégré. Seulement, parfois, il avait juste la flemme. Et puis, oui, il avait un caractère de merde et quand ça pétait, ça pétait.
Il parvint enfin à la petite barrière craquelée qui cerclait ce qui lui servait de « maison » Le jardin était assez bien entretenu mais la barrière, personne n'avait jamais le temps de la repeindre. Trempé jusqu'aux os, il prit néanmoins son temps avant d'entrer, s'enfonçant lentement dans les graviers qui recouvraient à peine la boue du chemin.
« Jean ? C'est toi ? »
Il ne répondit pas. Qui voulait-elle que ce soit ? Il l'entendit arriver à petit pas anxieux. C'était tellement énervant.
« Enlève tes chaussures, je les brosserai pour toi, lui dit-elle en apparaissant à la porte du hall. »
C'était elle, tirée à quatre épingle mais définitivement bon marché avec sa robe défraîchie et sa teinture à dix francs. Jean s'exécuta et ôta ses chaussures.
« Ton père ne va pas tarder. Il a pris l'apéro chez les voisins. Moi, tu me connais, je suis pas très apéro. Tu as vu ce temps ? Donne moi ton blouson aussi. C'est parti pour la saison la plus triste de l'année. Je suis pas très « pluie » moi. Donne moi ton blouson, je te dis. Tu m'as dit une fois que tu trouvais ça « poétique » mais j'aime vraiment pas ça. Oh non ! Mais à ce niveau autant te changer en entier. T'es plus trempée que si tu sortais de la rivière.
- Je monte.
- Mets ton linge sale dans le panier, je ferai une lessive. »
Jean monta l'escalier à toute vitesse et à grand bruit ce qui fit râler sa mère et alla directement s'effondrer sur son lit. Enfouissant son visage dans son oreiller il poussa un hurlement de frustration étouffée. Après être resté quelques instants allongés sur le ventre, il jeta un œil à son portable, seul lien vers la civilisation. Marco n'avait rien répondu. Bizarre. Il n'était pas du genre à laisser son téléphone dans sa chambre. Il faisait donc la gueule ? Saint Marco faisait la gueule.
Le monde était contre lui. Il jeta son téléphone (c'était un vieux modèle résistant qui en avait vu d'autres) et bascula sur le dos. Ses vêtements ruisselaient sur sa couette. Rien à foutre. Comme le plafond de sa chambre était bas. Et à peine éclairé par une petite lucarne sur laquelle la pluie tapait à grand bruit. Il détailla avec un mépris complaisant les vieux posters qu'il avait accroché au plafond pour cacher la fissure. C'était à l'image de sa vie. Absolument lamentable.
Il alluma sa lampe de chevet et tira du second tiroir de sa table de nuit un bloc de papier à dessins. Il dessinait assez peu ces temps-ci. Il avait autre chose à faire et puis, il n'aimait pas que les autres puissent regarder et juger ce qu'il produisait, surtout qu'ils se permettaient en général des remarques ignares du style : « il est bizarre son œil. » « C'est quoi ? Un pingouin ? » « Tu devrais le colorier. » « Tu devrais... »
Le dernier dessin qu'il avait fait était un portrait de Mikasa de mémoire (il n'avait pas osé faire de croquis préparatoires en classe alors qu'il l'avait sous le nez). Il tâcha de corriger quelques détails en se remémorant ses derniers souvenirs. Son nez était plus fin que ça et l'arête partait de plus bas. Seulement, emporté par son élan, il passa sa manche détrempée sur la feuille ce qui ruina ses efforts. Il poussa un glapissement de frustration suivi d'une dizaine de jurons, se leva, déchira le dessin puis se dévêtit en envoyant valser ses fringues aux quatre coins de la pièce, pour finir par se glisser sous sa couverture. Il s'assit en prenant appui sur le mur dos à lui et reprit une feuille. Mikasa donc... quel idiot d'avoir déchiré le dessin, tout était à refaire.
Il commençait néanmoins à bien connaître ses traits. Il avait déjà effectué une dizaine d'essais (tous déchirés). Il était vraiment obsédé c'était pathétique. Ça faisait même sûrement peur. Mais bon, ça le détendait. Il reprit son crayon et entreprit de la redessiner. Satisfait du visage pour le moment (mais pas tout à fait du rendu des cheveux qu'il faisait toujours longs comme au premier jour) il décida de s'attaquer au corps. Elle portait toujours ces jupes longues de bonne sœur sauf en sport où, avec le mouvement et la sueur qui plaquait le tissu sur sa peau, on pouvait aisément deviner sa silhouette. Elle avait les abdos les plus impressionnants que Jean ait jamais vu. Quand Connie avait aperçu ça alors qu'elle s'élançait pour lancer la balle en faisant un bond prodigieux, il avait lâché :
« Merde ! On dirait un mec ! Et moi qui la trouvais mignonne. »
Jean ne trouvait pas que ça faisait « mec » il trouvait ça classe. Il ne l'avait pas dit. Il se rappela de la sueur dans son cou, du mouvement de ses seins dont les tétons pointaient sous ses vêtements sans qu'elle ne s'en formalise outre-mesure, de son ventre parfait. Oui parfait. De la ligne souple de son dos et de ses jambes aux cuisses fermes et de l'odeur de ses cheveux.
Bon, il était temps de prendre les choses en main. Voilà qui le détendrait un peu, certainement. Il éteignit la lumière, espérant que sa mère comprendrait qu'il s'était endormi et ne désirait pas dîner. Ah ! Non ! Ne pas penser à sa mère. Il crispa ses paupières. Mikasa, derrière lui avec ses cheveux et son odeur et sa sueur et son corps contre son dos et son bras à elle et sa main à elle et Eren.
Eren ?!
Pourquoi fallait-il qu'il pense à cette espèce de décérébré suicidaire ! Il lui pourrissait déjà la vie ! Il fallait maintenant qu'il lui pourrisse ses fantasmes ! Il se redressa et frappa violemment sa table de chevet. Sa lampe tomba par terre dans un bruit de verre brisé. Il laissa éclater une volée de jurons.
« Il y a un problème Jean ?! Le dîner est bientôt prêt.
- Lâche moi la grappe ! J'ai pas faim ! »
Il se retourna et s'enfouit sous sa couette trempée tâchant de calmer sa respiration. Il était si énervé qu'il n'arrivait plus à réfléchir. Il frappa le mur à plusieurs reprises comme un pauvre demeuré.
Puis il entendit son portable vibrer. Marco !
Il se leva doucement et alla le chercher à tâtons. Comme il s'était allumé, il n'eut pas grand mal à le repérer. C'était bien Marco. Il avait enfin répondu.
Ya pas de mal pauvre con.
Jean ferma les yeux et soupira.
