Chapitre 10 : Régime sédentaire

Je voulais sortir... Mais il faisait encore nuit... J'avais hâte de retrouver les autres... Depuis déjà plusieurs minutes, je ne tenais plus en place dans l'étrange maison de laine dans laquelle j'avais trouvé refuge suite à ma fuite, pleine d'émotions, du monde du Nether. Après en avoir fait 10 fois le tour, j'allais jeter un coup d'œil dehors, puis je repartais pour quelques cercles supplémentaires. Mais même cette routine me rendait heureux, tant j'avais le plaisir de voir les étoiles tourner dans le ciel, la lune réaliser sa course habituelle dans un témoignage irréfutable du temps qui passe. D'autant que je m'étais rendu compte que la phase de l'astre n'avait pas beaucoup bougée depuis la dernière fois que je l'avais vu, ce qui signifiait que je n'avais pas passé trop de temps dans les Tréfonds comme je le craignais. Ou que j'y étais resté si longtemps que plusieurs cycles lunaires s'étaient écoulés. Mais bon, je préférais rester optimiste.

Le bonheur, je l'avais. L'ennui aussi malheureusement. Je sentais déjà sa torpeur désagréable s'accrocher à moi.

M'occuper jusqu'au lendemain... Comment je faisais d'habitude ? Évidemment, je partageais mon logement avec quelqu'un pour pouvoir discuter. Sauf que là, il n'y avait définitivement personne. Et quand je m'étais retrouvé coincé chez le Joueur ? Je m'étais plongé dans mes pensées. Je considérai les réflexions qui pouvaient me venir en tête après les derniers événements... Non, finalement, je n'avais pas vraiment envie de penser.

Heureusement, pour pallier à mon manque flagrant d'activité, j'avais été doté d'une maison particulièrement... ludique. Au début, prudent, je me mis à compter le nombre de carreaux de laines des différentes couleurs que la pièce possédait. Résultat : 104 bleu clair, 40 rose pâle, 64 orange. Déjà que j'étais entouré des pieds à la tête d'un motif à carreaux, le choix des couleurs ne rendait que la chose plus... étrange. Que faire ensuite... ? J'aurais pu tester le moelleux de la laine en fonçant dans les murs, mais l'intérêt de la chose me paraissait tout de même assez limité... C'est à ce moment-là que j'aperçus l'objet de toutes les tentations : un lit. L'envie de m'allonger dessus me vint immédiatement, presque un instinct à ce niveau-là. Cependant, ma raison y opposait deux arguments : premièrement, j'avais déjà essayé de dormir à volonté, et ça n'avait absolument rien donné. Deuxièmement, ce lit appartenait au Joueur et je n'allais certainement pas me donner le droit de m'y installer.

Ces arguments étaient parfaitement logiques. Ma tentation n'eut pourtant aucun mal à les contrer : premièrement, j'avais essayé de dormir dans le Nether, ce qui n'était pas l'endroit le plus rassurant pour se laisser aller à abandonner sa conscience. Surtout quand on était installé sur un sol parsemé de cailloux. Deuxièmement, Violet n'avait eu aucun scrupule à fouiller dans les affaires du Joueur sans que celui-ci ne le remarque jamais et, en plus, j'estimais avec toutes mes aventures ressentes avoir atteint une proximité suffisante avec cet être mystérieux pour me permettre d'utiliser un de ses meubles qu'il possédait, de toute façon, en au moins 10 exemplaires. Mais j'espérais tout de même très fort qu'il ne s'en rende pas compte. On ne savait jamais. Suite à cette délibération mentale passionnante, je m'élançai en direction de la planche de bois recouverte de laine et plongeai avidement dessus.

...C'était encore plus confortable que je ne l'imaginais. Un crime qu'aucun villageois ne s'en serve jamais. J'allais lancer une mode, c'était sûr. Je me tournai et me retournai : chaque frottement du tissu contre ma peau était un véritable plaisir. À cet instant, dans un pur élan d'égoïsme, je me dis que la vie était belle.

Hélas, cet objet ne faisait pas d'avantage passer le temps rapidement que le parquet parsemé de cailloux de ce bunker planté en plein milieux du Nether. Mais au moins avait-il le mérite de le faire passer plus confortablement. Des heures d'attente plus tard, enfin, la luminosité commença à augmenter dans la pièce. Je me précipitai à la porte pour observer le soleil se lever : lentement, lentement, il s'extirpait de l'horizon. Ses rayons me piquaient les yeux, mais j'avais trop hâte : plus que quelques minutes avant que le jour ne soit officiellement là.

Les secondes s'étiraient, aussi épaisses que du magma à moitié refroidit. Allez, allez... Des larmes me montaient au yeux tellement ils me lançaient. Mais ça en valait le coup : j'étais témoin direct de la séparation entre l'astre solaire et l'horizon terrestre. Enfin, enfin ! Dès que j'aperçus le premier millimètre de ciel bleu sous la sphère lumineuse, je me précipitai dehors, alors que l'on ne sentait même pas encore l'odeur de chaire brûlée des premiers zombies exorcisés.

J'entendais les bruits des portes, des dizaines de portes. Je courrai le plus vite possible. Après avoir contourné en dérapant une ultime maison, enfin, je les aperçu tous. Le premier que je reconnus fut Violet, qui pour une fois se trouvait au centre-ville. Trop ému pour me soucier de ne pas me faire remarquer, je me précipitai vers lui, mes dernières larmes pour avoir trop longtemps fixé le soleil glissant sur mes joues :

- Violeeeeeeeeeet !

Le clerc se retourna et écarquilla les yeux de surprise, mais je n'en vis pas plus car je me jetai de suite à son coup :

- Tu m'as manquééé ! Vous m'avez tous manquééé !

Mon ami tituba sous le choc, tentant de rester debout. Mais rapidement, il se reprit et, m'agrippant par les épaules, il m'éloigna avec force pour me regarder dans les yeux :

- Que... ? Non, avant ça, où est-ce que tu étais passé !? Tout le monde te croyait mort !

Avec la vague impression de revivre mes retrouvailles avec Tablier Noir alors que je venais de revenir de mon incursion chez le Joueur, je choisis de rester flou pour le moment afin d'aller plus vite :

- Disons que... Je me suis retrouvé inconscient un moment et qu'après... euh... J'ai eu quelques petites difficultés pour rentrer.

Violet fronça les sourcils, mais il ne me contredit pas. J'en profitais pour poser la question plus délicate qui me brûlait les lèvres depuis... Justement, je ne savais pas depuis quand.

- Et du coup... Vu que j'étais inconscient... Ça fait combien de temps que l'autre joueur a hum... attaqué le village ?

Là, mon ami se rembrunit carrément :

- Ça va faire deux jours cet après-midi... Attends un peu, pourquoi « l'autre » joueur ?

Deux jours seulement ? En entendant cette nouvelle, toutes les craintes que j'avais eu dans le Nether s'envolèrent d'un seul coup. J'aurais franchement sourit si Violet ne me regardait pas avec un air aussi grave.

- Hein ? Ah, ce n'est pas le joueur du village qui est apparu ce jour là. Le nôtre n'a pas une peau aussi bizarre, il nous ressemble beaucoup plus. Et je ne crois pas qu'il nous soit hostile non plus. Je veux dire, il ne m'a pas tué la première fois qu'il m'a vu, et c'est aussi lui qui m'a aidé à revenir ici.

- Tu es sérieux là ? Déjà tous les villageois se sont mis d'accord pour refuser de commercer avec lui, sauf s'il paye le prix fort, à cause de... de ce qu'il s'est passé.

- En fait, il n'aurait pas pu empêcher grand chose... Je veux dire, même si notre Joueur est capable de voler et de construire tout un village, il s'oppose à quelqu'un qui a les mêmes pouvoirs. Et en plus, vu le nombre de personnes qu'il y a dans ce village, il est impossible de tous les protéger.

Alors que je débitais ma tirade, la pression qu'exerçait Violet sur mes bras semblait s'intensifier. Je tressaillis et il finit par me lâcher, brusquement, préférant serrer ses points sur le vide. Énervé, finis-je par comprendre. Au vue de ses paroles, j'avais vu juste :

- Je peux savoir ce qui te prend ? Tu parles comme si on aurait rien pu faire pour sauver Marron !

Je ne le connaissais pas aussi sanguin. Surpris, j'expliquai :

- Marron ou un autre. Tu le sais, c'est toi-même qui me l'as dit. Nous sommes faibles, Violet : incapables de nous sortir d'ici, incapables de comprendre le monde des joueurs, et surtout incapables de nous opposer à eux. Ils peuvent très bien nous manipuler et décider de notre vie comme ils le veulent.

Tout ça, c'était ce que j'avais réalisé pendant ma captivité là bas, dans le Nether. Pourtant, Violet eu l'air franchement effrayé par ce que je venais de dire.

- Tu es sûr que ça va... ? Tu es... comme détaché...

Il avait fait un pas en retrait, comme si j'étais soudain devenu une sorte de créature effrayante. Je ne venais pourtant de dire que la vérité, j'en étais sûr. Nous ne pouvions rien contre l'écrasante puissance des joueurs, même si c'était triste. Pour l'instant en tout cas... Mais la réaction du clerc ne me rassurait pas vraiment. J'étais sûr de la véracité de ce que je venais de dire, mais en même temps je doutais, comme si j'avais fait une faute d'inattention dans mon raisonnement. Pourtant, j'avais beau y repenser, je ne trouvais rien d'anormal. Autant pour rassurer mon ami que pour me rassurer moi, je finis par balbutier :

- Ah... Je, je dois encore être fatigué avec tout ce qu'il s'est passé... Désolé...

L'effet voulu fut au rendez-vous et Violet esquissa un petit sourire :

- C'est rien, tout le monde est encore sous le choc. Ça s'est passé si vite... je n'arrive toujours pas à croire qu'il... qu'il ne sera plus là. J'ai juste l'impression d'être dans un mauvais rêve... Mais au final, on va bien finir par retrouver notre quotidien...

En voyant la peine de mon ami, je finis par comprendre la raison de notre décalage : coincé dans un monde inconnu sans aucun repère, j'avais eu à de multiples reprises l'occasion de laisser parler mon chagrin et, forcément, de m'en remettre un peu. Mais ici, au village, tous pouvaient se raccrocher à leurs habitudes pour ne pas laisser leur détresse les envahir. Conséquence directe : leur deuil n'en serait que plus long. Mais ça ne me dérangeait pas. Tout allait rentrer dans l'ordre maintenant. J'avais retrouvé l'endroit auquel j'appartenais. Tout allait bien se passer...

...Hum ?

Au moins trois à quatre jours s'étaient écoulés depuis que j'étais revenu. Et je m'ennuyais. Je m'ennuyais vraiment. Strictement rien ne s'était passé. Debout, discuter, échanger quelques mots sur la tragédie de Marron sans que personne n'ait une seule véritable information sur le sujet. Discuter, voir la nuit tomber, attendre le lendemain. La seule nouveauté était que je passais désormais toujours la nuit dans une maison excentrée, les seules étant pourvues de lit. C'était quand même super confortable ce truc... Mais ça avait aussi ses inconvénients finis-je par réaliser, un peu tard : environs un cycle lunaire plus tard, Tablier Blanc me fit remarquer :

- Dis, sans vouloir te vexer, tu n'aurais pas un peu grossi par hasard ?

Je reconnaissais bien là son éternelle franchise... Je me considérai. Et me rendis compte avec horreur qu'il avait raison. Tous les villageois avaient à peu près la même silhouette, alors les petites différences se voyaient beaucoup... Ce gras... Sans aucun doute, il était le résultat d'avoir passé près de la moitié de mon temps de vie couché à ne faire aucun effort. Évidemment, un objet aussi formidable ne pouvait exister sans un lourd tribut... Est-ce que courir à travers le village pouvait être considéré comme l'activité qu'il me fallait pour combler mon ennui... ?

Je pris la décision d'aller voir Tablier Noir, qui avait toujours eu un corps d'athlète, pour lui demander conseil. Enfin, même si ça devait probablement avoir un rapport avec son métier... Ça me donnait l'occasion d'aller le voir, je ne l'avais pas croisé depuis un petit bout de temps. Comme je ne le trouvai pas directement, je me mis à interroger des passants. Vu qu'il était assez populaire et s'entendait avec presque tout le monde, la technique marchait bien, en général. De redirections en redirections, je finis par me retrouver devant un appartement du troisième étage de la barre de HLM. Effectivement, monter plusieurs volées de marches tous les jours me semblait aussi être une bonne option pour faire du sport. Mais apparemment, Tablier Noir n'avait pas quitté la pièce depuis quelques jours. Peut-être était-il occupé avec son métier ? Me disant qu'il serait content de recevoir un peu de visite, j'ouvris avec enthousiasme la porte :

- Tablier Noir ! Dis-moi comment mai-...! ...Non, en fait, laisse tomber. Est-ce que ça va... ?

L'armurier était assis par terre dans un coin de la pièce, immobile et silencieux. Il ne réagit qu'à peine à mon arrivée pourtant bruyante.


Voilà, notre villageois découvre les joies de la flemme, ce fléau contre lequel nous devons tous lutter X)
Bon, là, on a un peu l'impression que tout le monde se fiche de la mort de Marron, mais ne vous inquiétez pas, on va en reparler !

Bonne lecture ! ( #´ ▽ `# )ノ