Cet après-midi avait été un des plus éreintants de sa vie. Après avoir fui (une nouvelle fois) Brian, il avait attendu deux heures dans le hall de l'hôpital Allegheny, sortant régulièrement fumer une cigarette, que Daphné ait fini sa garde. Cela avait été le moment le plus reposant de la journée. Il avait exposé à Daphné toute la situation sans rien omettre. Cela n'avait pas été une mince affaire. Il se sentait déjà à moitié fou dans cette réalité, mais en disant à haute voix qu'il venait d'un monde parallèle où il était riche, séparé de Brian et sans enfant, il était tenté de demander à Daphné de lui signer un ordre d'internement. Son amie avait d'abord cru à une mauvaise blague, puis quand elle avait compris qu'il était sincère, elle l'avait traîné de service en service pour faire une batterie d'examens. Il avait enchaîné IRM et scanner. « C'est peut-être dû à ton ancienne commotion cérébrale, s'interrogeait Daphné. » Puis elle lui avait fait faire un nombre incalculable de tests psychocognitifs. À la fin, son cerveau était tellement en surchauffe qu'il se sentait encore plus perdu. Mais Daphné était presque extatique.
- Rien dans tes tests n'indique la moindre déconnexion avec la réalité. Tu es parfaitement sain d'esprit… C'est trop cool ! Un univers parallèle ! C'est absolument démentiel ! Tous les physiciens du monde rêveraient d'être dans ta situation !
- Quoi ? D'être bon pour l'asile ?
Il n'y avait vraiment que Daphné pour s'enthousiasmer pour des choses qui donneraient à la plupart des êtres humains l'envie de s'enfuir en courant.
- D'abord, il n'y a plus d'asile ! On vit au XXIe siècle ! Et surtout, tu n'es pas fou ! Tu vis juste une expérience inédite.
- C'est-à-dire ?
- Comment t'expliquer ? Je suis médecin, pas physicienne, donc ce n'est pas mon domaine de prédilection. En gros, notre vie est composée d'une infinité de choix et d'événements qui ont créé la réalité dans laquelle nous vivons. Selon certains spécialistes de mécanique quantique, chacun de ces choix crée une réalité donc un univers qui se sépare du précédent et ainsi une multitude d'univers se créerait à chaque instant. On peut imaginer une réalité où tu n'es pas allé sur Liberty Avenue à dix-sept ans pour perdre ton pucelage. Dans cette réalité, tu es peut-être allé à Dartmouth, tu es devenu un riche homme d'affaires, tu as repris la boîte de ton père, tu es toujours dans le placard, tes parents sont toujours mariés, ton père continue à tromper ta mère à tire-larigot et ta mère fait semblant de ne rien voir pour maintenir la façade de votre parfaite famille bourgeoise. On peut même imaginer un monde encore plus terrible. Si mes parents m'avaient inscrite à l'école publique, on ne se serait jamais rencontrés et tu serais passé à côté de ta vie !
- Tu réalises que ce que tu me racontes est délirant ? dit Justin sombrement.
- Au contraire, je t'explique que tu n'es pas délirant. Tu préférerais que je te dise que tu es fou ?
- Au moins, si tu m'internais, j'aurais une bonne raison pour ne pas rentrer à Britin.
- Désolée pour toi, mais tous les tests indiquent que tu es sain d'esprit… Tu as tellement peur d'être avec Brian ? demanda Daphné avec un regard aigu.
- Putain, Daphné, je suis censé être son mari alors qu'on est séparé depuis six ans…
- Tu as peur de retomber amoureux, fit la jeune femme avec un sourire exaspérant.
- Il m'a jeté comme une merde ! J'ai voulu rentrer à la maison et il m'a jeté en me traitant de gigolo !
- Attends… Si j'ai bien compris, dans ton monde, tu n'es jamais revenu de New York.
- J'ai voulu revenir au bout d'un an. C'est Brian qui m'a repoussé.
- Cela n'a pas de sens. Brian est dingue de toi et il l'était tout autant à l'époque. Il en crevait de vivre loin de toi. Il ne voulait pas que tu passes à côté d'une opportunité de carrière, mais tu as su le convaincre que New York n'avait rien à t'offrir.
- Dans ce monde-là peut-être, mais dans mon monde, Brian n'en avait rien à foutre de ce que New York pouvait m'offrir ou pas. Il voulait un petit-ami riche et célèbre. Sinon, je ne l'intéressais pas. Il voulait que je sois le nouvel Andy Warhol. Il a toujours voulu que je le sois. C'était pour cela qu'il m'avait poussé à étudier à l'Institut d'Art, à reprendre le dessin malgré l'agression, à partir à New York. Il voulait se faire un Andy Warhol. Mais Justin Taylor ne l'intéressait pas… Il disait qu'il voulait que je sois le meilleur homosexuel que je puisse être. Pendant longtemps, j'ai pensé que cela voulait dire m'accomplir pleinement, refusant les solutions de facilité mais faisant mes propres choix... Je me trompais. En fait, il voulait que je corresponde au modèle de réussite qu'il avait décidé. Ce que je voulais, ce qui me rendait heureux n'avait pas d'importance.
- Je ne connais pas ton Brian. Mais celui d'ici n'est pas comme ça. Il t'aime… Enfin, il aime Justin. Il peut se montrer persuasif s'il pense que Justin fait une erreur, mais il ne veut que son bonheur… Attends… Il s'est peut-être passé quelque chose de différent dans ton monde… quelque chose qui aurait convaincu Brian que c'était mieux pour toi de rester à New York. Tu m'avais parlé… enfin l'autre toi m'avait parlé d'un agent qu'il avait rencontré juste avant de rentrer, un type qui jurait de faire de lui la coqueluche de Manhattan. Justin m'a dit que ce gars l'avait en fait convaincu que le monde de l'art n'avait rien à lui offrir et qu'il n'avait pas refusé de devenir un homme d'affaires pour se transformer en produit à la mode. Mais il avait ajouté que Brian ne l'entendrait pas de cette oreille et qu'il verrait juste une super opportunité de carrière. Il disait que ce serait comme avec l'article d'Art Forum, que Brian serait capable de torpiller tout ce qu'ils avaient par peur de lui faire rater sa vie… Tu as parlé de ce gars à Brian ?
- Non, je ne suis pas plus bête que ton Justin. J'avais aussi lu le Manuel d'instruction du Brian Kinney, j'avais même rédigé une grande partie du chapitre « Comment Brian est capable de vous jeter quand il pense que c'est pour votre bien ». J'ignorais juste qu'il y avait une annexe : « Brian Kinney ne veut qu'un homme riche et célèbre ».
- Justin n'est pas riche et célèbre et Brian l'aime.
- C'est clair que vu le salaire de Justin dans ton monde, le Brian d'ici n'a pas le même standing.
Le mépris non dissimulé de Justin n'échappa pas à Daphné.
- Je ne sais pas quel est le « standing » de ton Brian, mais il ne pourrait trouver mec plus droit, plus intègre, plus généreux et plus doué que Justin. Tu n'as aucune idée de tout ce que fait Justin ! Tu n'imagines même pas le nombre de gens qu'il a aidés à se reconstruire…
Il ne voulait pas se disputer une nouvelle fois avec Daphné, ce d'autant qu'elle était sa seule alliée ici.
- D'accord, l'interrompit-il. Ton Justin est génial. Mais je ne suis pas lui. Comment est-ce que je peux reprendre ma vie ?
- Aucune idée. Visiblement, tu es coincé ici et tu dois faire avec.
- Mais enfin, je suis incapable de m'occuper de gens traumatisés. Au mieux, je pourrais leur filer un joint et les baiser…
- Tu ferais mieux d'éviter, dit Daphné légèrement amusée.
- Et il y a Brian ! Et Tornade ! Je ne suis pas son père. Je ne sais pas m'occuper d'un enfant…
- Bien sûr que si ! Tu crois que j'aurais choisi un père médiocre pour ma fille. Tu as toujours été génial avec les gosses. Gus et JR t'adorent…
- Tu parles de l'autre moi.
- Il y a six ans, vous étiez la même personne.
- On change en six ans. Je sais que tu adores ce type, mais il n'est pas moi et je ne suis pas lui. Lui et moi n'avons plus rien en commun.
Daphné le fixa silencieusement. Il était un reflet fidèle de son ami, mais il avait un je-ne-sais-quoi de différent. Les yeux de Justin – son Justin – étaient toujours si vivants. Que ce soit la joie, l'amour, la colère ou l'indignation, ils reflétaient toujours une pléiade d'émotions. Là, il semblait qu'une couche de glace y emprisonnait tout sentiment. L'expression de son visage était à l'image de cette froideur. Ses lèvres étaient pressées dans une moue qui devait exprimer plus souvent le dédain qu'une quelconque joie… Sachant l'incroyable vérité, il paraissait évident que cet homme n'avait plus grand-chose en commun avec son ami. Pourtant, elle ne pouvait croire que l'ami qui avait été à ses côtés depuis plus de vingt ans ait disparu. Elle devait le retrouver… Il était perdu, mais il était toujours là quelque part, bien enfoui sous cette indifférence.
- Tornade est aussi ma fille. Je ne sais pas quelles sont nos relations dans ton monde, mais j'espère que ça signifie encore quelque chose pour toi.
- Bien sûr que oui ! Mais ça ne fait pas de moi un père… Merde, Daphné, cette petite s'attend à ce que je sois son père. Je ne sais rien d'elle. Je ne saurais même pas lui acheter une glace sans risquer un impair !
- Là-dessus, je peux t'aider, mais il faut que tu lui ouvres ton cœur. Au moins un minimum ! Elle est géniale, tu sais ! Elle nous ressemble.
- On n'a pas fini d'avoir des emmerdes… ironisa Justin. Même si j'arrive à gérer Tornade, qu'est-ce que je fais pour le boulot ? Je ne connais rien à l'art-thérapie. Je suis incapable de m'occuper de gens traumatisés ou de toxicos…
- Dis-moi, tu fais quoi dans ta vie ?
- Je suis un artiste riche et reconnu. Je peins, je réponds à des journalistes, je vais à des soirées branchées…
- Où je suis dans ta vie ?
- On habite dans des villes différentes, on bosse beaucoup tous les deux…
L'embarras de Justin révélait ce que ses mots ne voulaient dire.
- On n'est plus amis, reprit Daphné.
- C'est pas ça. Disons qu'on n'a plus grand-chose à se dire. Mais tu comptes toujours beaucoup pour moi, avoua-t-il avec une sincérité dont il n'avait plus l'habitude. Tu es ma plus vieille amie. Ça ne changera jamais.
Pendant un très court instant, il sembla qu'un peu de chaleur émanait à nouveau de lui.
- Pour le travail, je vais te faire un arrêt pour deux semaines. Vu que tu as passé l'après-midi à l'hôpital, je pourrais expliquer que tu es au bord du burn-out. Pendant ce temps-là, tu vas lire les livres et les dossiers de Justin, te familiariser avec son travail et essayer de te mettre à niveau. On n'a pas de nouveau patient en ce moment. Tu pourras commencer avec des gens déjà en phase de guérison. Après, on avisera… Mais ça ne règle pas ton principal problème : Brian.
