Localisation : inconnue (voïd)

« Il n'y a pas pire châtiment, pire horreur que de transformer un instant en éternité, d'arracher l'homme au temps et à son mouvement continu » - M. Kundera

Ça n'allait pas. Pas du tout. Quand il était un élève à l'Académie et même un peu plus tard, gringalet d'à peine 100 ans, le Docteur avait tenté d'imaginer le voïd. On répétait que c'était simplement le vide. L'absence de tout à l'infini. Il s'était dit qu'il pouvait toujours prendre référence sur un point fixe, son propre corps ou son esprit, mais il avait réalisé que sans perception et sans sensation, c'était impossible. Le vide, un vide complet et absolu, rendait fou. Un être vivant avait besoin de perception et s'il n'en avait aucune, son cerveau allait en imaginer. D'où la folie. Il fallait aussi compter avec le manque d'air qui rendait la survie dans le voïd… ma foi, assez problématique. Le Docteur avait alors estimé ses chances de survie entre quelques minutes et presque rien, juste assez pour repousser une excentricité consistant à explorer cette région inconnue. Autant laisser ça à ceux qui avaient les capacités pour le faire, autrement dit, ceux qui étaient passablement zinzin. Le Docteur était juste un peu cinglé et pas tout à fait dans la norme, lui.

À 900 ans et des poussières, le Docteur avait été confronté au vaisseau voïd : un vaisseau qui n'existait pas selon toutes les mesures et les tests possibles. Ce vaisseau pouvait se classer dans la catégorie des mythes avec les toclafanes, les soleils froids et les licornes d'origine terrestres (parce que les licornes existaient, mais uniquement sur… bon, enfin, passons). Même s'il était mythique, ce vaisseau existait bel et bien, quand bien même on ne pouvait définir sa masse, sa température ou son origine. Et c'était sans doute cette impossibilité à définir son existence qui lui permettait de voyager dans le vide.

Aujourd'hui (si on pouvait parler d'époque quand on voyageait dans le voïd), le Docteur se trouvait à l'intérieur de cette bulle de non-existence. Ce n'était que maintenant qu'il réalisait la quantité d'informations qu'il recevait de façon plus ou moins consciente. Au-delà de la coque de ce vaisseau, il n'y avait rien : ni espace, ni galaxie, ni étoile, ni planète, ni conscience, ni temps. C'était peut-être ce dernier point qui était le plus perturbant. À chaque seconde et depuis ses sept ans, il avait senti le temps s'écouler autour de lui, en lui, chaque cellule de son corps recevant et émettant sur une fréquence de temps-existence-réalité. Et maintenant, plus rien. Les battements de ses cœurs étaient assourdissants. Le chuintement soyeux du sang parcourant ses veines et ses artères était impossible à ignorer. Son esprit intensifiait la moindre perception pour compenser le vide qui se trouvait si proche. C'était à la limite de l'hallucination. Un être en train de mourir de soif trouvera une saveur à la moindre goutte d'eau. C'était ce qui se passait pour lui.

Être aveugle, sourd et insensible au temps était atroce. Comment les humains faisaient-ils pour vivre ainsi durant des décennies?

Un effluve qu'il n'identifia pas immédiatement chatouilla ses narines. Il essaya de bouger avant de se rappeler que le Maître lui avait tiré dessus avec un paralyseur. Le Maître! Il était là! Pas étonnant que le son de ses cœurs lui parviennent aussi fort : il y en avait quatre qui cognaient en cadence et non pas deux!

« J'imagine que vous adorez ce genre de situation. » grinça le Maître.

Le Docteur savoura cette voix qui le raccrochait à l'existence et qui l'empêcha de paniquer.

« Comment contrôlez-vous ce vaisseau? »

« Pas besoin de contrôler quoi que ce soit. Cette chose ne fait que l'aller-retour. Elle n'a pas été utilisée très souvent, n'est-ce pas? »

Les parois internes lisses et courbes ne présentaient aucun écran, aucune console, aucun clavier, bouton-poussoir. Rien. La matière noire et polie était la même que sur la surface externe. Il n'était même pas possible de sentir l'ouverture. Les molécules avaient fusionnées pour rendre complètement étanche l'appareil. Encore heureux que l'espace soit suffisant pour contenir une petite réserve d'oxygène. Mais si jamais ils devaient être enfermés là-dedans trop longtemps…

« Combien de temps pouvons-nous tenir? »

« Si je le savais! » cracha le Maître. « Certainement un peu plus s'il n'y en a qu'un qui respire! »

« Pourquoi m'avoir enlevé? Vos chances sont réduites de moitié. »

« J'ai passé un marché pour récupérer Val, vous vous souvenez? »

« Et c'est moi que vous deviez capturer. »

Le Docteur faillit demander pourquoi le Maître n'avait pas enlevé Rose également. Il l'avait bien fait voilà longtemps. Mais l'enlèvement de Rose impliquait qu'elle partagerait leur destin. Un destin relativement inconnu en ce moment - oh, c'était énervant de ne pas avoir même une petite possibilité d'aperçu de l'avenir! - et le Docteur était presque certain de préférer la savoir sur Terre. Au moins, c'était un endroit qu'elle connaissait. Est-ce qu'il l'avait laissée en vie, au moins?

« Vous pensez à elle, je parie. Je l'ai laissée là-bas. Je me suis dit que c'était amplement mérité. » fit le Maître en devinant l'interrogation.

« Elle est chez elle, sur Terre. » rappela le Docteur.

« Sans son Docteur, sans Tardis, sans sa famille, sans tournevis sonique, sans rien du tout. » contra le Maître avec un sourire mauvais.

« Sans… sans Tardis? Qu'est-ce que vous avez fait? »

Le Docteur réalisa soudainement ce qui lui manquait vraiment : pas le temps, pas l'espace, pas l'oxygène, non. Il lui manquait ce lien avec le Tardis et celui avec Rose. Son esprit chercha instinctivement à les retrouver, à les rejoindre, comme il avait toujours pu le faire. Mais il se heurta à une immensité de ténèbres. Le vide était partout. Y compris en lui. Le sentiment d'inconfort grandit un peu plus et, au fond de lui, la peur qu'ils étaient seuls chacun de leur côté. Ils ne l'avaient plus vraiment été depuis près d'un siècle et même leurs courtes séparations ne les empêchaient pas de sentir la présence de l'autre. Ils étaient liés. Mais pas ici, pas maintenant.

« Ça fait mal, n'est-ce pas? » dit doucement le Maître. « Alors imaginez comment elle se sent. Toute seule, sans plus rien pour l'aider ou la soutenir. Et sans son précieux Docteur… »

« Taisez-vous. »

« Comme vous voulez. Mais je parie que le son de ma voix est préférable au silence actuellement. »

Le Docteur se renfrogna : « Alors parlez-moi. Qui a enlevé Valentin? »

« Un Éternel. »

« Ne soyez pas stupide. Ils ne sont pas concernés par la matière. Pourquoi enlever un simple jeune homme? »

« Je suppose qu'ils s'ennuyaient et qu'ils ont décidé d'occuper leur temps. »

« Pourquoi Val? Pourquoi moi? Pourquoi vous? Et tant qu'à faire, pourquoi ELLE? »

Il y avait tant de haine dans son ton que le Docteur se hérissa. Comment pouvait-on connaître Rose Tyler et la détester avec autant de rage et d'énergie? Mais derrière l'émotion se trouvait néanmoins une information.

« Elle, elle, ELLE! Elle est dans vos pensées, cette femme. Une femme comme vous n'en avez jamais connues, n'est-ce pas? Une femme très différente de la Cité ou de l'Académie. Toutes ces créatures fantastiques qui se souciaient si peu de vous, mon cher Docteur. Alors vous avez visé plus bas : parmi le troupeau larmoyant d'une planète minable, vous avez élu votre conquête. Et quel est votre verdict? »

« Je n'aurais pas pu rêver mieux. » dit-il simplement.

Oh, si simplement! Mais derrière les mots, l'émotion était un souffle passionné et possédait une profondeur presque terrifiante. Ils avaient beau se comporter comme des gamins insouciants le plus souvent, ce qu'il y avait entre eux n'avait rien d'une amourette. Et le Maître s'en rendit compte.

« Je n'aurais pas cru que vous perdriez la tête pour elle. J'aurais pensé… Ce n'est qu'une humaine montée en grade! »

Le Docteur : Je ne suis qu'un enfant des Plaines, un orphelin, un banni, un exilé. On choisit d'être ce que l'on veut. C'est la première leçon que nous avons apprise à l'Académie. Et une de celles que Rose comprend instinctivement. Pour ma part, j'ai choisi d'être le Docteur. Et elle…

« Vous faites référence au Méchant Loup. » grinça le Maître.

Le Docteur : Elle a choisi d'être celle qui me sauverait. Et pour me sauver, il fallait être une déesse.

De la fierté et de l'admiration colorait chaque mot.

« Belle réussite : elle vous a tué. »

« Je me suis régénéré. » répliqua-t-il calmement avant de poursuivre mentalement.

Le Docteur : Dépouillé de la colère et de la violence de mon ancienne personnalité qui avait été marquée, brûlée, infectée par la Guerre du temps. Elle m'a sauvé.

« Et elle vous a blessé à nouveau. »

Le Docteur ne répondit pas. Inutile de donner des armes supplémentaires au Maître. Ce dernier ne comprendrait jamais complètement, de toute façon.

« Vous allez être content : vous allez retrouver votre Gallifrey. »

« Je ne crois pas, non. » fit-il avec tristesse.

La Gallifrey qu'il connaissait était morte il y a deux vies de cela, quand les siens avaient pris une décision qui allait à l'encontre de toute sa philosophie. Et c'était lui qui avait refermé la porte de leur prison. Le Maître, dans toute sa folie, n'avait pas réalisé que leur civilisation avait dégénérée. Ou peut-être qu'il le savait et s'y sentait enfin à sa place. Ou qu'il espérait s'y faire une place.

Le Docteur réalisa que sa place à lui n'était plus sur sa planète natale, si tant est qu'il y avait eu droit, quand il était encore jeune. Il savait où il voulait être désormais, là où ses cœurs se rendaient instinctivement, là où il se sentait en sécurité, comblé, accueilli, aimé. Il avait sa maison, qui se trouvait partout où le Tardis et Rose et leurs enfants se trouvaient. Bien sûr, le ciel orange et les prairies de son enfance lui manquaient et lui manqueraient toujours. C'était peut-être l'innocence perdue qu'il regrettait en réalité. Ces journées où il jouait sans se soucier du temps lui étaient un peu revenues quand ses propres enfants avaient grandi.

Il ne regrettait pas d'avoir imposé le verrou aux siens, il n'avait pas eu le choix et referait la même chose s'il y était obligé. Mais il regrettait d'avoir été obligé de le faire, il regrettait que les siens soient devenus si dangereux que l'univers soit tout autant menacé par leur présence que par celles des Daleks et des autres horreurs de cette guerre.

La promesse du Maître n'éveillait aucune joie en lui. Retrouver Gallifrey? Pour quoi? Pour retrouver les gens qui l'avaient toujours regardé de haut, allant jusqu'à l'exiler pendant un temps? Pour retrouver une civilisation qui avait tellement sombré dans la violence qu'il n'avait pas eu le choix pour sauver l'univers de l'enfermer à jamais dans un instant d'éternité? Pour retrouver des visages familiers qui ne comprendraient pas et qui ne verraient pas à quel point il avait changé – et pas seulement de visage – à cause de ce qu'il avait fait et de ce qu'il était?

« Nous allons réussir notre petite traversée. » dit le Maître avec arrogance et détermination.

« Je ne doutais pas vraiment de cet aspect-là, plutôt de ce qui nous attend de l'autre côté. Je n'ai jamais été en odeur de sainteté auprès du Conseil et vous non plus. »

« Les choses ont pu changer. »

« Oh, je suis persuadé qu'elles ont changées. En pire. » souffla-t-il.

Il ne pourrait s'échapper cette fois : pas de Tardis et un verrou temporel infranchissable. Et il ne pourrait pas bluffer avec tous les autres Seigneurs du temps autour de lui. Et en lui. Il se crispa : il y avait bien trop longtemps qu'il n'avait pas été au milieu de toute une population capable de télépathie. Il lui faudrait se méfier, car ils auraient vraisemblablement perdu tout scrupule à l'égard de l'aspect privé des pensées.

« Pathétique! Vous êtes pathétique! 'Régénérez-vous! Ce n'est qu'une balle! Nous sommes les derniers!' Je vous offre tous ceux qui vous manquaient et vous faites la même tête d'enterrement. Antidépresseurs : vous devriez essayer. »

« J'ai Rose. »

Le Maître grimaça, puis se renfrogna. Non, il ne comprendrait jamais comment une seule personne pouvait avoir une telle emprise sur un être comme le Docteur. Que lui-même soit lié à Valentin était une chose. Le Maître n'était pas stupide et savait qu'il était un dégénéré, ce qui expliquait peut-être cette faiblesse à l'égard de Val. Mais le Docteur! Il n'avait jamais été handicapé par les tambours, lui! Et pourtant, il s'était laissé corrompre par les sentiments. Ou peut-être que c'était ainsi depuis le début, depuis sa petite enfance, et que le Maître ne le réalisait que maintenant.

« Est-ce qu'un Éternel peut vraiment être diverti par des êtres de chair et de sang? Est-ce qu'un Éternel PEUT s'ennuyer? » fit le Docteur pour changer de sujet.

« Je m'en fiche. »

« C'est en comprenant son adversaire qu'on parvient… »

« Oh non, pas de leçon de ce genre, mon cher. On ne joue pas aux échecs avec un Éternel, pas quand il est capable de détruire les pièces et de mettre sans dessus dessous l'échiquier. Ils sont aux Seigneurs du temps ce que nous sommes aux moustiques. »

« Vous avez peut-être inventé l'Éternel. Comme vous avez inventé les Toclafanes. »

« Tssss. J'étais très bien dans mon coin sans que vous y veniez, merci. »

« Pourquoi a-t-il pris Harriet? Pourquoi avait-il besoin de Rose? »

« Il ne voulait pas laisser de Seigneur du temps en liberté, pour ce que j'en sais. Il s'est fatigué de vous voir sauver le monde deux fois par semaine. Peut-être qu'ils faisaient avec le « dernier » Seigneur du temps, mais qu'en voyant qu'il était désormais en mesure de se reproduire à la vitesse des lapins, ils ont… »

Le Maître poursuivit ses hypothèses, certaines plus folles que d'autres, mais le Docteur se concentra surtout sur le fait que, mystérieusement, le Maître se mette soudainement à parler de plusieurs Éternels là où il n'y en avait eu qu'un.

Subitement, quelque chose changea. Le Maître se tut, le Docteur se redressa vivement. Ils étaient entourés de matière! Le temps existait à nouveau! Mais il était douloureusement déformé au point de couper le souffle aux deux Seigneurs du temps. Le Docteur se recroquevilla sous la pression, puis fut libéré.

« C'était le verrou temporel, je parie. » fit le Maître en reprenant son aplomb le premier.

C'est tout? Il ne suffisait de rien de plus pour traverser un verrou temporel? Juste… un vaisseau impossible?

« Nous avons réussi. Nous sommes passés. »

Et le Docteur se demanda aussitôt comment il pourrait refaire le trajet inverse.

« Nous sommes ici pour rester, mon cher! Là où nous aurions toujours dû rester. »

Le vaisseau s'ouvrit et le Docteur bondit à l'extérieur pour surgir en pleine bataille. Déflagration. Explosion. Tirs de toutes sortes. Il s'écroula dans un parterre de fleurs, identifiant machinalement des Schlenk, qui ne poussaient que sur sa planète natale. Leur parfum l'enveloppa pendant qu'il s'écroula, inconscient.