Au petit matin, je découvre avec soulagement que Davy est revenu dans sa cabine durant mon sommeil. Il dort profondément dans son fauteuil qu'il a traîné jusqu'à coté du lit. La nuit aurait-elle porté conseil ? Il est touchant quand il dort, tellement humain. Le voir ainsi m'attendrit toujours, d'autant plus que pour une fois, il ne ronfle pas.
A en juger par la lumière qui filtre au travers des rideaux, le soleil est déjà levé depuis un moment. C'est étrange que Davy soit encore endormi… et qu'aucun bruit ne nous parvienne en provenance du pont. A quelle heure se sont-ils tous couchés ?
Pour une fois, c'est à mon tour de le réveiller. Je glisse ma main dans ses tentacules, Davy ? C'est l'heure, réveille-toi…
- Hein, qu'est ce que… ? Il sursaute et se lève précipitamment. Ah, tu es déjà réveillée ?
- Oui, et je crois que j'étais bien la seule.
Il tend l'oreille et hoche la tête. Tant mieux, j'aime autant que nous soyons seuls. Habille-toi, ajoute-t-il en me tendant une pile de vêtements.
- Mais, ce sont mes vêtements de quart ?
- Oui, j'ai demandé à Penrod de réparer les accrocs du mieux qu'il pouvait. Allez, enfile-les.
Pendant que je m'habille, j'ai tout à coup un très mauvais pressentiment ; et l'air passablement troublé de Davy n'est pas pour me rassurer. Je le suis sur le pont ; en dépit du fait que nous sommes seuls, il ne manifeste aucune attention à mon égard, esquivant systématiquement toutes mes tentatives pour croiser son regard. Le pont est effectivement désert, tous les hommes doivent être dans leur quartier. A ma grande surprise, il n'y a même pas de matelot de quart.
J'ai bien réfléchi cette nuit, il faut que nous parlions. Davy se tient devant moi, droit comme un I, mais sa voix tremble un peu.
- Si c'est à propos d'hier soir, je suis désolée. Je te promets que cela ne se reproduira plus, que je ne te causerai jamais plus le moindre ennui. La prochaine fois…
- Il n'y aura pas de prochaine fois, coupe-t-il abruptement.
J'ai du mal à en croire mes oreilles, mais je commence à comprendre son étrange comportement.
- Tu ne veux plus de moi sur ton navire.
- Non. Il baisse les yeux.
- Tu as l'intention de… Je ne peux finir ma phrase.
- Grand Dieux non, s'écrit-il avec indignation. Tu sais bien que j'en suis incapable. Non, j'ai d'autres plans ; regarde, ajoute-t-il en me faisant signe de regarder par-dessus le bastingage. Amarré contre la coque du Hollandais, mon Chipiron se balance au rythme de la houle. Tu as renfloué mon voilier ? Il se contente de hocher la tête en guise de réponse. Et que vas-tu me demander en échange ; mon âme ? Il ne peut s'empêcher de sourire, mais se reprend très vite. - Non, je veux que tu t'en aille, demande-t-il d'une voix sourde. Et que tu oublies tout ce qui s'est passé ici. Dis-toi que ça n'a jamais existé, dis-toi que ce n'était qu'un mauvais rêve.
Le ton de sa voix est encore plus glacé que les eaux qui nous entourent. J'ai l'impression que le sol est en train de se dérober sous mes pieds et je m'agrippe fermement au bastingage pour ne pas chanceler. Il s'est rendu compte de mon malaise, mais il n'esquisse pas le moindre geste pour me venir en aide. Il est injuste, pourquoi m'avoir laisser espérer que je pouvais avoir ma place parmi l'équipage, auprès de lui, si c'était pour me renvoyer de la sorte ?
Davy, tu ne peux pas me chasser, pas après ce qui s'est passé entre nous…
- Il ne s'est absolument RIEN passé entre nous. Il n'a même pas cillé en me jetant cette phrase à la figure. Comment a-t-il pu oublier tout ce qu'il a dit et fait durant les derniers jours. Comment a-t-il pu oublier qu'il y a à peine deux jours, il m tenait serrées contre lui alors que nous regardions les étoiles ?
- Mais Davy enfin… qu'est-ce que je t'ai fait ?
- Ce que font toutes les femmes. Nous faire perdre la raison et nous éloigner de nos buts. Nous faire entrevoir de fols espoirs qui se révèlent être au final des chimères au goût de cendres et d'années gâchées.
- Tu me fais payer ce que cette femme t'a fait dans le passé ! Elle t'a abandonné et tu te venge en me faisant souffrir à ton tour. Je n'avais jamais osé lui perler ainsi. Il tressaille, mais reste silencieux. Emportée par mon élan, je continue : tu nous punis tout les deux, tu ne tiens pas compte de nos sentiments…
- Mais quels sentiments, les tiens ? Il lève les yeux au ciel. Allons, tu ne me connais que depuis quelques semaines.
- Mais j'étais sincère avec toi !
- Non, tu était reconnaissante… et un peu perdue, nuance, rétorque-t-il en haussant les épaules. Il a tord, mais je ne prends pas le temps de le contredire, trop pressée de lui poser la question qui me brûle les lèvres.
- Et qu'en est-il de toi, Davy Jones ?
- Je ne ressens rien. Je n'ai jamais rien ressenti pour toi. Impossible de lire la moindre émotion sur son visage, il s'est mué en une véritable statue de marbre, insensible et froide. J'ai simplement profité de l'affection que tu semblais me porter pour rompre un temps avec mon quotidien solitaire, ajoute-t-il pour retourner le couteau dans la plaie. Maintenant j'en ai assez, conclue-t-il, et je veux que tu t'en ailles.
- Et si je refuse ? Je demande sur un ton de défi.
- Alors je serai contraint de faire ce que je n'ai pas envie de faire, gronde-t-il d'un air menaçant, en faisant jouer son énorme pince.
- Tu es un monstre, Davy Jones. Un monstre de la pire espèce, un de ceux qui se donnent des airs de princes pour mieux masquer ce qu'ils sont vraiment. Ton apparence n'est rien en comparaison de la laideur de ton âme…
Ma réponse l'a blessé. Son masque d'impassibilité s'est soudain fissuré, laissant apparaître une profonde tristesse qu'il ne parvient pas à contenir. En d'autres circonstance, la seule vue du regard qu'il me lance aurait suffit à me faire fondre le cœur, et je me serai précipitée dans ses bras pour m'excuser. Mais pas aujourd'hui. Cette fois-ci, j'ai envie de lui faire mal, de lui cracher ma haine au visage. Je te déteste, Davy Jones. Je regrette d'avoir croisé la route du Hollandais Volant.
Brusquement, j'enjambe la balustrade et je me laisse glisser jusqu'au pont de mon Chipiron.
- Ariane, attends, tu ne sais même pas où nous sommes, me crie Davy tandis que je tranche avec rage les cordages qui relient nos deux bateaux.
- Je saurais bien trouver mon chemin, je n'ai pas besoin de toi. Je ne le regarde même plus, je ne veux pas qu'il me voie pleurer. A grands coups de pieds, j'éloigne Chipiron de la coque du Hollandais avant de me glisser à la barre pour hisser le foc et la grand-voile. Je ne sais par quel miracle les bouts et les voiles sont encore à leur place, après ce long séjour dans l'eau. Visiblement, mon voilier a également retrouvé sa quille. Est-ce là l'œuvre de l'équipage ? Peu m'importe, je n'ai plus à me soucier d'eux désormais. Seule compte la côte qui se profile à l'horizon, et dont je commence à reconnaître les contours.
