Et tandis que la traductrice déprime toujours joyeusement dans son coin en sirotant du Schweppes Agrum'... regardant son oeuvre repostée et inachevée d'un air morose...
SOUVENIRS FUTURS
Chapitre Dix
Réponses
Le silence parut s'étendre indéfiniment alors que Trisha regardait son fils réfléchir. Ses yeux s'orientèrent vers son visage, mais elle savait qu'il ne la voyait pas vraiment. L'adolescent semblait aux prises d'un combat intérieur, car de temps en temps il enfouissait son visage dans ses mains, secouait la tête et marmonnait pour lui-même. A chaque fois qu'il relevait les yeux vers elle, ses yeux paraissaient toujours un peu plus fatigués, toujours un peu plus las.
Parfois il ouvrait la bouche pour parler, mais les mots ne sortaient pas. Ses yeux étaient légèrement rouges à force de retenir un flot de larmes, même si une lui échappait de temps à autre et coulait le long de ses joues lisses.
« Edward… » dit-elle doucement, brisant le silence. Au son de sa voix, un petit sanglot lui échappa et il couvrit son visage de ses mains.
« Je suis désolé… murmura-t-il. Je ne sais pas si j'en suis capable… »
Les yeux de Trisha se plissèrent d'un air compatissant. Elle tendit la main par-dessus la table et prit celle d'Ed. « S'il te plaît… » murmura-t-elle gentiment. Elle devait savoir ; ne pas savoir la tuait.
« Je… Je ne… Je ne sais pas vraiment… par où commencer… » marmonna-t-il, baissant les yeux sur la main tenant la sienne.
La brune poussa un soupir en réalisant qu'elle allait probablement devoir tout lui arracher. « Parle-moi d'Alphonse… »
Son visage se crispa de douleur. La main qu'elle tenait serra la sienne, et elle se demanda vaguement pourquoi il portait toujours des gants, même à l'intérieur ; elle oublia cependant cette pensée lorsqu'il murmura : « Je… je ne sais toujours pas vraiment par où je devrais commencer… »
Quelque chose de précis, alors…
Elle devrait être plus précise dans ses questions…
Trisha prit une profonde inspiration, et souffla calmement. « Quel… quel âge avais-tu quand tu l'as perdu ? Quand est-ce arrivé ? »
Une question assez facile…
Ed murmura quelque chose qu'elle ne put entendre, et elle dut lui demander de répéter.
« Dix… Je… J'avais dix ans… »
Dix ans…
Il avait dix ans…
Ce n'était que dans trois ans.
Cette information lui donna l'envie de se précipiter dehors et de serrer son petit Alphonse dans ses bras. Le serrer… le protéger. Edward avait toujours été celui qui attirait les ennuis à Al… cela l'avait toujours inquiété que son aîné n'entraîne un jour Alphonse dans quelque chose de sérieux, mais elle avait espéré que ce ne serait pas si…
Et maintenant elle savait.
Trisha ne savait pas quoi dire…
Là se tenait Edward, son fils aîné, assis devant elle et en bonne santé, alors que son cadet était on-savait-où… seulement… n'avait-il pas dit avoir vu son frère juste avant d'arriver ici ? Comment les deux pouvaient-ils être vrais ? Lui avait-il menti ? Elle savait que son petit Edward n'était pas contre raconter un mensonge pour se sortir d'une mauvaise situation… peut-être était-ce une habitude qu'il n'avait jamais perdue.
« Edward, comment as-tu pu perdre ton frère ? Il n'est pas un jouet, mais une personne ! On ne peut pas perdre des gens ! » cria-t-elle, hystérique. Elle savait qu'elle était irrationnelle, mais elle ne pouvait plus s'arrêter. « Tu m'as dit la nuit dernière que tu l'avais vu ! Je ne sais que croire ! M'as-tu menti ? Me mens-tu maintenant ? Je ne sais pas, et tu ne me dis presque rien ! Je ne sais pas quoi te demander, mais je dois quand même t'arracher chaque détail ! »
Soudain, Ed se leva et claqua ses mains contre la table. « JE SUIS DESOLE ! D'accord ? Je suis désolé ! Je ne mens pas ! Non ! Je ne te mentirais pas ! Je ne suis plus un enfant ! J'ai cessé d'être un enfant il y a des années ! Je… je… » Dans un cri de frustration et de détresse, Ed repoussa sa chaise, la faisant tomber en arrière, et courut hors de la pièce. Trisha put entendre le bruit de ses pas alors qu'il courait à travers la maison. La porte d'entrée s'ouvrit, puis fut claquée si violemment que les photos accrochées au mur tremblèrent légèrement.
Sa lèvre inférieure trembla tandis qu'elle s'efforçait de contenir sa peine, mais elle n'en pouvait plus. Des sanglots lui échappèrent et elle enfouit son visage dans ses mains. Elle ne voulait pas que cela tourne ainsi… elle qui était d'habitude si calme et réservée ; mais toute cette histoire la déchirait.
Quand le bruit de la chaise remise droite lui parvint, Trisha leva les yeux et vit le colonel la regardant avec compassion. « Vous devriez aller le retrouver. Il a besoin de vous. »
Il avait raison.
Elle ne voulait pas qu'il ait raison sur quoi que ce soit, mais c'était le cas.
« Je vais chercher les garçons et les occuper… fit le major, la regardant avec inquiétude. Ils n'ont pas besoin de savoir ce qu'il se passe… » Elle hocha la tête et il sortit en toute hâte.
Les joues encore striées de larmes, Trisha se leva et passa rapidement à côté de l'homme aux cheveux noirs. Il voulait aider… elle le savait bien… mais…
Mais…
Elle ne prit pas beaucoup de temps à faire le tour de leur propriété, et elle mit ce temps à profit pour reprendre un contrôle fragile sur ses émotions. Pour le moment, elle gardait ses larmes… Malheureusement, il n'y avait aucune trace de son fils adolescent.
Frustrée et pleine de regrets, Trisha fit courir une main dans ses cheveux et se demanda où il avait pu partir. Il ne devrait pas se balader dehors. Et si quelqu'un le reconnaissait… ? Elle secoua la tête. Personne ne se rendrait compte que c'était Edward… c'était stupide de s'inquiéter de ça, mais…
« Je crois savoir où il a pu aller. »
La brunette se retourna rapidement et dévisagea le colonel. Pendant un moment, elle songea à ne pas accepter son aide, mais c'était idiot… elle devait trouver son fils…
« Où ? » demanda-t-elle d'une voix tremblante.
Lorsqu'elle le vit assis au pied de l'arbre, Trisha ne put s'empêcher d'être surprise. L'homme avait eu raison. Elle n'avait aucune idée de comment il avait su, mais il avait eu raison. Elle resta un long moment à fixer le blond des yeux. Il lui tournait le dos, donc il ne l'avait pas encore vue, et elle en était reconnaissante. Cela lui donnait une occasion de l'étudier, de rassembler ses pensées.
Il était venu ici, au cimetière, pour une raison qui lui était inconnue, et pourtant le colonel Mustang avait su. Il avait su qu'Ed serait là… ou au moins avait une bonne raison de croire qu'Ed serait là.
Mais pourquoi…
Voilà où ça revenait.
Pourquoi Ed viendrait-il ici ?
Pourquoi… comment…
Tant de questions.
Trisha s'avança vers lui, et par la manière dont ses épaules se tendirent, elle sut qu'il savait qu'elle était là.
« Edward… commença-t-elle doucement. Je suis désolée… »
Elle voulait en dire plus, mais il la coupa brusquement : « Non ! Non… Ne t'excuse pas ! Tu n'as pas à t'excuser, et tu avais tous les droits de dire ce que tu as dit. » Sa voix s'adoucit alors qu'il poursuivait. « C'est juste que… j'ai l'impression d'être tout le temps en colère. Je suppose que c'est une manière de dissimuler ce que je ressens réellement et que je ne veux pas que les autres voient… » Il eut un rire forcé, sans joie. « Comme… quand les gens se moquent de ma taille… Je me mets en colère, mais c'est juste pour ne pas montrer le fait que ça me blesse… un peu stupide, quand on y réfléchit… »
Il semblait si vulnérable, assis là sous l'arbre, ses jambes repliées contre sa poitrine et son menton posé sur ses genoux, alors qu'il contemplait le cimetière. Elle connaissait bien cette position. Son petit Edward s'asseyait souvent comme ça lorsqu'il était contrarié ou qu'il se sentait déprimé.
« Ce n'est pas stupide… dit-elle doucement. Je pense que nous réagissons tous de la même manière. »
Il secoua la tête. « Non, pas toi… Tu as toujours été si gentille et si douce, même quand tu étais en colère contre moi… mais tu étais aussi toujours triste… et maintenant je ne fais que te causer plus de chagrin. » Une brise légère souffla dans l'air frais du matin, ses longues mèches venant frôler son visage.
« Ne dis pas de bêtises, Edward… n'étais-je pas bouleversée, ne me suis-je pas mise en colère la nuit dernière ? »
L'adolescent secoua la tête : « Ce ne serait pas arrivé si je n'avais pas été là. On ne devrait pas être là, Roy et moi…
- Peut-être, mais vous l'êtes », répondit-elle doucement.
Il hocha la tête, acceptant silencieusement le fait.
Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'aucun des deux ne disent un mot. Trisha franchit la distance qui les séparait, s'assit à côté de lui, et le regarda tristement. Son visage avait une expression pensive et était imprégné d'une douleur lancinante qu'elle ne pouvait même commencer à comprendre. Finalement, après un long silence, Ed prit la parole.
« J'étais arrogant. Je pensais… je pensais pouvoir faire ce que personne n'avait jamais réussi. Ma fierté m'a empêché de croire que cela ne pouvait pas… ne devait pas… être fait. Je pensais qu'ils disaient que c'était interdit juste parce qu'ils ne pouvaient pas y arriver. Des hommes plus âgés et plus sages que je ne l'étais… » Ed poussa un soupir et secoua la tête. « J'étais stupide. Al… il ne voulait pas le faire. Il était plus sage que moi… » Il eut soudain un petit rire forcé. « Il l'est toujours, d'ailleurs… »
Trisha attendit patiemment. Il parlait sans y être poussé, et elle ne voulait pas qu'il s'arrête. Elle voulait qu'il continue.
« J'étais si stupide… si idiot, mais je ne pouvais l'accepter. Et je ne pouvais pas m'empêcher de penser que ce que je voulais était mal. » Sa voix baissa jusqu'à ne devenir plus qu'un murmure brisé. « J'étais si désespéré… » Il cilla et une larme lui échappa, tombant sur ses genoux. « Mes théorèmes et mes équations… ils semblaient tellement corrects… ils étaient corrects, mais… »
Sa voix commença à trembler, mais il poursuivit. « C'était nous… nous étions le problème. Ce que nous faisions était le problème… ce n'était même pas équivalent… mais, on n'aurait rien pu offrir qui le soit assez… ce qu'il s'est passé… ce n'était pas juste… rien ne l'était, mais c'était équivalent, d'une manière morbide et malsaine, ou au moins presque équivalent. »
Ed secoua la tête et émit un reniflement écœuré. « Ce qui aurait été équivalent, c'aurait été un corps pour un corps, jusque là ça aurait pu aller… Une jambe pour de la connaissance n'est pas vraiment ce que j'appelle équivalent, si tu veux mon avis. Ils ont essayé de prendre trop… Je n'aurais pas dû avoir à payer pour récupérer son âme… ils n'avaient aucune raison de la prendre… »
Trisha n'était pas certaine de voir de quoi son fils parlait, et comme elle était pratiquement sûre qu'il avait juste commencé à s'égarer, elle fit : « Edward… je ne comprends pas… »
Il la regarda avec des yeux larmoyants, soupira, puis se leva et fit quelques pas avant de s'arrêter.
« Tu es malade… n'est-ce pas ? »
Ses yeux s'écarquillèrent et elle porta sa main à sa bouche. Comment savait-il ? Elle ne l'avait dit à personne…
Le blond se retourna et la regarda avec une telle détresse que Trisha pensa qu'elle allait se remettre à pleurer. « Pourquoi ? Pourquoi ne l'as-tu dit à personne ? » Sa voix se brisa et il déglutit avec difficulté avant de continuer. « On avait besoin de toi ! Quelqu'un aurait pu t'aider ! » La colère transparaissant dans sa voix n'était qu'amplifiée par les supplications de son langage corporel. Ses mains étaient écartées, comme s'il la suppliait.
Peut-être était-ce le cas…
« Edward… comment… commença-t-elle, mais elle n'eut jamais la chance de finir sa phrase.
- Tu es morte, maman ! Tu es morte et tu nous as laissé tous seuls ! » sanglota-t-il, puis il tomba à genoux, submergé de peine.
Son sang se glaça dans ses veines tandis que son cerveau, abasourdi, assimilait ses mots.
Morte ?
Elle était morte ?
« C'est là que j'ai perdu Al… gémit-il. Nous avons créé notre propre cercle de transmutation humaine, puis… »
Il n'eut jamais l'occasion de finir car Trisha sortit brusquement de sa torpeur aux mots 'transmutation humaine', et hurla : « Comment ? Ce n'est pas vrai ! Même moi, je sais que c'est interdit, Ed !
- Je sais ! répondit Ed avec force.
- Alors pourquoi… commença-t-elle, mais il l'interrompit.
- PARCE QUE JE VOULAIS QUE TU REVIENNES ! » cria Ed avec fureur, puis il enfouit son visage dans l'herbe et sanglota. Ses doigts attrapèrent quelques brins d'herbe et les arrachèrent brutalement.
Des larmes coulèrent à flots de ses propres yeux, rendant sa vision floue, mais elle rampa vers lui à quatre pattes, et entoura ses bras autour de son fils.
La transmutation humaine.
Qu'avait-elle fait pour que ses petits garçons essayent quelque chose d'aussi dangereux ? Le corps d'Ed tremblait sous ses doigts, et elle tenta de le réconforter en frottant son dos et en le serrant fort.
« Je suis désolé… gémit-il. Je suis tellement désolé… j'avais tort… j'avais tort… et moi… Al… je… c'était ma faute…
- C'est comme ça que tu as perdu Alphonse ? » demanda-t-elle, consternée.
Il acquiesça et mit ses mains au-dessus de sa tête comme pour se cacher.
« Mais, comment… » commença-t-elle, mais elle s'interrompit quand ses yeux se posèrent sur le poignet droit d'Ed. Lorsqu'il avait levé les mains pour se couvrir la tête, les manches de son manteau et de sa veste avaient bougé, glissé par l'attraction de la gravité, et à sa grande horreur, elle ne regardait pas un poignet de chair et de sang.
Elle regardait un auto-mail.
Ses yeux se remplirent immédiatement de larmes et le métal gris et terne se fit flou.
Un auto-mail.
Un auto-mail sur son bébé ?
Comment cela avait-il pu arriver ?
Trisha tenta de ravaler ses larmes, mais elle n'y parvint pas. C'était si fort… Un sanglot tourmenté lui échappa et tout corps frissonna par sa force. Encore et encore, les sanglots l'accablèrent. Plongée dans sa peine qu'elle était, Trisha ne vit pas Ed lever la tête et la dévisager. Elle ne le remarqua pas non plus lorsqu'il toucha son épaule ou dit son nom craintivement. Ce fut quand il la secoua légèrement qu'elle revint au présent et releva enfin la tête, regardant dans les yeux effrayés d'Ed.
« Maman… gémit-il avec appréhension. Maman… je t'en prie… dis-moi ce qu'il y a… »
Avec le peu de force qu'elle avait, Trisha attrapa le manteau d'Ed et le tira vers elle. « Que t'est-il arrivé, Edward ! cria-t-elle de désespoir.
- Que veux-tu dire ? » demanda-t-il, confus.
La femme tira sur son manteau et cria : « Ton bras, Edward ! Pourquoi ? Pourquoi est-ce un auto-mail ? » Un nouveau sanglot lui échappa et Trisha reposa sa tête contre la poitrine d'Ed, avant de gémir : « Pourquoi… pourquoi… pourquoi… »
Des bras petits, mais forts, entourèrent ses épaules et la serrèrent fermement. « Je ne voulais pas que tu saches… dit-il dans un murmure tremblant, torturé. Je suis désolé… Je ne… Je suis tellement désolé… » Trisha se serra un peu plus contre lui, et elle le sentit caresser doucement ses cheveux. « Tout est de ma faute… Je suis désolé. Je suis désolé. Je suis désolé, murmura-t-il encore et encore. Ne pleure pas, s'il te plaît. Tout… tout va bien… tout ira bien… » Mais sur ces derniers mots, sa voix se brisa et elle sentit son petit corps trembler de sanglots réprimés.
Cela la fit pleurer plus fort encore, parce qu'elle savait qu'il essayait de la réconforter, alors que c'aurait dû être à elle de le faire pour lui. Il essayait d'être fort pour elle… il essayait de ravaler ses larmes… de ravaler sa propre peine.
Trisha ne sut combien de temps ils restèrent tous les deux enlacés, mais elle finit par être trop épuisée pour continuer à pleurer. Elle avait l'impression de n'avoir fait que ça depuis la nuit dernière. Sa tête lui faisait mal, ses yeux lui faisaient mal, son nez lui faisait mal… même sa gorge lui faisait mal… Elle leva la tête et regarda son fils avec lassitude. Son nez et ses joues étaient marbrés de rouge et ses yeux gonflés d'avoir pleuré.
« Je suis désolée, Edward… »
Ses sourcils se froncèrent d'un air confus. « Pour quoi ?
- Pour ne pas être plus forte… Je… c'est moi qui aurais dû te réconforter… » Elle baissa les yeux, honteuse. Quel genre de mère était-elle ?
Du tissu rêche toucha son menton alors qu'Ed relevait son visage pour la regarder. « Tu n'as pas à t'excuser, pour rien », souffla-t-il. Lorsqu'il cilla, une larme échappa de son œil, et il renifla bruyamment. Il tapota sa poitrine, et ouvrit la bouche pour parler. Rien ne sortit d'abord, puis il dit d'une voix rauque. « Moi. C'est ma faute… mon péché… »
Un nouveau reniflement et une autre larme.
L'adolescent baissa les yeux un moment, puis enleva son long manteau rouge d'un coup d'épaule. Lentement, il retira ses gants et regarda ses mains un instant, avant de défaire la boucle de sa veste et de l'enlever, restant en débardeur. Elle détourna les yeux et essaya de battre des paupières pour retenir des larmes soudaines. Pas seulement sa main, mais son bras entier… Elle ne savait pas si elle pouvait le supporter… C'était trop…
« Maman, murmura doucement Ed, regarde-moi. » Trisha serra les dents, maintint ses yeux fermement clos et secoua la tête. Elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas le regarder… pas comme ça. Il y eut un temps de silence avant qu'il ne l'attrape brutalement par les épaules et la retourne. « Regarde-moi, merde ! » cria Ed, frustré et blessé. Lentement, elle ouvrit les yeux, et quand son regard rencontra l'auto-mail, elle dut lutter contre la forte envie de les refermer.
Ed posa sa main de chair sur son bras auto-mail et murmura : « C'est le prix que j'ai dû payer pour ce que j'ai fait. » Il tapota doucement le métal. « Ceci… » Puis il baissa sa main et toucha sa jambe gauche. « Et ceci… » Il lui fallut un moment avant de comprendre, puis une exclamation s'arracha d'elle et elle porta ses mains à sa bouche.
« Non… » murmura-t-elle, horrifiée.
Ed tapota sa jambe en essayant de garder ses émotions sous contrôle, ou tout du moins assez pour pouvoir parler, puis il dit férocement : « Ca… ça n'est rien comparé à ce qu'Al a perdu… » Trisha le dévisagea en silence, abasourdie. Elle ne pouvait imaginer combien Al avait pu perdre. L'adolescent baissa les yeux, secoua lentement la tête et serra les dents. Lorsqu'il releva finalement la tête vers elle, Trisha put voir la tragique vérité écrite dans ses yeux.
« Al… commença Ed d'une voix brisée, puis il s'interrompit un instant pour se ressaisir suffisamment pour pouvoir parler clairement. Al a perdu son corps entier. C'est tout ce que je pouvais faire pour garder son âme ici. Je… » Il détourna les yeux, incapable de la regarder dans les yeux en disant : « J'ai attaché son âme à l'armure dans le coin… celle dans la pièce attenant au bureau… »
Trisha le dévisagea, ne saisissant pas, n'arrivant pas à le croire. Les mots semblaient se dissimuler dans les sombres recoins de son esprit. Comme une pièce de monnaie dans de l'eau glauque… on sait qu'elle est là, mais on ne peut pas la voir…
« L'ar… l'armure…
- C'est tout ce à quoi j'ai pu penser… et… je n'avais pas beaucoup de temps… » marmonna-t-il avec regret. A cela, Trisha ne dit rien. Que pouvait-elle dire ? Certainement pas « Edward, remets l'âme de ton frère là où tu l'as trouvée ». Cette pensée était grotesque, et elle réalisa que son cerveau n'assimilait pas l'information comme il le devrait. Même si elle savait que c'était vrai, une part d'elle refusait toujours de le croire.
« Voilà pourquoi je suis devenu alchimiste d'Etat, déclara Ed d'une voix monocorde, puis le ton de sa voix changea et se fit résolu. Al ne mérite pas ça. Ce n'était pas sa faute, c'était la mienne, et je ferais n'importe quoi pour réparer ma faute. » L'expression de l'adolescent avait un air de détermination tenace.
Après quelques instants, son expression s'adoucit, et il dit. « Alors… tu vois, tu n'as pas à t'excuser de quoi que ce soit. Tu n'as rien fait… »
Trisha acquiesça, incapable de dire un mot, ses yeux revenant sur l'auto-mail. Hésitante, elle leva une main et l'approcha de son bras, puis elle leva les yeux vers lui comme pour lui demander la permission. Il déglutit et hocha la tête, avant qu'elle ne réoriente son regard sur le membre artificiel, posant ses doigts sur le métal froid et lisse.
Cela avait dû faire mal… l'opération. Elle en avait déjà parlé avec les Rockbell, et ils lui avaient dit que c'était probablement l'opération la plus pénible que l'on puisse avoir. Des larmes lui montèrent de nouveau aux yeux mais elle les ravala et retira sa main, avant de baisser les yeux sur ses genoux. Ce fut alors qu'elle se rappela d'un détail, et elle releva les yeux vers son fils avec une lueur de compréhension nouvelle.
« C'est pour ça… murmura-t-elle.
- Hein ?
- C'est pour ça qu'on t'appelle ainsi… le Fullmetal Alchemist… »
Il esquissa un demi-sourire, et il dit : « Ouais, le Führer a un sens de l'humour un peu particulier…
- Je suppose… » fit-elle évasivement.
Ed poussa un soupir et renfila sa veste et son manteau avant de se lever et de tendre une main vers elle. « On devrait rentrer. » Elle prit la main tendue, se leva et épousseta sa robe pour faire tomber les quelques brins d'herbe qui y étaient accrochés et faire disparaître les plis. Lorsqu'elle eut terminé, Trisha marcha aux côtés de son fils, tous deux se dirigeant vers la maison.
Tant de questions avaient trouvé leur réponse, mais elle en avait encore, et tout spécialement une qui ne cessait de la tarauder.
