Ce fut le balancement régulier de son porteur qui réveilla progressivement Farbauti. Au début, elle ne reconnut pas la situation pour ce qu'elle était – personne ne l'avait jamais bercée ou prise sur les épaules, après tout.
Lorsqu'elle comprit enfin, elle sentit ses joues chauffer sous l'afflux brusque de sang.
« Voyez-vous ça » ronronna-t-elle pour masquer sa gêne, « le futur souverain de Jotunheim qui sert de monture à une apprentie sorcière. On aura vraiment tout vu ! »
Elle entendit les crocs du prince émettre un grincement d'émail alors qu'il contractait la mâchoire.
« Tu aurais préféré que je t'abandonne dans la neige ? » fit-il non sans hargne. « Comme tes géniteurs auraient dû le faire à ta naissance ? »
« Oh, ma mère a essayé » rétorqua Farbauti. « Mais comme au bout de trois jours, je n'étais toujours pas morte, le godi lui a ordonné de me reprendre pour ne pas attirer le mauvais sort. »
« …Oh. »
Le prince paraissait s'être enrhumé d'un seul coup. L'espace de trois enjambées dans la neige, il garda le silence.
« Vraiment trois jours ? »
L'apprentie sorcière eut un petit sourire : elle avait le droit, après tout, les nouveau-nés jugés indésirables succombaient aux éléments et aux bêtes au bout d'une journée à peine. Mais pas elle.
« Je suis plus forte qu'il n'y paraît » déclara-t-elle fièrement.
« J'avais compris. »
De nouveau cette voix d'enrhumé. Farbauti plissa le front : prince ou pas, si l'abruti osait la prendre en pitié, elle lui découperait la figure pour en faire un steak qu'elle l'obligerait à manger. Et cuit, en plus. Les jötnar n'arrivaient pas à digérer la nourriture cuite, c'était un fait.
« Vaudrait mieux que tu te rendormes » décréta le mâle, « il fait pas encore tout à fait jour. Je te réveillerais quand le soleil sera haut. »
L'apprentie sorcière plissa les yeux.
« Il faut déjà bien clair, si tu veux mon avis. »
Elle l'entendit soupirer.
« Tu peux pas me porter pendant la journée, et ça nous oblige à monter un camp. Ce qui veut dire qu'on n'avance pas, et comme Utgard la Mineure est à une semaine de marche, j'aimerais mieux ne pas allonger la durée, si tu vois ce que je veux dire. »
Farbauti émit un sifflement.
« T'en as pas l'air, mais tu réfléchis, mine de rien. »
Le grondement qui naquit dans la poitrine du mâle lui fit l'effet curieux d'un tremblement de terre mineur.
« Je suis un futur roi, c'est malheureux mais un peu obligé. Et maintenant, pionce ou je t'assomme. »
Elle posa la tête sur l'épaule immense et ferma les yeux.
Laufey était bien obligé de l'avouer, la donzelle le prenait au dépourvu. Ce qu'elle avait dit sur son abandon, c'était bas, comme de taper dans les roupettes de son adversaire : comment pouvait-on garder le visage impassible après un truc pareil ?
La loi était très claire : les parents avaient le droit de laisser mourir leur nouveau-né si celui-ci ne leur paraissait pas assez robuste pour vivre, mais si l'enfant prouvait le contraire en survivant au minimum une demi-révolution de la planète, les géniteurs avaient l'obligation de le reprendre.
En d'autres termes, laisser son bébé dans la neige alors qu'elle avait dépassé de très loin cette limite indiquait une famille avec de gros, gros problèmes.
Je me demande quel genre de mère peut faire ça à sa fille, s'interrogea-t-il mentalement. Peut-être que sa propre mère était loin d'être parfaite – bon, d'accord, plus éloigné que ça, c'était difficile à se représenter – mais elle restait raisonnable.
Et puis, la fille – Karadottir – était juste minuscule. Elle avait la langue trempée dans l'acide, oui, et elle pratiquait la magie, oui, mais elle était minuscule.
Si tous les ividjur avoisinent cette taille-là, pas étonnant qu'ils restent entre eux. Déjà que c'était difficile de prendre au sérieux quelqu'un qui vous arrivait à peine à la taille, c'était probablement mieux de ne pas penser aux conséquences quand les choses devenaient physiques, type bagarre ou coucherie…
…Je ne veux pas penser à ça !
Laufey pressa le pas tandis que ses joues s'enflammaient.
