Chapitre Neuf : Consumé

A la surprise de Sho, Jian tint parole. Il s'était attendu à être tué dès qu'il serait séparé de Kei. Cependant, le fait qu'il soit laissé en vie ne leur laissait pas plus de liberté de mouvement. Jian savait ce qu'était Kei, et il tenait aussi Shinji. Jusqu'à présent, aucun des hommes n'avaient laissé échappé où se trouvait son frère, et, aussi frustrant que cela pouvait être pour Sho, il savait qu'il devrait jouer docilement au jeu de Jian pour l'instant. Malgré ses efforts pour se donner un air nonchalant pendant qu'il se faisait emporter, il se sentait tout sauf tranquille.

L'homme qu'on lui présenta était un médecin. Le Docteur Huang était un homme d'une cinquantaine d'année, avec de doux yeux bruns et des cheveux noirs coupés très court. Son visage portait déjà de nombreuses rides et sa peau commençait à se froisser avec l'âge. Ses mains tremblaient légèrement et il examina le bras de Sho sans prononcer un mot. De toute évidence, Kei avait eu raison en jugeant que la balle était ressortie, mais Sho savait qu'il avait perdu une très grande quantité de sang, et, dans son état actuel, il devait lutter pour rester conscient.

La pièce dans laquelle il avait été emmené ressemblait à une petite infirmerie qui, selon les mots de Jian, servait lorsque l'un de ses meilleurs hommes était blessé pendant une opération. Sho savait que le Chinois se préoccupait peu des petits vauriens qu'il embauchait comme couverture, mais pour les hommes plus âgés, c'était différent. Il en était de même dans les gangs japonais et taïwanais. Les hommes qui avaient été tués pour que Jian puisse atteindre Sho et Kei n'avaient que peu d'importance.

Sho frissonna quand le docteur se pencha à nouveau sur son bras. Il avait de plus en plus de mal à garder un air stoïque, et ne pouvait pas s'arrêter de penser à Shinji et Kei, et de se demander si Toshi avait réussi à s'en sortir sans problèmes. Peut-être qu'ils auraient mieux fait de tous rester ensemble, finalement ?

Je ne veux plus rien avoir à faire avec aucun d'entre vous. Plus jamais.

Sho repensa une nouvelle fois aux paroles de Shinji, mais toute la colère qu'il avait pu ressentir contre lui s'était évaporée. Tout ce qu'il voulait était de revoir Shinji, pour qu'ils puissent tous les deux s'excuser.

« Vous avez besoin d'une transfusion sanguine », fit le Dr Huang, l'interrompant dans ses pensées. « Il y a un hôpital juste à la sortie de la ville qui le fera sans poser de questions. Avec l'accord de Jian, je vais vous y emmener maintenant. »

« Non », Sho secoua faiblement la tête, « Je ne pars pas tant que je ne suis pas sûr que Shinji et Kei sont en sécurité. »

« Jian respectera sa parole », l'assura le docteur d'une voix où perçait la douceur. « Vous devez avoir cette transfusion, ou bien vous allez mourir. »

Sho secoua à nouveau la tête et déclara avec entêtement : « Ca ira. »

« Non. Ca n'ira pas », répondit rapidement le Dr Huang. « Je vais parler avec Jian, et nous partirons pour l'hôpital. »

Il quitta la pièce et Sho entendit la clé tourner dans la serrure. Il était assis sur un lit, mais se leva dès que le docteur fut parti. Il traversa la pièce jusqu'à la fenêtre, pris de vertiges. Il ne se souvenait que vaguement de leur arrivée dans l'appartement, et un rapide coup d'œil à l'extérieur lui confirma qu'il était au dernier étage. Jurant dans un souffle, Sho examina la pièce du regard, et son cœur se serra en comprenant qu'il n'avait aucun moyen d'échappatoire.

Un mélange de frustration, de colère et de peur commença à monter en lui, et Sho lutta pour garder son calme. Il ne voulait pas aller à l'hôpital. Il ne voulait aller nulle part tant qu'il n'était pas certain que Shinji et Kei allaient bien. Il était aussi extrêmement faible, et il fut finalement obligé de retourner sur le lit, fermant les yeux tandis qu'un frisson le parcourait. Le Dr Huang avait raison. Il sentait son corps s'affaiblir de plus en plus. S'il n'allait pas à l'hôpital, il mourrait.

La porte de la chambre se rouvrit bientôt et le Dr Huang refit son entrée dans la pièce. Cette fois, il n'était pas seul, et Sho fut presque reconnaissant quand un homme l'aida à se mettre sur ses pieds. Ses jambes menaçaient de se dérober à chaque seconde, et il fut forcé de s'appuyer de tout son long sur lui. Il se sentit à nouveau terriblement frustré, mais il ne pouvait plus refuser d'aller à l'hôpital. Sa vision commença à se rétrécir et, en quelques minutes, il fut plongé dans les ténèbres.


Jian pouvait sentir son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine quand le Dr Huang le quitta. Sho était dans un sale état, et il avait donné son accord pour que le docteur l'emmène dans un hôpital hors de la ville. Au début, Jian espérait que Sho pourrait être soigné ici, mais ce n'était pas le cas, le Dr Huang avait été intransigeant.

Dès que le Dr Huang fut parti, Jian se força à se concentrer et, avec beaucoup d'hésitations, ouvrit la porte et entra dans la pièce. Comme tous les coups de feu qui avaient été tirés à l'intérieur venaient d'armes porteuses de silencieux, le docteur et Sho ne pouvaient pas se douter du massacre qui s'était déroulé dans l'une des pièces voisines.

Sauve-toi…

La plainte désespérée de Kei résonnait encore dans l'esprit de Jian, et il sentit son estomac se retourner tandis qu'il parcourait du regard la boucherie qui s'étalait sous ses yeux. Le premier homme gisait là où Jian l'avait tué, les yeux encore ouverts, sa bouche tordue dans une grimace figée. Sa gorge était en lambeaux et une croûte de sang couvrait sa chemise et son visage. Son corps était étalé sur le dos, ses bras et jambes tordus en formant des angles improbables. Le deuxième n'était pas loin, effondré contre un mur, son pistolet, dont il n'avait pas eu le temps de se servir, toujours dans sa main. Son visage était lui aussi pétrifié dans une expression d'horreur.

De toutes ses années de carrière, Jian n'avait jamais rien vu qui l'eût dégoûté à ce point. Bien que le fait de ne garder que deux hommes avec lui parmi ceux qui l'avaient aidé à trahir sa famille et à ne pas tuer Sho quand il l'aurait dû faisait partie de son plan, il se sentit un instant coupable devant cette tuerie sans pitié. Il y avait sept corps en tout. Jian les avait tous envoyés à leur mort. Il avait appelé du renfort, leur avait dit que Kei était devenu fou, qu'il essayait de s'échapper, et les hommes s'étaient précipités dans la pièce pour l'arrêter. Ca ressemblait à une séquence d'un mauvais film de vampire, se dit Jian. Son stratagème avait parfaitement fonctionné. Les hommes avaient tous été tués. Shinji lui avait dit que Kei refusait de se nourrir et qu'il s'était forcé à oublier sa faim pendant longtemps. Le serviteur n'avait apparemment fait que lui ouvrir l'appétit.

Passant la pièce en revue, Jian repéra rapidement le vampire. Kei était assis contre le mur du fond, et il releva légèrement la tête à l'approche hésitante de Jian. Il était couvert de sang, qui tachait ses vêtements comme sa peau, mais ce n'était pas le plus inquiétant. Les yeux de Kei étaient rétrécis et presque jaunes dans la lumière artificielle de la pièce. Jian effleura le revolver qu'il portait à sa hanche pour se rassurer. Ce fut ce geste qui fit rompre son silence à Kei.

« Tu sais que je peux te tuer avant même que tu puisses sortir cette arme. » Sa voix était étrangement dénuée de toute émotion, et l'assurance de Jian recommença à vaciller.

« Tu peux », admit Jian tout en se gardant à une bonne distance du vampire, « mais tu ne le feras pas. »

« Je pourrais. » Kei, lentement, se leva. Ses mouvements semblaient plus faciles, et presque gracieux. Il ne semblait se préoccuper ni du sang ni des corps qui jonchaient la pièce. Il n'avait plus rien à voir avec l'homme avec qui Jian avait parlé un peu plus tôt.

Qu'est-ce que j'ai fait ?

Sans laisser paraître aucun effort, Kei traversa la pièce en un battement de cils et Jian se retrouva pressé contre la porte fermée, la main droite de Kei se refermant autour de sa gorge. Il eut un haut-le-cœur sous la pression qui était exercée sur son cou, et, en vain, lutta pour se libérer. Kei afficha un rictus et ouvrit la bouche pour dévoiler une rangée de crocs pointus, déjà couverts de sang.

« Kei… » haleta Jian, la peur le submergeant à présent totalement tandis qu'il s'efforçait de réfléchir à quelque chose, n'importe quoi, qui pourrait lui éviter de subir le même sort que ses hommes. « Kei… s'il-te-plaît… »

Ses plaintes semblèrent amuser le vampire, et la pression sur la gorge de Jian s'intensifia jusqu'à ce que des étoiles commencent à assombrir sa vision. Il pouvait sentir Kei se rapprocher centimètre par centimètre, pouvait sentir ses canines égratigner sa clavicule.

« Sho… » murmura Jian dans une dernière tentative désespérée de retrouver un peu de son contrôle de la situation.

Ses mots eurent l'effet escompté et Kei le relâcha. Jian parvint tout juste à s'empêcher de s'effondrer sur le sol et s'adossa à nouveau contre la porte en avalant de grosses gorgées d'air.

« Où est Sho ? » demanda Kei, d'une voix lourde de menace que Jian n'avait jamais entendue auparavant. « Réponds ou je te coupe la gorge. »

« Il est blessé mais mes hommes s'occupent de lui. »

« Fais-le venir ici. »

Jian secoua la tête, « Je ne peux pas. »

« Dans ce cas, je vais te tuer. »

« Tue-moi et mes hommes le tueront lui. » Jian se redressa correctement, content de conforter sa position maintenant qu'il était clair que, peu importe ce qui lui était arrivé, Kei s'inquiétait toujours pour Sho. « Tu vois, Kei, c'est moi qui dirige, ici. Mes hommes sont sous des ordres très stricts et ne me trahiront pas. Même si tu retrouvais Sho, ils le tueraient avant que tu puisses les tuer tous. » C'était du bluff. Jian était parfaitement conscient que, à part le Dr Huang, il n'y avait que deux hommes avec Sho, mais il était vital que Kei croie Sho en danger. Dans le cas contraire, Jian savait qu'il était un homme mort.

« Qu'est-ce que tu veux ? » Kei réfléchit un instant aux paroles de Jian avant de l'interroger.

Jian sourit ; finalement, les choses allaient dans son sens. « Ma demande est simple. J'ai quelque chose que tu veux, et si tu veux revoir Sho, tu devras faire quelque chose pour moi. Je veux que tu tues Chan. »


Longtemps auparavant, Luka avait mis Kei en garde contre le fait de ne pas se nourrir, mais il ne lui avait jamais vraiment expliqué ce qui pourrait arriver dans le cas où Kei ignorerait ses paroles. De temps à autres, ils étaient obligés de s'affamer pendant de nombreux jours, parfois même des semaines, mais Luka n'avait jamais laissé les choses échapper à son contrôle. Et puis, un jour, il était parti, et Kei s'était rendu compte que son amant ne lui avait pas appris suffisamment pour qu'il puisse survivre tout seul. Il serait mort si Sho n'était pas passé dans le building abandonné ce jour-là. Kei voulait mourir, mais le sourire innocent de Sho lui avait redonné une raison de vivre. Il avait eu besoin du petit garçon plus qu'il ne voulait l'admettre. Kei était secrètement terrifié à l'idée de perdre Sho, et, à ce moment, il savait qu'il était également en train de se perdre lui-même.

Son envie de sang ne faisait qu'augmenter, même s'il venait de se nourrir elle dominait ses pensées et ravageait ce qu'il lui restait d'humanité. Kei en était conscient et essayait de lutter contre elle, mais le vampire refusait d'être réprimé et sa colère embrumait l'esprit de Kei, lui faisant perdre pied avec la réalité. La scène se déroulait sous ses yeux comme un film amateur. Par moments, il savait exactement ce qu'il faisait et ce qu'il disait, et à d'autres il en perdait complètement conscience. Tout était embrouillé, et dans sa confusion, son côté sombre avait réussi à prendre le contrôle. Le vampire et l'humain avaient toujours existé côte à côte. L'homme avait besoin du vampire et le vampire avait besoin de l'homme. L'humanité permettait à Kei d'approcher ses victimes, et le vampire prenait leur sang pour faire vivre les deux côtés. Kei avait toujours lutté contre ce mécanisme, mais il n'avait jamais réfléchi à ce qui pourrait se passer s'il essayait d'écraser le vampire, de le réprimer au fond de lui, s'il essayait de mourir.

L'instinct d'un vampire était de survivre, et Kei luttait pour garder le contrôle de lui-même tandis que Jian se tortillait sous sa prise.

Sho…

La mention de son ami humain le remua profondément. Kei sentit la colère du vampire s'apaiser et il fut capable de se ressaisir assez pour laisser partir Jian. Il se concentra sur Sho, essayant de se rappeler à quel point il tenait à lui et à son bien-être, et les choses se firent plus claires dans son esprit.

Je veux que tu tues Chan.

Kei sentit enfin quelque chose se briser à l'intérieur de lui et son esprit redevint le sien, plutôt que d'être dominé par ses instincts naturels. Il devint conscient de l'odeur de mort et des corps qui jonchaient la pièce. Ses jambes se dérobèrent sous lui et il se serait effondré si Jian n'avait pas été là pour le soutenir. L'homme, sentant que tout danger était à présent éloigné, aida le vampire à se déplacer jusqu'au sofa. Kei sentit son estomac se contracter quand il vit que ses vêtements étaient trempés de sang. Le désespoir l'envahit et il ne put même pas se résoudre à regarder Jian dans les yeux.

« Ils essayaient de te tuer. » Jian parla, d'un ton presque rassurant. « Ne permets pas à leurs morts de peser sur ta conscience. »

En dépit de ses paroles, Kei savait qu'il ne pourrait pas s'en empêcher, mais il ne pouvait pas se le permettre en territoire ennemi. Peut-être qu'il aurait finalement mieux valu laisser le vampire garder le contrôle. Le vampire était le plus fort.

Kei prit quelques minutes pour se concentrer, pas sur l'odeur de mort qui l'entourait ni sur le sang qui trempait ses vêtements mais sur ce que Jian lui demandait. Pour un mortel, tuer Chan serait une tâche impossible. L'homme avait des milliers d'hommes à sa disposition et n'employait que les plus loyaux et les plus impitoyables comme gardes du corps. Un mortel ne pourrait pas traverser leurs barrières, mais le vampire en serait capable, et c'était ce que Jian avait en tête. Mais pourquoi le propre fils de Chan voulait-il voir ce dernier mort ? Ca devait être une question de pouvoir. Kei connaissait plus qu'il ne l'aurait voulu le fonctionnement du gang chinois que Chan dirigeait, et il savait que Jian n'allait pas hériter d'un meilleur poste que celui de bras droit, qu'il occupait en ce moment. Maintenant que Xiong était plus ou moins hors de vue, Jian serait le prochain en ligne, alors pourquoi ne pas attendre que Chan décède de sa belle mort ou par la main d'un autre gang ? Pourquoi attaquer maintenant et tout risquer ?

« Je vois que tu réfléchis à ce que je t'ai dit. » Jian s'assit sur une chaise, repoussant dédaigneusement un cadavre d'un pied. « Je veux que tu tues Chan. Si tu ne le fais pas, Sho mourra. »

« Tu joues à un jeu dangereux », répondit tranquillement Kei. « Ne crois pas que tu peux gagner. »

« Oh, mais je peux. » Jian se laissa aller en arrière dans la chaise et alluma une cigarette. « Tu vois, tu peux penser que tu as l'avantage avec ta force supérieure et tes dons, mais je tiens Sho et tu ferais n'importe quoi pour le préserver. »

« C'est vrai », admit Kei, « Mais je sais aussi que Sho préférerais mourir plutôt que d'avoir une dette envers toi. »

« Mais c'est déjà fait. Grâce à moi, Chan pense que Sho est déjà mort, mais un simple coup de fil peut arranger ça. »

Kei réfléchit un instant. « Tu risques gros rien qu'en planifiant la mort de Chan. Je comprends ce que tu y gagnerais, mais Xiong n'est plus de la partie. Tu pourrais simplement être patient. »

Jian fronça légèrement les sourcils, peu enclin à répondre, mais il voulait Kei de son côté. « Mon père a choisi Xiong et ça ne changera pas, tout comme l'opinion qu'il a de moi. Il choisira toujours quelqu'un d'autre. »

« Et si je te débarrasse de Chan, il y en aura sûrement qui chercheront à le venger ? »

« Ses hommes les plus fidèles seront avec lui. J'imagine que tu les tueras aussi puisqu'ils voudront défendre leur chef. »

C'était vrai ; Kei ne pouvait pas le nier, et quand Jian répéta sa requête, Kei se refusa à lui donner une réponse immédiate. S'il tuait Chan, ils seraient autorisés à partir ; lui-même, Sho et Shinji. Ils seraient libres et toute cette histoire serait derrière eux, Jian avait donné sa parole qu'il les laisserait vivre leurs vies, à la condition qu'ils laissent le gang chinois tranquille. Kei n'aimait pas ce genre d'alliance, mais il ne pouvait pas prendre le risque de bluffer Jian. Malgré tout ce qu'il avait pu dire, il ferait n'importe quoi pour protéger Sho, même si ça signifiait être endetté envers Jian.

« Alors on est d'accord. » répondit enfin Kei, « Je tuerai Chan, mais si tu n'honores pas ta parole, tu mourras aussi. »

Jian acquiesça, « Tu as ma parole. »

Quelque part au fond de lui, Kei sentit le vampire remuer, mais il le fit taire avec la promesse qu'il aurait de quoi se nourrir à nouveau bientôt. Il se laissa calmer une nouvelle fois, mais Kei sentit une espèce de férocité cachée dont il n'avait jamais connu l'existence monter en lui. C'était comme si Jian avait réveillé quelque chose en lui, quelque chose que Kei n'était pas sûr de pouvoir contrôler.


Dès que la voiture se gara en face de l'appartement, Son sut que quelque chose n'allait pas. Il avait apporté ses armes puisqu'il pensait que l'immeuble serait fortement gardé, mais ils le trouvèrent au contraire complètement désert. Même les hommes de Chan avaient disparu des alentours. L'intérieur de l'appartement était sombre.

« Tu es sûr que c'est là ? » demanda-t-il à Toshi, et l'autre homme acquiesça avant de sauter de la voiture. Son jura dans un souffle et le suivit, mais pas avant d'avoir conseillé à Yi-Che de rester dans la voiture. Malgré sa décision d'aider leurs amis, Son pouvait voir qu'elle était terrifiée, et il lui promit qu'ils ne seraient pas longs.

L'entrée du bloc d'appartements se faisait à l'aide d'un code, mais la porte fut facilement forcée. Toshi commença à avancer rapidement à l'intérieur, mais Son le retint en attrapant son poignet et le força à reculer. Le hall d'entrée était également sombre et Son ne savait pas du tout quoi en penser. Il sortit un revolver de sa ceinture et passa en premier, attentif au moindre bruit. Mais il n'y en avait aucun.

Les étages étaient tous déserts, et ils atteignirent bientôt le dernier. Dès qu'il y posa un pied, Son sentit que quelque chose n'allait pas. L'atmosphère y était différente, plus oppressive, et Son n'aimait pas ça du tout.

Il se déplaça lentement le long du couloir, plissant les yeux dans l'obscurité pour repérer le moindre éventuel mouvement, sans en voir. Il s'arrêta derrière la première porte qu'il atteignit. Le souffle court, il posa la main sur la poignée et la tourna. La porte s'ouvrit facilement, et Son osa jeter un œil à l'intérieur. Les rideaux avaient été tirés, mais il pouvait néanmoins apercevoir des silhouettes affalées sur le sol. Et elles avaient l'air humaines.

En déglutissant avec difficulté, il tâtonna à la recherche d'un interrupteur et alluma celui qu'il trouva. Il sentit son estomac se retourner devant le spectacle que la lumière lui dévoila, et il aurait probablement vomi s'il avait mangé quoique ce soit pendant les dernières heures. Il y avait des corps dans la pièce. Ce n'était pas tellement nouveau pour lui, mais c'était la façon dont ils étaient morts qui le choquait. Ils avaient de toute évidence été déposés jusqu'ici puisque des traînées de sang maculaient la moquette. Chaque homme portait le même type de blessure, une plaie dans le cou, presque comme si un animal avait déchiré leurs gorges. Son, cependant, savait qu'il ne s'agissait pas d'une attaque animale. Il n'y avait qu'une personne capable d'un tel massacre.

« Son ? » La voix de Toshi résonna dans le couloir, le faisant sursauter, et il éteignit rapidement la lumière avant de refermer la porte. Son ami avait jeté un œil aux autres pièces, et n'avait donc pas vu ce que celle-ci contenait. Son remercia le ciel que Yi-Che soit restée dans la voiture. Il ne se serait jamais pardonné si sa sœur avait vu cette horreur.

« T'as trouvé quelque chose ? » lui demanda Toshi.

« Juste des corps. Il n'y a personne de vivant ici. »

Toshi avala sa salive, « Alors Kei et Sho doivent s'être échappés ? » demanda-t-il, venant de toute évidence à la même conclusion que Son sur les cadavres qui remplissaient la pièce.

« Je ne sais pas », répondit Son, « Retournons à la voiture. »

Le regard interrogateur de Yi-Che se posa sur eux dès qu'ils atteignirent la voiture. Sans s'attarder sur les détails, Son lui expliqua qu'il n'y avait personne dans le bloc. Elle hocha la tête et fit un geste vers le téléphone de Son. Elle voulait qu'il essaye d'appeler leurs amis.

Son acquiesça et commença par le portable de Sho. Il était éteint et il tomba immédiatement sur le répondeur. Son se tâta pour lui laisser un message, mais choisit de ne pas le faire. S'ils s'étaient trompés et si Sho et Kei n'avaient pas réussi à s'échapper, il pourrait les plonger, lui, Yi-Che et Toshi, dans les mêmes problèmes.

Il essaya à contre cœur d'appeler Kei, et, à sa surprise, le vampire répondit.

« Kei, c'est Son. Où est-ce que vous êtes ? On s'inquiétait. »

« Je suis chez moi », répondit Kei, mais quelque chose sonnait faux dans sa voix, et Son ne savait pas trop s'il devait le lui faire remarquer ou le laisser tranquille.

« Et Sho et Shinji ? Ils sont avec toi ? »

Il y eut une pause avant que Kei ne réponde : « Non. »

« Ils vont bien ? »

« Pas encore », admit le vampire, « mais ne t'inquiète pas, ça ne va pas durer. »

« On est à l'appartement, mais tout le monde est parti. »

« Je sais. » Kei hésita avant d'ajouter : « Vous devriez rentrer, vous tous. Je vous contacterai quand Sho et Shinji seront en sécurité. »

« On peut faire quelque chose ? On veut aider. »

« Non. Vous devriez juste rentrer. » Il était très distant, et ne ressemblait pas du tout au Kei que Son connaissait.

« Kei… » commença Son, mais le vampire le coupa en lui répétant qu'il devrait juste ramener les autres chez eux.

Mal-à-l'aise et plus qu'un peu fâché, Son raccrocha rapidement et répéta la conversation à Yi-Che et Toshi. Sa sœur prit un air inquiet tandis que Toshi avait l'air plus ennuyé. Son ne connaissait pas Kei aussi bien que Toshi, mais l'autre homme ne parvint pas à offrir une explication potable au comportement du vampire. Son repensa une nouvelle fois à la récente faiblesse de Kei, ce qui ne fit que le rendre encore plus anxieux.

« On ne devrait pas rester ici », décida-t-il enfin. « Kei a raison, c'est dangereux. »

« Alors, on ne va rien faire ? » demanda Toshi.

« Non. » Son secoua la tête, « Tu connais Kei depuis plus longtemps, alors tu devrais te rendre à son appartement et voir si tu peux comprendre ce qu'il se passe. Moi, je me charge d'aller voir les gardes chinois. »

Toshi acquiesça, mais il était évident à son expression qu'il était inquiet. Qu'est-ce qu'il se passait, à la fin ? Les choses avaient changé de direction trop soudainement, et ça ne plaisait pas du tout à Son.


Quand Sho se réveilla, sa première pensée fut qu'il se sentait étrangement reposé. Pour la première fois depuis des jours, il se sentait plus fort. Il ouvrit les yeux et essaya de s'asseoir en se rappelant ce qui l'avait amené ici, mais une main sur sa poitrine le força à se rallonger.

Le Dr Huang apparut dans son champ de vision et le mit en garde contre les effets d'un réveil trop brusque. Même si Sho eut fortement envie de protester, le vertige qui l'assaillit fut suffisant pour le forcer à écouter le docteur. Ravalant un soupir, il se rallongea au milieu des oreillers pendant que le Dr Huang parlait.

« Vous êtes dans un hôpital à l'extérieur de la ville. Les docteurs d'ici vous ont donné une transfusion sanguine et ont bandé votre bras. Vous allez vous sentir un peu faible pendant quelques jours, mais à part ça, tout ira bien. »

« Et Kei ? Je veux le voir. »

« Ca n'est pas possible ici », répondit le Dr Huang.

« Quand est-ce que ce sera possible alors ? »

« Pas pour un moment. Mes ordres sont d'attendre que vous soyez totalement remis, puis de vous ramener en ville, dans l'une des propriétés de Jian.

« Vous ne pouvez pas me retenir contre ma volonté », répondit Sho, « Je vois que vous êtes seul. »

« C'est vrai, mais Jian sait où se trouve votre frère. Vous ne l'abandonneriez pas, n'est-ce pas ? »

Tu penses que je n'ai pas remarqué la façon dont tu le regardes ? C'est évident que tu es amoureux de lui et ça me dégoûte. Je m'en vais et tu ne peux pas m'en empêcher. En fait, je ne veux plus rien avoir à faire avec aucun d'entre vous. Plus jamais.

Malgré tout, Shinji restait son frère, et au fond de lui, Sho espérait qu'ils arriveraient à remettre les choses au point entre eux.

« Je peux voir Shinji ? » demanda-t-il encore, et le Dr Huang refusa à nouveau.

« Alors comment je peux être sûr que vous ne l'avez pas déjà tué ? »

« Vous devez nous croire », répondit le Dr Huang. « Si Jian voulait du mal à n'importe lequel d'entre vous, pourquoi m'aurait-il permis de vous emmener à l'hôpital ? »

Sho ne répondit pas. Même si le Dr Huang était avec l'ennemi, il n'avait pas l'impression qu'il lui mentait. Bien qu'il ne veuille pas l'admettre, il se sentait vraiment faible, et il n'était pas sûr qu'il pourrait se rassembler assez pour un combat. Et dans l'état actuel des choses, il n'aiderait ni Shinji ni Kei s'il partait sans eux.

Je ne vais pas les laisser, ni l'un ni l'autre. Vas-y, toi. Va et cherche-nous de l'aide.

Toshi et Son étaient quelque part dehors, se rappela Sho. Il n'avait qu'à être patient et rassembler ses forces. Il avait tout de même pris une décision. Il n'allait pas laisser le Dr Huang le ramener chez Jian.


Non. Vous devriez juste rentrer.

Kei n'avait pas trop su quoi faire une fois que Jian l'ait eu ramené à son appartement. Pendant la journée, il était hors de question de lancer une attaque contre Chan, et, dans l'état actuel des choses, le leader chinois passait tout son temps au chevet de son fils aîné. Jian semblait assez sûr de lui pour laisser Kei gérer les choses à sa façon, mais le vampire n'était pas certain que ça durerait. Jian deviendrait impatient s'il attendait trop longtemps, et Kei n'en avait aucune envie.

Même s'il avait accepté les conditions de Jian, il était écœuré par ce qu'il devait faire. Il avait déjà pris tant de vies, et aucune d'entre elles ne méritaient plus la mort que Chan, mais il ne pouvait pas se débarrasser de ce sentiment. Quelque chose avait changé. Il se sentait mal, et était incapable de trouver le sommeil. Au début, il s'était expliqué son mal-être par son inquiétude pour Sho, mais il y avait quelque chose d'autre. Quand Son avait appelé, Kei s'était senti irrité plus qu'autre chose. Il n'aimait pas ces sentiments, et fut rapide à les repousser au fond de son esprit.

Après le coup de téléphone, il se dirigea vers sa chambre. Les rideaux étaient, comme d'habitude, soigneusement tirés, et la seule lumière qui éclairait la pièce provenait d'une lampe de chevet posée dans le coin le plus proche de la fenêtre. Kei s'assit au bord de son lit, prenant temporairement sa tête entre ses mains. Il avait horreur d'à quel point l'appartement semblait vide sans Sho, et il détestait l'impression de l'avoir plus ou moins abandonné. Sho… C'était de penser à Sho qui lui avait évité le pire. Il aurait pu se perdre à tout jamais dans le vampire sans Sho.

Finalement, Kei releva la tête et aperçut son reflet dans le miroir accroché sur le mur en face de son lit. C'était la première fois qu'il se voyait depuis que ce cauchemar avait commencé, et il sentit la peur monter violemment en lui quand il vit le changement qui avait commencé à s'opérer. Avant que Luka ne le transforme, ses cheveux étaient noirs et non pas blonds. Luka l'avait assuré qu'il s'agissait d'un effet secondaire de la transformation. C'était parfaitement normal, mais ça, Kei en était sûr, ne pouvait pas être normal. Les changements s'étaient arrêtés plus d'un siècle auparavant, ça ne pouvait donc pas être possible, et Kei s'approcha plus près du miroir pour vérifier. La couleur de ses yeux était passée du vert mousse habituel à un jaune pâle.

Kei commença à trembler et il lutta pour faire taire la peur qui le tenaillait. Ca ne pouvait pas être arrivé. Comment cela aurait-il pu ? Kei s'écarta du miroir en réalisant avec un frisson qu'il ne trouvait aucune réponse. La seule personne qui aurait pu l'aider était Luka et Luka était mort. Kei était tout seul.