Chapitre 5

Les yeux bleus-verts de la jeune fille étaient semblables à ceux d'une proie traquée. Ils étaient en mouvements constants, comme si le danger pouvait surgir à tout moment de n'importe où. Ils ne se fixaient jamais vraiment et surtout, ils évitaient de croiser ceux de Videl. La lycéenne marchait d'un pas raide vers la voiture et son souffle se fit court quand elle avisa le sigle de la police sur le pare-soleil.

Videl l'observait sous cap.

- Pan ne t'a pas dit que je faisais partie de la police ? demanda-t-elle d'une voix douce.

- Oh… Si, si bien sûr. Je le sais, Madame Son. C'est sûrement un métier passionnant.

- Sûrement, marmonna Videl en ouvrant la portière du côté passager pour la faire monter.

Videl prit place au volant à son tour et remarqua la façon nerveuse dont Talia tripotait l'ourlet de son pull.

- C'est marrant, nota Videl sur un ton léger, je fais exactement la même chose quand je suis anxieuse.

- Quoi donc ? demanda la jeune fille en fronçant légèrement les sourcils.

- Tripoter mes ourlets comme ça, répondit Videl en pointant la main de sa passagère.

Talia cessa aussitôt son mouvement et mit ses mains dans les poches.

- Ça a dû être terrifiant, reprit Videl.

L'adolescente tourna un regard d'incompréhension vers elle.

- De trouver Pan évanouie dans les toilettes, je veux dire.

- Sûre, murmura Talia en baissant les yeux.

Videl glissa une cigarette entre ses lèvres. Elle présenta le paquet à sa passagère pour lui en offrir une. La jeune fille fronça légèrement les sourcils et la regarda avec une pointe d'indignation. Comme Videl ne se décidait pas à comprendre le message, la lycéenne finit par secouer la tête négativement. Videl haussa les épaules et alluma sa cigarette après avoir balancé le paquet sur tableau de bord. Elle mit le contact et ouvrit la fenêtre en grand.

La fraîcheur du matin d'hiver s'infiltra aussitôt dans l'habitacle sans réussir franchement à évacuer les effluves de la cigarette, mais Talia n'osa pas protester.

- Tu l'as vue faire son malaise ? demanda Videl en manoeuvrant pour engager la voiture sur la route.

- Euh… Non, pas vraiment. Elle… Elle était déjà sur le sol inconsciente quand je suis arrivée, bredouilla Talia.

- Ah ? C'est bizarre, ce n'est pas ce que le lycée nous a racontés, releva Videl.

Videl n'avait évidemment aucune idée de ce que le lycée avait pu expliquer à Gohan. Personne ne lui avait fait la grâce de lui livrer ce genre d'information. Elle guetta cependant la réaction de la lycéenne. Talia se mordit légèrement la lèvre.

- Non… C'est-à-dire, je l'ai entendue tomber pendant qu'elle était aux toilettes, moi j'étais en train de l'attendre aux lavabos. Je suis allée voir et elle était déjà par terre…

- Oh, tu veux dire qu'elle était au p'tit coin ? Mais alors… Elle a dû se cogner en tombant dans un endroit si étroit, personne n'a mentionné ça aux médecins, conclut Videl avec une certaine panique. Tu l'as entendue se cogner ?

- Je sais pas… Je sais pas, Madame Son, bafouilla la lycéenne.

Elle tremblait et des larmes commencèrent à rouler sur ses joues. Videl expulsa froidement la fumée de sa cigarette. Elle écouta un instant la jeune fille qui pleurait silencieusement. Videl lui jetait des regards en coin. Elle était si jeune. C'était une jeune fille manifestement coquette avec son jean serrée sur ses formes irréprochables et ses chaussures derniers cris. Une vraie victime de la mode.

Subitement, Videl pila. Les voitures qui arrivaient derrière klaxonnèrent mais elle ne s'en soucia pas. Elle actionna tranquillement ses feux de détresse et coupa le contact. Talia leva ses yeux mouillés vers elle avec incrédulité. Videl lui adressa un sourire carnassier et se tourna vers elle.

- Qu'est-ce que tu sais alors ? demanda Videl d'une voix douce mais ferme.

Talia essuya furtivement ses joues avec ses paumes. Videl lisait l'incompréhension dans ses yeux effrayées. Certainement, à chaque fois que ces larmes-là apparaissaient devant n'importe quel adulte, Talia avait plutôt l'habitude qu'on la prenne dans les bras ou qu'on lui passe une main dans le dos dans un geste rassurant. Videl n'était pas du tout rassurante. Au contraire, elle avait plutôt l'air menaçant malgré sa voix calme et son sourire. Surtout, ses yeux perçants, d'un bleu presque translucide impressionnaient la jeune fille, et l'hypnotisaient tout à la fois.

- Je… Je vous ai expliqué ce qui s'est passé… Je vous jure, c'était vraiment flippant…

Videl leva les yeux au ciel sans se départir de son sourire.

- Ça c'est ce que t'as sorti à tes parents et au proviseur. Moi je te demande ce qu'il s'est vraiment passé.

Talia se tut et pinça les lèvres. Sans qu'elle s'en rende compte, elle avait recommencé à tripoter l'ourlet de son pull. Des larmes débordèrent à nouveau de ses yeux et elle eut un sanglot sonore en baissant les yeux. Videl la contempla patiemment en continuant à fumer tranquillement.

La jeune fille se calma progressivement et essuya son nez avec le revers de sa manche en levant des yeux rougis sur Videl.

- C'est pas de ma faute, Madame Son, je vous jure…

Videl détestait cette réponse mais elle resta impassible et posa doucement sa main sur l'épaule de sa passagère pour l'interrompre.

- Dis-moi juste, insista-t-elle, en veillant à garder une voix douce.

- Y avait ce type… Hmm… Il est venu nous voir plusieurs fois et… Bah, je sais pas, il était plutôt sympa et mignon et…

Elle étouffa un nouveau sanglot qui l'empêcha de poursuivre. Elle sécha une nouvelle fois ses yeux gonflés et inspira pour reprendre son souffle. Videl restait immobile et silencieuse, en interdisant à ses émotions de transparaître d'une manière ou d'une autre. Elle bouillait de secouer cette bécasse pour lui faire cracher le morceau mais elle savait que c'était la pire chose à faire. En réalité, Videl redoutait intérieurement la suite de l'histoire. Tout ce qui commençait par un mec plutôt sympa et mignon finissait mal en général.

Talia la fixa finalement plus directement. Elle semblait enfin calme. Son maquillage avait coulé et assombrissait son regard.

- Il y avait cette fête où on devait aller après le lycée, on avait fini les cours et on avait rendez-vous avec des copains avant d'y aller. On voulait juste s'amuser un peu... Le type, il s'appelle Martin, on le connaissait un peu et hier, il nous avait filé un truc pour la fête… Vous savez…

- De la drogue ? coupa Videl sèchement.

- Ouais… Enfin, non… Un petit remontant quoi, des pillules.

Videl eut instantanément envie de lui sauter dessus et de l'étrangler dans la seconde. Elle pensait à Pan. Pan n'aurait jamais eu la stupidité de prendre un petit remontant ou quoi que ce soit d'approchant. Jamais. Pan était une fille intelligente, mature et lucide. Pas une écervelée du genre à prendre des petits remontants avant d'aller à une fête pleins de crétins libidineux. Elle se mordit simplement la langue.

Talia s'agita un peu avant de reprendre.

- Madame Son… La vérité c'est que c'était pas la première fois et… Il était jamais rien arrivé et, Martin, il avait vraiment été cool avec nous parce que cette fois-ci, les trucs qu'ils nous avaient filés, c'est super-dur à trouver.

- Vraiment ? Qu'est-ce qu'elles avaient de spécial, ces pilules ?

- Il paraît qu'elles déchirent. Vraiment, on appelle ça des « dragons volants » parce qu'elles vous font littéralement décoller. Mais j'ai pas eu le temps d'essayer.

Videl s'aperçut que la lycéenne s'était mis à lui parler tout à fait normalement maintenant, comme si elle discutait du dernier film à la mode et pas de la drogue que sa fille s'enfilait et qui l'avait plongée dans le coma. Talia s'adressait à elle comme à une initiée qui ne se choquerait pas de son histoire.

- Je peux ? demanda la lycéenne en désignant le paquet de cigarettes restés sur le tableau de bord.

Videl hocha la tête d'un air absent. Des dragons volants.

- Pan a pris une de ses pilules dans les chiottes, c'est ça ? demanda Videl en expulsant sa cendre par la fenêtre ouverte.

- Hmm. C'était carrément flippant. Au début ça allait, et puis elle s'est mise à trembler de partout et elle s'est effondrée.

- Et elle en avait déjà pris d'autres avant, alors ? insista Videl.

Talia la fixa d'un air grave et méfiant. Elle semblait réfléchir. Elle exhala la fumée avant de répondre.

- Pas souvent, répondit-elle, une fois ou deux.

- Ou trois ou quatre, hein ? répliqua Videl qui peinait à contenir sa colère.

- En même temps, ça l'aidait à s'éclater un peu et à oublier ses problèmes, rétorqua Talia sur un ton acerbe et provoquant.

Videl serra les dents.

- Dégage, siffla-t-elle.

- Vous allez le dire à mes parents ? demanda la jeune fille en saisissant son sac à dos sur le sol.

- J'en sais rien, dégage, je te dis !

- Leur dites pas, s'il vous plaît, Madame Son, ça va être la grosse merde pour moi, répéta-t-elle avec un regard implorant.

Elle avait déjà ouvert la portière. Videl se pencha pour la pousser dehors et refermer la porte.

- Déconnez-pas, je vous en supplie, insista la jeune fille en gardant ses yeux au niveau de la vitre.

Mais Videl avait déjà remis le contact et elle démarra en trombe, sans contrôler que la voie était libre. Elle évita habilement une voiture qui arrivait et la klaxonna furieusement.

Elle conduisait mécaniquement, sans vraiment prendre conscience de ses gestes dans la circulation encombrée. Elle s'était rallumé une cigarette.

Une partie d'elle-même restait sceptique. Le discours de Talia ne collait pas. Elle ne pouvait pas parler de Pan. Dieu, Pan avait seize ans… C'était encore… Videl savait bien que ce n'était plus tout à fait une petite fille. Mais une gamine. Une simple gamine. Qui vivait dans un petit cocon ouatée. Elle ne pouvait en aucun cas, ne serait-ce que soupçonner, l'existence de la drogue sur cette misérable planète.

Et même si des petites pilules avaient réussi, par un hasard totalement improbable, à atterrir dans le creux de sa main, jamais Pan ne les aurait gobées. Elle était trop maline, trop forte pour céder à ce genre de conneries. Gohan l'en aurait empêchée. Gohan pouvait tout, toujours. Gohan aurait vu, il aurait deviné. Gohan n'était-il pas l'un des hommes les plus puissants de l'univers, après tout ?

Une voix hurlait de rage et de frustration en elle mais elle savait que ça ne fonctionnait pas comme ça. Elle était bien placée pour savoir que les héros n'existent pas vraiment. Elle-même avait été une héroïne, elle avait reçu une médaille et les félicitations du maire, elle avait été le sujet d'un article élogieux à la une du quotidien de Satan City. Elle était encore citée en exemple aux jeunes policiers débutants. Et pourtant… En coulisse elle avait été la plus misérable, la plus dévastatrice, la plus lâche de tous.

Gohan était fort et droit, il avait toujours fait de son mieux, sans que l'on ne puisse jamais rien lui reprocher, mais ça ne suffisait pas toujours. Ça n'avait pas suffi à sauver leur mariage, et aujourd'hui ça ne suffisait pas à sauver leur fille. Certaines choses lui échappaient bien sûr parce le monde tournait comme ça.

Et Videl non plus n'avait rien vu. Le pire c'était surtout qu'elle s'apercevait qu'elle n'avait jamais vraiment pris la peine de regarder de très près. Jusqu'à cet instant à l'hôpital, où ses yeux clairs s'étaient posés sur Talia, Videl n'avait jamais laissé son instinct se méfier des apparences.

Elle n'eut pas le courage de retourner à l'hôpital. Pas maintenant, pas tout de suite. Ce qu'elle venait d'apprendre l'avait trop ébranlée. Sans compter qu'elle ne se sentait pas vraiment prête à affronter Gohan, à nouveau.

Elle prit la direction de l'Institut, elle avait besoin de voir son meilleur confident.

Sortir de la ville apaisa un peu son humeur nerveuse. La verdure, la route déserte et le ciel immense et gris à l'infini, étaient exactement ce dont elle avait besoin dans l'immédiat.

Elle se surprit même à sourire inconsciemment. Ça faisait longtemps qu'elle ne l'avait pas vu, dix jours peut-être. Elle avait été si soucieuse ces derniers jours, si persécutée par le retour de son insomnie, qu'elle n'avait pas eu le temps ni l'humeur d'aller le voir. Ses visites étaient toujours à la fois un réconfort et à la fois une épreuve, mais en toute occasion, elles étaient aussi toujours la meilleure occasion de remettre ses idées en place et de trier l'essentiel et le secondaire.

Elle s'engagea dans l'allée du manoir d'ancien style qui abritait l'Institut. Le parc tranquille, malgré la végétation rabougrie de l'hiver, lui donnait l'impression, comme souvent, de pénétrer un autre monde. Un monde hors du temps et des turbulences de la réalité.

Dans le hall à la moquette épaisse une employée en blouse blanche l'accueillit avec un sourire.

- Bonjour Madame Son, on ne vous attendait pas aujourd'hui. Il va être content.

- Comment va-t-il ?

- Bien, très bien. Il regarde son programme préféré, vous savez ?

Videl hocha la tête. Elle s'engouffra dans les escaliers pharaoniques et s'orienta sans hésitation dans l'un des couloirs luxueusement décorés. Elle s'arrêta devant une porte imposante en bois sculpté et sonna brièvement.

Après un instant, une jeune infirmière lui ouvrit. Son sourire s'illumina en reconnaissant Videl.

- En voilà une surprise, s'exclama-t-elle, entrez, je vous en prie.

Videl s'avança dans une entrée lambrissée et parquetée et suivit l'infirmière dans un spacieux living-room aménagé dans le même style.

- Monsieur Satan ! Devinez qui est là ? s'écria l'infirmière.

Elle criait presque et articulait avec un soin excessif.

- Je vous rappelle qu'il n'est pas sourd, marmonna Videl que cette habitude excédait.

Mais l'infirmière n'écoutait pas. Elle s'était postée à côté d'un grand fauteuil tapissé de velours raffiné, dans lequel l'ancien champion du monde était assis. Il avait un petit chien blotti sur ses genoux et fixait la télévision en face de lui. Il n'eut pas un regard pour l'infirmière.

Elle s'empara du chien et revint vers Videl.

- Je vous laisse. Tant que vous êtes là, je vais balader Bou, annonça la garde-malade avant de s'éclipser.

Videl attendit que la porte soit refermée derrière elle. Elle leva les yeux vers son père. Il n'avait pas bougé et semblait absorbé par le spectacle d'un homme qui pêchait le piranha sur l'écran devant lui. Un commentateur expliquait les moindre faits et gestes du pêcheur d'une voix monocorde et soporifique.

Elle s'approcha de lui et passa tendrement sa main dans ses cheveux. Puis elle se baissa et déposa un baiser sur sa joue.

- Bonjour papa, dit-elle doucement.

Au son de sa voix, il tourna les yeux vers elle et laissa échapper un bref soupir. Elle lui sourit en reconnaissant ce qui était désormais la façon que son père avait de la saluer. Elle caressa sa joue et tira une chaise près de son fauteuil pour s'y assoir.

Les yeux d'Hercule s'animèrent et semblèrent chercher quelque chose.

- Pan n'est pas avec moi aujourd'hui, expliqua Videl.

Les yeux de son père se fixèrent sur elle.

- Elle va bien, elle est juste au lycée, papa, nous sommes un jour de semaine.

Il parut rassuré et riva à nouveau son regard sur le pêcheur. Videl regarda également le téléviseur sans le voir.

- J'ai revu Gohan, annonça Videl, on s'est croisé… Par hasard. C'était pénible. Je…

Elle cherchait ses mots. Elle savait que son père avait décroché déjà. Elle n'était même pas sûre qu'il se souvienne de sa présence. Depuis son accident cérébral, cinq ans auparavant, il était comme ça. Mutique, paralysé, absent. Videl pouvait lui parler de tout. Il savait qu'elle était là, il était même rassuré par sa présence et elle savait qu'il aimait qu'elle vienne, mais il n'avait aucune idée de ce dont elle lui parlait.

Quand elle venait avec Pan, il était un peu plus animé un peu plus longtemps, mais il finissait par retomber dans le vide ses méditations silencieuses.

Videl sentit ses larmes perler au bord de ses cils.

- Tu sais, je crois vraiment que je l'aime encore. Ça ne s'arrêtera jamais. Je n'arrive pas à considérer les choses froidement avec lui, c'est pénible, vraiment, reprit-elle.

Le pêcheur attrapa un piranha et lutta pour le maîtriser. Le poisson l'emporta et replongea dans le courant de la rivière.

- Et Pan, tu sais je me fais du souci pour elle… L'adolescence n'est pas un cap facile et j'ai été une si mauvaise mère. Je crois que je vais m'immiscer un peu plus dans sa vie… Evidemment ça suppose d'affronter Gohan.

Videl eut un petit ricanement d'amertume et passa furtivement le revers de sa main sur ses paupières.

- Tu vois, je suis comme toi, papa, je tourne un peu en rond. Les années passent et je ne suis pas plus avancée, conclut-elle.

Elle se tut un long moment. Hercule sembla redécouvrir subitement sa présence et caressa sa joue du bout des doigts. Elle saisit sa main et déposa un baiser dessus.

- Je crois qu'il faut que j'y aille maintenant, annonça-t-elle doucement en se levant, le suspens de ton programme est définitivement trop insoutenable.

Elle repoussa sa chaise et passa son bras autour du cou de son père pour l'attirer contre elle et déposer un nouveau baiser sur sa tempe.

- Je te laisse, ne fais pas trop de folie de ton corps, ajouta-t-elle en s'éloignant.

Il ne réagit pas à son départ. Elle savait que d'ici une heure ou deux, il allait s'inquiéter de ne plus la voir. Elle l'aimait si profondément. Tous les hommes qu'elle aimait finissait dans un état lamentable, et la laissait aussi dans un état lamentable. Elle salua l'infirmière qui remontait le chien et reprit sa voiture pour rentrer.

Elle n'était pas restée longtemps mais elle se sentait apaisée sur le chemin du retour. Même la pluie battante ne parvenait pas à chasser ce sentiment de sérénité que seules ses visite à l'Institut parvenaient à créer en elle.

Ça pouvait paraître déprimant de voir son père dans cet état et elle se souvenait que, dans les premiers temps, ça la révoltait au plus profond de son être. Mais avec le temps elle s'était habituée et, dans le fond, elle avait appris à considérer les choses avec plus de philosophie.

Certainement il n'était plus le tonitruant personnage qu'il avait été, mais il était heureux à sa façon. Il n'avait plus de comptes à rendre à personne et pouvait passer sa vie à regarder un type pêcher le piranha, ou n'importe quel poiscaille sans intérêt, sans que personne n'y trouve à redire. Il ne se faisait plus de soucis pour rien ni pour personne et était toujours d'humeur égale. Cette indifférence au monde, la tranquillité de l'Institut, où l'événement le plus mondain était l'anniversaire de l'un des pensionnaires, la nature environnante, tout ça mélangé donnait toujours à Videl l'impression de venir ici en retraite pour faire le point sur les choses importantes de sa vie.

Bien sûr, à mesure qu'elle se rapprochait de la ville, l'image de Pan refaisait surface dans son esprit. Elle avait envie de la voir, de la toucher, mais, comme elle l'avait expliqué à son père, ça supposait de croiser Gohan à nouveau et elle ne s'y sentait pas prête dans l'immédiat. Elle avait cru qu'elle pourrait le faire, qu'elle pourrait passer la journée au chevet de son lit, comme elle l'avait annoncé à Gohan à la cafétéria. Mais elle s'était aperçu que ça équivalait à contempler les échecs les plus cuisants de sa vie dans le blanc des yeux. On pouvait ajouter au tableau que Chichi risquait de réapparaître à un moment donné pour ajouter du sel sur ses blessures purulentes.

Elle n'avait pas toujours été si lâche, mais la vie lui avait porté trop de coups douloureux et elle s'inquiétait maintenant de souffrir alors que, plus jeune, elle ne s'était jamais posé la question.

Une autre préoccupation lui faisait redouter sa confrontation avec Gohan. Elle se demandait si elle devait lui livrer les confidences de Talia. Dieu, comment lui dire ? Et quelle serait sa réaction ? Elle ne voulait pas y penser. Ce qui était certain, c'était que Gohan serait encore plus stupéfait que Videl ne l'avait été. Et elle le connaissait suffisamment pour savoir qu'il se sentirait coupable. Terriblement coupable. La culpabilité de Videl ne ferait pas le poids face à la sienne, alors même qu'il avait été seul sur le pont de la parentalité toutes ces années, alors qu'elle l'avait laissé seul. C'était Videl. C'était forcément la faute de Videl et, encore une fois, c'était lui qui en souffrirait le plus. Si Pan avait eu une mère plus attentive, plus concernée, plus présente… Videl n'avait même jamais revendiqué ses droits parentaux officiellement. Elle avait eu trop peur que Gohan ne riposte par une demande en divorce.

S'ils étaient restés une vraie famille toute ces années, jamais Pan n'aurait gobé ces saloperies, Videl en était convaincue. Même après tant d'années, Videl ne savait pourtant toujours pas expliquer comment les événements avaient dérapé de cette manière, comment elle avait merdé à ce point.

Elle était trop fatiguée pour penser rationnellement. Elle regagna son appartement en priant le Dieu Sommeil de lui accorder ses grâces. Elle avait cependant un pincement au cœur en entrant dans son trois-pièces moderne. Elle pressentait l'insomnie comme une ombre invisible qui hantait les lieux.

Elle se déshabilla avec des gestes las en contemplant le lit défait. Elle ne le refaisait plus depuis qu'elle avait cessé de dormir. C'était comme une superstition, comme si, en refaisant le lit, elle interdisait au sommeil de revenir. Elle se demanda un instant si elle n'aurait pas intérêt à consulter un médecin pour avoir des somnifères. Elle avait renoncé à cette méthode bien des années auparavant, mais peut-être serait-elle efficace cette fois-ci ? Qu'avait-elle à perdre ?

Elle tira les rideaux et se laissa tomber sur le matelas, les yeux grands ouverts dans l'obscurité totale. Le noir total était censé lui faire perdre la notion du temps et de l'espace et l'encourager à dormir. Ça marchait parfois.

Elle s'aperçut alors qu'un voyant rouge clignotait quelque part dans la pièce et gênait son esprit en quête de repos. Elle se redressa et ses yeux se posèrent sur son téléphone. Il y avait un message. Videl n'avait jamais de message sur son fixe. Elle ignorait même pourquoi elle avait encore une ligne fixe, ça ne lui garantissait que d'être emmerdée par des vendeurs à distance.

Elle alluma sa lampe et étudia les boutons du téléphone. Elle mit un temps avant de se remémorer la commande qui permettait d'écouter le répondeur.

« Bonjour Videl, j'espère que je suis au bon numéro… J'ai dû chercher dans l'annuaire alors… Bref, c'est Trunks… Je sais que tu travailles encore dans la police et tu sais ce qui est arrivée à ma mère… J'ai vraiment besoin de te parler. Rappelle-moi au 044 666. »

Videl resta figée. Elle n'avait même pas reconnu sa voix. Une voix d'homme maintenant, bien sûr.

Oh… et… désolé pour… Enfin pour Gohan et toi, conclut la voix après un blanc assez long.

Elle baissa les yeux sur le répondeur avec incrédulité. Gohan et elle. Ça faisait dix ans que Gohan et elle avaient explosé. Trunks était un môme à l'époque, qu'est-ce qu'il avait pu comprendre de tout ça ? Il avait dû entendre une version assez salée de l'affaire par la bouche vénéneuse de Chichi certainement. Ça l'avait suffisamment marqué pour qu'il s'en sente encore désolé dix ans après ? Naannn… Plus sûrement, Videl comprit qu'il voulait lui demander quelque chose et se sentait piteux de la rappeler dix ans plus tard, comme s'ils étaient restés amis.

Elle coupa l'appareil d'un geste sec et se rallongea sur le dos, les yeux fixés sur l'obscurité. Elle savait cependant, qu'elle ne pourrait définitivement plus trouver le sommeil.

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