Alors chers amis lecteurs, prêts à retourner sur le Titanic, euh, en Égypte? mdr

Personnellement je préfère les felouques aux paquebots, mais avant de descendre la Vallée fertile du Nil, nos héroïnes devront encore traverser quelques temps le désert.

Merci pour vos reviews, merci à ma beta-lectrice, merci, merci, merci.


Un sourire carnassier s'empara du visage de Zelena qui tapie dans l'ombre n'avait rien manqué de la discussion entre sa grande sœur et la domestique. Enfin l'heure de la revanche avait sonné. Enfin, elle allait obtenir tout ce à quoi elle avait toujours aspiré.

- Il n'y a de place que pour une seule héritière Médicis, et cette héritière c'est moi ! jubila-t-elle, se mettant en quête de sa mère, à qui elle comptait bien rapporter les moindres détails des confidences faites par sa sœur.

Depuis son retour d'Italie, Emma s'était totalement refermée sur elle-même. Le Père Marco avait tenté de la faire parler, jusqu'à la secouer lorsqu'elle refusait pour la énième fois de prendre l'appel de ses amies Ruby Lucas et Regina Médicis. Il avait beau vivre en ermite, bien que pas en ascèse totale, puisqu'il était responsable de coordonner les équipes pour la refloraison du désert, même pour lui, ces deux noms ne lui étaient pas totalement inconnus.

Emma refusait de parler, si ce n'était les conversations d'usage pour organiser correctement une journée dans le désert : l'avancement des travaux, les horaires et les repas. Tous les autres sujets étaient devenus tabous et même Khepri n'arrivait plus à l'atteindre. Quelque chose était mort en l'égyptologue et cela affligea énormément le moine.

Aussi lorsqu'il reçut l'appel de Susanne (1) qui cherchait un guide de remplacement en urgence, le sien étant tombé malade, pour accompagner son groupe d'étudiants dans le Sinaï, Marco sut qu'il tenait enfin le moyen de faire sortir Emma de son mutisme.

- J'aurais également besoin que tu emmènes Khepri à Alexandrie, afin qu'il y passe du temps avec son père.

- Pardon ? Ceci est totalement hors de question Marco. Que n'as-tu pas compris lorsque je t'ai dit que je ne voulais plus jamais le revoir ! Cria Emma.

- Tu voudrais donc que j'envoie quelqu'un d'autre pour le déposer, alors que tu y vas de toute manière pour y accueillir les étudiants de ton mentor ? C'est là ton sens de l'écologie Emma ?

- D'accord, mais je le dépose, rien de plus, Neal a intérêt d'être à l'heure. Déjà que je ne sais pas pourquoi j'ai accepté cette mission, maugréa-t-elle.

Marco sourit, trop content d'avoir su avancer les arguments qui feraient mouche auprès de son amie blonde. Emma n'était pas une fervente partisane de l'écologie, mais comme elle aimait le rappeler, elle ne participait pas au projet « désert fleuri » pour soutenir l'avancement du désert ailleurs. Un minimum de responsabilité dans la gestion des énergies lui semblait peu cher payé et accessible à tout le monde.

Ceci dit, Emma apprécia malgré tout d'être au volant de la Nissan Patrol le lendemain matin, afin de parcourir les deux cent kilomètres qui la séparaient d'Alexandrie.

- Tu vas prendre l'autoroute ou tu vas couper par le désert ? Demanda l'enfant assis à l'avant, s'émerveillant du paysage qui s'offrait à eux.

- Tu me poses la question, avec ce véhicule, vraiment ?

Emma esquissait enfin un sourire, alors qu'elle bifurqua vers les routes du désert. L'état de la route était encore pire que la dernière fois qu'elle l'avait empruntée, mais Emma apprécia d'autant plus la vigilance qu'elle devait avoir, afin de contourner les trous et les monticules de sable qui s'y étaient amassés, sans pour autant renoncer à sa conduite sportive. Conduire dans le désert avait toujours été une passion pour l'égyptologue, un peu comme participer à une étape du Paris-Dakar.

Les premières bâtisses de la seconde ville du pays pointèrent rapidement à l'horizon. Emma opta pour l'itinéraire longeant la mer pour se rendre au centre-ville. Ainsi ils passèrent devant les monuments les plus importants qui avaient fait son histoire.

- C'est là qu'était le phare, la septième merveille du monde ?

- Exactement, mais un tremblement de terre la détruit au Moyen-Âge, alors les Mamelouks y ont construit une forteresse.

- Est-ce qu'ils ont aussi des livres pour enfant ou c'est uniquement des livres sans image ? Interrogea encore Khepri en passant devant l'immense bâtiment circulaire blanc que consistait la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie. (2)

- Évidemment, il y en a même qui ont appartenu à des princes et des princesses, répondit la jeune femme, connaissant son amour pour les livres.

- J'espère que Neal m'y emmènera, soupira Khepri, visiblement peu à l'aise de devoir laisser son amie afin de passer du temps avec son père.

- Allez Emma, oublions le passé et monte boire un verre. Je suis sûr que ça fera plaisir au petit.

L'égyptologue eut mille peines à se débarrasser de son ex-fiancé qui ne voulait pas comprendre qu'elle ne désirait nullement renouer quelque relation avec lui. Une fois débarrassée de Neal, Emma profita du temps qui lui restait avant d'aller chercher ses clients à l'aéroport, pour flâner le long des plages jouxtant la Méditerranée. Le coucher du soleil était splendide, comme toujours dans ces contrées. Cependant le spectacle grandiose et l'appel à la prière qui lui était lié la ramenèrent sans cesse vers sa Shéhérazade. (3) « Et si ? » Deux petit mots si lourds de sens et impossibles à mettre à mort. Ils reviendraient toujours la hanter, bien plus longtemps que mille et une nuits.

Le vol en provenance de Genève arriva à l'heure et une part d'elle se réjouit d'accueillir les nouveaux disciples de Susanne. En passant la douane, elle observa comment les douaniers s'agglutinèrent subitement autour des étudiants.

- Un problème ? Demanda l'égyptologue, redoutant un souci de papiers.

- Non madame, nous voulons juste prendre une photo avec lui, lui répondit l'un des agents.

- Super, je vais me coltiner une starlette pendant une semaine, se lamenta la blonde.

- Ne vous en faites pas madame, c'est juste que mon pays d'origine est totalement inconnu pour la plupart des gens dans le monde. Du coup, à chaque fois c'est le même rituel, je pose avec les douaniers, mon passe-port ouvert sur la carte géographique qui indique où il se situe, et ils sont tout heureux.

- Et de quel pays venez-vous ? Interrogea-t-elle intriguée.

- La principauté du Liechtenstein madame, répondit-il fièrement en bombant le torse, ce qui arracha un rire franc à la guide, ainsi qu'à ses camarades. (4)

Trente minutes plus tard, ils montèrent tous à bord du car qui allait les emmener vers le canal de Suez pour aller vers le désert du Sinaï.

Emma ne tenta même pas de dormir, bien que le car était spécialement aménagé pour les trajets de nuit, de crainte d'être surprise dans ses cauchemars, voire pire, dans ses rêves interdits.

Heureusement, les jeunes gens, quatre filles et huit gars, la mirent rapidement à l'aise au sein de leur groupe hétéroclite. En effet, il y avait parmi eux, six égyptologues, deux archéologues, un bibliste et trois théologiens, dont une femme rabbin. C'est lors de ce genre d'expédition que la notion de Terre Sainte, même en Égypte, prenait totalement son sens.

Les premiers rayons du jour inondèrent le ciel au moment de traverser le Pont d'El Qantara. Pouvoir ainsi admirer les couleurs de l'aurore au-dessus du canal maritime le plus vieux du monde était un privilège quasi divin. (5) Le spectacle réveilla la passion de son métier dans le cœur de l'égyptologue, qui ne tarissait plus dans ses récits mêlant l'antiquité à nos jours, au plus grand intérêt des étudiants.

Ils venaient de parcourir plus de huit cents kilomètres, lorsque le relief se mit à changer, offrant soudain des montagnes plus hautes à leur regard. Puis une vallée plus large s'ouvrit dans ce désert plus rocheux que le désert de Libye, faisant place à un petit village et un peu en retrait, sur les hauteurs, le monastère le plus ancien encore en activité en terre islamique : Sainte Catherine.

Ils descendirent du car, afin de parcourir le dernier bout à pied. Elle avait presque oublié, combien ce complexe à l'enceinte carré flanqué d'un bassin d'eau, ses vingt-quatre chapelles et la basilique en leur centre, était magnifique. Comment des gens, aussi croyants furent-ils, avaient pu construire pareille splendeur à des kilomètres de toute végétation et de toute civilisation ?

L'un des moines, un correspondant du Père Marco, vint à leur rencontre, afin des les accueillir avec du thé bouillant et des dattes au miel. Puis ils entamèrent la visite touristique agrémentée par les commentaires d'Emma pour la partie historique et du moine pour la partie concernant la vie monacale.

Un véritable voyage initiatique aux mystères des origines des trois grandes religions monothéistes qui avaient vu le jour dans ces contrées. Étant des étudiants universitaires, on leur octroya également le droit de contempler quelques salles normalement fermées au public qui abritaient des reliquaires, ainsi que des manuscrits datant des premiers siècles de notre ère. C'est dans un silence religieux que se termina la visite, laissant l'après-midi de libre à chacun d'entre eux.

La torpeur étouffante, ajoutée à leur nuit presque blanche, incita la plupart d'entre eux à regagner leur chambre d'hôte au village pour y bénéficier d'une sieste réparatrice.

Emma préféra se balader dans les alentours du monastère, et finit par s'asseoir à l'abri des cyprès à côté du bassin qu'on appelait ici, le puits de Moïse, car c'est ici qu'il aurait rencontré les filles de Jethro en train d'abreuver leurs troupeaux.

- Pourquoi ce regard si triste ma fille ? L'interrompit son co-guide dans ses pensées.

- Ce n'est rien Padre, ne vous en faites pas, tenta d'esquiver l'égyptologue.

Cependant le regard de compassion et de réel intérêt envers sa personne qu'elle reçut de la part de cet homme de Dieu l'incita contre toute attendre à prendre le risque de se livrer.

- Je suis amoureuse.

- Oh, un amour à sens-unique.

- Non pas vraiment, en fait, je n'en sais rien, ce n'est pas vraiment ça l'important.

- Au contraire, voilà tout ce qui importe. L'amour c'est, comme le dit si bien l'apôtre Jean, l'essence même de Dieu, sans amour pas de création, pas de peuple élu, pas de Christ et donc pas de rédemption. L'amour c'est l'essentiel, tout le reste n'est que superflu.

Emma grimaça en entendant le discours trop bigot à son goût.

- Tu penses sans doute qu'ayant fait vœux d'ascèse et de célibat, je suis mal placé pour en parler, et que mon rapport à l'amour n'a rien avoir avec son sens charnel ? « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre » (6) et tout cela avant même que le péché nous sépare de Lui. Étrange comme la sexualité a été diabolisée des siècles durant, alors qu'elle est l'expression palpable de cet amour invisible qui donna naissance à toute chose. Si vous aimez une personne et que celle-ci, malgré les milliers de raisons de ne pas le faire, vous aime en retour, c'est un miracle opéré par Dieu, qu'importe ce qu'on peut en penser ou en dire.

Les paroles du moine l'atteignirent en plein cœur, pourtant cette petite voix intérieure ne la laissa pas tranquille pour autant : « C'est parce qu'il ne sait pas, sinon il changerait radicalement de discours ». Alors elle prononça enfin ces trois mots, tel un appel à la libération de l'ensemble des mensonges qui régissaient depuis tant d'années son corps, son âme et son esprit :

- Je suis gay.


1) Clin d'œil à Susanne Bickel, éminente égyptologue, née à Rome en 1960, qui fut mon professeur durant mes années de fac.

2) Cette bibliothèque dont l'ancêtre fut détruite en 48 av. J-C., par un incendie, est à nouveau, depuis 2005, la plus grande bibliothèque du monde avec pas moins de huit millions d'ouvrages.

3) La légende raconte que le Sultan afin de se venger de son épouse l'ayant trompé, épousa chaque jour une vierge du Royaume, lui demandant d'entretenir ses convives et lui-même par une histoire le soir venu, avant de la faire exécuter le lendemain. Lorsque Shéhérazade fut choisie, elle n'acheva pas son histoire. Aussi le Sultan lui accorda un jour de vie supplémentaire, afin de pouvoir connaître la fin de son récit. Fin qui survint au bout de mille et une nuits. Reconnaissant son courage, sa fidélité et sa vertu, le Sultan l'épargna et la garda auprès de lui jusqu'à la fin de sa vie.

4) Petite anecdote personnelle, survenue lors de mon premier voyage en terre des pharaons.

5) Le pharaon Sésostris II y aurait fait creuser le premier canal vers l'an 1800 av. J.-C.

6) Genèse 1:28


TBC: Trahison et rejet, à la manière de Zelena et Cora "Corleone".