13.

Ombre silencieuse, Talvérya avait traversé le parc entourant le château fort des Nol.

Une fine combinaison la moulait et si elle ne dégageait que du gaz carbonique vu qu'il faisait nuit noire, les capteurs de l'étoffe faisaient glisser les ondes des scanners sans qu'ils puissent s'accrocher à son signal.

Selon un parcours désormais bien connu, elle avait passé les douves et s'était hissée le long du mur en s'accrochant au lierre grimpant.

Il lui avait ensuite fallu un peu d'acrobatie pour passer le chemin crénelé et parcourir le passage entre deux ailes et éviter la rotation des caméras posées à chaque extrémité.

Enfin, elle n'avait plus eu « qu'à » prendre un bon élan, agripper l'une des liane flottantes qui dissimulaient le sas d'envol du jet privé de la maîtresse des lieux et atterrir souplement sur la terrasse de l'appartement de son hôte forcé.

Vu la lourdeur de l'air, les portes-fenêtres étaient grandes ouvertes, ce qui lui simplifiait à nouveau la tâche.

Il n'était pas loin de trois heures du matin et même les fenêtres de l'insomniaque Tervysse n'étaient plus éclairées.

La Sylvidre se dirigea vers la chambre où Aldéran dormait à poings fermés. Elle contourna le lit et s'approcha prestement de la tablette où se trouvait le flacon de vitamines auquel elle substitua celui qu'elle avait transporté dans une pochette autour du cou. Elle compta le nombre de cachets qui restaient dans le flacon de Tervysse et en retira dans le sien pour que rien ne trahisse l'échange.

« Crois-moi, Nol, tu auras bientôt moins d'emprise sur lui et les barrières chimiques tombées, le temps passé aura pu faire son œuvre et ses souvenirs reviendront. Je peux t'assurer que le jour du règlement de compte mon Colonel et sa famille ne te louperont pas ! ».

Elle se pencha légèrement sur Aldéran.

« Cela prendra encore du temps, mais ce cauchemar est promis à se terminer. ».

Maintenant, elle avait à se rendre à l'aile médicale.

- Toshiro, vous m'entendez ? murmura-t-elle dans son oreillette.

- J'ai accédé au système de sécurité du château et je vais vous ouvrir l'accès à l'aile sans que cela ne soit enregistré et donc tu passeras tel un fantôme. N'oublie pas de poser les micros.

- J'y vais !

Toujours aussi silencieuse, invisible, son corps végétal ne pouvant déclencher les détecteurs de mouvement réglés sur des organismes chauds et biologiques, Talvérya traversa une partie de La Citadelle et put enfin accéder à la section médicale.


En début de matinée, la mère, les frères et l'ex-épouse d'Aldéran s'étaient réunis à l'appartement de l'aîné.

- Talvérya a donc réussi. Elle est quand même fortiche, cette créature.

- Elle a un bon meneur, fit Ayvanère. Aldéran est le Protecteur de la principale Colonie Sylvidre, mais elle ne l'a pas fait à ce titre. Alors, Skyrone, combien de temps faudra-t-il pour contrer les effets de la lobotomisation chimique de Tervysse ?

- Ce sera bien évidemment progressif. Je pense que l'on, enfin qu'Aldéran devrait recommencer à percevoir des sensations d'ici trois semaines.

- Tant que ça ? geignit Hoby.

- La camisole chimique qui lui paralyse le cerveau est parfaite. Le contre effet sera donc progressif.

- Donc, dans trois semaines on pourra non seulement entrer en contact avec lui et le sortir de là ? ! se réjouit Hoby.

- Non !

Tous les regards se tournèrent vers Karémyne qui avait jeté sèchement son veto.

- Mais, maman, on n'attend que ça depuis deux mois, protesta Hoby qui après avoir mis tant de virulence à vilipender Aldéran mettait tout autant d'énergie à vouloir l'arracher aux griffes de sa tortionnaire.

- Raison de plus pour lui rendre la monnaie de sa pièce, siffla Karémyne. Elle doit payer pour ce qu'elle a fait à Aldie, pour ce qu'elle a fait endurer à Ayvanère et à nous aussi.

- Il n'est pas sain de rentrer dans ce genre de jeu, murmura son aîné. Traîner fera courir des risques à Aldie s'il ne parvient pas à cacher que sa personnalité refait surface… Pourquoi veux-tu attendre, maintenant, maman ! ?

- Je trouve important d'éviter que Tervysse ne puisse jamais recommencer, s'en prenant à nouveau à un membre de la famille ou à l'un de vos enfants !

- Quelle est ton idée, maman ?

- Tervysse s'est lancée dans une importante opération de rachat d'un réseau de Grande Distribution. Elle a mis ses banques en garantie… Ca m'ouvre d'intéressantes perspectives.

- Maman, tu ne vas pas mêler les affaires au sauvetage d'Aldéran ! protesta encore son aîné.

- Les deux sont étroitement liés. Juste perdre son prisonnier de luxe ne portera pas un grand coup à Tervysse. Il faut frapper là où sa fait le plus mal. Elle a voulu me prendre l'empire familial, je vais m'emparer du sien ! N'être plus rien signera son arrêt de mort !

- Ayvanère, tu es d'accord ? s'enquit Skyrone.

- De toute façon, il faut attendre. On avisera d'ici là, selon l'évolution de l'état d'Aldéran. Mais, ça ne changera pas grand-chose à ma situation : il est désormais marié à cette Nol et elle, elle ne lui accordera pas le divorce.

- Et ça ne nous rendra pas SI mais on aura récupéré le plus précieux de tout : Aldéran, ajouta Hoby. Ruine-la si ça te chante, maman, moi ce genre de combat ne m'intéresse plus !

- Chacun selon ses compétences. Sauvez Aldie, moi je ferai en sorte qu'elle ne puisse jamais plus lui faire de mal tout en la démolissant ! Elle n'avait pas à s'attaquer à ma famille. Elle a voulu la guerre, elle connaîtra la défaite !

La détermination de Karémyne fit froid dans le dos de ses fils et de sa belle-fille.