Point de vue d'Edward :

Le jardin représentait à cette heure le plus fabuleux patchwork que j'avais eu l'occasion d'apercevoir. Un patchwork des plus apaisants. Je ressentais les caresses de cette légère brise qui s'élevait en provenance de l'Ouest, à jamais tiède contre ma peau de marbre, apportant avec elle de délicieuses fragrances. Les entêtants effluves de fleurs se mêlaient à celles plus savoureuses des animaux environnant. Ma soif ne se manifesta pas en cet instant. Comme pour me permettre d'oublier qui j'étais, comme pour me persuader que j'avais ma place dans ce patchwork. Mes paupières se clouèrent lentement, me permettant d'apprécier le « silence ». Un « silence » ponctuait des commentaires du match de Baseball de ce soir visionné par Emmett, le clapotis des flots de la rivière toute proche et des crissements de pneus des voitures sur les graviers. Mon ouïe surdéveloppée comportait certes des avantages mais lorsque l'on aspirait au silence, surtout en cet instant, il était dérangeant. Il me rappelait combien j'étais intrus en ce lieu. Rouvrant les yeux, j'émis un soupir de contentement. Je percevais la moindre nuance de ce crépuscule s'étendant indéfiniment. La fin d'un jour, le début d'un autre. Lumineux, éblouissant. Comment pourrais-je rivaliser avec telle beauté ? C'était si époustouflant. Le crépuscule n'avait rien à m'envier. Il était libre d'apparaître et de disparaître, de contempler ses spectateurs, de sourire à nos ébahissements. Le crépuscule pouvait aimer…Pouvait se déclarer… Pourquoi ne le pouvais-je pas ? Depuis quand étais-je devenue si faible ? Depuis quand étais-je devenu si étranger à moi-même et à ceux qui m'entouraient ?

Je percevais les pneus de la Mercedes de Carlisle sortir de l'asphalte. Alice était de retour. Comment allait Bella ? Je n'avais pas encore eu l'occasion de m'en enquérir. Je devais savoir. Les pensées d'Alice n'étaient que chansons populaires des années 90. Alice était si simple. Sa vie était simple, ses objectifs également. Ses rêves tout autant. Je l'enviais pour la simplicité de ses humeurs, de ses problèmes. Alice était une sorte de concentré de bonne humeur et d'optimiste. Mais également un distributeur d'exubérance et d'agacement. Me préparant à l'accueillir, son odeur me frappa de plein fouet. Elle était là, du moins non loin de moi. C'était comme si tout mon corps était poussé par une obscure force dans cette direction. Comme si la moindre fibre de mon être reconnaissait l'infime fibre du sien. Cette emprise…Elle était immuable, j'en avais parfaitement conscience.

La Mercedes de mon père déboucha dans l'allée, se dirigeant vers le garage. J'entendis parfaitement, par-dessus le ronronnement du moteur, les pulsations cardiaques de Bella. Je perçus également sa respiration régulière, paisible. Elle dormait. Je me dirigeai lentement vers le garage. Bien trop lentement pour un vampire. Mais je désirais encore savourer cet instant. L'instant où tous les effluves de mon patchwork avaient disparut au profit du sien. L'instant où nul autre bruit n'attira mon attention hormis les battements de son cœur, et l'espoir de ne jamais avoir à leur dire adieu. L'instant où je ne perçus plus le crépuscule vu qu'une éclipse venait de l'asservir.

Peux-tu faire un peu plus vite Edward ? *Alice*

Non. Pourquoi me presser ? J'étais dans une transe, qu'on m'y laisse.

J'ai besoin de ton aide. *Alice*

Avec un soupir de résignation, je coupai court à ma transe et la rejoignis dans notre garage. Elle s'extirpa de l'habitacle et se dirigea vers la maison. Je la contemplai, surpris. Que faisait-elle ? Que faisait Bella en ces lieux ? A quoi jouait Alice ? Je la retins alors qu'elle franchissait le seuil du garage.

_Que fait-elle ici ?

_Comme tu as pu le remarquer. Elle dort.

Elle me fit face, un large sourire sur les lèvres. Ses yeux pétillaient de malice. Ce qui était très mauvais signe chez ma sœur. Je fronçai les sourcils, pénétrant dans son esprit. Toujours ces mêmes chansons. Que me cachait-elle ?

_Pourquoi n'est-elle pas chez elle ? M'enquis-je, réprobateur.

_Aurais-tu préféré ?

Evidemment que non. Sa seule présence constituait mon havre de paix. Et Alice le savait parfaitement. C'est pourquoi, elle n'attendait de réponse. Voyant que j'attendais toujours des explications, elle soupira :

_Pendant que nous étions sur la route, elle s'est endormie. J'ai contacté Charlie et lui ai prévenu qu'elle dormirait chez nous. Une soirée pyjama. A ce propos, tu es censé être en randonné avec Emmett. Le chef Swan ne porte pas très à cœur.

Tu m'étonnes ? Je le méritai amplement après ce que j'avais osé faire à son unique fille. A sa merveilleuse fille. Cependant, je ne voyais toujours pas l'intérêt de cette machination. Exaspérée, Alice leva les yeux au ciel.

_C'est l'occasion ou jamais de lui parler.

_Non m'exclamai-je, incisif.

Non…Je ne lui avouerai pas que je l'aime. Elle se sentirait obligé de revenir. Je le refusais. C'est alors que dans l'esprit de ma sœur se dessina une scène étrangement familière. La cuisine des Swan. Bella, resplendissante, déjeunant. Alice était installée face à elle, semblant attendre quelque chose de Bella. Une réponse à une question. Une Révélation. Tout d'un coup, un soupir résigné franchit les lèvres pincées de mon ange. Cette expression m'était si familière. Combien de fois avais-je eu droit à cette mimique ? Elle jeta un regard noir à Alice et déclara, d'un ton ferme, las, sans réplique, assuré :

« _Oui Alice. J'aime Edward. »

Non…C'était impossible. Alice devait avoir tout inventé. Alice devait avoir tout manigancé. Bella ne pouvait pas m'aimer. Elle aimait un autre. Elle était heureuse…Je n'étais plus rien pour elle. Mon cœur se mit à battre frénétiquement dans ma poitrine. Du moins, je ressentais cette sensation tout aussi parfaitement que si elle eût été vraie. Cette vision se dissipa. Une autre se profila. Cette fois, elle était à Port Angeles. Mon amour déjeunait alors que ma sœur la scrutait attentivement. C'est alors qu'un couple d'amoureux passa. Cette vision me força à tenir ma poitrine. Avec surprise, je vis que Bella fit de même. Etait-ce une coïncidence ? La voix de ma sœur s'éleva, empli de reproches. Comme si elle s'était aperçue d'une chose dont elle tenait rigueur. Mais à qui ? Sûrement à moi. J'étais le seul à blâmer.

« _Il t'arrive souvent de faire ce geste. Comme si tu tenais ton cœur. »

Je faisais le même geste. Constamment. A l'évocation d'un souvenir ou de quelque chose susceptible de me faire souvenir. C'est pourquoi je n'écoutais plus de musique. Une autre image me vint à l'esprit. Cette image venait de mon esprit non celui de ma sœur. Lorsque nous l'avions amené au match de Baseball, dans la voiture, nous avions tout deux arrêter la musique. Se pouvait-il que pendant ce temps, je m'eus trompé ? Qu'elle n'eut jamais cessé de m'aimer ? Qu'aussi fou et improbable que cela pouvait être, elle continuerait à m'aimer ? Je chancelais sous le poids de cet aveu. Alice me contemplait, comme soulagée. J'avais enfin compris. Enfin saisis tout ce qu'ils avaient tant tenté me faire comprendre.

Je t'aurais connu plus vite, Grand frère. Elle est là dans cette voiture. Prends-la dans tes bras, emmène là dans ta chambre et là attends. Attends son réveil. Une fois fait. Révèle-lui combien tu l'aimes. C'est tout ce qu'elle attend.*Alice*

Cela me semblait si fou. Pourquoi m'aimerait encore ? Cela n'avait aucun sens. Son amour pour moi n'avait jamais eu aucun sens. Et se dire que depuis mon retour, j'aurais pu l'avoir à mes côtés, me chagrinait plus encore. Si elle m'aimait encore, j'avais été plus monstrueux que d'ordinaire. Je nous avais fait souffrir inutilement. Mais si au contraire, elle n'éprouvait rien pour moi, je lui aurais épargné la peine de m'éconduire ? Je haletais. J'ignorai quoi faire, quoi penser, quoi dire. Comment réagir. Alice caressa mon bras, en signe de réconfort, d'encouragement.

_Ne doutes plus. Elle ne souffrirait que davantage.

Elle s'éclipsa alors, me laissant dans ce garage, à quelques mètres d'elle. « J'aime Edward ». Et si elle voulait juste dire, aimer dans le sens amical du terme ?

Agis*Alice*

Parfois j'avais l'impression que ce lutin lisait dans mes pensées. D'un pas lourd, je me dirigeai vers le côté passager de la voiture de mon père. Elle était si belle. Si fragile. Comment pouvait-elle vouloir de moi ? J'ouvris la portière doucement, espérant ne pas troubler son sommeil. Son odeur m'embauma de nouveau. Du freesia. Si nous nous remettons ensemble, je planterais un champ de freesia dans le jardin en l'honneur de son parfum. Me baissant légèrement, je passai ma tête dans l'habitacle, la contemplant un moment. Cela également m'avait manqué. Je remettais une mèche de ses cheveux, derrière son oreille. Elle bougea légèrement. Avait-elle parlé ? Si cela avait été le cas, je le regrettais. Peu rassasié de ma contemplation, je consentis à privilégier son confort à mon bien-être. Je plaçai un bras autour de ses épaules et un autre au creux de ses genoux. Elle était si légère. Si frêle entre mes bras. Je la serrai alors contre moi. Tendrement. Son contact fut comme de l'essence à mon être. Je revivais. Entièrement pleinement. Et je l'aimais. Follement, démesurément.

Soudain, elle eut une étonnante réaction. Elle se blottit contre mon, agrippant le col de ma chemise. Comme si elle était à sa place entre mes bras. Comme si elle et moi ne fusions plus qu'un. Alors que mes jambes nous menaient à la villa, mes yeux ne pouvaient s'extraire de cette œuvre d'Art. Dieu était un fabuleux artiste. Lui seul aurait pu dessiner si magnifique créature. Dieu devait être extrêmement bon, pour avoir mis dans le chemin d'un Damné, un ange tel qu'elle.

Cela faisait longtemps que je n'avais plus ressentit cela venant de toi Edward*Jasper*

Que ressentait-il ? De l'espoir ? L'espoir que peut-être tout redeviendrait comme avant. L'espoir que Bella m'aime toujours. Oui cet espoir, je le sentais vibrer en moi. Je le sentais embrumer mon esprit, exhortait mes sens de s'éveiller. Je le sentais envahir mes veines, ma chair. J'espérais. Après Huit mois, j'espérais de nouveau. A présent, je devais juste savoir si je faisais bien d'espérer. Je pénétrai dans la demeure, indifférent à ma famille qui devait sûrement contempler, peu soucieux de leurs pensées. J'étais avec elle. Tout pouvait disparaître. Soit, je m'y ferais, tant qu'elle demeurait là.

« Amour, donne-moi ta force, et cette force me sauvera. » (Roméo & Juliette)

Oui Amour, donne-moi la force de la reconquérir. Cela me sauvera.

Alors heureux Eddie ? *Emmett*

Son souffle caressait mon cou, en un rythme que je tentais d'imiter. Imiter l'inimitable. Doucement, lentement, je posais un baiser sur son front, m'y attardant, appréciant la douceur de sa peau, la texture souple de son épiderme. Une fois dans mon antre, je l'installai sur mon divan, délicatement, avant de la recouvrir d'un plaid. Elle se recroquevilla légèrement, comme pour se protéger. Inconsciemment, elle pressentait le danger que j'étais, que j'avais toujours été.

Je m'assis sur le sol et la contemplai, inlassablement. J'avais l'impression de retourner en arrière. Je pouvais presque imaginer les mots qu'elle prononcerait. Les tournures qu'elle emploierait. J'eus un sourire. Faible certes. Mais je souriais car j'espérais. J'espérais être pardonné. Pardonné de ne pas l'avoir mérité.

Ma décision était prise, nous avions souffert trop longtemps. Si Alice avait raison et que Bella m'aimait autant, dans ce cas, mon acte fut justifié. Mais si j'avais été le seul voyant dans cette situation, je m'en irai le plus loin possible de son être pour ne pas qu'elle culpabilise, qu'elle se sente obligée à mon égard. Je voulais qu'elle ait le choix. Ce que je n'avais plus depuis qu'elle était entrée dans ma vie. Du bout des doigts, je caressai sa joue. Si chaude. Comme le feu et la glace. Nous n'étions pas faits pour être ensembles et pourtant nous l'avions été. Aurions-nous une autre chance ? Pourrais-je de nouveau apprécier l'éternité ?

Je posai mon front sur sa couche, savourant la chaleur qui s'échappait de son corps. Une si douce chaleur.

_Je t'aime Bella murmurai-je.