Disclaimer : Persos pas à moi, l'histoire si

Genre : UA, Angsty, romance ?

Avertissement : Je ne suis pas psychologue, et encore moins psychiatre. Ne prenez pas tout ce qui se dit dans cette fic pour des vérités absolues (mais je me suis renseignée, quand même !) et si vous voulez en savoir plus sur certains sujets, mieux vaut se renseigner auprès de sources fiables et reconnues.

Note : Bonne lecture ! Avais dit que je posterais tous les quinze jours, mais c'était sans compter sur les fichus virus qui squattaient mon ordi (éradiqués, rassurez-vous ;p).

Merci à toutes celles qui m'ont laissé un mot, j'ai répondu normalement !

Merci aussi à celles qui me rajoutent à leurs favs ou alerts sans laisser de mots (mais c'est quand même sympa d'avoir un petit avis XD)

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Chapitre 9 : Savoir et Pouvoir

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Alors cela datait de 1985. L'endroit venait de subir une nouvelle mutation. Totalement réarrangé pour fournir aux élites des Etats-Unis, ou plutôt à leurs progénitures dégénérées, un pied-à-terre discret. Il ne l'avait donc pas rêvée, cette fameuse photo trônant dans un cadre poussiéreux au fin fond de la salle des archives. Il l'avait précautionneusement extirpée du verre pour voir si une annotation figurait au dos. C'était le cas, une date était indiquée d'une écriture fine et déliée : le 30 avril 1985.

Trowa fit glisser ses doigts sur le papier glacé qui semblait n'avoir retenu les couleurs qu'à grand peine. On distinguait mal les traits des personnes présentes, mais les deux hommes à l'avant-plan qui se serraient la main en souriant à l'objectif étaient parfaitement reconnaissables. Yûen Chang, diplomate chinois en fonction aux Etats-Unis, mais surtout richissime héritier du « Clan Chang », presque intégralement massacré dix années auparavant, ainsi que le PDG des entreprises Winner, leader incontesté en matière d'avancée pharmaceutique et chimique. Deux grands noms qui prêtaient leur argent et leur image à une « modeste » pension. C'était étonnant.

Bien sûr pour le PDG Winner, il pouvait sembler normal, en tant qu'acteur dans les avancées médicales de sa génération, de financer un centre de ce genre équipé correctement. Et pour être équipés, on pouvait dire qu'ils l'étaient à Cold Stone, sourit mentalement Trowa.

Il pouvait facilement imaginer où se trouvait l'intérêt du businessman, mais quel pouvait bien être celui de l'héritier Chang ? Et puis surtout quels hasards du destin avaient poussé les deux hommes à se rencontrer, et éventuellement à s'allier.

Etonnant, oui. Louche, à la rigueur.

Mais ce qui était carrément déroutant, c'était que les fils des deux fondateurs de cet endroit y atterrissent à quelques mois d'écart. Il sombra dans un malaise presque désopilant lorsqu'il songea que le Président des entreprises Winner s'était déplacé en personne pour lui amener son fils alors que Chang semblait complètement ignorer la présence du sien en ces lieux, voir même y être farouchement opposé, à en juger par l'attitude de son épouse.

Dire qu'il s'était brusquement souvenu de cette photo après tout ce temps. Lorsqu'il avait commencé à exercer à la pension, il aimait passer des heures dans la salle des archives, plongé dans l'un ou l'autre dossier des patients bien que la plupart d'entre eux étaient accessibles depuis son ordinateur. La salle était poussiéreuse, l'équipe de ménage n'étant pas autorisée à y accéder, mais curieusement agréable pour le jeune psychiatre. Il avait déjà vu cette photo pendouillant au mur parmi d'autres tant de fois qu'il ne s'en était jamais soucié plus que ça. D'autant plus que les deux hommes y figurant n'avaient jamais cherché à cacher leur implication dans la transformation de l'endroit.

Il pensa identifier là la cause de son malaise vis-à-vis de Quatre. Le détail gros comme une maison lui avait complètement échappé jusqu'ici, sans doute parce que les deux hommes de la photo n'intervenaient jamais dans la gestion quotidienne de la pension. Sans doute parce que l'étrangeté du blond avait pris toute la place, occultant ce sens de l'observation dont il était si satisfait.

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Laisser tomber la casquette faisait du bien au final. Son front était moins irrité et ses cheveux respiraient, même si le docteur Barton s'escrimait à lui expliquer que les cheveux ne respiraient pas à proprement parler.

Ça faisait du bien quand même. Mais ça ne changeait rien. Strictement rien. Il avait pensé que ce grand chambardement dans ses habitudes allait rejaillir sur les autres pensionnaires. Mais non. Rien.

Duo se fit pragmatique, admettant que ce n'était pas plus mal, qu'en plus il gagnerait du temps, sans devoir toujours se cacher sous son informe couvre-chef. La sensation de se balader entièrement nu avait disparue, elle aussi.

Et puis on n'avait rien dit. Pour ses yeux.

Il soupira en se remémorant les souvenirs de la veille. Le rejet de Heero, la confiance de Réléna. C'était étrange, cette manière qu'avaient parfois les gens de vous placer leur confiance entre les mains avant que vous ne puissiez dire « ouf », alors que certains autres n'en n'avaient même jamais appris la signification.

Cette fille était… particulière. Impérieuse et forte, et à la fois tellement naïve. Duo se dit que c'était probablement là la faille de son intelligence. Même en étant paniqué et dépassé, on ne devrait jamais confier ses secrets à un parfait inconnu. Il frissonna en imaginant qu'il n'avait pas été celui à qui la jeune fille avait décidé de parler. Mais en y réfléchissant bien, que savait-elle vraiment ?

« Je sais que lorsqu'elle a été internée, la mère de Heero a pris sous son aile un enfant qui venait tout juste d'arriver en psychiatrie en attendant d'être transféré ailleurs. Cet enfant c'était toi, et tu es resté plus longtemps que prévu… »

Un étrange malaise l'avait parcouru, alors qu'elle lui racontait son histoire. Quelle idée le vieux fou avait eu de livrer une partie, même infime, de sa vie à une étrangère. Il se rappela que J ne faisait jamais rien par hasard, qu'il ne prenait jamais de décision sur un coup de tête. Il frissonna.

« Et tu es resté plus longtemps que prévu. »

Savait-elle seulement pourquoi ? Il avait souri au ton mélancolique de la jeune fille. La pauvre était trop sensible.

Puis elle avait levé la tête d'un coup, lui plantant sa détermination dans les yeux à la manière dont Heero l'aurait fait.

« Est-ce que tu sais pourquoi elle est morte, Duo ? Saya, la mère de Heero ? »

Saya…

Le prénom résonnait à ses oreilles.

« Saya », avait-il répété, le son de sa voix lui faisant l'effet d'un bourdonnement confus.

Il avait écarquillé les yeux.

Non, il ne savait pas. Pas vraiment.

Il savait juste qu'un jour il s'était réveillé, avisant le cou meurtri et le visage déformé de la seule personne qui avait su l'aimer. Et du haut de ses quatre ans, il s'était demandé une seconde ce qui avait changé dans ce corps inerte, figé au bout de la corde. Puis il avait compris. Plus une once d'énergie ; le cœur ne battait plus. Il y avait juste ce vide étrange qui le mettait toujours mal à l'aise. Il l'avait su avant même d'appréhender le concept de vie ou de mort. Il l'avait déjà senti tellement de fois, ce moment où le corps ne redevenait qu'un amas de matière inanimée.

Il était techniquement trop jeune pour se rappeler. Les souvenirs commencent à peine à se construire, à cet âge là. Et pourtant il se rappelait, il se rappelait d'eux avec une acuité démentielle.

Heero et ses yeux bleus.

Saya et sa chanson.

Elle s'était simplement pendue.

Juste ça.

Froidement et cruellement.

Suicidée.

Cela lui avait semblé impossible, elle ne pouvait pas mourir. Elle lui avait montré, prouvé même, qu'on pouvait survivre malgré lui. Avec lui. Elle et Heero, ils étaient de ceux qui survivaient…

Et pourtant c'était prévisible. Ça aurait dû l'être.

Elle était morte, comme tous les autres. Juste pas de la même manière.

Le monde auquel il avait voulu croire avait volé en éclat. Comme celui de Heero. Il avait vu la même détresse, danser derrière les ombres bleues. Et là où Duo avait tendu les bras, Heero l'avait rejeté de toutes ses forces.

Il secoua la tête en soupirant.

Selon Réléna, et donc selon les dires du professeur, Heero avait été tellement traumatisé qu'il n'avait eu d'autres choix que de lui faire suivre une thérapie particulière. Les souvenirs liés à Duo et à la mort de sa mère avaient été si profondément enfouis qu'il était impossible qu'ils refassent surface.

« Il a dit que le choc serait si grand que son esprit pourrait ne pas le supporter… »

Elle était visiblement inquiète, et il était fort possible que J ait mis en place de tels stratagèmes pour bloquer la mémoire de son protégé. Il se demanda quelles modifications physiques avait subi Heero, car il ne faisait aucun doute que le professeur ne s'était pas contenté de jouer au psy.

« Ne m'imagine pas plus naïve que je ne le suis. Heero m'a beaucoup parlé de J et de ses expériences. J'imagine bien qu'il en a profité pour lui faire subir de nombreuses expérimentations. Peut-être même les lui faire oublier ensuite. »

Elle sous-estimait Heero.

Il avait été préparé pour ça. Lui-même y avait été préparé, d'une certaine manière. Elle avait fait ce qu'elle avait pu, pour apprendre à un gosse de quatre ans comment se retrouver. Une simple chanson à retenir. Un air lancinant, parce que le seul moyen de ne pas sombrer, c'était de se rappeler qui on était. Elle avait dû l'enseigner à son fils aussi, forcément.

Du moins c'était ce qu'il espérait.

« Réléna ? Depuis combien de temps tu connais Heero ? »

Elle avait haussé un sourcil surpris, comme si la question n'avait rien à voir avec la conversation.

« Un peu plus de deux ans. » Le ton agacé posait le « pourquoi ? » qu'elle n'avait pas formulé.

Il avait tenté de réprimer l'éclair de supériorité qu'affichait son regard.

Elle ne savait rien.

Elle ne savait pas qui était Heero.

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Lundi matin. Il patientait depuis plus d'une demi-heure devant le bureau de « Lady Une », comme il aimait appeler sa directrice. Seulement aujourd'hui il n'allait pas user de ce ton badin pour faire une petite plaisanterie douteuse qui la mettrait dans tous ses états. Il savait qu'elle n'aurait rien d'une collégienne rougissante au moment où il allait le lui annoncer.

Il avait rejoué le scénario une centaine de fois dans son esprit durant toute la journée de la veille, ainsi qu'une bonne partie de la nuit. Il avait eu beau retourner le problème dans tous les sens, c'était la seule solution viable qu'il avait trouvé. Il pouvait en faire un texte argumenté, les « pour » et les « contre », la défense ou la critique. Il avait rationnalisé, il avait même sur-rationnalisé, mieux valait exagérer dans le rationnel que de faire une faute professionnelle grave et risquer de mettre un patient en danger. Car c'était ce qu'il avait fait.

Il n'allait pas le dire, non. N'exagérons rien.

Trowa Barton était quelqu'un de franc et honnête, certes, mais pas complètement con non plus.

Pragmatique, surtout. Il se voyait mal tendre les bras, poignets joints devant lui et susurrer d'un ton larmoyant « Je suis coupable, emmenez-moi ». Non, justement.

Il fallait contourner le problème.

Ne pas avouer la faute.

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« Je souhaite confier mon nouveau patient au docteur Kravitz. »

Simple, rapide, efficace. Il ne se mouillait pas trop, n'expliquait rien. Le plus prudent avant de voir venir les questions, aussi pour avoir le temps d'interpréter les expressions du visage. Ça lui avait semblé idéal.

Mais là ça tombait curieusement à plat. Il ne lisait rien dans les expressions de sa directrice, trop occupé à masquer les siennes, se répétant intérieurement les arguments qui pesaient en sa faveur.

Le docteur Kravitz était plus âgé que lui et plus compétent dans certains domaines, plus ancien que lui à la pension aussi. Il était moins investi dans son boulot, il fallait le reconnaître, mais tout de même, il restait un psychiatre reconnu par ses pairs. Prenons, par exemple ses nombreux articles publiés dans…

Il perdit le fil de sa réflexion lorsqu'elle haussa un sourcil interloqué, un peu à retardement. Elle prit une brève inspiration et éleva une voix calme.

« Le docteur Kravitz est venu finir paisiblement sa carrière à la pension. Il ne veut certainement pas d'un nouveau cas. De plus il ne travaille qu'à mi-temps. »

Il nota la remarque avec intérêt et un brin de surprise. Elle se penchait sur les modalités pratiques alors que ce changement de thérapeute, s'il avait lieu, poserait un problème bien plus évident. Un problème qui n'avait strictement rien à voir avec le docteur Kravitz ou son emploi du temps.

Elle cherchait probablement à gagner quelques minutes. Pourquoi pas.

« A raison de deux consultations par semaines, cela doit pouvoir rentrer dans son agenda. Je pense pouvoir facilement le convaincre… »

Elle posa les deux mains à plat sur son bureau dans un bruit sec et leva des yeux acérés vers Trowa.

« Je vous rappelle qu'il s'agit du fils Winner. »

Ainsi le vernis s'écaillait. Elle n'avait pas tenu très longtemps avant de réagir comme il l'avait imaginé.

« J'en ai parfaitement conscience. »

La neutralité pouvait agacer. Il en était la preuve vivante. Alors elle insista.

« Je vous rappelle que les industries Winner Corp. & Monsanto fournissent les financements nécessaires à cette pension, et qu'accessoirement, L'actuel PDG de la Winner Corp. est le père du patient en question...

- Je sais. »

Effectivement il savait. Ou plutôt il avait su, n'y avait plus prêté attention, avait oublié puis s'était rappelé. Tout simplement.

Au début Quatre était « juste » le fils de Winner, grand homme d'affaires qui finançait un nombre incalculable d'organismes divers. Et désormais c'était Quatre Winner, fils de celui qui avait également participé à la création de la « pension Cold Stone » telle qu'elle était actuellement, celui qui possédait plus de la moitié des parts de la pension donc.

Il savait oui, effectivement. Elle défaillait.

« Et je lui dis quoi ? Que mon psychiatre en chef est pris d'une petite fantaisie et qu'il n'a plus envie de suivre son fils ? Est-ce que vous réalisez, docteur Barton ? »

Trowa hocha la tête, un rien solennel. Il se dit que répondre « oui » serait interprété comme une provocation, et ce n'était pas une bonne idée vu qu'elle était sur le point d'imploser.

Heureusement qu'il n'avait pas eu l'idée saugrenue de lui confier son manque de professionnalisme durant la crise de Quatre, elle en aurait fait une crise d'apoplexie à coup sûr. Et lui n'aurait pas donné cher de sa peau.

Devant son manque de réaction, la directrice soupira et se raidit contre le dossier de son siège, croisant les mains devant elle. Elle allait se la jouer psy, et ce n'était définitivement pas bon.

Il préférait quand elle hurlait.

« Où se situe le problème ? »

Le docteur hésita.

« Il ne me facilite pas la tâche. »

Elle tenta un sourire un peu gauche.

« ça ne serait pas la première fois, docteur Barton. Je ne vous ai jamais vu abandonner un patient au bout d'une seule consultation… »

Condescendante en plus de ça. Mais ça ne fonctionnerait pas, Lady Une. On n'apprenait pas à un vieux singe à faire des grimaces.

« Il ne s'agit pas d'abandonner ce patient. Simplement de le confier à un confrère plus âgé et plus expérimenté qui saura mieux le gérer. Il a des réactions de rejets. Et puisqu'il ne s'est pas montré réticent quant à la thérapie, cela me laisse croire que je suis la cause de ce rejet. »

Elle appuya son menton contre le dos sa main et se reposa presque sur son coude, sans pour autant perdre cet air pincé qui la caractérisait.

« A-t-il dit ou fait quelque chose qui vous laisse penser ça ? »

Trowa haussa un sourcil perplexe, le mot « redondance » lui venant à l'esprit. Non, bien sûr que non. S'il était là aujourd'hui, juste devant elle, c'était parce que c'était tout à fait son genre de se torturer avec un scénario catastrophe et qu'il préférait renoncer avant que quelque chose n'arrive. D'ailleurs il allait renoncer à tous ses patients, là, tout de suite, juste au cas où…

« Il me provoque. (Il m'intrigue.)

- Vous avez déjà eu affaire à des patients agressifs…

- Il n'est pas agressif. (Il est torturé.) Il veut montrer sa supériorité. »

Elle eut un sourire réprimé. Ça n'augurait rien de bon.

« C'est un Winner. Nous pouvons considérer cela comme normal.

- Je ne pense pas que ce soit lié à son patronyme. (Il hait son nom.)

- Ce n'est peut-être pas irrémédiable, docteur Barton. Je me pencherais sérieusement sur vos arguments si vous aviez eu plus d'une consultation avec lui… »

Elle s'interrompit et prit un air à la fois pensif inspiré qui ne dupait personne. Elle savait parfaitement ce à quoi elle voulait arriver.

« Ecoutez, revenez-me voir d'ici quelques semaines. On verra si le problème persiste. »

Il persistera, soyez-en assurée.

Il l'avait su, qu'il ne serait pas crédible après seulement un premier entretien. Pourtant il avait voulu chercher une échappatoire, une porte de sortie.

Il avait voulu fuir.

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Duo rangea soigneusement sous son lit la boite en carton dont il venait de parcourir le contenu pour la millième fois. Il se dit qu'il devrait prendre une photo de Wu-Fei, à l'occasion, pour la mettre à l'intérieur de la boite.

Tout était là. Tout ce qui avait réellement compté dans sa vie.

Dans cette boite.

Il se dit aussi pour la énième fois que c'était totalement dérisoire, cette envie de vouloir à tout prix se constituer des souvenirs. Pour ne pas oublier. Quiconque voudrait lui faire oublier n'aurait qu'à s'emparer de la boite et ce qu'elle contenait et lui effacer la mémoire, à supposer que cela fut possible.

Que lui resterait-il alors, sans mémoire et sans souvenir ? Il frissonna à cette idée. Celle de se réveiller un matin, dépouillé de tout, sans référentiel. Juste le vide. Et devoir l'affronter. Devoir se construire un quotidien sur base de rien. Savoir qu'on avait eu une vie avant mais être simplement incapable de s'en rappeler.

Quel était le pire châtiment ? Oublier ou se souvenir ?

Se souvenir en sachant ce qu'on a perdu, la douleur estompée seulement par le temps, par les années qui passent mais qui n'effacent jamais totalement. « Ce qu'on ne sait pas ne nous rend pas malade », disait toujours Hélène. Et c'était vrai. Rationnellement il pouvait parfaitement le comprendre, voir même acquiescer.

Fallait-il obligatoirement tout savoir pour être entier, ou pouvait-on se permettre de simplement fermer les yeux, de prendre une grande inspiration et de faire comme si de rien n'était ?

Comme la femme trompée ne sent pas le parfum d'une autre sur le col des chemises de son époux. Comme l'enfant chéri ne voit pas à quel point ses parents sont faibles, mortels, juste humains.

Comme le premier amour durera toujours, sera éternel, même si les statistiques montrent foutrement le contraire.

Il secoua la tête et eut envie de rire. Il ôta l'élastique de sa longue natte et s'empara d'une brosse à cheveux avant de s'asseoir sur son lit.

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Heero fixa d'un air circonspect son assiette et se dit qu'il débutait à peine sa deuxième semaine dans cet endroit. Il en avait déjà appris les règles, la configuration et le fonctionnement général. Mais mis à part ça, il n'avait pas appris grand-chose.

Il porta mécaniquement sa fourchette à sa bouche, prenant soin de ne pas quitter son assiette des yeux. Il ne voulait croiser le regard de personne.

Il n'eut pas le choix. Ou si peu.

La chaise en face de lui émit un raclement sonore qui l'irrita avant même que Duo ne s'asseye. Et il savait que c'était lui avant même de relever le visage aussi. Ça ne pouvait être que lui. La voix basse et maîtrisée l'étonna.

« Je ne suis pas là pour te coller. Et si je ne devais plus jamais t'adresser la parole après aujourd'hui et bien soit. Je n'en mourrai pas.»

Duo esquissa un sourire étrange lorsque Heero le dévisagea.

« Je peux comprendre que ma présence te mette mal à l'aise aussi. »

Heero déglutit avec difficulté, sans vraiment chercher à déterminer pourquoi il se sentait oppressé. C'était toujours comme ça avec Duo. Il était incapable de savoir réellement si sa présence le dérangeait ou le rassurait. Seule cette étrange impression de malaise était omniprésente, bien qu'il n'ait jamais cherché à en identifier la cause. C'était probablement normal après tout.

Il avait déjà pu observer cette tendance qu'avaient les autres, à s'éloigner de Duo, à fuir poliment sa présence. Pas de rejet clairement affirmé, non, juste cet inconfort qui se répandait et il se retrouvait seul. La poitrine de Heero se serra brièvement et il fut surpris de faire preuve d'empathie à l'égard du pensionnaire.

« Je pensais juste pourvoir me rendre utile, vu que tu cherchais à comprendre comment fonctionnait cette pension. »

Il soupira et secoua légèrement la tête, se demandant où Duo voulait en venir, se demandant aussi pourquoi il n'avait plus la force de le chasser. Comme à son habitude, il retourna dans son esprit les questions qu'il ne poserait pas.

« Voilà, je crois que ce que j'essaye de dire, c'est que je suis désolé de m'être imposé comme ça. Je ne me suis pas rendu compte… »

« Ne t'excuse pas, bordel. »

Les mots avaient franchis ses lèvres sans qu'il ait le temps d'y penser. Comme la première fois où il l'avait rencontré.

« Ne t'excuse pas après ça… »

Il reposa sa fourchette et baissa la voix, conscient qu'il serait incapable d'endiguer le flot de paroles qui s'amoncelaient dans sa gorge.

« Je ne comprends pas. Je ne me comprends pas. C'est clair que tu m'es utile ici, mais tu crées ce malaise … J'oscille perpétuellement entre l'envie de te fuir et celle de… »

Il s'interrompit et baissa les yeux, fixant résolument son assiette à peine entamée.

« Je ne devrais même pas te l'expliquer. Je n'ai jamais rien cherché à expliquer. Je ne sais pas ce que je fais ici et en même temps j'ai cette impression que rien n'est réel. Que rien ne l'a jamais été. Je n'ai aucun contrôle, alors j'essaye de me conformer à ce que je pense être normal. Parce que si je suis normal je sortirai d'ici et j'aurai une chance de comprendre… »

Sa voix s'éteignit dans un murmure et il eut l'impression d'étouffer. Une main chercha la sienne et il ne prit pas la peine de s'écarter. Il se laissa doucement guider par Duo qui le poussa à se lever et à le suivre.

« Tu me remercieras plus tard de t'avoir sauvé de l'effondrement public, dans ta quête de la normalité. », chuchota-t-il dans un sourire. « Peut-être que tout n'est pas perdu. »

Il traversa la cafétéria puis les couloirs avoisinant la salle commune d'un air absent. Son esprit semblait déconnecté, alors qu'il suivait Duo jusqu'à sa chambre. Ce dernier ne referma pas la porte derrière eux, les règles de l'endroit l'interdisant.

Duo déplaça une pile de gros sweaters et les posa sur un petit fauteuil situé en face de son lit, juste à côté d'une étagère croulant sous le poids de livres et magasines divers. Heero enregistra les détails dans un coin de son esprit et se demanderait plus tard ce qu'ils avaient de dérangeants. Il s'assit sur le lit et leva un regard perdu vers le propriétaire des lieux. Ce dernier s'assit sur la chaise de bureau et soupira avant d'élever une voix douce.

« Et si on recommençait depuis le début ? »

Heero haussa un sourcil interrogateur.

« Raconte-moi ton histoire. »

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A suivre?

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Réponses aux reviews « anonymes »

Lucid Nightmare : Coucou ! Merci, je suis contente que ça te plaise. Merci pour ton conseil, mais j'avais déjà lu pas mal de bouquins et eu quelques cours de psycho avant de commencer la fic. Je mets surtout l'avertissement parce que malgré ça je ne m'estime pas capable d'expliquer les choses comme le ferait un professionnel et aussi parce que ce n'est pas le but de la fic. Je suis vraiment ravie que tu aimes tant les persos que le rythme, ça me rassure énormément aussi de voir que tu repères les indices ça et là. Merci beaucoup.

ElangelCaido : Je t'ai déjà dit à quel point j'étais contente que tu sois toujours là ? lol. Parfois je grince des dents en te lisant parce que je me dis que (nom d'une pipe) je laisse des indices, certaines choses devraient un peu s'éclaircir, mais en même temps je comprends que tu sois toujours frustrée. Mais je suis sure que tu comprendras tout à la fin, ne t'en fais pas. Pleins de chus et merci beaucoup !

Zelda-Sama : lol, celle-ci n'est pas représentative, si c'est la première fic que tu lis sur GW, mais je suis quand même très contente qu'elle te plaise. Merci beaucoup !