Le jogging. Cela faisait plusieurs mois que j'avais commencé cette activité.
Je n'avais jamais été une sportive régulière. J'étais très vite lassée. La danse classique fut ma première activité, comme pour chaque petite fille qui se respecte. Mais contrairement à elles, j'avais aimé le tutu et les ballerines une semaine et la suivante je les avais laissés aux vestiaires. Je m'étais donc essayé à d'autres sports, notamment le judo. Pour celui là, je n'eus même pas à me plaindre auprès de mes parents : il me suffit d'un combat où je m'étais montré trop passionnée. Après le séjour à l'hôpital de mon dernier rival pour un poignet fracturé, plus personne ne me voulait pour partenaire. Ma mère eut si honte qu'elle ne jugea pas nécessaire de tenter un autre sport.
Il est vrai que j'avais toujours eu du caractère. Mon premier adversaire ayant été ma mère. J'étais exigeante et elle me l'avait toujours rappelé, une touche d'ironie au coin des yeux. Elle m'avait conté avec nostalgie une journée de l'année 1995 où elle avait joué avec moi, et où, au moment où elle s'était relevée pour s'éloigner de moi, j'avais encerclé mes petites jambes autour de son cou pour exiger qu'elle continue, tout en grognant adorablement. Mon caractère eut un impact sur l'ensemble des personnes présentes dans ma famille. J'avais reproché toute ma vie à mon père d'être trop protecteur envers moi, j'avais détesté qu'il prenne autant soin de moi, j'avais détesté ses indénombrables textos pour savoir où je me trouvais à chaque fois où je franchissais le seuil de la maison. Je voulais ce rôle pour moi toute seule. Mes sœurs furent mes premières protégées. Personne n'allait les embêter sans s'attendre à des représailles de ma part. Cela marchait toujours car, malgré mon petit corps menu et mon visage angélique, je possédais assez de force mentale pour pouvoir effrayer mes ennemis en prenant un air menaçant. Et surtout, j'étais une excellente actrice, je savais exactement quelle expression arborer dans chaque situation, (talent que je perdais toujours face à Edward). J'étais comme une ensorceleuse. Cependant, ma violence ne se retournait que très rarement contre les personnes que j'aimais et je sentais que, malgré les hontes que je suscitais à mes parents lorsqu'on les convoquait à l'école primaire parce que j'avais mordu un enfant qui s'était moqué d'un de mes camarades, je sentais qu'ils étaient soulagés de me voir assez armée pour affronter les dures épreuves de la vie. Ce que j'aimais dans mon caractère, c'était le contrôle que j'avais dessus, sa tempérance. J'étais loin d'être une brute. J'étais une personne d'une extrême gentillesse mais lorsqu'on se permettait de confondre ce trait positif de mon caractère avec de l'idiotie, je sortais les armes. De surcroit, quand il s'agissait de me montrer diplomate dans certaines situations, j'avais pris assez de maturité avec le temps pour savoir comment cacher ma rage. Je savais sourire courtoisement tout en bouillonnant de rage à l'intérieur de moi quand la situation le demandait.
Suite à mes nombreux sports inachevés, je m'étais tourné vers la musique. Passant du plaisir d'écouter au plaisir de produire. Le piano était devenu mon nouvel instrument de défoulement. Je pianotais les touches comme un coureur pouvait parcourir des kilomètres. Savourant l'air, les particules du son, la sensation de mes doigts sur les touches lisses faite en tilleul, la sensualité d'une douce mélodie… Plus je pratiquais et plus j'étais douée. Je n'étais pas excellente, juste douée. J'avais gagnée de nombreux trophées suite à cela mais mes concours finirent par prendre beaucoup trop de place dans mon emploi du temps. J'avais donc décidé d'arrêter cette activité. J'en eu beaucoup de regrets. Parfois il m'arrivait de descendre dans l'ancienne salle de jeu se tenant au rez-de-chaussée de ma maison, de m'installer devant le modeste petit piano que mes parents avaient généreusement déboursé pour que je puisse m'entraîner et de pianoter les touches quelques instants. Parfois même, ils faisaient éruption discrètement derrière mon dos pour écouter les mélodies.
Ma vie se limita donc à ma famille, à quelques amis et à l'école. En cours de sport, je fis les activités que l'on nous enseignait sans pour autant en éprouver un quelconque enthousiasme. Jusqu'à ce qu'arrive le cycle de course en durée, contant dans l'épreuve du Baccalauréat. Ce fut une révélation. J'adorais la sensation des écouteurs dans mes oreilles, du vent glissant sur ma peau et entre chacun de mes cheveux. L'examen passé, j'avais continué ce sport. J'avais réussi à concilier deux activités que j'avais, en quelque sorte échoué suite à leur abandon : le sport et la musique. Je ne lâchai jamais rien, je prenais toujours ma revanche.
Ce soir là je courais, lâchant prise, réfléchissant à comment je pourrais redonner à Edward la monnaie de sa pièce. Je voulais que nous soyons quittes. Et si nous ne pourrions pas l'être je désirais qu'il souffre plus que moi. Soudain je le vis face à moi. Il portait un short gris lui arrivant aux genoux et un t-shirt blanc malgré le froid qui s'était emparé de la ville. Il courrait lui aussi, sans écouteurs. Soudain, il se rendit compte de ma présence. Il s'arrêta, surpris. Je pris mon courage à deux mains, accélérais mes pas de course et passais devant lui sans même le regarder. Je risquai un regard derrière moi, il me regardait, toujours à l'arrêt et pour la première fois je reconnus cette expression. C'était devenu la mienne ces dernières semaines, elle était apparut sur mon visage à chaque fois qu'il m'avait repoussé. C'était un mélange de tristesse et de profond désespoir. Je lui lançais le plus haineux des regards et me retournai devant moi. Les rôles s'étaient bel et bien inversés. Désormais, c'était moi le maître. Je compris où je devais frapper. Je devais l'ignorer, faire exactement comme s'il n'avait jamais existé. J'eu soudainement la sensation que mes mains étaient pleines, j'avais raison, j'étais en possession de mon pouvoir. J'avais retrouvé mes armes.
