"So what if you can see the darkest side of me ?

No one will ever change this animal I have become."

Three Days Grace - Animal I Have Become.


Pourquoi les a-t-il laissés rester ?" se demanda Yeux Bleus en grognant.

Carver parti, Malcolm et son groupe avaient pu reprendre leurs travaux au barrage l'après-midi même. Confus et agacé par la bonté que son père avait envers eux, Yeux Bleus avait refusé de les accompagner. Comment César pouvait-il accepter de nouveau les humains sur son territoire après qu'ils eurent menacé ses propres fils ? Yeux Bleus avait été clair avec son père : qu'il ne compte pas sur lui pour aider les humains. Il ne voulait même plus lui adresser la parole pour le moment. À Ash non plus, d'ailleurs. Même son meilleur ami l'avait lâché pour suivre les humains. Il se sentait abandonné, trahi.

Désormais seul, il avait décidé de raccommoder sa lance qu'avait brisée l'ours qu'il avait rencontré durant une partie de chasse, quelques jours plus tôt. Assis au coin d'un feu, la lueur orangée des flammes venant se mélanger à ses iris azurées, il manipulait l'arme avec la plus grande des précautions. Et pour cause : il s'agissait de sa lance préférée. Elle lui avait été offerte par son oncle Koba durant son tout premier cours de chasse. Il avait été écœuré lorsque l'ours l'avait cassée en deux.

"Il faut que j'avertisse oncle Koba dès qu'il rentre de la chasse, se dit-il. Lui, il sait à quel point les humains sont dangereux."

Soudain, un bruit de sabots de chevaux martelant le sol attira son attention. Il releva la tête pour voir entrer dans la colonie Koba, Grey et Stone.

Quand on parle du loup...

Le bonobo n'attendit même pas que son cheval se soit arrêté pour bondir à terre. Il se précipita vers Yeux Bleus pour lui faire part de ses découvertes à la ville des humains.

"Les humains sont plus dangereux que ce que l'on pensait, signa-t-il avec hâte. Où est ton père ?"

Yeux Bleus hésita un peu avant de répondre, craignant la réaction de son oncle honorifique. Il avait beau l'aimer beaucoup et vouloir le dire absolument ce qu'il s'était passé plus tôt, il trouvait Koba carrément terrifiant lorsqu'il se mettait en colère. Et le fait que les humains se trouvent toujours sur le territoire des singes, ça, ça risquait de le mettre très en colère. Finalement, il posa sa lance sur ses genoux pour pouvoir signer.

"Avec les humains…
- Quoi ?! rugit Koba.
- Il s'est passé quelque chose au barrage, oncle Koba…
- Tu m'expliqueras en chemin,
le coupa sèchement le singe âgé. Viens."

Il remonta sur son cheval en vitesse. L'adolescent posa sa lance sur le sol, se leva et courut rejoindre son oncle sur le cheval. Il se plaça derrière Koba et enroula ses bras autour de ses hanches. Puis le bonobo saisit les rênes de l'étalon, donna un petit coup de talon sur le flanc de l'animal et ils quittèrent la colonie. Ils galopèrent à travers les arbres en direction du barrage, Grey et Stone les suivant de près. Durant le trajet, ne pouvant pas signer et étant encore mal à l'aise avec l'oral, Yeux Bleus se servit du langage des singes pour expliquer à son oncle ce qui s'était passé plus tôt dans la journée.

"Les autres singes et moi sommes restés à l'extérieur du barrage, tandis que les humains allaient travailler. À un moment, il y a eu une forte explosion dans le barrage et…
- Explosion ?" le coupa soudainement Koba.

Lorsqu'il tourna la tête pour pouvoir regarder Yeux Bleus, le jeune singe vit une expression qu'il ne s'attendait pas du tout à voir sur le visage de son oncle : de la peur et de l'inquiétude. Cela le surprit tellement qu'il en fut choqué. Pourquoi l'évocation de l'explosion l'inquiétait-il autant ? Ne devrait-il pas plutôt se réjouir à l'idée que les humains auraient pu être blessés ?

"Oui…continua-t-il en haussant un sourcil. Ça a provoqué un éboulement.
- Humains blessés ? demanda Koba, l'air encore plus inquiet.
- Un seul. Celui qui avait tiré sur Ash."

Le soupir de soulagement que laissa échapper Koba fut le summum de l'inattendu. Yeux Bleus ne comprenait tout simplement pas les réactions de son oncle face à ses dires. Il prit le risque de lui demander quelques explications. Koba le regarda à nouveau, ce coup-ci avec un air ahuris, comme s'il venait de se rendre compte de ce qu'il avait fait.

"Je… je ne... sais pas, Yeux Bleus. Vraiment pas."

Yeux Bleus acquiesça, se disant que ce n'était sûrement pas une bonne idée de lui poser trop de questions. Koba, lui, se gifla mentalement, furieux contre lui-même.

Est-ce que je me suis vraiment inquiété pour elle ? Non ! Non, Koba, non ! Elle est humaine ! Les humains sont mauvais !

"Et…après ? ajouta Koba comme si de rien n'était.
- Quand on est sortis du barrage, l'un des humains - celui qui avait tiré sur Ash - a sorti un fusil caché dans une boîte. Il a voulu tirer sur Cornélius et moi.
- Fusil ?! César avoir interdit armes !
- Je sais, père était furieux sur le coup.
- Humain blesser Yeux Bleus ou Cornélius ?
- Non. L'humaine aux cheveux couleur blé s'est placée devant nous pour nous protéger."

Une nouvelle fois, Koba se tourna vers son neveu, l'air étonné.

"Vraiment ?"

Yeux Bleus acquiesça. Peu après, ils arrivèrent enfin au barrage. Les deux singes descendirent du cheval, l'attachèrent à la branche basse d'un arbre et se dirigèrent vers l'entrée de l'infrastructure. Grey et Stone, qui leur emboîtaient le pas, ainsi que Yeux Bleus, n'osaient pas prononcer un seul mot tant la colère était flagrante sur le visage noire de Koba. Ils pénétrèrent dans le barrage. Des bruits de pas, des voix humaines et des bruits de singes provenaient des étages inférieurs. Koba se pencha par-dessus une balustrade et vit rouge : les singes aidaient les humains dans leur travail. Il croyait rêver…

Il grogna de rage et, avec la souplesse d'un félin, sauta par-dessus la rambarde pour atterrir sur un tuyau. Rapidement, il atterrit sur le sol métallique du rez-de-chaussée. S'il avait tourné la tête vers la droite, il aurait aperçu Ana en train d'aider Malcolm. La jeune femme avait immédiatement remarqué sa présence et fut frappée par l'expression de colère qui déformait son visage. Elle dut contenir son envie d'aller vers lui et se forcer à rester concentrée sur ce que lui expliquait Malcolm. Cependant, elle le surveillait du coin de l'œil.

Mais la rage de Koba était trop intense pour qu'il puisse voir la jeune femme. Il sentait son cœur battre furieusement dans sa poitrine, et sa respiration s'était transformée en un souffle rauque et guttural. Il enjamba une nouvelle rambarde et interpella le chimpanzé le plus proche de lui. Il lui demanda, le plus calmement possible, où se trouvait César, ce à quoi l'autre singe répondit en pointant vers une porte située à l'autre bout de la pièce. Koba tourna les talons et s'y dirigea, bien décider à s'expliquer avec son chef.

Au même moment, Alexander, le fils de Malcolm, descendit d'une plateforme pour rejoindre Foster. Ce dernier lui avait demandé de lui trouver un relais neuf pour remplacer un cassé. Le jeune homme avait enfin trouvé la pièce de métal. Mais au moment où il descendit de la plateforme, il eut la malchance de se retrouver sur le chemin de Koba. La simple présence de l'adolescent suffit à agacer davantage le bonobo qui, d'une puissante bourrade, l'envoya s'étaler par terre. Alexander heurta le sol et le relais lui échappa des mains. L'adolescent fronça les sourcils, irrité.

"Hey !" protesta-t-il.

Si son but était d'énerver encore plus Koba, il avait fait le bon choix. Le singe se tourna vers lui en rugissant et en montrant les crocs. Il lui lançait un regard meurtrier, qui trahissait son envie d'avoir les mains recouvertes de sang humain. Ce pauvre jeune garçon maigrelet était une proie si facile, pour lui. Il n'aurait aucun problème à lui briser la mâchoire. Il s'approcha de l'adolescent, bien décidé à lui expliquer à sa manière que, non, on ne crie pas sur Koba, et se délecta de la peur qui était apparue sur son visage blafard. Après ça, il pourrait aller voir César pour s'expliquer avec lui.

"Koba ! Non ! Pitié, arrête !"

Cette voix très familière le sortit un instant de son délire meurtrier, et avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit, Ana se retrouva entre lui et Alexander. L'humaine avait abandonné son poste dès qu'elle eut vu Alexander allongé à terre.

"Je t'en supplie, ajouta-t-elle d'une voix douce mais tremblante, calme-toi."

Se calmer ? Impossible, pour lui. Pas avec autant d'humains sur le territoire des singes. Même la présence d'Ana, autrefois si rassurante, ne parvenait pas à calmer sa rage. Son bon œil se reposa sur Alexander, et cette pulsion meurtrière vint reprendre le dessus sur lui. Il voulut s'avancer, quitte à s'attaquer aux deux si Ana refusait de le laisser accéder à sa victime. Mais au même moment, Maurice, le grand et sage orang-outan, s'interposa entre lui et les deux humains. Le grognement qu'il poussa réussit à intimider Koba, qui recula d'un pas. Face à ce singe beaucoup plus costaud que lui, il n'avait aucune chance. Attendez… Maurice avait protégé les humains ? Un SINGE avait protégé des HUMAINS ? C'en était trop pour lui. Le monde était devenu fou.

"Où être César ? gronda-t-il, à deux doigts de l'explosion. Vouloir voir César ! CÉSAAAR !"

L'Alpha apparut enfin dans l'encadrure de la porte. Son visage était grave et le regard qu'il posa sur le bonobo furieux. Il s'avança lentement vers lui sans prononcer le moindre mot. Il attendait d'entendre ce que Koba avait à dire, même s'il se doutait un peu de ce dont il s'agissait. Le sadique se tourna vers son chef.

"Humains attaquer tes fils, et toi, les laisser rester, s'insurgea-t-il ?! Mettre singes en danger !"

Il s'avança vers César jusqu'à se retrouver juste devant lui.

"César aimer humains plus que singes ! PLUS QUE FILS DE CÉSAR !"

Cette phrase fut choquante pour Yeux Bleus, mais semblait en même temps tellement véridique. C'est ce qu'il s'était dit un court instant lorsque César avait autorisé les humains à rester sur le territoire des singes. Et maintenant que son oncle prononçait haut et fort cette affirmation, il était persuadé qu'elle était vraie.

Ana aussi fut choquée. Elle ne pouvait pas (ne voulait pas) croire que ce singe et le jeune bonobo craintif mais gentil qu'elle avait connu au centre étaient les mêmes personnes. Cette rage, cette haine révélaient les terribles impacts qu'avaient causés les humains à la santé mentale de Koba. Il était devenu mauvais et dangereux. Un psychopathe violent, agressif et manipulateur.

Ce n'est plus le Koba que j'ai connu au centre…

Les deux singes se faisaient maintenant face. Le plus petit des deux grognait avec arrogance. Le plus grand et le plus costaud lança un regard à son fils aîné. César avait de la patience. Beaucoup de patience. Mais qu'on utilise son propre fils contre lui…

Son calme disparut d'un coup. César poussa un hurlement de rage et plaqua violemment Koba à terre. Tout le monde assista, impuissant, à la lutte entre ces deux puissances de la nature. Ana savait qui l'emporterait : un bonobo, même de la taille de Koba, sera toujours moins fort qu'un chimpanzé. Si la bagarre dégénérait, il risquait d'y passer.

Pendant un moment, cependant, le borgne eut l'avantage sur le chimpanzé. Juché à califourchon sur le ventre de son adversaire, il lui asséna plusieurs coups de poing. César se protégea de son mieux en plaçant ses bras devant son visage. Mais quelques secondes plus tard, les rôles s'inversèrent. César fit basculer Koba sur le côté. Yeux Bleus, qui observait la scène avec stupeur, s'éloigna vivement de son père et de son oncle afin de ne pas prendre de coups.

Maintenant au-dessus de Koba, César fit s'abattre sur lui une avalanche de coups. Ses poings commencèrent à se couvrir de sang. La lutte était si intense que personne n'entendait Ana, paniquée, qui suppliait César d'arrêter.

Soudain, les coups cessèrent de pleuvoir et les puissantes mains de César se refermèrent sur la gorge de Koba. Il resserra son étreinte alors que le bonobo tentait de lui faire lâcher prise. Mais c'était inutile : personne ne peut arrêter un chimpanzé en colère. César le fit décoller plusieurs fois du sol pour lui claquer violemment la tête contre le sol. Le bruit de l'impact résonnait dans tout le barrage.

"César ! Je t'en supplie, arrête !"

Le cri d'Ana, déchirant et affolé, fut suivi d'un lourd silence. Des visages éberlués se tournèrent vers elle, et tous purent voir que des larmes commençaient à faire briller ses yeux verts. Elle tremblait de peur

"Ce n'est pas la peine d'aller aussi loin, continua-t-elle en tentant de retrouver son calme. Je pense qu'il a compris la leçon."

César baissa les yeux vers Koba, dont la gorge était toujours serrée dans un étau, et fut choqué de voir ce qu'il était sur le point de faire : il allait transgresser la Première Loi des Singes qui dit que "un singe ne peut pas tuer un autre singe". Ses mains lâchèrent enfin leur prise, et Koba lutta un moment pour retrouver un peu d'air.

"Singe...pas…tuer…singe" affirma César, essoufflé.

Il se redressa lentement et vint se placer aux côtés de Koba. À bout de souffle, le bonobo resta allongé à terre le temps de se remettre du choc. Ses yeux scannèrent l'assemblée, comme pour voir qui avait été témoin de son humiliation public. Les visages choqués de ses congénères, mais aussi des humains, lui firent réaliser ce qu'il avait fait…et ce qu'il avait failli faire. Il fit tout pour ne pas croiser le regard d'Ana, mais perçut tout de même le choc et, peut-être, la déception sur le visage de la jeune femme.

Ana sentit un frisson lui traverser la colonne vertébrale lorsqu'elle vit le visage tuméfié de Koba. Il avait le nez et la bouche en sang, et de nombreuses contusions sur le visage. Elle n'arrivait toujours pas à accepter ce qu'il venait de se passer. Elle ne le pouvait tout simplement pas ! Elle se sentait comme une mère à qui l'on venait d'annoncer que son fils chéri et tendre était en réalité un dangereux criminel.

Comment a-t-il pu devenir… ça ?

Koba finit par se redresser. Il s'accroupit aux côtés de César et tendit une main vers lui. S'il n'avait pas eu la tête baissée à ce moment-là, tout le monde aurait pu voir le sourire malsain qui lui déformait les traits du visage, le rendant plus terrifiant que jamais. Cette bagarre… elle avait déclenché quelque chose en lui. Quelque chose, dans son esprit, avait été actionné.

"Pardonne-moi" dit-il sans rien y penser.

Il sentit les doigts de César venir lui effleurer la paume de la main. Immédiatement, il se redressa et partit vers les escaliers qui menaient à la sortie du barrage sans jeter un regard en arrière. Mais au moment où il s'apprêtait à sortie de l'infrastructure, il entendit quelqu'un arriver rapidement derrière lui. Il s'arrêta, mais ne se retourna pas. Il n'avait pas besoin de la voir pour savoir qu'il s'agissait d'elle.

"Koba… chuchota-t-elle.
-Laisse-moi !" lui ordonna-t-il.

Il sentit une petite main se poser sur son épaule mais ne fit rien pour la dégager. Ana vint se placer à ses côtés et se pencha légèrement pour être à sa hauteur - elle mesurait vingt centimètres de plus que le singe. Lui n'osait pas lever les yeux vers elle. Il ne voulait pas croiser son regard. Il gardait donc la tête baissée, et put voir quelques gouttes de son propre sang tomber à terre. Mais malgré le sang qui coulait, ses blessures ne l'importunaient guère. Cela faisait longtemps que la douleur physique n'était plus qu'une chose insignifiante pour lui.

"Pourquoi tu as fait ça ? osa-t-elle lui demander.
- Humains… Monstres… Dangereux…, répondit-il d'une voix tremblante.
- Je sais ce que tu ressens vis-à-vis des humains. Mais crois-moi, nous ne représentons pas tous un danger pour ton peuple.
- Comment…pouvoir… te croire ? Avoir vu des choses...qui prouvent le contraire. Tous dangereux !
- Regarde-moi, Koba : est-ce que tu penses que je suis comme ça ?"

Il finit par lever les yeux pour la regarder en face. Il sentit sa colère descendre légèrement lorsqu'il vit ce doux visage qu'il connaissait tant et, pendant un moment, eut l'impression d'avoir remonté le temps jusqu'au jour de leur première rencontre au centre de recherche. Il sut alors pourquoi il avait senti ce sentiment d'angoisse, le matin-même : sa rage l'avait presque poussé à lui faire du mal.

Sans répondre à la question de la jeune femme, Koba eut le plus surprenant des gestes. Un geste qu'il avait produit seize ans auparavant : il posa ses grandes et puissantes mains sur le visage fragile d'Ana. La jeune femme laissa échapper un hoquet de surprise et failli avoir un mouvement de recul.

"Pars, Ana. Loin…de Koba."

Il retira ses mains et s'éloigna d'elle sans la regarder


C'était la fin de journée, les employés du centre de recherche n'allaient pas tarder à rentrer chez eux. Les singes étaient tous rentrés dans leurs cages de nuit et les soigneurs viendraient bientôt les nourrir. Cela faisait maintenant deux mois qu'Ana y était en stage et elle s'y plaisait vraiment. Elle rêvait même de travailler là-bas, rêve qui se réaliserait cinq ans plus tard. Elle s'entendait bien avec la plupart de ses collègues, et ses supérieurs lui laissaient assez de liberté pour inventer et effectuer de nouveaux tests sur les primates qui, eux aussi, semblaient l'apprécier pour la plupart. Sa douceur et sa patience lui avaient permis de gagner la confiance de presque tous les singes. Mais il y en avait un qui se montrait toujours… Pas vraiment réticent, mais timide et craintif. Mais Ana ne perdait pas espoir et s'apprêtait ce soir même à effectuer un nouveau test avec lui. Un test de confiance.

Comme tous les soirs, Ana se retrouvait devant la cage de nuit de Koba pour voir comment il allait et le rassurer un peu. Ce jour-là, il en avait sacrément besoin. Dans la matinée, peu après être arrivée au centre, Ana l'avait surpris en train de « pleurer ». Elle ne savait pas vraiment si c'était le terme exact à employer, étant donné que les grands singes sont incapables de verser des larmes comme les humains. Mais il était indubitablement très attristé par quelque chose. Ana l'avait retrouvé recroquevillé sur lui-même, le visage grave, le regard perdu dans le vide. Et c'était loin d'être la première ou la dernière fois qu'elle le voyait dans cet état…

Il poussait de petits gémissements semblables à des sanglots alors que les images du cauchemar qui l'avait réveillé vers six heures du matin défilaient en boucle dans sa tête. Dans son sommeil, il avait revécu la scène la plus traumatisante de toute son existence, encore pire que la fois où l'un de ses anciens propriétaires lui avait aveuglé l'œil avec une cigarette : sa propre mère se faisant battre à mort par un gardien cruel et alcoolique.

Poussée par un sentiment qu'elle pourrait presque comparer à de l'amour maternel, Ana s'était avancée vers lui pour voir ce qui n'allait pas. Mais aussitôt fut-il conscient de la présence de l'humaine que Koba s'était repris en main, comme s'il ne voulait pas qu'elle le voie dans cet état et s'inquiète pour lui. En utilisant le langage des signes, qu'elle commençait tout juste à apprendre, Ana lui avait demandé ce qui n'allait pas. Il lui avait simplement répondu : « Rien ». Cela n'avait cependant pas empêché Ana de le rejoindre devant sa cage durant sa pause-déjeuner pour lui parler et partager son dessert avec lui.

Mais revenons à la fin de journée. Ana se trouvait donc une nouvelle fois devant la cage de nuit de Koba, qui semblait aller un peu mieux. L'humaine voulait vraiment faire ce test de confiance. Elle savait que c'était dangereux pour elle, le caractère craintif de Koba pouvant le rendre agressif, et ce même s'il était un bonobo. Mais elle voulait vraiment savoir si la confiance qu'elle avait en lui était réciproque.

Sans faire le moindre geste brusque, Ana avait passé sa main fragile à travers les barreaux de la cage. Koba avait tout de suite compris ce qu'elle voulait faire : une poignée de main. Ce simple geste suffirait à prouver à chacun qu'il ou elle pouvait faire confiance à l'autre et qu'il ou elle n'avait pas à le ou la craindre. Pour Ana, ce test pourrait lui prouver qu'elle n'avait pas à se méfier de la force du singe. Pour Koba, cela lui montrerait qu'il était possible d'avoir des contacts physiques avec les humains sans que cela ne se termine dans la douleur.

Le bonobo avait hésité durant de longues minutes. Il avait regardé la main aux doigts fins de l'humaine, avait tendu sa main, l'avait retirée, s'était avancé vers elle, puis avait reculé à nouveau. Ne voulant pas le rendre encore plus nerveux (et perdant un peu espoir), Ana s'était résigné à retirer sa main. C'est à ce moment-là que la main puissante de Koba s'était refermée sur le poignet de la jeune femme avec une grande délicatesse. Ana avait lâché un hoquet de surprise alors que le bonobo allait encore plus loin dans le test de confiance : il laissa l'humaine toucher son visage blessé, alors que lui-même venait caresser la figure d'Ana. La jeune femme n'avait ressenti aucune crainte en sentant les doigts du bonobo passer près de ses yeux.

Quand le test se termina, Ana eut la bonne surprise de voir, pour la toute première fois, un sourire sincère illuminer le visage cicatriciel du bonobo. Koba signa alors un mot qu'Ana avait appris deux jours auparavant : le mot confiance.