Chapitre 10
Elles s'arrêtèrent non loin du camp, restant cependant à une certaine distance pour ne pas être entendues ou découvertes par les gardes.
Lexa devait s'habiller, revêtir la tenue d'Heda. Une fois à terre Indra s'approcha d'elle prête à l'aider, supportant sur son avant bras les vêtements lourds et foncés de son chef.
– Non, mets ton armure, une autre personne va s'occuper de moi, ordonna la jeune femme. Clarke ! Appela-t-elle.
Son second voulut protester mais le regard du leader ne souffrait d'aucune justification. Elle posa les affaires sur le sol, s'éloigna en silence, invitant d'un geste Octavia et Abby à lui porter assistance.
La jeune guérisseuse se posta devant le Commander attendant patiemment.
– Clarke, je dois m'habiller, mais je n'y arriverai pas seule.
– Ma mère pourrait t'aider, ou Indra.
– Non, elles sont déjà occupées.
Clarke comprit, le moment seule avec Lexa se présentait là maintenant. Elles allaient enfin parler.
– Je n'y vois rien, laisse-moi allumer une torche.
– Non. Utilise la lumière de la Lune, les gardes nous verraient, et tant que je ne suis pas dans mes vêtements de guerre il vaut mieux l'éviter.
– Cela ne t'est pas venu à l'esprit de passer ces habits plus tôt, quand il faisait encore jour !
Lexa soupira.
– Clarke, as-tu l'intention de m'aider ?
– Oui, murmura finalement celle-ci. Que dois-je faire ?
– Mon t-shirt…
– Très bien.
Clarke s'approcha, devant celle qu'elle avait embrassée la veille, elle hésita, puis laissa ses mains se saisir du bas du tissu. Elle le retourna, le remontant doucement le long du buste de la jeune femme qui avait levé les bras pour que cela soit plus facile. Arrivée au niveau de sa tête, Clarke lui conseilla de se pencher pour finir de lui ôter l'habit.
Le coton humide dans sa main sentait légèrement la sueur, une odeur quelque peu piquante mais assez entêtante, constata-t-elle, rien à voir avec celle d'un homme, plus tenace, aigre et irritante. Elle lâcha le vêtement qui ne fit aucun bruit en touchant le sol. Elle tendit le bras vers les points de sutures sur le flanc droit du Commander, son côté professionnel ressortant malgré elle en effleurant des phalanges ces nœuds guérisseurs. La peau sous ses doigts tremblait imperceptiblement. Elle mourait d'envie de remonter la main, de caresser cette poitrine qui se soulevait déjà un peu plus rapidement que quelques instants auparavant. Elle gardait les yeux baissés sentant le regard de Lexa sur son visage, puis soudain, elle se rendit compte avec amertume que toute cette scène, cette demande du jeune chef n'était qu'un test, une épreuve qu'elle devait réussir…
Elle recula et s'empara du vêtement noir par terre, toujours épiée par les yeux verts. Heda allongea un bras le passant dans une des manches, répétant l'opération avec le deuxième, puis la tête.
Clarke face à elle, se contenait difficilement, elle déglutit, et demanda dans un souffle.
– Faut-il que je t'aide aussi pour le bas ?
Lexa ferma durement les yeux et serra les dents.
– Non… Simplement pour le manteau.
Clarke le récupéra, se positionna derrière elle afin qu'elle ait le moins de gestes brusques à faire pour se couvrir.
Une fois terminé, elle revint à sa place, en reprenant la parole.
– Ce sera tout… Heda ?
– Oui.
Clarke recula et s'éloigna, se maudissant intérieurement de n'avoir pu entamer ce dialogue si nécessaire entre elles. La voix dans l'obscurité l'interpella.
– Un bon leader sait gérer ses émotions, quelques soient les situations…
Elle se retourna pour observer la femme en noir dont le visage restait dans l'ombre, cachant ses traits. À cet instant elle la détesta, car la phrase énoncée prouvait ce qu'elle soupçonnait déjà, Heda ne s'intéressait pas à elle, mais à ce qu'elle pouvait lui apporter. Un soutien dans sa lutte contre le peuple des glaces. Elle baissa la tête et rejoignit sa sœur et sa mère, refoulant cette tristesse, ce rejet désagréable au creux de son estomac.
Lexa, les yeux fermés se répétait à voix basse la phrase qu'elle venait de dire. Clarke avait raison, tout cela n'avait été qu'un test, pas pour la guérisseuse mais pour elle-même. Sans la maîtrise de la jeune femme qui la déshabillait, Heda aurait craqué, l'aurait certainement attiré à elle pour l'embrasser à nouveau, sentir son corps contre le sien… Ce désir présent en elle dès que Clarke se trouvait à proximité.
Elle se passa une main sur les yeux, fatiguée, écœurée par son propre comportement. L'attirance ressentie par Clarke avait été si palpable, comme ce premier soir, pourtant elle avait pris le dessus et sans le tressaillement de son corps, ce regard fuyant, revenant systématiquement sur ses propres courbes comme pour étancher une soif, Lexa aurait presque cru qu'elle était indifférente. Alors elle n'avait pas bougé, lui laissant une chance, espérant intérieurement qu'elle échouerait.
Abby avait raison, Clarke ne serait peut-être pas celle qui souffrirait le plus…
La voix d'Indra la sortie de ses pensées.
– Comment te sens-tu Heda ?
– Sale.
Le dégoût dans la voix de son chef, l'attrista. Après tout, Lexa n'était qu'une jeune femme qui comme tous les autres habitants de cette Terre courbait l'échine sous le fardeau des émotions, sauf qu'il lui était interdit de le montrer ou simplement des les accepter, préférant les rejeter comme une faiblesse déshonorante.
Son second lui apportait une aide dans ces épreuves, un soutient discret. Elle changea de sujet afin qu'Heda se reprenne.
– Te souviens-tu de Thelonius ?
– Vaguement. Il n'était encore qu'un simple conseillé lorsque je l'ai rencontré.
Indra hocha la tête, elle attrapa dans une de ses poches le symbole de leur chef. Le fait même qu'elle le garde pour elle, prouvait la confiance que lui portait la jeune femme. Positionnant le petit bijou entre les sourcils du Commander, elle appuya dessus pour qu'il tienne en place, puis révéla les doutes entendus les jours précédents.
– Oui c'est bien lui, mais Abby est persuadée qu'il ne nous aidera pas.
Lexa inspira profondément et déclara :
– Alors il le paiera de sa vie.
La Capitaine constata avec soulagement qu'Heda était à nouveau là, impassible et froide.
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Responsable de son propre carcan psychologique le roi ne supportait plus le regard des autres. La paranoïa coulant dans ses veines tel un poison, le même qui le poussait chaque jour vers la mort. Oui, à l'instar de celui présent sur la lame qui avait écorché sa peau dix ans plus tôt, dessinant cette cicatrice blanche le long de son avant bras.
Le remède avait marché, mais son corps ne l'acceptait plus et depuis quelques mois il le sentait là, ronger ses intestins, ce venin si efficace qui l'entraînait petit à petit vers le trépas.
Sa fierté, son orgueil, son arrogance l'avaient empêché de contacter celle coupable de son sort. Les guérisseurs de son propre peuple ne pouvaient plus rien pour lui, des incapables qui n'attendaient qu'une chose, qu'il s'en aille pour récupérer le trône.
Il jeta une œil plein de colère vers le garde qui osait le déranger dans ses réflexions.
– Que se passe-t-il ? Aboya-t-il.
– Seigneur, Heda et Abby la guérisseuse demandent à vous voir.
Il n'en crut pas ses oreilles. Abby la guérisseuse était là, les Dieux lui avaient donc pardonné, à moins qu'elle ne vienne pour se délecter du spectacle affligeant qu'il lui offrait.
Cette sorcière Abby et… Quel était l'autre personne ? Avait-il parlé d'Heda ? Pourquoi le chef des clans venait-il le voir ? Heda en personne ! Il s'agissait donc d'une affaire importante, mais pourquoi le Commander et la guérisseuse ensemble ?... Non tout ceci était encore un plan contre lui, Jake voulait reprendre le trône et il envoyait sa femme pour exécuter cette tâche déplaisante. Mais cela ne se passerait pas comme il l'avait prévu. Il saurait ouvrir les yeux de leur leader, démasquer cette femme des ténèbres, libérer Heda des griffes de cette magicienne noire.
Car il était le Roi des Skaikru. Il était Thelonius.
Rassuré il se leva et se tint bien droit en faisant un signe de tête au garde, lui signifiant ainsi qu'il acceptait de recevoir les visiteurs.
Indra, Clarke et Octavia restaient à l'extérieur de la maison. Lexa avait été catégorique. Abby connaissait Thelonius elle l'accompagnerait. La guérisseuse voulut lui préciser que ce n'était pas une bonne idée, que l'homme qu'elles allaient voir la détestait, mais Heda resta sur sa position.
Elles pénétrèrent dans l'habitat. Tout était resté à la même place pendant toutes ces années constata Abby, sauf l'homme debout dans la pièce. Le Roi n'était plus que l'ombre de lui-même, maigre, des yeux hagards où scintillait une lueur de folie soulignée par des cernes noirs creusant son visage.
Il suintait la peur et le mal aise, les rides profondes sur sa face trahissaient des nuits d'angoisses, le teint cireux, la barbe mal rasée, les cheveux en bataille, Thelonius ne ressemblait plus à grand chose.
– Heda, quel honneur de te recevoir, prononça-t-il en abaissant la tête humblement.
– Roi Thelonius, je te remercie pour ton accueil. Il me semble que tu connais Abby la guérisseuse ?
– Oui, répondit-il avec dédain. Cette femme a déjà croisé mon chemin.
– Que se passe-t-il Thelonius, tu n'as pas bonne mine. Es-tu souffrant ? Veux-tu que je t'examine ? Lui demanda Abby avec douceur.
Il ricana avec mépris.
– Vile ruse pour finir ton travail ! Ne te donne pas tant de mal, tu as gagné. Ton poison me tue, « d'une mort lente et douloureuse » pour reprendre tes propres mots, cracha-t-il dans sa direction.
– Tu te trompes Thelonius, je n'y suis pour rien, répondit-elle impassible. Ton mal est tout autre, laisse-moi t'examiner s'il te plaît.
L'homme visiblement furieux respirait trop vite, telle une bête traquée et sans échappatoires, Lexa comprit qu'il attaquerait la femme à ses côtés si elle n'intervenait pas.
– Roi Thelonius, toi qui a toujours été fidèle à Polis et à Heda, je fais aujourd'hui appelle à toi, à ton peuple, à ton aide…
Sa voix calme et mesurée attira son attention.
– Heda, que puis-je faire pour toi ? S'enquit-il.
– Ton ennemi juré me livre toujours bataille…
– Les Ice Nation ne sont pas des hommes, mais des moins que rien, des souillures indignes de se dresser en ta présence.
Abby aurait pu se sentir vexée par ses paroles prononcées dans sa direction, mais son propre clan l'avait banni, elle n'en faisait donc plus partie.
Lexa cacha l'antipathie quelle ressentait devant cet homme, cette larve pleine de haine pour la femme qui l'avait sauvée. Ce détritus qui avait profité de la crédulité d'un vieil homme pour détruire une famille et voler le pouvoir à un prince qui aurait été, sans nul doute, cent fois meilleur souverain que lui.
– Tu as raison Thelonius, les hommes du peuple des glaces sont dangereux. Leur Reine Nia veut ma mort et cherche à m'abattre par tous les moyens possibles et imaginables. C'est la raison de ma venue, tes hommes et toi pouvaient combattre à mes côtés et anéantir définitivement cette menace qui plane sur notre royaume depuis trop longtemps.
Il cligna plusieurs fois des yeux une fois cette confession terminée.
– Heda, veux-tu que je sois le guerrier qui te mènera à la victoire ? Demanda-t-il plein d'espoir en bombant le torse.
– Toi et tes hommes pouvaient faire la différence dans cette lutte, expliqua-t-elle.
Il sourit, comme rassuré d'entendre des paroles attendues depuis des années. Abby remarqua plusieurs trous dans les rangées de dents jaunâtres et cariés que dévoilait cette grimace d'aliéné.
– Heda, je suis ton obligé… J'accepte avec fierté ta demande et ne te décevrai pas… Mais à une condition.
« La voilà » pensa le Commander. À chaque fois les chefs de clan voulaient négocier en sa présence et Lexa était lasse de leur demande.
– Je t'écoute, dit-elle néanmoins, il ne fallait pas les décevoir trop vite.
– J'accepte de te suivre où tu le souhaiteras, mais en échange, je désire une chose…
– Oui ?
Il se tourna vers la femme qu'il n'avait pas revue depuis dix ans en souriant vicieusement.
– En échange… Je veux la tête d'Abby la guérisseuse.
