Lettre cachetée, chevalière et bracelet de jade

Je me saisissais d'un Alec apparemment hors de lui. Se débattant, celui-ci essayait de se libérer de mon emprise tandis que Caleb s'enfuyait. Sara décocha une flèche qui alla se ficher dans la manche de la tunique de Caleb, le clouant au mur.

" N'y pense même pas, déclara Sara en le fusillant du regard.
- Alec! Que se passe-t-il? lui demandai-je en le poussant en arrière.
- Ce fumier! Je vais le tuer!! hurla Alec en m'écartant de son chemin avec une force insoupçonnée.
- Eh! On se calme! cria l'aubergiste d'une voie bourrue. Pas de ça dans mon établissement. Libre à vous de vous entretuer, mais pas chez moi!"

Sans mot dire, Alec atrappa Caleb par sa tunique et le traîna en dehors de l'auberge. Sara et moi l'y suivîmes, totalement déboussolés.

"Attends! s'écria Caleb d'une voix tremblante. Je n'ai pas fait ce que tu crois!
- La ferme!! s'exclama Alec en l'attrapant par le col et le plaquant contre le mur."

Alec lâcha son épée et gratifia le voleur d'un puissant coup de poing au visage. Le sang gicla de la narine de Caleb. Furieux, il réitéra son geste, encore et encore, et chacun d'eux étaient ponctués d'un "Pourquoi?" prononcé avec démence. Interdits, nous regardions la scène se dérouler sous nos yeux. Finalement, après un dernier coup, Alec attrapa les cheveux de Caleb et le jeta sur les pavés. Ramassant son épée, il se dirigea vers le voleur mal en point et la brandit au dessus de sa tête.

" Tu vas payer pour ce que tu as fait!!"

Je me décidai enfin à intervenir. Nous avions besoin de Caleb sauf, du moins pour le moment. Je me précipitai vers les deux belligérants, désarmant promptement Alec. Sara approcha du voleur.

" Caleb? Tu m'entends? s'enquit-elle.
- Keuf..., éructa celui-ci en crachant du sang. Ou.. Oui.
- Alec! m'écriai-je, furieux. Qu'est-ce qui t'a pris!
- Cet homme a tué ma mère! hurla-t-il. - Non... C'est faux..., déclara Caleb d'une voix faible.
- Alors que faisais-tu près de son cadavre, tenant l'arme du crime?! rétorqua Alec.
- Je... Elle était déjà décédée quand je suis arrivé... Je ne faisais que fouiller son cadavre lorsque j'ai vu cette magnifique lame en argent sertie de diamants... A peine l'avais-je ramassée que tu te montrais.
- Menteur!! Menteur!! martela Alec.
- Alec, recule, ordonnai-je en dégainant à mon tour mon épée."

Après une légère hésitation, il m'obéit et fit quelques pas en arrière.

" Caleb... Sais-tu où se trouve l'épée d'Aerthur?
- Oui..., souffla celui-ci. Mais ne comptez pas sur moi pour vous le dire... Dès que vous aurez votre renseignement, vous n'hésiterez pas à me tuer.
- Préfères-tu que cela arrive tout de suite? chuchotai-je à l'oreille du voleur tout en passant ma lame sur sa gorge, faisant couler un mince filet de sang.
- Je..., bredouilla-t-il. Je veux votre parole que vous me laisserez repartir.
- Très bien, tu as ma parole, fis-je.
- Tu as aussi la mienne, déclara Sara.
- Et... Alec? demanda Caleb.
- Hmmm... Je te donne ma parole, dit Alec à contrecoeur.
- D'accord... L'épée est scellée dans les catacombes du château. - Comment y accéder?
- Il existe un passage secret... A proximité des remparts Ouest, une trappe est dissimulée parmi les hautes herbes. Elle vous conduira aux catacombes... Par contre, vous serez confrontés à un problème de taille: elles sont constamment gardées. Impossible d'y pénétrer sans avoir une véritable raison.
- Les gardes ne poseront pas de problèmes, remarquai-je.
- Détrompez-vous. Il ne s'agit pas des gardes. Un sortilège a été lancé au seuil des catacombes, empêchant quiconque d'y pénétrer. Il faudra convaincre le vigile.
- Très bien. Dernière question: comment sais-tu tout ça?
- Mes partenaires, Ashev et Dew, ont réussi à se faire engager en tant que gardiens.
- Dans ce cas, pourquoi ne ramènent-ils pas l'épée? demandai-je, intrigué.
- Je l'ai déjà dit... L'épée est scellée et, pour l'instant, ils n'ont pas réussi à rompre le sceau.
- C'est tout ce que tu as à nous dire sur les catacombes?
- Oui... Pourquoi cette question?
- Alec, à toi l'honneur..., fis-je."

Alec aquiesca puis pointa son épée sur Caleb.

" Attendez... Que se passe-t-il? s'écria le voleur, affolé. Vous m'aviez donné votre parole!
- Et nous allons la tenir, déclara Alec. Nous allons te laisser repartir. Mais avant ça, je dois venger ma mère..."

Alec saisit le bras droit du voleur et le trancha d'un coup sec. A la vue du sang coulant à flot, Caleb poussa une longue plainte. Il serra son moignon difforme, sanglotant piteusement. Sara, dégoûtée, détourna le regard. Impassible, je suivais la scène du regard. Alec lâcha le bras de Caleb et posa son épée sur la jambe du malheureux voleur.

" Non!! Non... Pas ça!! Je t'en supplie! gémit-il, en larmes. PAS CA!!!!"

Impitoyable, Alec enfonça sa lame dans la chair du voleur, lui tirant un affreux hurlement qui résonna dans la nuit. Alec se leva, tournant le dos au malheureux baignant dans son propre sang.

" Allons-nous en."

Une heure plus tard nous nous trouvions devant la fameuse trappe.

" Alors? Comment allons-nous faire pour rentrer dans les catcombes? demanda Sara.
- Je ne sais pas..., fis-je. Il ne me reste qu'une chevalière et un bracelet de jade... Je ne vois pas en quoi ils peuvent nous être utiles.
- Pour ma part, je n'ai plus que cette lettre cachetée, remarqua Sara.
- Donne-la moi, demanda Alec, intrigué."

Il l'examina, passant ses doigts sur le papier d'un blanc immaculé. La retournant, il regarda le cachet de cire. Un emblème y était moulé.

" Cet emblème me dit quelque chose..., fit-il. ... Oui! C'est bien ce que je pensais! J'ai vu le même sur la grille du château!
- Donc c'est une lettre du Roi Calintz! m'exclamai-je. Faisons-nous passer pour des messagers et nous pourrons pénétrer les catacombes."

Nous nous engageâmes alors dans le passage secret. Il s'agissait d'une galerie taillée à même la roche. Les parois abruptes étaient pourvues de torches à intervalles réguliers. Au fur et à mesur de notre progression, le passage se resserrait, accentuant l'atmosphère oppressante du lieu. Je commençai à me demander si nous pourrions arriver aux catcombes car, à ce ruthme, nous tarderions pas à être bloqués dans le boyau. Heureusement, nous ne tardâmes pas à apercevoir de la lumière au fond de la galerie. Nous pressâmes le pas, dopés par la douce perspective d'une grande goulée d'air pur. Finalement, nous parvînmes devant une porte entrouverte. Celle-ci donnait sur une vaste salle intensément éclairée. L'origine de cette lumière iréelle m'était inconnue. Un instant éblouis, nous traversâmes la salle, nos semelles claquant contre les dalles en marbre blanc. Les murs autour de nous étaient translucides, laissant paraître les squelettes entreposés derrière eux. Devant nous, deux hommes et une femme, tout de blanc vêtus, étaient à genoux, en position de prière.

" Hum..., fis-je timidement. Bonjour à vous..."

Ma remarque résonna dans la pièce, produisant un son cristallin, puis s'évanouit. Elle resta sans réponse. Intimant à mes compagnons de s'arrêter, j'avançais en direction des mystérieux personnages. Alors que je parvenais à leur hauteur, je me heurtai à un mur invisible. La barrière magique...

" Nous avons une missive de la part du Roi Calintz, déclarai-je."

L'homme du milieu leva les yeux vers moi et me fit signe d'approcher. Je m'exécutai et traversais ans difficulté la barrière. Sara et Alec essayèrent de me rejoindre mais la protection avait été rétablie. L'homme tendit la main, attendant que je lui donne la missive. Il n'avait visiblement pas l'intention de laisser passer mes compagnons... J'essayais de gagner sa confiance.

" Je n'ai pas la lettre... Elle est chez eux, mentis-je en pointant Alec et Sara du doigt. Laissez-les passer."

L'homme secoua la tête en signe de dénégation. Sa main était toujours tendue vers moi. Il semblait savoir que je n'avais pas dit la vérité. Je m'apprêtais à lui donner la lettre lorsque la fille de droite se leva et alla chuchoter quelque chose à son oreille. L'homme ne semblait pas d'accord avec elle et secoua une fois d eplus la tête. La femme soupira et regarda la troisième personne en blanc, comme si elle guettait son approbation. L'homme à gauche opina du chef. Il n'en fallut pas plus à la fille pour rompre le coup de l'homme du milieu qui tomba raide mort.

" Avancez, ordonna la fille. La voie est libre.
- Qui êtes-vous? demandai-je.
- Je m'appelle Ashev et voici Dew.
- Enchanté, déclara courtoisement Dew."

La dénommée Ashev était grande et svelte. Sa chevelure jaune d'or tranchait catégoriquement avec son teint mat. Des yeux en amande, du même jaune éblouissant, et un petit nez retroussé contribuaient à lui donner une apparence féline. Cette impression était accentuée par sa démarche volontairement lente et assurée. Dew, quant-à-lui, possédait des cheveux roux et bouclés. Son visage aux traits fins projetait une image bienveillante tandis que sa bouche semblait figée en un éternel sourire charmeur.

" Tout le plaisir est pour nous..., grommela Alec.
- Nous sommes en quelque sorte des amis de Caleb..., déclarai-je. Pouvez-vous nous mener à l'épée d'Aerthur?
- Bien entendu. Nous attendions votre venue avec impatience, répondit Ashev."

Nous les suivîmes à travers un long couloir qui finissait en cul-de-sac. Sur le mur du fond se trouvait gravé le dessin d'une épée. En dessous, une inscription: " Les Enfants du Destin".

" Qu'est-ce que ça signifie? questionnai-je.
- Je pensais que vous pourriez nous répondre, Marek, rétorqua Ashev.
- Hum... Je ne sais pas..., répondis-je.
- Et vous, Sara? demanda Dew, intrigué.
- Non plus... Je ne vois pas... Mais pourquoi comptiez-vous sur nous?
- Eh bien, ça me semblait logique, fit Dew, sincèrement étonné.
- Les Enfants du Destin... Qu'est-ce que ça veut dire? demandai-je étonné. C'est inscrit sur le mur..."

Intrigué, je passai mes mains sur l'inscription. A côté des mots se trouvait un cavité ronde. Je pasai en revue les objets qui nous restaient: le bracelet de jade... Inutile. La chevalière...

" Je vois! m'exclamai-je."

Je sortis la chevalière de ma poche, la passai autour de mon index puis l'appliquai sur la cavité. Un déclic se fit entendre. Le mur coulissa sur le côté dans un bruit sourd, laissant place à une porte.

" J'avais raison de ne pas douter de votre perspicacité, Marek, déclara Dew, ravi."

Je saisis la poignée pour la tourner mais, dans mon excitement, je fis tomber le bracelet de jade. Alors que je me baissais pour le ramasser, un éclair ricocha sur la porte à quelques centimètres de ma tête. Je me retournais immédiatemment, dégainant mon épée. L'auteur du sort était Dew. Son visage n'avait plus rien d'angélique. Ses cheveux flottaient, animés par l'aura maléfique qui émanait de lui. Ashev avait elle aussi changé d'attitude et tenait à présent deux sabres sortis de nulle-part.

" Votre travail s'arrête ici, déclara Dew.
- Nous ne vous laisserons pas la gloire de ramener l'épée sacrée, renchérit Ashev."

Sara décocha une flèche en direction d'Ashev. Cette dernière l'esquiva sans difficulté et elle termina sa course sur la porte. Profitant du léger instant de flottement, je poussai Dew et rejoignai Sara et Alec de l'autre côté du couloir.

" Alec, on charge! Sara, couvre nous! ordonnai-je.
- Marek! On a un problème... Alec..."

Je me retournai. Alec était à terre, la poitrine en sang.

" L'éclair... Je n'ai pas pu l'éviter..., chuchota Alec, mal en point.
- Alec... Tiens bon! On va s'en sortir! s'écria Sara.
- Froid... J'ai vraiment froid..., souffla Alec.
- Non... Ne me fais pas ça! cria Sara. S'il te plaît, lutte!
- Je ne peux plus... Je suis... Si faible... Pardon..."

Alec poussa un dernier râle d'agonie. Son visage crispé par la douleur se détendit. Un ultime sourire se forma sur ses lèvres. La scène s'était déroulée au ralenti. Je ne pouvais pas admettre la vérité. L'éclair qui m'était destiné avait tué Alec. Une fois de plus, une personne qui comptait à mes yeux mourait par ma faute. Pourtant, mes yeux restèrent secs cette fois. La peine que je ressentais était trop grande pour pouvoir être extériorisée de cette façon. Il ne restait plus qu'une seule solution. Le sang bouillait à nouveau dans mes veines. Une sensation familière emplissait la moindre parcelle de mon corps. Je serrai la garde de mon épée de toute mes forces. Mes jointures blanchissaient, les poils de mon cou se hérissaient sous l'emprise de cette puissance nouvelle. La puissance du Mal.

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"Au moment où l'esprit s'adonne aux instants / Je te savais déjà, mon unité, mon temps."

/Fin de la troisième strophe/