Chapitre 10.

De longues minutes s'écoulèrent avant qu'Ari et Charles sortent du petit bureau. Ils étaient visiblement émus par ces retrouvailles inespérées. L'instinct protecteur de Peter prit, une fois de plus, le dessus et il se leva, posa une main sur le bras de son frère et l'aida à s'asseoir. Il glissa discrètement ses doigts sur le poignet d'Ari pour contrôler à quelle vitesse battait son cœur. Il n'était toujours pas rassuré par les paroles d'Ari.

-Comment tu te sens ?

Ari ne lâchait pas son père des yeux et il ne sembla pas entendre la question de Peter.

-Ari ?

-Je vais bien, Pete…enfin, je crois.

L'hésitation dans la voix de son fils, inquiéta Charles.

-Qu'est-ce qui ne va pas ?

Peter regarda successivement Ari et son père. Le moment des explications était venu mais aucun d'eux ne voulait vraiment briser la quiétude de ce moment.

Ari fut le premier à parler.

-L'agression dont la police vous a parlé a bien eu lieu. Je ne suis pas mort mais les séquelles sont, encore aujourd'hui, handicapantes.

Charles était venu s'asseoir à côté d'Ari. Il lui prit la main et suivit avec ses doigts les traces de l'agression subie des années auparavant.

-Je ne me rappelle pas de tout. Il y a encore deux jours, je pensais avoir eu un accident de voiture.

-Comment ça ?

-C'est ce que les médecins m'ont dit quand je me suis réveillé du coma. Ils m'ont dit que mes parents étaient morts dans l'accident. Je ne me souvenais de rien. Je n'avais aucune raison de mettre en doute leur parole.

-Comment est-ce possible ? De quoi tu te souviens ? Qui t'a fait ça ?

-Papa, vas-y doucement.

Ari avait fermé les yeux. Il savait que son père avait droit à des réponses mais, pour le moment, il luttait surtout pour essayer de freiner la douleur qui lui serrait les tempes.

Peter se plaça derrière lui, cala sa tête contre sa poitrine et lui massa les tempes. Ari se laissa aller, en confiance. Le massage le soulagea un peu mais lorsqu'il essaya d'ouvrir à nouveau les yeux, la lumière l'obligea à froncer les sourcils.

-Tu veux aller t'allonger un moment ?

-Non, ça va aller, Peter. Tu vas manger ma part de gâteau si je m'absente.

La remarque fit rire les personnes réunies autour de la table et pendant quelques minutes, ils purent savourer le bonheur d'être à nouveau ensemble. Ari dégusta avec un plaisir visible sa part de gâteau. Neal, assis près de lui, ne le lâchait pas des yeux.

La conversation était animée entre Peter et son père, comme à chaque fois qu'ils parlaient politique. Neal vit qu'Ari avait de plus en plus de mal à retenir les grimaces de douleur que chaque éclat de voix provoquait.

Neal s'approcha de lui pour murmurer à son oreille.

-Tu n'es pas obligé de te cacher devant eux. C'est ta famille. Il faut que tu leur fasses confiance.

Helen regardait attentivement les deux hommes et Neal se sentit rougir lorsqu'il croisa son regard. Le sourire de la femme face à lui le rassura.

-Ari, tu veux un peu plus de gâteau ?

-Peut être un peu plus tard…

La réponse du jeune homme stoppa net la conversation. Charles se tourna vers son fils.

-Maintenant, je suis sûr que quelque chose ne va pas. Jamais tu n'as refusé une deuxième part de gâteau.

La remarque se voulait légère mais l'absence de réponse d'Ari confirma les inquiétudes du père. Il s'approcha de son fils et l'aida à se lever. Ari n'opposa aucune résistance. Peter les suivit. Arrivés au pied des escaliers, Ari eut un mouvement de recul. Posant sa main sur la rampe, il résista lorsque Charles l'incita à gravir la première marche.

Peter vint se placer derrière lui.

-Tout va bien, Ari. Tu vas monter t'allonger un peu.

Ari résistait toujours et Charles commençait sérieusement à s'inquiéter.

-Que lui arrive-t-il, Peter ?

-Je t'expliquerais tout mais plus tard. Ari, tu n'as rien à craindre. Je resterais avec toi.

Les derniers mots de Peter semblèrent le rassurer. Les deux hommes le guidèrent jusqu'à la chambre qu'utilisait Peter lorsqu'il venait passer quelques jours. Une fois assis sur le lit, Ari ne put plus cacher son épuisement. Il s'allongea lourdement.

Peter s'assit sur le lit, une main sur son front, la seconde posée sur sa poitrine. Charles quitta la pièce laissant ses fils seuls. En rejoignant Neal et Helen dans la cuisine, il se posta devant le jeune homme. L'attitude n'était pas agressive mais Neal pouvait voir toute la détermination dont Peter pouvait faire preuve dans l'homme face à lui.

-Qu'est-il arrivé à mon fils ?

-Vous devriez peut-être attendre qu'Ari ou Peter vous le dise…Je ne suis pas le mieux placé pour…

-Je ne suis pas aveugle, Neal. J'ai bien vu comment Ari agit avec toi…

Pour la seconde fois de la journée, Neal se sentit rougir jusqu'à la pointe des oreilles. Ses sentiments pour Ari étaient-ils si visibles ?

-J'ai vu les cicatrices sur sa main. Il était tellement épuisé qu'en arrivant en haut des marches, il a fallu l'aider à marcher…

Charles était bouleversé à l'idée du mal qu'on avait osé faire à son fils.

-Ecoutez, Charles. Je comprends votre inquiétude mais je ne me sens pas en droit de parler en l'absence d'Ari…

-Je comprends, Neal. Mais vous avez un regard extérieur sur cette situation et vous êtes probablement le plus objectif d'entre nous. Je ne vous demande pas de trahir un secret mais de me dire ce que vous savez.

Neal ne pouvait nier la véracité des propos de Charles.

-Ari a subi une violente agression. Il a été gravement blessé à la tête. C'est cette blessure qui provoque de violentes migraines. Il a eu une crise un peu plus tôt aujourd'hui.

-Pourquoi ai-je le sentiment que la liste des blessures ne s'arrête pas là ?

Neal secoua la tête.

-Le docteur Stapper, un ami de Peter, l'a examiné hier. Il a de multiples cicatrices sur tout le corps, certaines dues aux coups reçus, d'autres des suites des opérations qu'il a dû subir. Quand il est sorti du coma, les médecins pensaient qu'il ne pourrait pas remarcher. Outre les migraines et la perte de mémoire, la blessure à la tête lui provoque aussi des vertiges, perte de connaissance…

Charles s'assit lourdement sur la chaise devant lui. On pouvait aisément imaginer ce que signifiaient les propos de Neal pour un père. La joie des retrouvailles était ternie par la cruelle réalité des faits. Son fils n'était pas mort mais ce qu'il avait subi l'avait marqué physiquement et psychologiquement.

-Qui a fait ça ?

Neal ne répondit pas immédiatement, il n'était pas sûr qu'il soit judicieux de parler des soupçons de Peter concernant le beau-père d'Ari. Mais Helen le devança.

-Tu sais très bien qui a pu faire ça. Tu n'as jamais voulu le croire mais Patel n'est pas un homme bien.

-Helen, on en a déjà parlé. Il a pris son d'Ari alors que sa mère ne s'en occupait pas. Il a fait ce qu'il pouvait.

-Même après toutes ces années tu refuses encore de voir la vérité en face. Même lorsqu'il était petit, il y avait des signes, des regards qui ne trompent pas. Ari n'était pas heureux avec lui…

Neal regardait les parents de Peter comprenant qu'ils avaient probablement déjà eu cette conversation à de multiples reprises. Il savait qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre responsables de ce qui était arrivé à Ari mais il ne pouvait s'empêcher de ressentir une pointe de colère en pensant qu'ils auraient peut être pu dire ou faire quelque chose.

-Peter a les mêmes soupçons que vous Helen mais Ari ne se souvient pas de qui l'a agressé. Ses souvenirs reviennent petit à petit mais c'est très éprouvant pour lui.

-J'imagine que ce sont les pires souvenirs qui reviennent en premier.

-Il semblerait que ce soit le cas. Il a eu un réveil très difficile la nuit dernière.

-Que pouvons faire maintenant ?

-Etre là quand il aura besoin de nous. Lui faire comprendre qu'il n'est pas seul et que, ce qui lui est arrivé, ne se reproduira pas.

Charles hocha la tête et se réfugia dans ses pensées.

La nuit commençait à tomber lorsque Neal se décida à monter voir si Peter s'était finalement endormi auprès de son frère.

En entrant dans la chambre, il lui fallut quelques secondes pour adapter sa vision à l'obscurité de la pièce. Peter s'était assoupi, Ari serré contre lui. Neal resta quelques instants immobiles à observer la scène qui s'offrait à lui. Les deux hommes semblaient paisibles, le visage d'Ari était serein. Aucune trace de la douleur qui avait déformée son visage quelques minutes auparavant.

il s'avança vers le lit et posa doucement une main sur l'épaule de Peter. Il savait que son partenaire avait la capacité de se réveiller sur commande. A peine eut-il effleuré le bras de son ami que celui-ci ouvrit les yeux.

-Tout va bien, Peter. Ce n'est que moi.

Peter jeta immédiatement un œil à l'homme toujours endormi dans ses bras.

-Quelle heure est-il ?

-Presque 20 heures. J'ai pensé que je pourrais te remplacer pour que tu puisses appeler Elisabeth.

-Tu as raison, elle va finir par s'inquiéter.

Peter tenta de se dégager de l'étreinte d'Ari. Il ne voulait pas le réveiller mais le jeune homme ouvrit les yeux dès que Peter s'éloigna de lui.

-Peter ?

-Je suis là. Comment tu te sens ?

-Bien. Où sommes-nous ?

La question inquiéta les deux amis. Ari se redressa et s'assit au bord du lit regardant autour de lui. Neal s'accroupit devant lui.

-Nous sommes dans la maison de ton père…Tu te souviens ?

Le silence qui suivit sembla durer une éternité. Neal commençait à imaginer le pire, une nouvelle perte de mémoire, des complications dues aux migraines à répétition…ou pire. Mais le sourire du jeune homme le rassura.

-Oui. J'ai souvent du mal à faire surface au réveil.

-Tu m'as fait peur. J'ai cru un instant être revenu quelques jours en arrière.

-Ne t'inquiète pas, Neal. Je me souviens de tout…en tout cas de tout ce qui s'est passé ces derniers jours.

Le sous-entendu était clair et cela n'échappa pas à Peter qui se retint de faire un commentaire. Il avait fait une promesse à Neal et à lui-même et il devait s'y tenir, même s'il était difficile de ne pas être inquiet.

-Tu te sens près à descendre ? Je crois qu'il reste encore du gâteau au chocolat.

-Je n'ai pas très faim mais je vous suis en bas.

Il fallut quelques secondes à Ari pour retrouver un équilibre stable après s'être levé. Les trois hommes descendirent rejoindre Charles et Helen au salon. Le vieil homme était en train de fouiller dans une grande malle en bois. Il releva la tête en entendant les pas dans son dos.

-Tu as déménagé les archives du grenier ?

-Je cherchais les vieux films de famille. Ça pourrait peut être aider Ari à se souvenir.

Peter savait que son père voulait bien faire mais il ne pouvait s'empêcher de penser que ce n'était pas une très bonne idée de vouloir forcer les choses. Mais visiblement, Ari pensait différemment et il se rapprocha de son père, un sourire aux lèvres.

-J'aimerais beaucoup regarder ces vidéos.

Encouragé par les mots de son fils cadet, Charles reprit sa fouille méthodique et finit par extraire de la malle trois cassettes vidéo.

-Euréka. Je savais qu'elles étaient là.

Helen avait le même regard inquiet que Peter et Neal nota, une fois de plus, à quel point son partenaire ressemblait à sa maman.

-Papa, il vaut peut être mieux attendre un peu. Je sais que je te l'ai déjà dit, Ari, mais tu as vécu beaucoup de bouleversements pour une seule journée. On pourrait se réserver quelques émotions fortes pour demain ?

Ari se tourna vers son frère avec un sourire moqueur.

-Tu as peur que Neal découvre les petits secrets de ton adolescence ?

Peter ne fut pas dupe de la ruse. Il voyait la peur derrière le sourire, l'angoisse derrière la légèreté du propos.

-Je pense seulement que tu veux aller trop et que tu risques de faire plus de mal que de bien.

-Peter, je ne sais pas ce qu'il y a sur ces cassettes mais ce que je sais c'est que ce sont forcément de bons souvenirs. La seule chose que je risque c'est de me rappeler les bons moments que j'ai partagé avec vous… et j'ai besoin de ces souvenirs.

Le raisonnement se tenait mais Peter pensait surtout à ce que ces souvenirs pourraient déclencher. Il hocha la tête et tourna les talons.

-Attendez moi pour commencer la projection…Je veux avoir un droit de réponse sur tous les commentaires désobligeants qui pourraient être faits à mon encontre…

Quelques minutes plus tard, toute la famille, Neal compris, avait pris place sur le canapé pour regarder la première cassette. Ari devait avoir 5 ou 6 ans. Peter et Charles tondaient la pelouse et le petit garçon riait aux éclats en voyant son grand frère manier avec difficulté l'énorme tondeuse.

Neal ne put réprimer un léger frisson lorsqu'il constata que Peter, Charles et Helen arboraient des tenues légères alors qu'Ari portait jean et Tshirt à manches longues. Les propos de Peter lui revinrent en mémoire et il se demanda ce que cachaient ses vêtements.

-Quel âge j'avais ?

Ce fut Charles qui répondit.

-C'était l'été de tes 7 ans.

Neal fut un peu étonné. Le garçonnet sur la vidéo semblait plus petit. Ari semblait être arrivé à la même conclusion.

-On dirait plutôt un enfant de 5 ans.

-Tu étais plutôt petit et tu n'as jamais été un grand gourmand.

Ari sembla se satisfaire de la réponse mais le regard de Peter croisa celui de son père et ils n'eurent pas besoin d'échanger de mots pour se comprendre. Il n'y avait aucun reproche dans les yeux du fils mais ils savaient tous les deux qu'ils avaient, à l'époque, mal jugé la situation.

Le visionnage se poursuivit et Ari éprouvait un vrai plaisir à revivre ces moments heureux. Il fit quelques commentaires sur tel ou tel événement dont il avait l'impression de se souvenir.

Lorsque Charles enclencha la dernière cassette, la première image qui apparut fut celle d'une tablée familiale, visiblement un jour de Noël. Ari était plus âgé et, cette fois, son visage ne reflétait aucune joie. Le contraste avec les films précédents était saisissant.

La caméra balayait les invités, s'arrêtant quelques secondes sur chacun.

Le visage d'un homme barbu apparut en gros plan. Souriant à la caméra, il prononça quelques mots avec un fort accent. Le sang de Neal se glaça. Il savait qui était cet homme et il se tourna immédiatement vers Ari qui, lui aussi s'était figé.

Il était immobile, les points serrés, fixant l'écran. Même lorsque la caméra bougea et que le visage de son présumé bourreau disparu de l'écran, Ari ne fit aucun mouvement.

Neal ne fut pas le seul à comprendre que quelque chose n'allait pas. Charles stoppa la vidéo.

Peter se leva pour rejoindre son frère sur le fauteuil qu'il occupait.

-Ari, qu'est-ce qui ne va pas ?

Il ne reçut pas de réponse. Ari avoir la mâchoire crispée, sa respiration s'était accélérée. Personne ne savait quoi faire. Ce n'est que lorsqu'Ari se mit à trembler violemment que Neal se décida à prendre son téléphone pour appeler une ambulance.