Chapitre 10

Allen déglutit et s'avança sur l'estrade, sous le regard de ses camarades. Bon, il n'était pas particulièrement timide, mais ces regards hostiles commençaient sérieusement à lui prendre le chou, même s'il n'en montrait rien. La seule chose qu'il voulait, c'était rentrer chez lui, avant de filer au travail.

-Alors Allen, l'encouragea la professeure. Sur quoi porte ton exposé ?

Allen poussa un grand soupir et se mit à regarder sa feuille comme si elle était maudite. De toute manière il n'y avait rien d'écrit dessus. Mais c'est surtout le regard dégoutté de la jeune femme qui le rendait furieux.

-Tant pis… murmura t-il.

Il plia le morceau de papier en quatre et le mit dans sa poche.

-J'avais décidé de parler de la gastronomie anglaise mais, j'ai changé d'avis finalement, déclara t-il.

Il jeta un regard à Kanda, qui affichait son habituel air impassible.

-Je vais plutôt vous parler d'une maladie, continua t-il.

Dieu que c'était dur ! Il ne pensait pas que ce serait si dur de parler comme ça devant autant de gens. Et surtout de ce sujet en particulier. Il prit une grande inspiration.

-On appelle ça l'albinisme.

La professeure sursauta, imité par la quasi totalité des élèves.

-Allen ! S'offusqua t-elle. Ce n'est pas…

-Vous avez dit qu'on pouvait choisir le sujet que l'on voulait, la coupa le jeune homme. Alors, c'est ce que j'ai choisi.

Il se tourna une nouvelle fois vers Kanda avec l'espoir que cette fois, celui-ci daigne lui accorder un regard. Il ne fut pas déçu.

Il ne savait pas si cela pouvait représenter un sourire, mais il allait prendre comme tel le léger frémissement des lèvres du japonais.

-Bon, j'y vais, décida t-il. L'albinisme est…

-Vous… vous avez des questions ? Demanda t-il, incertain, à son auditoire.

Personne n'avait décroché le moindre mot pendant qu'il parlait. En fait, il n'y avait pas eu un seul bruit. Ça voulait soit dire que c'était intéressant, soit que c'était ennuyeux.

-Moi j'en ai une.

Allen reporta son attention au fond de la salle où il fut surpris de découvrir…

-Mr Reever ! S'exclama t-il. Qu'est-ce que vous faites ici ?!

-Hm… Je dois inspecter votre nouveau professeur d'anglais. Et donc, je peux la poser, ma question ?

-Euh… oui, bien sûr…

-C'était très intéressant, dit Reever. En revanche, ce qui attire mon attention, c'est que tu n'as parlé que de l'aspect médical de la maladie. J'aimerais savoir… comment ça se passe en société ? Les albinos sont bien acceptés par les autres ?

Allen ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises sans émettre un seul son. Bon, il s'y était attendu, mais il n'avait pas vraiment trouvé de réponses, malgré le nombre de fois où il avait cherché.

-Je… je ne sais…

La lumière se fit dans son esprit. Il avait heureusement beaucoup lu sur le sujet, aussi en connaissait-il un rayon sur sa maladie.

-D.. dans certains pays d'Afrique, les albinos sont systématiquement tués car ils sont considérés comme inaptes à la vie au soleil. Heureusement, de n…

-Non Allen, le coupa Reever. Ce n'est pas ce que je te demande. Je te parle de toi là.

Allen lui lança un regard indéfinissable. Et toujours personne qui ne parlait, à part eux deux ! C'était oppressant.

-Je… j'ai été abandonné par mes parents à cause de… ma maladie. Alors on ne peut pas dire que j'ai été bien accepté… Et tout le monde le sait, ici.

Il n'était pas aussi faible d'habitude. Il pouvait faire face à presque tout, il avait vu pire, mais c'était vraiment horrible de parler devant tous ces gens de sa propre expérience.

Sans même attendre l'approbation de la professeure, il retourna à sa place, à côté de Kanda, et il eut aussitôt l'impression que la pression était redescendue d'un cran.

-Pourquoi t'as suivi mon idée ? Souffla enfin le japonais après quelques secondes de silence.

-La prof m'a saoulé, répondit Allen. Mais j'aurais du la fermer en fait. Et parler du breakfast traditionnel.

Un reniflement de mépris lui parvint aux oreilles.

-Je préfère ce sujet là. C'est moins chiant.

-Bon, quelqu'un est mort ? Lança un rouquin à leur droite. On peut continuer ?

La professeure sursauta comme si on l'avait piqué.

-Oui, bien sûr ! Alors, c'est le tour de…

Pendant qu'elle appelait quelqu'un à monter à son tour sur l'estrade, le rouquin se tourna vers Allen.

-Hé !

Allen se tourna, s'attendant déjà à une remarque désobligeante.

-Salut, je suis nouveau ! S'exclama le rouquin. Je suis arrivé ce matin.

-Ah, lâcha Allen.

Il ne l'avait même pas remarqué arriver et après tout, il s'en fichait. Dans deux jours maxi, il le détesterait autant que les autres.

-Je m'appelle Lavi. Lavi Bookman, insista le roux avec un fort accent irlandais. Et toi, tu es Allen, n'est-ce pas ? J'ai entendu Mr. Reever t'appeler comme ça.

-Ouais, c'est ça. Et donc, qu'est-ce que tu me veux ?

Le ton franchement hostile de l'albinos surprit Lavi. Il ne s'attendait pas à une réaction aussi violente.

-Je voulais juste te dire que ton exposé était vraiment bien ! C'était cool de faire un truc aussi personnel.

-Si tu le dis… soupira Allen en le regardant plus franchement.

Il remarqua un détail incongru.

-Ton bandeau de traviole, c'est pour te donner un genre ?

Lavi porta une main à son bandeau avec un petit rire.

-Non, pas vraiment. J'ai perdu un œil il n'y a pas longtemps dans un accident, alors je préfère pas trop le montrer. C'est assez laid tu vois…

Allen haussa un sourcil, pas ému pour un sou. Mais bon, il avait peut-être une chance supplémentaire de s'en faire un ami, tout compte fait.

-Je vois.

-Et donc, tu nous lâche maintenant ? Lança à ce moment précis Kanda, d'un ton on ne peut plus agressif.

La roux sursauta.

-Hein ?! Mais j'ai fait quoi encore ?! Geignit t-il.

-Rien, t'es juste un peu casse-couilles, asséna le japonais.

Allen ne se souvenait pas d'avoir déjà vu Kanda aussi violent verbalement avec quelqu'un.

-Voyons Kanda ! Tenta de le tempérer l'albinos. Il ne t'as vraiment rien fait, en plus.

-Je sais ! Persifla le brun. C'est juste qu'il me sort par les trous de nez !

-Je t'aime bien moi ! S'exclama Lavi, sans prendre garde qu'un élève était en train de faire un exposé sur Big Ben.

Il se fit vertement réprimander par la professeure, ce qui ne l'empêcha en rien de continuer à parler à ses voisins de table.

-Et en quel honneur tu m'apprécies ? Gronda Kanda. Je te connais pas !

-Moi si, répondit Lavi sur un ton un peu plus bas. Tu es Yû Kanda, pas vrai ?

Il vit le japonais se raidir.

-Comment tu sais ça ? Demanda Allen, sur ses gardes à présent.

-Euh… hésita Lavi. C'est que… mon tuteur me l'a dit.

-Ton tuteur ?

-Ouais. Il m'a dit qu'un de ses collègues vivait en ville avec un japonais appelé Yû Kanda et un autre gamin. Je savais pas qui était le gamin en question, mais c'est toi non ?

Allen acquiesça. Il comprenait mieux maintenant.

-Je suis trop content d'être là ! Dit Lavi. Ça fait des mois que j'attendais un tuteur, et une place s'est libérée ce week-end, alors j'ai pu enfin reprendre une scolarité normale.

Le cœur de Allen manqua de s'arrêter. Il se tourna vivement vers Kanda et lui lança un regard qu'on pourrait qualifier d'effrayé.

-Hé, ton tuteur, ce serait pas Marian Cross, par hasard ? Soupira Kanda.

-Si, pourquoi ? Tu le connais Yû ?

Tandis que le japonais sifflait à l'entente de son prénom prononcé par un parfait étranger, Allen se prit la tête dans les mains. C'était encore pire qu'un cauchemar.

-Je suis désolé Lavi. Vraiment désolé.

Le rouquin le regarda, décontenancé.

Flash-back.

-Je vois que tu n'es plus chez ton tuteur, Allen, dit Luberrier.

Allen ferma la porte doucement derrière lui pour laisser Kanda le plus tranquille possible. Il fallait qu'il se repose pour reprendre ses esprits complètement.

-Oui. Il y a eu… quelques problèmes.

-J'ai cru comprendre. Je suis passé pour l'inspection de Marian et ce que j'y ai vu passait pour impardonnable. Je comprends que tu ai préféré venir ici.

Allen poussa un profond soupir. Il s'attendait à quelque chose de pire.

-J'ai demandé à Tiedoll de me faire un rapport détaillé sur ce qui t'avais conduit à venir ici. D'ailleurs, tu peux y rester pour le moment, tant que je ne t'ai pas trouvé quelqu'un d'autre.

Tiedoll, dans le coin, était surpris du comportement de son supérieur. Il était anormalement aimable avec Allen. Peut-être était-ce une façade pour le piéger, ou encore avait-il pitié de lui, mais en tout cas, ce n'était pas commun.

-Bien sûr, continua l'homme, personne ne doit être au courant. Officiellement, Marian est toujours ton tuteur. En ce qui concerne ta rémunération Tiedoll, je ne peux malheureusement pas t'augmenter, même si tu t'occupe de deux enfants.

-Aucune importance, dit Tiedoll. En ce qui concerne Allen, je sais que vous avez déjà reçu ma demande de garde exclusive. J'espère que vous êtes en train de la traiter.

Allen leva les yeux vers lui, surpris. Il ne s'attendait pas du tout à ça. Depuis quand Tiedoll avait-il fait ça ?

Fin flash-back.

Allen détruisit presque la porte d'entrée, suivit de près par Kanda.

-Allen ?! S'exclama Tiedoll en éteignant l'aspirateur. Qu'est-ce qu'il y a ?

Les deux garçons lui racontèrent tout ce qu'il s'était passé dans la journée. Le vieil homme en resta complètement terrassé.

-C'est pas vrai… gémit-il. Luberrier m'avait pourtant assuré que Marian serait radié de notre ordre.

-Je savais qu'il y avait un piège ! Fulmina Allen.

-Bon, on se calme les gars, les tempéra Kanda, étant le seul à être resté calme. On va trouver un truc. J'aime pas du tout ce crétin de rouquin, mais…

-On ne peut pas le laisser avec Marian ! Le coupa Allen. Je sais très bien ce qu'il pourrait lui faire ! Il faut le sauver avant que ça n'arrive.

Lavi sifflotait joyeusement tout en marchant dans la rue. Il s'était fait des nouveaux camarades, et il en était très content ! Allen et Kanda étaient très sympathiques en plus, une fis la méfiance passée !

Il s'arrêta, soudainement songeur. Il n'avait pas osé leur révéler de quel façon peu élogieuse Marian avait parlé d'eux, et il avait préféré rester évasif sur ce sujet. Mais les « putain de jap' » et « blanche-neige de mes deux » ne l'avaient pas laissé indifférent. Visiblement, ses deux camarades de classe le connaissait très bien, et pas en bien. Il suffisait de voir la tête d'enterrement de Allen pour le comprendre.

Pourtant, il avait passé deux jours assez agréable chez Marian. Hormis l'odeur trop présente de javel qui flottait dans la maison et le caractère bien trempé de l'homme, ce n'était pas pire que les orphelinats miteux où il était jusqu'à présent. Il ne voyait pas ce qui effrayait tant Allen. En plus, il était bien content d'être à l'école, car il était vraiment en retard sur le régime scolaire à cause de son accident. Il avait beau avoir 19 ans (et être majeur donc), il avait passé un an en soin intensif, puis un autre en rééducation et psychologie et un autre et réinsertion. Il fallait donc qu'il finisse son lycée qu'il avait du interrompre suite à la perte de son œil droit.

-Je suis de retour ! Claironna t-il en ouvrant la porte.

Personne. Bon, tant pis, il s'occuperait jusqu'au retour de Marian. Et il en profiterait pour visiter cette pièce interdite où il ne devait pénétrer sous aucun prétexte. Et oui, la curiosité était un vilain défaut, et il adorait ça !

Il balança son sac au hasard dans le salon et se dirigea doucement vers la porte close. Il se demandait bien ce que Marian pouvait cacher d'aussi important, ce qui rendait toute cette petite expédition encore plus intéressante.

Il verifia qu'il n'y avait vraiment personne et actionna la poignée. La porte s'ouvrit avec un petit déclic. Ce qu'il découvrit le déconcerta.

-Mais c'est…

Marian lui avait dit ne pas avoir encore de chambre pour lui, et le faisait dormir sur le canapé, mais ce qu'il avait sous les yeux, c'était bien une chambre, non ? Et ce n'était pas celle de son tuteur, il en était certain, puisqu'il l'avait visitée.

Il jeta un œil aux murs blancs, au petit lit une place encore défait, aux vêtements jetés ça et là dans la pièce, le bureau couvert de feuilles et la table de chevet où il trouva des…

-… lames de rasoir ? Souffla t-il, interloqué.

Il farfouilla sur le bureau, et découvrit un uniforme de son école. Bon, c'était déjà un indice. Ce devait être quelqu'un proche de lui, ou presque. Mais ce n'était pas suffisant. Il voulait savoir à tout prix maintenant ! Ça avait l'air grave, ces lames de rasoir cachaient quelque chose. Et son tuteur aussi, apparemment.

Il se rendit compte qu'il haletait. L'atmosphère semblait de plus en plus pesante, et il voulait sortir, mais il ne pouvait plus à présent.

En ouvrant un tiroir, il trouva ce qu'il cherchait. Il brandit la photo avec un petit cri de victoire et la regarda plus attentivement.

-Mais…

Son coeur s'arrêta. Tout venait de se mettre en ordre dans son esprit.

-Hé, gamin !

La voix de son tuteur déborda jusque dans la pièce. Un frisson glacé parcourut son échine tandis qu'il sortait précipitamment de la chambre et qu'il refermait la porte derrière lui. Il courut jusqu'aux toilettes où il s'enferma.

-Je suis aux chiottes ! Cria t-il, en priant pour que sa voix ne tremble pas.

Il tenait toujours la photo de Allen et un autre homme dans sa main. Il décida de la garder, aussi la fourra t-il dans sa poche avant de tirer la chasse pour donner le change et de sortir, non sans afficher son habituel sourire béat.

-T'as trop traîné, crétin de gamin, grogna Marian en entrant à son tour.

Le cœur de Lavi battait la chamade. Il espérait que Marian ne découvre pas qu'il savait qu'Allen vivait ici avant lui. Et qu'il avait fui, ce qui signifiait que quelque chose de grave s'était produit.

-Je vais faire un tour !

Il sortit presque en courant et sortit son portable, une fois qu'il eut fait une centaine de mètres. Il sélectionna un numéro bien précis dans son répertoire.

-A l'aide ! S'exclama t-il à peine son interlocuteur eut-il décroché.