Ça faisait deux jours que l'humaine ne lui adressait pas la parole, ce qui perturbait un peu Mewtwo. Oh, il ne s'intéressait pas vraiment à ce qu'elle racontait mais voyager avec quelqu'un qui vous ignorait était une expérience qu'il n'appréciait pas vraiment. C'était étrange, comme s'il était invisible aux yeux de l'humaine. Enfin, sauf quand il essayait de lire dans ses pensées. Là, elle se rappelait qu'il n'était pas loin derrière et n'hésitait pas à lui balancer le premier caillou venu – il avait aussi eu droit à des branches et, moins efficaces, des herbes.

Mewtwo avait fini par se tenir à distance. Eviter les cailloux était un jeu d'enfant mais il préférait quand même s'assurer une certaine marge de sécurité. Il avait aussi arrêté de vouloir chercher la réponse dans la tête de l'humaine.

Pourtant, il aurait bien aimé résoudre ce problème. Qu'avait-il fait sinon la soulager ? Rien, absolument rien. Bon, peut-être qu'il l'avait mise par terre un peu brusquement mais il n'y était pour rien si les humains étaient aussi fragiles. Ça se plaignait pour un rien – « oh, un caillou sous mon pied, j'ai mal ! hiiiii, une poussière dans l'œil, c'est atroooce ! ». En dix jours, Mewtwo avait tellement entendu l'humaine se plaindre qu'il n'était même plus surpris par ses petits cris. Enfin, elle n'avait pas ouvert la bouche depuis deux jours.

Ça lui faisait des vacances, voilà. Il n'avait pas à se soucier des petits bobos de l'humaine ou de ses longs monologues auxquels il ne comprenait pas grand chose – elle ne faisait qu'énoncer des listes de maladies et de symptômes, d'après son explication. Il n'avait pas non plus à se demander s'il devait ou non répondre. Si l'humaine ne posait pas de question de vive voix – ou très peu –, elle n'arrêtait pas, dans sa tête. Mewtwo avait trouvé plutôt satisfaisant d'être le centre de tant d'intérêts mais il aurait été bien incapable de répondre à certaines questions, comme « à quel niveau s'opère la liaison ligamenteuse sur le tibia ? ». Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire ?

Toutefois, ce calme impressionnant l'ennuyait assez. Il avait passé la journée à marcher cinquante mètres derrière l'humaine, avec pour seule compagnie son propre monologue intérieur. Alors que c'était un exercice qu'il appréciait il n'y a pas si longtemps que ça, il avait détesté la manière dont certaines questions revenaient sans cesse. En autres : qu'avait-il fait pour mériter ça ?

Il fallait à tout prix qu'il comprenne, décida-t-il au bout d'un moment. Si ça continuait comme ça, il n'était pas sûr de pouvoir résister à l'appel de la solitude et, là, adieu la chasse au père de l'humaine. Il n'obtiendrait pas les réponses qu'il souhaitait et ne pourrait pas supprimer l'un des responsables de sa condition. Pour améliorer ses chances, Mewtwo devait rester avec l'humaine donc bien s'entendre avec elle. Et ça passait par la résolution de cette crise.

Mewtwo essaya de changer de point de vue. Du sien, il n'avait rien fait de mal mais qu'est-ce que son acte avait bien pu signifier pour l'humaine ? Il s'imagina petit et sans défense, en prise avec un pokémon bien plus grand et bien plus fort qui pouvait faire de lui absolument tout ce qu'il voulait. Bon, il fallait bien admettre que ce serait une situation désagréable. Mais était-ce aussi simple ? L'humaine boudait-elle parce qu'elle s'était sentie inférieure ? Si c'était le cas, elle aurait dû bouder tout le temps et Mewtwo admit en rechignant un peu qu'elle n'était pas si pénible que ça la plupart du temps – au moins lui parlait-elle.

Il avait la désagréable impression que c'était à lui de désamorcer la situation. L'humaine l'ignorerait indéfiniment s'il ne lui présentait pas des excuses. Des excuses ! pensa-t-il en reniflant. C'était bien un truc d'humains, ça. C'était courbette par-ci, courbette par-là, phrases à rallonge qui n'exprimaient rien d'intéressant et souvent exemptes de toute honnêteté. Mewtwo détestait l'idée de faire des excuses à l'humaine. Il avait quand même réglé son problème de genou !

Et pourtant, il chercha un moyen d'améliorer les choses sans avoir à faire de courbettes pendant toute la soirée, perché sur une branche en lisière de clairière. L'humaine avait choisi un campement totalement inapproprié : une vaste clairière pleine de hautes herbes qu'un ruisseau traversait. C'était le genre d'endroit à découvert que toute proie avec un rien de jugeote évitait comme la peste. Mais pas l'humaine et Mewtwo ignorait pourquoi. C'était peut-être une réminiscence de son extraordinaire faculté à attirer les ennuis, tout simplement.

L'humaine dormait depuis un bon moment déjà lorsque Mewtwo trouva la solution. Il descendit souplement de sa branche, jeta un coup d'œil aux environs puis s'enfonça dans la forêt.

Lise avait pu se lever, se débarbouiller, s'habiller, prendre son petit-déjeuner et laver quelques vêtements avant que Mewtwo n'apparaisse dans son champ de vision. D'habitude, il arrivait avant ou pendant l'une des quatre premières étapes et la pressait pour aller plus vite mais, cette fois, il se tint à la lisière de la clairière bien sagement jusqu'à ce que Lise lui accorde le moindre intérêt – un regard un peu trop long, en l'occurrence. Elle n'avait toujours pas envie de lui parler ou de le savoir dans les parages mais il ne semblait pas du même avis.

Lise sursauta lorsqu'elle vit que Mewtwo était partiellement couvert de sang. Il en avait sur le torse, les bras, l'abdomen et les jambes. Ceci dit, elle se rendit rapidement compte que ce n'était pas le sien puisque Mewtwo n'avait aucune blessure. Elle supposa qu'il était allé chasser, comme il s'en vantait si souvent. Lise savait bien qu'il se nourrissait de cette manière mais elle ne l'avait jamais vu dans un tel état après une partie de chasse. Mewtwo revenait invariablement chaque matin propre comme un sou neuf.

Mewtwo se planta trop près au goût de Lise mais elle ne recula pas pour autant. Il lui prit d'autorité la main droite et y posa un truc sanguinolent d'un beau marron brillant que Lise identifia comme un foie. Elle déglutit tandis que Mewtwo se reculait de deux pas et s'asseyait, la regardant avec un mélange de fierté et d'attente.

– Qu'est-ce que c'est ? demanda Lise, pas très sûre d'elle.

Du foie de haydaim.

– Du foie de...

– Haydaim, répéta Mewtwo.

Ça ne lui disait pas ce qu'elle devait en faire. Lise n'était pas dégoûtée par cet organe dans sa main, après tout elle en avait bien vu pendant sa formation théorique, mais elle redoutait de savoir quel rôle il allait jouer. Elle n'avait pas vraiment le choix : soit Mewtwo voulait qu'elle le lui fasse cuire en guise de petit-déjeuner, soit Mewtwo voulait qu'elle le mange, elle.

Comme elle restait bêtement là sans rien faire, son foie dans la main, Mewtwo montra quelques signes d'impatience.

– C'est... pour moi ? tenta Lise.

Mewtwo hocha la tête de haut en bas.

– Y'a-t-il une chance pour que ce soit un autre trophée ?

– C'est pour manger, répondit Mewtwo en fronçant les sourcils.

– Oh...

– C'est bon, reprit-il en pointant le foie du bout du nez. C'est meilleur en automne quand les haydaims se sont gavés pour l'hiver mais ça reste bon quand même.

– Oh...

Lise continua à regarder ce truc humide et encore un peu tiède quelques instants puis posa les yeux sur Mewtwo. Il avait l'air foutrement sérieux. Elle comprit que c'était une sorte de cadeau pour s'excuser de ses expériences de l'autre jour et ça la toucha quand même un peu, même si c'était totalement inadapté. Un simple « désolé » lui aurait suffi, avec une fleur s'il y tenait vraiment, mais pas ça ! Maintenant, elle était obligée de mordre dedans et d'arracher un bout pour que la hache de guerre soit enterrée. Si elle n'acceptait pas le cadeau, Mewtwo lui en voudrait, un truc du genre « tu m'as humilié, moi, si puissant, alors que je m'abaisse à te faire un présent ». Dire qu'elle avait osé penser, après le petit-déjeuner, que la journée ne s'annonçait pas trop mal !

Mewtwo trépigna sur place, de plus en plus agité. Lise prit son courage à deux mains et inspira un bon coup.

– Que ce soit clair : tu me fais quoi que ce soit sans mon accord et je t'abandonne sur le champ, déclara-t-elle, tout en se rendant compte que c'était parfaitement idiot comme menace. Et pas d'hypnose non plus, ajouta-t-elle dans un sursaut de lucidité.

– J'ai compris, marmonna Mewtwo.

Lise déglutit.

– Tu... tu en veux un bout ? tenta-t-elle en désignant le foie.

– C'est pour toi, s'offusqua Mewtwo en se redressant à moitié.

Elle l'aurait parié. Lise se résigna et mordit dans le foie cru. Elle eut un mal fou à détacher un morceau qu'elle mastiqua tout en contenant tant bien que mal son envie de vomir. Le plus dur fut d'avaler sa bouchée. Mewtwo parut satisfait, se leva et alla au ruisseau se débarbouiller. Lise eut toutes les peines du monde à ne pas rendre son petit-déjeuner.

Lucas regardait l'océan depuis un vieux ponton en béton de Cramois'île. C'était une petite île volcanique au sud du Kanto, un chouette coin avec falaises déchiquetées, végétation tropicale et volcan en éruption. Ça faisait cinq ans que ça durait mais la vie s'accrochait quand même à ce petit bout de caillou.

Le volcan crachait sa lave vers le nord aussi la petite ville du sud ne se portait pas trop mal – si l'on exceptait les jours avec vent du nord qui ramenait des tas de poussières, bien entendu. Elle avait été florissante avant l'éruption car elle abritait un laboratoire pokémon de recherche en génétique très poussée – certainement le meilleur du monde. Mais la lave l'avait engloutie et avec lui une bonne partie des capitaux inondant ce petit paradis. Beaucoup d'habitants étaient partis pour Safrania, nouveau pôle de hautes technologies, mais il restait tout de même quelques trois milliers d'âmes sur l'île dont un tiers regroupées dans la seule ville. L'arène amenait régulièrement son lot de dresseurs et ça faisait tourner la boutique.

Star était partie à la pêche aux informations mais Lucas n'avait pas voulu la suivre. Il avait quelques regrets à être allé aussi loin. D'accord, il avait une dent contre ce pokémon, mais de là à vouloir l'éliminer, il y avait un gouffre. Quant à Lise, il préférait ne pas penser à elle. C'était trop compliqué.

– Attaque surprise !

Lucas eut à peine le temps de relever les yeux qu'un drattak fonçait vers lui depuis l'océan. Il se jeta à l'eau sans réfléchir alors que le pokémon rasait la surface du ponton à toute vitesse.

Lorsque Lucas sortit la tête de l'eau, il entendit tout d'abord un rire haut perché et il sut qui lui avait fait ce coup. Il attrapa la main que son ancienne coéquipière lui lançait et remonta sur le ponton, trempé. Abby lui sauta dans les bras quand même, peu soucieuse du trouble que provoquait son drattak parmi les pêcheurs alentours.

– Tu aurais vu ta tête ! s'exclama-t-elle en ébouriffant les cheveux de Lucas. Je t'ai pas fait peur, quand même ? Mon drattak est d'une précision à toute épreuve. Il t'aurait évité, tu sais ?

– Moui et bien je préfère faire mon possible pour sauver ma peau quand même. Je suis content de te voir, Abby.

– Hé hé, moi aussi. Ça fait une éternité ! Je suis devenue super balèze et j'ai vaincu trois ligues, figure-toi !

– Impressionnant.

Et ça l'était vraiment. Il fallait pouvoir survivre aux éliminatoires, remporter le tournoi puis se faire les quatre champions et terminer par le maître de la ligue. Ça représentait un sacré niveau parce que les champions étaient payés pour être des adversaires coriaces et ils s'y appliquaient. Il n'était pas rare que le vainqueur du tournoi soit incapable de vaincre les champions. Qu'Abby ait reçu par trois fois le très prisé titre de maître pokémon tenait plus de l'aberration statistique que d'autre chose.

– Ouais, hein ? Ils étaient super emmerdés quand j'ai mis au tapis la ligue de Sinnoh. Et je te parle pas de l'état de crispation général à Hoenn ! J'ai bien cru que la fédération allait édicter une nouvelle règle pour que les gens aussi balèzes que moi ne puissent pas participer à plusieurs ligues. Et pourtant, tu sais, j'ai respecté les règles et j'ai à chaque fois fait le tour de la région avec des pokémons locaux, capturés à la dure ! Mais que veux-tu ? Y'a des gens qui sont trop bons et y'a les autres.

– Ha ha... Oui, les autres...

Le meilleur résultat de Lucas se situait au quart de finale de la ligue d'Unys, à sa troisième tentative. Il avait laissé tomber ensuite. Le plus déprimant, c'était qu'Abby avait gagné le championnat et vaincu les champions de la ligue ainsi que le maître avant qu'il obtienne ce résultat.

Abby était toujours aussi jolie, en tout cas. C'était une fille qu'on croyait grande parce qu'elle était mince et filiforme mais elle atteignait à peine le mètre soixante-dix en vérité et ses mensurations n'avaient rien d'extraordinaire. Vince l'appelait soit le « piquet » soit la « corde à linge ». Elle avait toujours ces drôles de cheveux entre le blond et le roux, coupés très courts et ébouriffés. Elle portait des leggins noirs sous un short-salopette en jean ainsi qu'un T-shirt promotionnel pour une marque quelconque. En tant que maître pokémon, Abby était liée par contrat avec des groupes financiers pour porter leurs couleurs. On lui fournissait aussi les dernières trouvailles tout droit sorties des laboratoires, comme des sombreballs ou ce genre de choses. Elle ne manquait de rien, manifestement, et ça fit plaisir à Lucas. Si sa famille n'était pas très reluisante, celle d'Abby était particulièrement glauque et il était vraiment content qu'elle puisse avoir tout ce qu'elle désirait.

– T'es Ranger, reprit Abby en fourrant les mains dans ses poches, t'es pas à plaindre non plus.

– Je ne suis plus Ranger, rectifia Lucas.

– Ouais, c'est ce que j'ai entendu dire et je ne l'ai pas appris par ton e-mail. Tu aurais pu être un peu plus honnête, quand même. T'es comme un frère pour moi.

Lucas fut touché par cette déclaration inopinée et il rougit un peu, ce qui déclencha le fou rire d'Abby.

– Si je préférais pas les filles, je t'aurais certainement mis le grappin dessus, ajouta-t-elle en essuyant des larmes de rire.

– C'est nouveau, ça ? s'étonna Lucas.

– Eh ouais. Figure-toi que je me faisais draguer par ce type super relou dans une soirée organisée par je sais plus qui, et puis d'un coup je vois cette sublime nana dans sa robe drapée ultra moulante. Elle était dans la même situation que moi et elle avait l'air de s'ennuyer à mourir. Nos regards se sont croisés et ça a été le véritable coup de foudre ! On a papoté tout le reste de la soirée et puis le lendemain matin...

– Je suis content pour toi si tu es heureuse, coupa Lucas qui ne tenait pas à avoir de détails. Tu as donc lu mon message.

– Oui et je suis partante pour l'aventure ! déclara Abby en levant les bras au ciel.

– Quelle aventure ? intervint Star.

Lucas ne l'avait pas entendue arriver – ce qui n'était pas spécialement difficile puisqu'Abby faisait pas mal de bruit. Star se montrait toujours très froide en présence d'étranger et elle affichait pour le moment un visage de marbre malgré son bon teint. Habillée façon commando, elle détonnait franchement d'Abby.

– Tu dois être Star, lança Abby en s'approchant d'elle. Je m'appelle Abby. Enchantée !

Star dédaigna la main qu'elle lui tendait et Lucas se dit qu'il aurait dû tenir la braconnière au courant de ses projets. Il se racla la gorge, mal à l'aise.

– J'ai demandé un coup de main à Abby et Vince, s'ils pouvaient.

– Le pokémon qu'on cherche est ma proie, maintenant, prévint Star.

– Je sais mais ça ne ferait pas de mal d'avoir des bras en plus, tenta Lucas.

– Mon employeur a bien précisé qu'il devait y avoir le moins de témoins possible, répliqua Star.

– Je dirais rien ! promit Abby en levant les mains devant elle en signe d'apaisement. Je suis là en renfort, c'est tout.

– Abby s'y connaît vraiment quand il s'agit de pokémon puissant, insista Lucas. Elle nous sera d'une grande aide.

Star médita la chose un instant.

– Elle peut venir un moment avec nous, décida-t-elle enfin, mais elle ne participera pas à la capture. C'est ma proie.

Et elle passa devant eux pour continuer à longer le ponton jusqu'à l'hydravion qui les avait emmenés à Cramois'île. Abby rappela son drattak, qui s'était mis à roupiller au soleil, dans sa pokéball.

– Pas commode, la p'tite dame, lâcha-t-elle à voix basse.

Lucas approuva de la tête, son sentiment de malaise encore accentué. Toute cette histoire commençait à sentir mauvais.

Mewtwo avait été d'un calme exemplaire durant la journée. Lise n'allait pas s'en plaindre. Il avait beau dire qu'il n'aimait pas les humains, il n'en aimait pas moins discuter avec un être vivant qui pouvait lui tenir la réplique – elle, dans le cas présent. Mewtwo n'appréciait pas les silences trop longs non plus. Mais il n'avait pas dit grand chose depuis qu'ils avaient levé le camp. Lise se doutait un peu que ça n'allait pas durer longtemps.

Et elle eut raison. Dès qu'elle eut planté sa tente et préparer son feu de camp, Mewtwo montra des signes d'impatiences – bien qu'assis, il trépignait sur place et sa queue bougeait plus que d'habitude, à croire qu'elle avait sa propre volonté.

– Oui, Mewtwo ?

– J'ai été sage toute la journée, annonça-t-il très fièrement.

Et il faisait même l'effort de parler de vive-voix alors qu'il n'aimait pas ça. Il lui avait expliqué, un jour, que c'était un mode de communication très peu précis et sujet à interprétation. Mais il savait qu'elle n'aimait pas la télépathie. Lise voyait venir le truc gros comme une maison : Mewtwo avait une requête.

– Et tu attends une récompense ? demanda-t-elle.

A la tête qu'il fit, il ne s'attendait manifestement pas à ce qu'elle parvienne à cette conclusion toute seule. Mewtwo avait tendance à la prendre pour une idiote. Quant à elle, elle l'imaginait en lézard croisé avec un chat quand elle le voyait prendre le soleil sur une branche. C'était de bonne guerre.

– J'aimerais avoir l'appareil à musique.

Lise soupesa la requête. Il s'était tenu tranquille pendant trois jours au total et il s'était excusé. De l'autre côté, il l'avait obligée à manger du foie cru mais ça partait d'une bonne intention. Malheureusement. Lise soupira.

– D'accord.

Mewtwo eut l'air surpris de l'enfant à qui on a refusé de lui acheter un super jouet mais qui le trouve quand même sous le sapin au matin de Noël.

– Mais je te le prête, précisa Lise, temporairement. Il s'appelle « reviens ».

– Tu lui as donné un nom ? s'étonna Mewtwo.

– C'est une expression. Ça veut dire que tu dois me le rendre.

– Concernant la durée du prêt...

– La soirée, jusqu'à ce que j'aille me coucher, décréta Lise.

Mewtwo plissa les yeux mais ne protesta pas. Lise sortit le lecteur CD de son sac à dos pour le confier à Mewtwo. Il mit aussitôt le casque et l'appareil en route puis ferma les yeux. Lise vit fleurir un léger sourire sur ses lèvres au fur et à mesure qu'il se détendait. Et plus il se détendait, plus elle entendait la musique.

Ce n'était pas que Mewtwo fredonnait, non, il pensait à ce qu'il écoutait et s'oubliait un peu dans le processus. Lise ne dit rien, préférant éviter un nouveau drame. Elle se contenta de préparer son dîner et de le manger tranquillement, tout en « écoutant » son CD de musique classique – la neuvième symphonie de Beethoven –, aussi étrange que cela puisse paraître.

Mewtwo devait en fait emprisonner son propre esprit pour que les personnes alentours ne l'entendent pas réfléchir, comprit Lise. Ce devait être fatiguant et ça devait demander un certain entraînement. Lise ne put s'empêcher de repenser à sa théorie : Mewtwo avait côtoyé des humains pendant un certain temps puis était retourné à la vie sauvage. Pourquoi ? Comment ? Elle n'en savait rien et n'était pas prête de le savoir. Mewtwo était toujours évasif, voire ne répondait pas du tout, lorsqu'elle lui posait des questions qui fâchaient.

Ce n'était pas très important, de toute façon. Voyager avec Mewtwo n'était pas si désagréable que ça, à condition de mettre de côté ses excentricités. Par exemple, il lui avait fait un long exposé sur les merveilleux avantages des arbres par rapport à sa tente. Et, plus récemment, son expérience sur son genou.

En y repensant, Lise sentit le rouge lui monter aux joues. Ç'avait été très dérangeant mais, bon sang, c'était aussi le plus bel orgasme de sa vie. Bon, elle n'avait pas une expérience folle en matière de garçons, il fallait bien l'admettre, et elle n'avait jamais été très portée sur la chose. Ça n'avait jamais été fantastique, il fallait l'avouer. Ceci expliquait peut-être cela. Mais cet accident restait tout de même très perturbant.

Mewtwo n'était pas sexué, à ce qu'elle avait plus ou moins vu – il ne se gênait pas pour uriner là où l'envie lui prenait. Sa voix était plutôt neutre, bien que grave, mais ça avait à voir avec l'épaisseur des cordes vocales. Certes, la testostérone épaississait ces fameuses cordes mais Lise voyait tout ça avec ses repères d'humains. Peut-être que pour les mews, c'était une voix tout à fait féminine, elle n'en savait rien. Pourtant, elle utilisait le masculin lorsqu'elle lui parlait ou pensait à lui. Il n'avait pas de mamelles, apanage des femelles, mais il n'était pas non plus certain qu'il soit un mâle. Et Lise se voyait mal lui poser la question.

Quelque soit son sexe, Lise avait décidé d'enfouir cet accident au plus profond d'elle-même. Qu'est-ce que ça changeait que Mewtwo soit une femelle ? Il n'en resterait pas moins un pokémon un peu trop curieux pour le bien de Lise. Elle devait tout de même admettre que c'était plutôt sympa de voyager avec lui. C'était peut-être un peu tôt pour le dire mais elle commençait à l'apprécier. Un peu. Et dans les bons jours.

Elle resta un peu plus longtemps que prévu devant son feu de camp, ce soir-là.