Désolée, j'ai encore un peu de retard. Je suis dans une période de mou en ce moment ou j'ai du mal à me motiver pour travailler sur mes textes mais je sens que ça revient peu à peu.
La bonne nouvelle, c'est qu'avec celui-là il me reste 5 chapitres à publier pour la première partie des aventures d'Emma. (La deuxième partie est en cours d'écriture) et comme je veux tout poster avant de partir en vacances dans deux semaines, ça veut dire 2 chapitres par semaine et 2 chapitres d'un seul coup aujourd'hui ! Ca veut aussi dire que tout va commencer à s'accélérer :)
La deuxième raison pour laquelle je poste deux chapitre aujourd'hui c'est que je ne suis pas très contente du chapitre 10, aussi bien au niveau de mon écriture que du fait que cela ne fait que reprendre des scènes du film donc vous pouvez passer vite sur ce chapitre !
Chapitre 10 : Le chemin du ciel
Dès que Gobber annonça la dispersion de ses élèves pour la nuit, Emma dévala les marches de bois. D'un pas qui hésitait entre la course et la marche, elle se dirigea vers les hauteurs du village, vers sa maison plongée dans l'obscurité, vers sa chambre dans laquelle elle déboula, vers son bureau qu'elle mit sans-dessus-dessous pour retrouver les croquis d'aileron qu'elle avait dessinés. Elle les étala sur la surface de bois usée et les examina. Tout était là. D'un geste rapide, elle les replia et se faufila de nouveau dans la nuit sombre. Direction : la forge.
Elle ne laisserait pas trainer plus longtemps la confection de l'aileron artificiel. Des semaines déjà qu'elle tergiversait, qu'elle remettait à plus tard. La phrase de Gobber lui avait ramené en pleine figure tous les dangers qu'elle faisait courir à son ami. Et son égoïsme aussi. Il lui avait donné toute sa confiance, toute son amitié et, elle, qu'avait-elle fait ? Elle l'avait blessé, privé de sa liberté et elle le laissait croupir au fond d'un trou pour la seule satisfaction d'avoir un dragon apprivoisé à sa disposition. Ah, oui, elle se rappelait bien à quoi elle était en train de penser quand la dernière phrase de Gobber avait percé sa bulle. Elle pensait aux autres dragons, à l'attaque du village, leur organisation, elle se demandait quelle avait été la place de Toothless là-dedans. Elle se demandait s'il les rejoindrait si jamais il retrouvait sa capacité de voler.
En poussant la porte de la forge, elle appela à voix basse son propriétaire. Pas de réponse. Un regard vers la tour de garde lui apprit que la relève était à son poste et Gobber sûrement dans son lit, elle avait le champ libre.
En une expédition dans le débarras, elle rassembla assez de fer pour confectionner l'armature. Pour le cuir, elle verrait plus tard mais s'il le fallait, elle inventerait une excuse pour le trou dans le tapis du salon. Elle remonta ses manches, enfila son tablier et attacha solidement ses longs cheveux en un chignon approximatif à l'aide de quelques pics en bois et des lanières de cuir qu'elle gardait toujours attachées à ses poignets. C'était partit pour une nuit blanche.
Sous l'action du soufflet, les braises dans le fourneau se réchauffèrent lentement. En attendant qu'elles atteignent une température suffisante, Emma réétudia ses plans. Ce qu'elle ne savait pas c'était de quelle largeur il faudrait qu'elle fasse les barres de l'armature, cela dépendrait du poids qu'elle voulait atteindre. Elle supposait que les os du dragon devaient être légers s'il voulait voler facilement, le mieux serait de faire l'aileron le plus léger possible, elle pourrait toujours l'alourdir plus tard au besoin. Va pour des barres évidées donc. C'était plus difficile à trouver dans le rebut au fond de l'échoppe et elles n'étaient pas toutes de la même largeur, cela nécessiterait plus d'ajustements mais pas question de bâcler le travail.
Heureusement que, par mesure de sécurité, la forge était loin de toute habitation car, malgré tous ses efforts, Emma n'était pas très silencieuse. Elle espérait qu'aucune sentinelle ne viendrait voir d'où provenait tout ce tapage. Chaque bruit suspect la faisait sursauter, mais elle forgeait, sciait et modelait sans relâche. Il fallait raccourcir certaines barres, en affiner d'autres, ajuster leurs extrémités pour les articulations. Et enfin souder et riveter le tout. Le soleil avait depuis longtemps pointé le bout de son nez au-dessus de l'horizon quand Emma s'essuya le front avec son avant-bras, lui-même luisant de sueur, et admira son œuvre. Elle était très satisfaites des nouvelle articulations qu'elle avait élaborées et qui, bien huilée, se plieraient sans aucun frottements ou presque. Un sourire sur les lèvres, elle rangea tout le matériel qu'elle avait utilisé et rentra chez elle en prenant soin de ne croiser aucun des quelques courageux déjà debout à cette heure indue.
Elle cacha l'armature au fond de sa commode puis s'allongea sur son lit dans l'espoir de prendre un peu de repos avant l'entrainement. Mais elle était trop excitée pour s'endormir. Moins de dix minutes plus tard, elle se tenait, une bougie à la main, devant la trappe du grenier. C'était le seul endroit de cette fichue demeure qu'elle n'avait pas encore fouillé.
Elle pénétra dans le débarras encombré d'armes rouillées et de vielles tapisseries trouées. Dans le maigre halo que sa bougie créait autour d'elle en éclairant les toiles d'araignées qui l'encerclaient, elle distinguait la surface grise du plancher que jonchaient des malles antédiluviennes dont le contenu avait sans doute été dévoré par les insectes il y a quelques décennies, et les pièces d'équipement qui couvraient les murs, depuis la corne cassée du casque de son arrière-arrière-arrière-grand-père jusqu'au marteau de son grand-oncle par alliance. Mais en avançant un peu, entre les rideaux translucides de fils de soie enduits de poussières, elle crut voir ce qu'elle cherchait. Elle se fraya un chemin, souleva la poussière, éternua – une fois, deux fois, trois fois – et atteint enfin ce qu'elle n'espérait plus : un vieux tapis en daim, poli par les innombrables pas qui l'avaient piétiné.
Elle se saisit de son trésor et se replia vers le couloir. A la lumière, elle vit avec satisfaction qu'il n'était pas si usé que ça et que son âge le rendait très souple. Elle tenterait peut-être quelques traitements pour le rendre plus solide. Elle savait, par exemple, que les marins trempaient leurs voiles dans des décoctions de plantes riches en tanins pour les rendre plus résistantes aux intempéries, elle pourrait essayer de soutirer des renseignements à Gudrun. Mais il lui fallut remettre cela à plus tard. Le soleil s'était élevé haut dans le ciel, il allait bientôt être l'heure de l'entrainement.
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Ce fut une vraie torture, Emma n'avait pas dormi de la nuit. Heureusement, elle n'était pas la seule à se trouver dans un état déplorable. Ralf et Helgue avaient une bonne gueule de bois après la soirée d'hier et même Arwen, au grand amusement d'Emma, n'avait pas l'air très frais. Devant les regards vitreux et les cernes de ses recrues, Gobber décida de remettre à plus tard leur premier combat contre un Bragetor et il leur donna leur après-midi de libre avec comme seule consigne de rattraper leurs heures de sommeil pour le lendemain.
Emma pu rentrer chez elle plus tôt avec une seule idée en tête : finir l'aileron le plus vite possible.
Pour cela, elle rendit visite à Gudrun en début d'après-midi. Elle distilla quelques plantes avec elle et orienta subtilement la conversation sur l'entretien des voiles. Le temps de remplir trois petites bouteilles de décoction de houx et elle avait obtenu toutes les informations dont elle avait besoin. Elle quitta alors l'atmosphère reposante de la cuisine remplie de vapeur et de l'odeur des plantes pour passer chez elle enfiler sa tenue d'amazone puis repartit dans les bois, son armature d'aileron sous le bras.
Elle avait emmené un peu de poisson mais trouva le temps de pêcher en chemin. Elle attrapa même une anguille. Elle ne trouvait jamais ce genre de poisson plutôt peu commun dans la réserve des dragons et elle se dit que Toothless serait sans doute content.
Quand elle arriva dans la clairière, elle était complètement épuisée mais de très bonne humeur, elle appela Toothless d'une voix chantante et lui servit son petit-déjeuner. Il accourut et plongea sa tête avec délice dans le festin qui lui était servi mais quelques instants plus tard, il se recula et se mit à éternuer, à frotter son museau dans l'herbe, comme pour se débarrasser de quelque chose de particulièrement dégoutant collé sur son nez. Emma se mit à rire face à ses mimiques. Toothless s'éloigna du tas de poissons et continua à souffler tout en jetant des regards dégoutés à son repas.
Cette fois, Emma s'étonna :
– Bah, qu'est-ce qui t'arrive ? Tu n'as pas faim ?
Confuse, elle le regardait mais il ne pouvait pas lui apporter la réponse. Elle s'approcha du tas de poisson et repéra les couleurs vives de l'anguille. Quand elle la prit et la souleva, elle eut un sursaut de surprise : Toothless s'était à siffler de colère et à battre ses ailes noires et membraneuses de façon menaçante. Elle jeta précipitamment l'anguille le plus loin possible d'elle.
– Stop ! C'est bon, tout va bien, dit-elle avec une voix apaisante. Tu n'aimes pas l'anguille, j'ai compris. Je n'en ramènerais pas, d'accord ?
Toothless la regarda avec méfiance puis s'approcha lentement du tas de poisson, le reniflant de loin. Il sembla satisfait et se remit à manger. Emma soupira de soulagement et essuya ses paumes visqueuses sur son pantalon avant de s'approcher pour caresser son ami. Quand il vit ses mains s'avancer vers lui il fronça le museau et eu un mouvement de recul. Emma s'immobilisa, incertaine, puis elle vit l'expression dégoutée de son compagnon, expression qu'il avait d'ailleurs sans doute copié sur elle. Elle leva les yeux au ciel et alla plonger ses mains dans le lac.
– Regarde, je les lave.
Il ne la laissa pas revenir vers lui avant qu'elle ne se soit lavé les mains à trois reprises.
L'incident enfin clos, elle put venir vérifier la fidélité de l'armature. Elle n'avait pas résisté à l'envie d'emporter son ébauche d'aileron avec elle, elle était trop impatiente de voir son œuvre à l'action. Elle songeait déjà à un moyen d'actionner son ouverture et sa fermeture. Pour l'instant, elle se voyait monter le dragon et actionner elle-même le mécanisme mais il fallait qu'elle s'efforcer de trouver une solution qui ne nécessite pas sa présence, elle n'avait aucune garantie que le dragon la laisserait monter sur son dos.
Sur le chemin du retour, elle ramassa toutes sortes de plantes et dès qu'elle fut chez elle, elle se lança dans la préparation d'une solution de tannage. Elle laissa le tout macérer au coin de la cheminée et commença fébrilement à découper le cuir. Mais elle avait présumé de ses forces. A peine assise à la table du salon, elle s'endormit sur son ouvrage. Sa bougie continua à brûler un peu mais son zèle eut aussi raison d'elle et la mèche finit par se noyer dans sa propre cire fondue, autorisant la pénombre à reprendre ses droits dans la pièce.
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Emma fut réveillée par la chaleur d'un rayon de soleil sur sa joue. Avant même d'ouvrir les yeux, elle sut à la raideur de sa nuque et aux picotements dans ses avant-bras qu'elle n'avait pas dormi dans son lit. Elle releva lentement la tête et cligna des yeux. La forte odeur âcre qui régnait dans la pièce lui donna la nausée. Le brouillard de ses pensées se dissipa peu à peu et elle se rappela qu'elle avait travaillé sur son aileron hier soir, elle avait dû s'assoupir. Elle s'étira. Un coup d'œil au ciel déjà bleu par la fenêtre lui apprit que dans une heure tout au plus l'entrainement commencerait. Elle tapota ses joues, marcha un peu dans la pièce pour se réveiller puis elle finit de découper les pièces de cuir dont elle avait besoin pour les mettre à tremper dans la mixture fermentée qu'était devenue la décoction de tannage.
Elle sortit les sceaux avant de monter se préparer pour l'entrainement. Elle était dans un sale état. Elle avait mal à la nuque, à la tête et probablement d'immenses cernes sous les yeux. Et dire qu'aujourd'hui ils allaient affronter un Bragetor. Elle fit de son mieux pour discipliner ses cheveux emmêlés et se passa de l'eau fraîche sur le visage mais elle ne sentait toujours pas plus en forme. Avant de partir elle pensa tout de même à prendre l'anguille qu'elle avait ramenée de la clairière hier. Elle voulait tester si l'aversion pour l'anguille était propre à Toothless ou si c'était un aliment unanimement détesté des dragons. Si tel était le cas, cela lui serait sans doute utile aujourd'hui, vu son état. Elle espérait juste que l'odeur de l'anguille glissée sous sa veste ne lui donnerait pas trop de haut-le-cœur.
Elle ne s'était pas trompée sur la mine horrible qu'elle devait afficher car lorsqu'elle se présenta à l'entrainement, tout le monde la dévisagea.
– Ouh la ! Tu fais peur, chère cousine ! T'as avalé un truc pas frais ? s'esclaffa Ralf.
Bien sûr, elle n'attendait rien d'autre de son cousin que des moqueries mais les autres semblaient légèrement inquiets pour elle. Elle rassura Gobber qui lui demanda si elle était malade. Elle allait bien, elle avait juste mal dormis, c'était tout. L'entraineur était sur le point de lui proposer de rentrer se reposer quand Ralf lança :
– Avoue le Emma, t'as juste trop peur du dragon. Tout ça c'est juste de la comédie pour éviter l'entrainement.
Emma devait bien le reconnaître, son cousin était le seul à savoir lui redonner la volonté de se battre dans ses pires moments d'abattement. Elle lui lança un regard acéré et se redressa.
– Je vais bien Gobber, affirma-t-elle, ne t'inquiètes pas.
Puis elle alla prendre sa hache et se tint prête, son arme bien haut sur son épaule. Gobber soupira mais n'eut pas d'autre choix que de commencer l'entrainement.
La matinée fut rude. Ils s'entrainèrent à la bataille et au lancer de hache, la discipline qu'elle détestait le plus. Aussi, dans l'après-midi, alors qu'elle se tenait devant Gobber qui débitait gravement les consignes de sécurité face à un Bragetor, Emma songea sérieusement à demander la permission de rentrer chez elle. Seul le regard goguenard de Ralf maintenait sa tête haute et son regard fier.
La spécialité du Bragetor, c'était de cracher un gaz inflammable par une tête et de l'allumer d'une seule étincelle de l'autre. La plupart des dragons allumaient leur feu au fond de leur gorge et le projetaient ensuite, ça permettait plus de précision. Mais non, le Bragetor avait décidé de faire autrement. Un jet de flamme ça pouvait être évité. En enveloppant ses victimes d'un nuage de gaz le Bragetor, au moins, était sûr de ne pas louper son coup. L'apanage des paresseux.
Il existait pourtant un moyen de se défendre : mouiller la tête chargée de produire l'étincelle fatale. À cet effet ils avaient tous entre les mains un sceau d'eau. Et si vous ratiez votre unique lancer, il ne vous restait plus qu'à vous recroqueviller, les mains sur la tête, et prier pour que l'explosion vous épargne.
– Tout le monde a bien compris ? lança l'entraineur. Dès que votre sceau est vide vous ne restez pas planté en plein milieu, vous courrez le re-remplir ! C'est clair ?
Les recrues hochèrent toutes la tête. C'était clair, limpide même. Alors Gobber monta de son pas lourds dans les gradins et libéra la porte de la cage.
Il y eu un instant de silence tendu puis les battants s'ouvrirent à la volée, déversant un épais nuage de gaz verdâtre dans toute l'arène. Emma se retrouva vite isolée, incapable de voir à plus d'un mètre d'elle. Elle se mit à tousser et recula pour sortir de ce brouillard. A peine quelques pas derrière elle, elle se cogna contre Olaf. Le pauvre garçon tenait son sceau serré contre lui et il débitait des paroles sans suite, tellement vite qu'Emma ne comprenait rien. A chaque mot, sa voix gagnait en hystérie et en volume.
– … étouffe ses victimes, explose ses victimes, tue ses victimes avec du venin... !
Ah oui, le venin. Emma avait oublié ce petit détail. Comme si le fait d'émettre ce gaz nauséabond et inflammable ne suffisait pas, le Bragetor avait aussi besoin de venin pour achever ses victimes. Le stress monta d'un cran. Pour ne rien arranger, les couinements de son camarade s'amplifiaient et risquaient bientôt de révéler leur position. Emma lui agrippa le bras et l'appela à voix basse. Il ne semblait même pas la voir, ses yeux roulaient dans ses orbites, dans toutes les directions sauf la sienne. Elle tira de toutes ses forces sur son bras et il baissa enfin le regard sur elle.
– Tu vas te taire, oui ? chuchota-t-elle. Tu vas nous faire repérer si tu continues.
Mais c'était trop tard. Dans un sifflement de mauvais augure, deux petites têtes émergèrent au milieu du brouillard. Le gaz commençait à se dissiper et au bout des deux longs cous on pouvait distinguer le corps massif du dragon. Olaf et Emma se figèrent. Les deux yeux globuleux s'approchèrent du robuste garçon et se mirent à lui tourner autour. Emma reconnu la curiosité amusée dans le regard fixe du dragon, cela lui rappelait Toothless quand elle lui faisait des grimaces et qu'il essayait de les imiter. Ce dragon-là n'était pas timide ou en tout cas, Olaf ne lui faisait pas peur. Il était clairement en train de se moquer de l'état de panique du jeune homme. « Il faut qu'il se redresse, pensa Emma automatiquement, qu'il le regarde dans les yeux pour l'intimider. S'il continue à laisser sa lèvre trembler comme ça, pas étonnant que le dragon l'attaque. Le Bragetor va s'amuser à ses dépens. » Mais Olaf, bien sûr, ne compris pas que le dragon cherchait juste à s'amuser. On lui avait tellement répété pendant toute son enfance que les dragons tuent tous les humains qu'ils rencontraient que, à ses yeux, cette attitude ne pouvait être qu'une menace. Il prit peur, balança son sceau sur la tête du dragon et s'enfuit en criant.
Le dragon émit un sifflement agacé et secoua la tête pour se débarrasser de l'eau puis il remarqua Emma juste à côté de lui qui retenait son souffle. Aussitôt, les deux têtes vert vif fondirent sur elle en sifflant méchamment. Le dragon fit claquer une étincelle tout près de son visage et elle fit un pas en arrière. La jeune fille avait envisagé d'exploiter la curiosité du Bragetor pour tenter approche amicale mais cette douche froide l'avait visiblement mit de mauvaise humeur. Le défier en le regardant bien en face ne l'aiderait son doute pas à se clamer, il lui fallait vite trouver un autre moyen de se sortir d'affaire.
Mais le dragon ne lui en laissa pas le temps. La tête arrosée par Olaf ouvrit sa gueule et cracha un jet de gaz au visage d'Emma. Elle recula précipitamment et trébucha. L'eau de son sceau se déversa sur elle et le récipient roula hors de sa portée. Elle entendit Gobber crier son nom quelque part à sa droite mais avec tout ce gaz, elle ne le voyait pas. Alors elle opta pour la seule option qu'il lui restait : elle protégea son visage de ses mains, serra les dents et attendit son sort.
Mais au lieu de la brûlure des flammes sur sa peau, c'est une odeur très désagréable qu'elle senti. Le gaz piquait certes le nez mais elle ne se souvenait pas qu'il sentait si fort le poisson rance. Le cri du dragon la fit sursauter. Elle releva le buste et le vit battre des ailes, ses deux cous rejetés en arrière, le plus loin possible de sa forme étalée sur le sol. Elle comprit alors et baissa le regard. Lors de sa chute, sa veste s'était ouverte, laissant l'anguille exhaler son parfum.
Furtivement, elle frotta ses mains sur le corps visqueux puis elle referma sa veste et s'avança mains tendues vers le dragon. Ce fut à son tour de reculer précipitamment. Il sifflait et frappait ses lourdes pattes sur le sol et se gonflait pour l'intimider mais il n'osait pas s'approcher d'elle. Brandissant ses paumes vers lui, elle le repoussa vers sa cage. Il finit par buter contre le fond de sa prison et elle se précipita pour refermer les portes sur lui avant qu'il ne ressorte. Mais les battants étaient trop lourd, même si elle y mettait tout son poids, ils ne bougeaient pas d'un pouce. Sans se retourner, elle cria aux autres de venir l'aider. Le dragon était encore révulsé dans sa cage mais elle n'avait plus ses mains sous son nez à présent et il n'allait pas tarder à se remettre.
Enfin, Gobber se remit suffisament de sa surprise pour venir l'aider. Quand le rondin vint se loger dans ses deux supports, verrouillant définitivement la porte, Emma s'adossa au mur pour souffler. Elle essuya ses mains sur sa tunique et, alors seulement, leva les yeux vers ses camarades.
Ils la dévisageaient tous.
Elle ne s'était pas rendue compte à quel point la fumée s'était dissipée, ils l'avaient tous vu faire reculer à mains nues un des dragons les plus coriaces qui existait. Génial. Absolument parfait. Elle n'avait vraiment pas prévu de tester l'effet de l'anguille sur un dragon aussi publiquement mais le mal était fait. Elle chercha un soutient du côté de Gobber mais il était aussi bouche-bée que les autres. Elle tenta de détendre l'atmosphère.
– Tu n'exagérais pas ce matin, Ralf, quand tu disais que j'avais une tête affreuse. Même lui a eu peur de moi, plaisanta-t-elle en désignant du pouce la cage derrière elle.
Seul Helgue s'esclaffa. Elle se tourna vers leur entraineur.
– Bon, il y a autre chose de prévu après le Bragetor ?
– Non, bredouilla-t-il, non...vous pouvez y aller.
Elle ne se le fit pas répéter, elle disparut avant que Gobber ne retrouve ses esprits et ne lui demande des explications. Au moins, elle aurait du temps cette après-midi.
Le soir, Emma retarda le plus possible le moment de se rendre au Hall pour le diner. Elle n'alla pas aider à préparer le repas avec Helgua, elle savait que cette dernière la presserait de questions. Elle n'était même pas sûre qu'on la féliciterait, on allait sûrement la regarder bizarrement. Qui arrivait à faire peur à un dragon comme ça, sans hache, sans marteau ? Une frêle fillette comme la fille du chef, en plus ?
Quand elle jugea que tout le monde devait déjà être à table, elle s'aventura dans le village. Elle poussa le plus silencieusement possible la porte du Hall et se retourna pour la refermer derrière elle tout aussi délicatement. Elle grinça des dents quand les vieux gonds laissèrent échapper une longue plainte stridente. Un lourd silence s'installa. Elle sentait les regards sur son dos. Seules quelques personnes du village avaient assisté à l'entrainement aujourd'hui, le récit de son exploit avait dû se répandre dans le village comme une trainée de poudre. Elle se retourna et aussitôt les têtes se détournèrent, de bruyantes conversations furent entamées.
Quand elle s'assit parmi les recrues de l'entrainement personne ne disait rien mais elle voyait les regards en biais qui lui étaient jetés. Pour briser la tension, Gobber se racla la gorge et entama le commentaire de l'entrainement.
– Bon…ça a été plutôt court aujourd'hui.
Petit silence.
– Mais Olaf, la prochaine fois, il faut absolument que tu restes calme, ton comportement a mis Emma en danger.
Helgua ne put plus se retenir plus longtemps, elle se pencha vivement en avant sur la table.
– Comment t'as fait ? dit-elle à mi-voix, très excitée. Tu n'avais aucune arme dans les mains et le dragon a juste reculé ! C'était tellement cool ! Qu'est-ce que tu lui as fait ?
La question que tout le monde devait être en train de se poser. Mais Emma s'était préparée, elle avait eu toute l'après-midi pour imaginer une réponse et elle avait un petit mensonge tout prêt
– Eh bien, je ne sais pas, dit-elle en prenant une mine embarrassée. Comme je n'arrivais pas à dormir, je me suis levée tôt ce matin et j'ai évidé les anguilles qui nous restaient dans notre réserve de poisson. Elles n'étaient déjà plus très fraîches, il fallait que je le fasse.
Elle rougit de la trivialité de sa réponse et poursuivi avec un petit haussement d'épaule :
– L'odeur m'a collée à la peau et je crois qu'il a pas aimé. Quand j'étais par terre, il s'est approché de moi et brusquement il a reculé et il s'est mis à siffler. Alors j'en ai profité. C'est tout.
Les regards admiratifs s'étaient changés en visages désenchantés et légèrement dégoutés.
– Ah ouais, parvint à articuler Helgue avec une grimace.
Comme par magie, ils détournèrent tous leur attention. Seuls Arwen et Gobber lançaient encore des coups d'œil dans sa direction. Ils étaient les seuls à savoir qu'Emma était capable de mentir avec un aplomb insoupçonné.
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Deux jours plus tard, par une fin d'après-midi pluvieuse, Emma était assise dans son fauteuil préféré, celui sur lequel elle s'installait toujours pour coudre, avec son aileron en cuir sur les genoux, quand elle se redressa subitement pour prendre ses ciseaux et couper dans un grand geste enjoué le dernier fil.
Elle avait fini ! Elle avait achevé la couture du support de cuir de l'aileron. Elle se leva d'un bond, sans prendre garde à toutes les bobines et les lambeaux de cuir qu'elle envoya par terre. Elle se saisit de l'armature en fer sur la table et l'enfila dans sa gangue de cuir. Tchlak ! Tchlak ! Ça s'articulait parfaitement. Elle l'actionna encore plusieurs fois, les bras en l'air, brandissant sa petite fierté. Ce n'était pas l'objet qu'il lui avait été le plus difficile à élaborer mais, lui, il aurait une vraie utilité et elle était impatiente de l'essayer.
Mais quand elle jeta un regard autour d'elle, elle se rendit compte qu'il lui faudrait patienter au moins jusqu'au lendemain matin. Pour commencer, il faisait sombre et il pleuvait dehors, et puis ses yeux piquaient, ses paupières tombaient, et enfin elle se tenait debout au milieu d'un véritable champ de bataille. Des sceaux encore remplis de potion de tannage malodorante, des bouts de cuir dispersés un peu partout, des ciseaux et autres ustensiles de couture disséminés dans tous les coins, tout témoignait du peu d'attention qu'elle avait prêté à tout ce qui n'était pas son aileron en confection ces derniers jours. Elle avait eu tellement hâte de l'achever.
Surplombant le carnage, Emma se passa une main dans les cheveux et soupira, elle rangerait tout cela demain.
À la première lueur du jour, après à peine quelques heures de sommeil, elle se baladait déjà dans la maison vide en chantant. Les bras chargés d'objets de toute sorte, elle allait et venait, ouvrant un tiroir par ici pour y fourrer deux ou trois objets puis le refermer d'un coup de hanche et aller fredonner ailleurs. Si elle était de si bonne humeur, c'était parce que la pluie avait cessé et qu'elle avait décidé qu'elle ne résisterait pas à l'idée d'aller rendre visite à son dragon favori avant l'entrainement.
Sous la lumière encore rosée de cette journée radieuse, elle se faufila dehors, telle une voleuse, avec son trésor sous le bras. La forêt avait l'odeur de la pluie. Des gouttelettes brillantes pendaient aux feuilles, les toiles d'araignées étaient saupoudrées de ces fraiches paillettes. Emma réalisa que la forêt lui manquait et elle eut envie d'aller chasser, de marcher jusqu'au lac, de monter sur les falaises au nord mais elle n'avait pas le temps, pas maintenant. Elle se promit de se ménager un peu de temps cette après-midi.
Quand sa barque aborda la falaise encore glissante de pluie de l'île au corbeau elle connut un léger fléchissement dans sa détermination. Grimper ne fut en effet pas une mince affaire avec l'aileron sous le bras mais rien n'était en mesure de lui résister aujourd'hui et elle y parvint.
C'est un dragon aux yeux encore bouffis de sommeil qui l'accueillit. Elle le gratta entre les oreilles et le câlina un peu pour le réveiller. Puis elle empoigna l'aileron et tout se compliqua.
Pour atteindre sa queue et y fixer l'aileron, il fallait qu'elle passe derrière Toothless. Mais le dragon, de son côté, était très intéressé par le paquet qu'elle tenait sous son bras et la suivait partout où elle allait pour venir le flairer de sorte que, tel un serpent qui essayerait de se mordre la queue, ils tournaient en rond sans qu'aucun des deux n'arrive à atteindre son but. Emma finit par opter pour une technique plus offensive et se jeta à plat ventre sur la queue noire qui ne cessait de lui échapper. Enfin assise à califourchon au-dessus de l'aileron, elle se mit au travail en riant toute seule. Derrière elle, Toothless avait laissé échapper un couinement surpris mais il n'avait pas dit son dernier mot. Il se démontait de le cou pour essayer de regarder dans son dos et avait assez de force pour bouger violement sa queue. Cela manqua de désarçonner Emma mais elle tint bon et, toujours hilare, elle déplia l'aileron et observa son travail avec satisfaction. Ça avait l'air d'aller, les proportions étaient respectées. Elle se pencha de nouveau pour vérifier que tout tenait bien en place.
Trop absorbée par ce qu'elle faisait, elle ne remarqua pas que Toothless avait arrêté de se dandiner. Il avait finalement réussit à tourner la tête et ce qu'il avait vu l'avait figé de stupeur : il avait de nouveau deux ailerons.
Bien sûr, ce n'était pas son aileron, il n'avait pas la bonne couleur. Mais c'était un aileron. Cela voulait-il dire qu'il pouvait voler de nouveau ? Ces yeux s'éclairèrent à cette pensée. Il déplia lentement ses ailes et se ramassa sur lui-même. Après tout, il n'y avait qu'un seul moyen d'en avoir le cœur net : essayer !
Tout tenait solidement en place. Emma se releva en souriant et elle se souvint enfin de celui pour lequel elle avait fait tout ça. Elle se retourna vers Toothless et l'apostropha : « Alors qu'est-ce que tu en pensaaaaAAAAHHH ! »
Son cœur plongea dans sa poitrine. Elle perdait son équilibre. Soudain, elle n'était plus assise sur le sol de la clairière, il n'y avait plus rien pour soutenir ses jambes. Dans un réflexe, elle se pencha sur la queue de Toothless et s'y agrippa avec ses pieds et ses mains. Puis elle prit quelques instants pour analyser les informations qui parvenaient à son cerveau. Le sol s'éloignait. En quelques secondes, elle était parvenue plus haut qu'elle n'était jamais allée en grimpant dans les sapins. Elle entendait quelque chose battre furieusement l'air autour d'elle et, devant son nez, son aileron artificiel pendait dans l'air. Tout se mit en place. Il s'était envolé ! Elle était dans les airs !
Sa joie fut de courte durée. Dans son dos, elle entendit un cri de fureur et de peur et elle se rendit compte que le sol avait cessé de s'éloigner et que maintenant, il se rapprochait. Ils perdaient de l'altitude, ils allaient s'écraser. Quel idiot ! Il savait bien qu'il ne pouvait plus voler ! Puis elle se rappela brusquement. L'aileron ! Quelle idiote elle faisait elle aussi ! C'était justement à ça qu'il servait !
Elle agrippa l'armature et tira dessus de toutes ses forces. Le rétablissement qu'ils effectuèrent fut si spectaculaire qu'Emma maqua de glisser et de tomber. Avant même qu'elle n'ait pu retrouver son souffle, ils frôlaient à toute vitesse la falaise qui entourait la clairière, de si près qu'Emma s'écorcha les doigts contre la pierre. Puis ils s'élancèrent à la verticale, droit vers le ciel.
Emma prit brusquement conscience de ce qu'était le vertige. Le sol était si loin à présent que la mer n'apparaissait que comme une grande surface lisse. Elle avait si peur de tomber. Le ciel lui-même pouvait-il être si haut ? Elle aurait bien voulu regarder au-dessus d'elle pour voir la voûte du monde qu'on devait surement distinguer à cette altitude mais elle n'osait pas bouger un seul muscle. Toothless pris un grand virage. Ils devaient descendre progressivement car des rides et de l'écume apparaissaient peu à peu pour donner du relief à l'étendue d'eau qui défilait sous elle. Elle laissa échapper une exclamation quand le bleu de la mer laissa brusquement place à une étendue verte qui devait être la forêt. Elle ne pouvait que le supposer car tout défilait si vite qu'elle ne pouvait pas distinguer les arbres. Tout se brouilla dans sa tête et son estomac se tordit. Une surface lisse et sombre, comme un miroir, une embardée, la sensation affreuse de la perte d'équilibre et de la chute puis la morsure du froid.
Elle émergea et prit une grande goulée d'air. Un peu plus loin, elle entendit un cri aigu et un grand bruit d'éclaboussure. L'eau glacée lui fit reprendre ses esprits. Elle était au milieu du lac, dans la clairière. La nausée ne l'avait pas tout-à-fait quitté et son cœur battait encore la chamade mais l'excitation monta en elle à mesure qu'elle réalisait ce qui venait de lui arriver. Elle sauta, les bras en l'air. « Ça a marché ! », cria-t-elle. Elle avait réussi. Elle avait volé, dans le ciel, aussi haut que les oiseaux !
