Chapitre 9

La porte du grillage était ouverte. Naru sentit son cœur s'affoler, il battait dans sa tête, cognant contre les os de son crâne, et pulsait même dans sa gorge. Elle avait peur, terriblement peur. Pourquoi cette porte en treillis rouillé était-elle ouverte ? C'était probablement une invitation à la fête macabre qui se déroulait de l'autre côté du grillage.

Maintenant qu'elle était ici, à l'orée de cette forêt sombre et malsaine, Naru regrettait presque de ne pas être restée aux côtés de son père.

Aucun cadavre édenté interdisait à quiconque de pénétrer dans les bois – c'était plutôt une bonne nouvelle. Naru inspira et expira profondément, cherchant à rassembler le peu de courage qu'il lui restait. Elle frotta ses mains tâchées de sang sur ses cuisses et essaya de vider sa tête de tout ce qui la tracassait.

Sabo avait préféré contourner le grillage et entrer dans la forêt de l'autre côté de l'île. Se séparer était clairement une mauvaise idée, mais ils n'avaient pas eu le choix. Le temps pressait et peut-être même qu'il y aurait de nouvelles victimes ce soir si rien n'était fait pour l'en empêcher. En plus la tempête s'approchait dangereusement, l'air devenait humide et lourd, le vent commençait à fouetter furieusement les palmiers dans la baie.

Naru bougea difficilement ses articulations endolories pour se désengourdir, puis pénétra dans la forêt, ses grands yeux focalisés sur la cime des arbres. Soudainement, tout lui parut encore plus sombre, plus inquiétant. La porte du grillage était toujours ouverte, mais elle avait l'horrible sensation qu'elle ne pourrait plus revenir en arrière. Une barrière invisible semblait l'empêcher de faire demi-tour, comme si elle ne quitterait plus cette forêt, ni cette île. C'était probablement dû au choc de voir tous ces cadavres et de réaliser que tout était lié, qu'ils étaient au cœur d'une machination ou la proie d'une créature ancienne redoutable et immortelle. Qu'importe, elle devait comprendre ce que cachait l'île et le seul moyen d'y parvenir était de s'engouffrer dans ses secrets les plus enfouis.

Naru zigzagua calmement entre les arbres feuillus, les buissons piquants, aiguisés comme des lames de rasoir, et les fleurs tropicales bariolées qui s'étalaient sur le sentier. Elle prit garde de n'écraser aucune plante. L'Herbe de Lune pouvait être n'importe où et plus d'une vie était en jeu. Le sentier partait dans tous les sens, faisait des boucles, revenait à son point de départ et se divisait parfois en plusieurs chemins, dont la moitié étaient des culs-de-sac. Naru était littéralement perdue au beau milieu de cette ambiance hostile et pesante. Déjà une heure qu'elle tournait en rond, sans arriver à s'aiguiller sur un nouveau sentier. La lumière avait de la peine à filtrer à travers les grands arbres millénaires qui l'entouraient, lui donnant l'impression qu'elle s'endormait à chaque pas.

Au bout d'un moment, Naru se baissa pour observer une plante étrange aux longues tiges couleur rouge vif, tâchée de points blanc. Elle lui laissait penser qu'elle était malade. Ce n'étaient pas des champignons vénéneux, mais c'en était un portrait craché. Cachés dans les tiges dégoulinantes de jus brunâtre, un petit objet brillait de mille feux. En y regardant de plus près, Naru reconnut la broche que Lergo portait toujours sur le torse. C'était une broche qu'une femme lui avait un jour offerte, une femme qui l'avait marqué, pour qu'il en parle avec autant de respect à tout le monde. Naru bondit sur la broche et l'essuya du bout des doigts, car du pus avait dégouliné dessus. C'était bel et bien sa broche, il était donc également passé par ici, Lergo était venu dans cette forêt avant qu'il ne disparaisse. Naru se recula avec précipitation, comme si elle avait vu un insecte vénéneux grimper sur sa main, et se cogna le dos contre un tronc d'arbre. Qu'était donc venu faire Lergo ici ? La forêt fut encore plus hostile à ses yeux maintenant qu'elle avait la preuve irréfutable que la route de Lergo s'était arrêtée ici, dans l'enfer de cette île.

Naru scruta la noirceur l'entourant comme un coupe-gorge. C'était une oppression particulière qu'elle vivait dans cette forêt. Pas qu'elle se sentait mal d'être seule, loin de là, elle était plutôt angoissée à l'idée ne pas l'être. Soudain, un bruit de feuillages déchiquetés la fit sursauter. Naru lâcha un rire étouffé joyeux et nerveux, afin d'éviter de penser à ce qui lui trottait dans la tête. La chose était dans les bois, peut-être même la guettait-elle dans la pénombre. Naru n'était pas à l'abri, personne ne l'était. Elle tuait par pur hasard. Mais elle ne voulait pas mourir en ayant les organes lacérés et dégoulinants de pus dégoûtant.

BAM !

Quelque chose avait violemment cogné l'arbre contre lequel elle était appuyée. Il avait tremblé un instant, puis le silence était revenu. Naru entendit ensuite un râle grave et caverneux. Elle retint sa respiration, priant pour que la créature ne soit pas de l'autre côté du tronc. En réalité, elle était persuadé que la chose qui avait frappé l'arbre n'était pas humain ou animal. Aucun écureuil ou sanglier n'avait la force de faire manger un tronc de cette taille. Il y avait bel et bien quelque chose de terrifiant de l'autre côté du tronc d'arbre. Naru glissa lentement le long de l'écorce, blanche comme un linge, pour faire le tour du tronc. Heureusement, le râle avait disparu. Elle frotta son œil qui commençait à voir trouble – la chaleur et l'épuisement lui jouait des tours – et se pencha pour observer discrètement le revers de l'arbre ambré. Il n'y avait rien, juste les herbes folles frémissant à cause du vent. Naru soupira de soulagement, s'étant imaginée découvrir un visage émacié, sec et décomposé, comme une momie qui aurait été réveillée dans son sommeil. Naru se redressa confiante et décolla son dos de l'écorce. Il fallait qu'elle arrête de penser que quelque chose voulait absolument la tuer dans ces bois, et marcher avec assurance, sans quoi elle ne trouverait jamais la source de tous ces mystères. Elle avait une folle envie de sourire bêtement. Après tout, elle avait l'impression d'avoir réchappé à une mort certaine. Encore heureux que Sabo ne l'ait pas vu se faire pipi dessus contre cet arbre pour rien.

Naru se remit en marche, plus décidée que jamais. Ce n'est pas en restant plantée là qu'elle trouverait l'Herbe de Lune, ni une explication plausible à ce qu'il se passait sur cette île de fous. Soudain, près d'un buisson séché, une large main lui agrippa l'épaule. Elle lâcha un hurlement silencieux et horrifié, se débattant de toutes ses forces. Cette main l'accaparait, elle menaçait de lui briser l'épaule tellement elle la serrait avec force. Tout à coup, la main la relâcha et Naru trébucha en arrière, ses yeux exorbités braqués sur le ciel feuillagé formé par les arbres et les longues branches. Elle avait eu le réflexe d'utiliser ses mains pour protéger son crâne qui percuta de plein fouet le sol. Elle avait tellement peur, est-ce la créature ou… Naru secoua vivement la tête, craignant d'être prise d'une hallucination, mais le visage affligé qui la regardait ne semblait pas en être une. Même, il avait l'air de la prendre pour une barjot, comme si c'était elle l'hallucination dans toute cette histoire.

─ Qu'est-ce que vous fichez ici ? s'énerva Naru en se relevant aussitôt, oubliant du mieux qu'elle put sa chute honteuse.

Shanks détourna le regard pensivement. Naru ne l'aurait jamais avoué, mais elle était rassurée qu'il soit là, avec elle, dans cette forêt. Même, dans d'autres circonstances, elle lui aurait sauté au cou de joie.

─ Je cherche mes gars. Ils sont venus ici ce matin mais personne n'est revenu. Je m'inquiétais.

Naru était étonnée qu'un pirate puisse être inquiet. Elle pensait que ce n'était pas le genre de préoccupations qu'ils avaient. C'était plutôt une agréable surprise.

─ C'est la créature, ne vous attendez pas à les retrouver vivants, confessa Naru en croisant les bras.

Shanks haussa un sourcil, atterré. Ses hommes ne mourraient pas dans une simple forêt du Nouveau Monde. Mais ça, Naru ne le savait pas. Alors peut-être devrait-il se taire et faire alliance avec elle. Elle était plutôt marrante en fin de compte, en plus d'être une jolie demoiselle.

─ Ça fait des heures que je tourne en rond, se plaignit Naru en faisant craquer son dos.

─ Pourquoi tu es venue dans cette forêt après tout ce que tu m'as raconté ?

─ Parce que c'est ici qu'on lèvera tous les secrets de cette fichue île.

Le capitaine la scruta d'un air sceptique et pénétrant. Elle était assez gênée qu'il l'observe de cette façon si indécente. Il eut soudain une petite idée. Après tout, ils étaient enfin seuls. Dans une forêt pas des plus accueillantes certes, mais seuls. En attendant qu'il retrouve son équipage, il pourrait s'amuser un peu avec elle.

─ Qu'est-ce qu'il y a ?

Les yeux pétillants de Shanks s'enflammèrent tandis qu'il se rapprochait d'elle. Naru était figée d'horreur. Qu'est-ce que ce capitaine avait en tête ? Elle recula à l'aveugle, et avant qu'il n'ait pu faire quoi ce soit de répréhensible, ils entendirent de petits bruits métalliques suspects un peu plus loin. Les bruits restaient néanmoins très proches. Shanks cessa d'afficher un sourire charmeur et demanda sérieusement à Naru de rester derrière lui. Cependant, la jeune femme joua du coude pour qu'il reste sur le bas-côté, derrière elle.

─ Tu n'es pas sérieuse ?

─ Laissez-moi passer, je suis plus discrète que vous.

Naru rampa tel un serpent sur le sol et se cacha derrière un buisson fourni d'épines empoisonnées. Elle avait intérêt à rester dans cette forêt quelque jours de plus, elle regorgeait de plantes rares que Naru n'avait jamais cueillies. Elle s'émerveillait du buisson quand Shanks entoura ses épaules de son bras massif, la colla contre lui et se courba en avant, en position fœtale, pour observer d'où provenaient ces bruits suspects. Naru se rebella férocement mais elle abandonna toute tentative quand elle se rendit compte qu'ils tomberaient tous les deux dans les épines empoisonnées si elle continuait à le ruer de coups. Shanks lui susurra alors « chut » à l'oreille et il se décala de quelques mètres, presque instantanément, au profit d'une meilleure cachette.

Naru scruta le spectacle insensé qui se déroulait sous son nez très attentivement. Des hommes avec d'affreux pantalons bleus bouffants chargeaient des dizaines de caisses sur une chariote, tirée par des… jouets ? Un petit bâtiment construit en acier trônait an arrière-plan. Les hommes sortaient de cet endroit avec les caisses en bois, avant de les charger sur une charrette veillotte. Naru était convaincue qu'il s'agissait d'une usine. De faibles volutes de fumée s'échappaient des portes blindées, et ces caisses ressemblaient à une grosse cargaison qui devait être livrée dans les plus brefs délais. Les hommes paraissaient stressés et sur leurs gardes. Les jouets en revanche avaient l'air épuisés. Etait-il possible qu'un jouet soit fatigué ? Était-il possible qu'un jouet puisse se mouvoir et servir d'esclave ? Naru n'en croyait pas ses yeux.

─ Mais c'est quoi tout ça ? demanda Naru tout bas, jetant un coup d'œil anxieux à Shanks. Qu'est-ce qu'il y a dans ces caisses ?

Sans crier gare, Shanks se faufila jusqu'au chargement. Les hommes étaient retournés dans l'usine et les jouets tiraient la chariote difficilement sous la surveillance de deux personnes que Naru avaient déjà croisées.

Des habitants du villages.

Elle était abasourdie, que diable faisaient-ils ici en compagnie de jouets vivants et d'hommes autrement plus suspects que le maquillage de Corazon ? Shanks avait subtilisé d'une main de maître l'une des caisses – elles étaient assez petites, ce qui était peu courant, et de plus, elles avaient toutes des formes différentes – sans se faire remarquer. Naru était impressionnée, surtout pour un homme qui n'avait qu'une seule main. Il avait l'air de savoir bien s'en servir en tout cas. Cette réflexion lui arracha un soupir exaspéré. Ce n'était pas le moment d'imaginer ce genre de choses, même si Shanks dégageait constamment un petit quelque chose d'excitant.

Naru se dépêcha de le suivre discrètement alors que la chariote s'éloignait à travers un chemin sinueux entre la végétation. Une fois qu'il fut suffisamment loin et qu'ils ne risquaient plus de l'entendre, Shanks fracassa sans gêne la caisse, Naru le fixant d'un regard courroucé. Ne pouvait-il pas faire preuve d'un peu de délicatesse ? Naru s'agenouilla près de lui et ils découvrirent entre les débris de bois une dizaine d'armes à feu identiques et de très bonne qualité d'après les dires de Shanks.

─ Un trafic d'armes à feu ? s'étonna la révolutionnaire.

─ Ça en a tout l'air, ça ne me plaît pas vraiment, soupira Shanks en se passant une main sur le visage.

─ Lergo est sûrement venu sur cet île pour le trafic…

La révolutionnaire se plongea dans une réflexion dont Shanks se serait bien passée. Il devait retrouver son équipage et quitter cette île au plus vite. Il n'avait aucune envie de se mêler d'affaire qui ne le regardaient absolument pas. Encore, cette histoire de créature se baladant toute nue sur son bateau méritait d'être approfondie, mais si c'était pour plonger dans une sordide et ennuyante affaire de trafic d'armes, ça n'en valait pas la peine.

─ Lergo est venu ici pour le trafic d'armes. Ils l'ont surpris à fouiner et a été réduit au silence. C'est forcément ce qu'il s'est passé. C'est comme pour les habitants qui ont disparus, il y a forcément un lien avec ce trafic d'armes. Et ceux qui ont été tués cette nuit, pas ceux qui n'avaient pas de blessures externes, non les autres…

Shanks jeta un dernier coup d'œil aux armes, puis vrilla Naru d'un regard sombre. Elle était en train de se parler à elle-même, de divaguer et de tourner en rond en piétinant ses chères herbes dont elle vantait les propriétés jusque dans les boissons soi-disant miracles qu'elle leur servait au bar. Il lui saisit le poignet délicatement pour qu'elle cesse son cirque et plongea ses prunelles dans les siennes, lui décrochant un rougissement adorable. Un sourire bienveillant et contagieux prit d'assaut ses lèvres, alors qu'un rire remontait le long de sa gorge.

─ On devrait rentrer maintenant. Je dois juste retrouver mon équipage et toi, tu vas rentrer saine et sauve au village. Sans faire de bêtise.

─ Ils sortiront d'eux-mêmes de la forêt Là, il faut qu'on y aille, je dois parler au barjot de toute urgence. Il sait ce qu'il se passe ici, je suis sûre qu'il pourra nous renseigner sur les armes et ces jouets vivants.

Naru était convaincue que ce barjot savait pour le trafic d'arme. Sinon, pourquoi ne lui aurait-il pas révélé la raison de sa présence sur cette île ? Naru comprenait maintenant le mal qui rongeait l'île de l'intérieur. C'était évident. Mais que dire de cette créature qui tuait les importuns ? Ce mal-ci était beaucoup plus ancien et insaisissable, ils n'avaient aucun moyen d'endiguer cette menace. Et cette menace existait probablement à cause de cette usine, c'était elle qui troublait la créature. Forcément ! Naru était encore plus nerveuse à présent qu'elle emboîtait les pièces du puzzle. Qui était le responsable de ce trafic d'armes ? Quel était le lien qu'avaient les habitants de l'île avec ce trafic ? Lergo était-il au courant, était-il toujours vivant ? Ces jouets, qu'étaient-ils ? La créature n'était-elle qu'une machination collective ou était-elle bien réelle ? Corazon était-il au courant de tout depuis le début ? Shanks allait-il finir par l'embrasser, ou resterait-il à la vriller de ce regard incandescent pour le simple plaisir de la faire rougir ? Naru se mélangeait les pinceaux, toutes ses pensées partaient en vrilles, elle ne savait plus où donner de la tête.

─ Je ne partirais pas d'ici sans mon équipage.

─ La créature est là, et même si vous êtes une espèce de grand pirate, vous ne faîtes pas le poids !

─ Ne te retourne pas.

─ Vous êtes vraiment imbuvable dans votre genre…

Naru se figea brusquement dans son monologue exaspéré.

─ Qu'avez-vous dit ? souffla-t-elle tout bas.

Shanks posa délicatement un doigt sur ses douces lèvres pour la faire taire et se rapprocha d'elle, se collant à son dos et l'entraînant hors du sentier sur lequel ils se trouvaient. Naru transpirant d'appréhension. Ils se déplaçaient furtivement et rapidement, se baissant pour être camouflés par de grosses plantes colorées. Qu'avait vu Shanks pour qu'il agisse de la sorte ? Ce n'était pas bon signe, vraiment pas bon signe, surtout qu'il pâlissait à vue d'œil aussi. Qu'est-ce qui avançait dans l'ombre ?