Même quota de lecteurs, et pourtant envolée de reviews pour le dernier chapitre… Moi qui croyais avoir trop traîné dans mes parutions, je n'en suis toujours pas revenue. Je vous remercie !

Salut à MissA0805 (et tu supposais bien, Castle était censé rester. Va-t-il vraiment partir ? Je te laisse découvrir…), Squilla (décidément, quelle fougue dans ta review ! J'ai encore rigolé en la relisant. Une autre dans le même style me ferait le plus grand bien… Mais non je ne mendie pas ! Enfin si, un peu… Merci à toi !), Ayahne (tes désirs sont des ordres, il y a un « Happy Ending » !… sauf qu'il y a encore un peu de texte après, c'est grave tu crois ? Désolée, je n'ai pas pu m'en empêcher…), Bethceu (je pensais t'avoir perdu, quel bonheur de te retrouver ! Ma bêta et moi te remercions grandement. Puisse ce chapitre te plaire tout autant !), Sonia (ma petite sonia, toujours fidèle ! Non je ne suis pas détective, mais assez tordue d'esprit pour écrire ce genre d'enquêtes. Mais redis-moi encore que ce que j'écris vaut quelque chose, en ce moment j'ai bien besoin de voir le côté positif de ma vie ! Bonne lecture à toi !), Manooon (alors voilà la suite la suite la suiiiiiite ! Et merciiii !), bisounours1998 (Répète, répète ! Ma vie est un enfer actuellement, alors tout compliment est un inestimable cadeau ! Merci !), Madwine (merci de ta review ! J'espère que cette suite te plaira !), Ciliega (l'un de mes principaux objectifs est bien de rendre « juste » cette fic par rapport à l'histoire originale. Qu'on me le fasse remarquer est pour moi le plus beau des compliments. Merci ! J'espère que ce chapitre haut en couleurs et en rebondissements te paraîtra tout aussi dans le « vrai ».), Mel (eeeuh tu me vouvoies ? Mais pas besoin pour se respecter mutuellement, si ? En tout cas merci à toi. Et bonne lecture !), Jo (très chère Jo, tu m'as faite pleurer de rire et de gratitude avec ta review. Je ne le crois pas, j'ai réussi à faire relire TOUTE la fic par un de mes lecteurs ! Quel bonheur ! Je suis heureuse de te faire ainsi vibrer avec mes écrits. Pour l'instant je me contente d'écrire avec les personnages des autres, mais viendra très certainement le jour où j'arriverai à fonder ma propre histoire. Ce jour venu, tu seras l'une des premières à le savoir ! Merci encore de ton soutien, et bonne lecture !), Caskett1428 (merci merci merci ! J'attends ton avis avec d'autant plus d'impatience. A bientôt !), MrsElizabethDarcy31 (si la fin du chapitre précédent te parait toujours aussi nébuleuse, peut-être le début de celui-ci t'éclairera. Je l'ai écrit avec volontairement plus de détails en pensant à toi ! Merci de tes reviews, à bientôt ?), Audrey1986 (merci ! A une prochaine fois ?), Madokaayu (ce fut vraiment un plaisir que de te retrouver, toujours aussi enthousiaste de surcroit ! Certes je ne taris pas en rebondissements, mais j'adore lire les réactions outrées de mes lecteurs ! Merci et à très bientôt !), Niennaju (quel délire sur les LCB ! J'y pense très sérieusement désormais… lol merci en tout cas ! Et à très bientôt !), Isa26 (et te voilà donc, tout droit venue de ce site français ! C'est vraiment bien plus animé ici, c'est dommage pour l'autre site… En tout cas merci de m'avoir signalé ta présence, et merci pour tous tes compliments ! A bientôt !), Chouckett (ma Chouckett ! Je croyais t'avoir perdue, youpi ! Et ne t'en fais pas, ta review « pas très détaillée » l'est déjà bien plus que la moyenne. Je suis ravie que l'histoire te plaise toujours autant. Et pour ton inscription, ne te mets pas martel en tête, c'est surtout intéressant dans le fait que tu peux programmer des Alerts sur tes fics préférées et être prévenue le cas échéant… Et moi ça me permet de remercier directement les gens comme toi, qui n'ont pas le temps et qui pourtant me font l'immense plaisir d'une review constructive et enthousiaste ! A très bientôt ma Chouckett, j'espère que tu trouveras le temps de lire posément ce chapitre et qu'il te plaira autant que les autres. Merci à toi !)

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Merci à Tootouts ma fidèle bêta-readeuse, avec qui même les brainstormings deviennent une partie de plaisir. Sans elle cette histoire ne serait pas aussi cohérente !

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Place désormais au chapitre qui a motivé l'écriture de toute cette fic. J'espère qu'il vous semblera réaliste. Et maintenant, bonne lecture…

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Il eut une longue inspiration rauque, et ses yeux bleus se fermèrent.

- Ce fut… un honneur…

Et le silence retomba. Choquée, Beckett hésita à reprendre son souffle, guetta l'inspiration suivante…

Qui ne vint jamais.

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1996.

Le cœur serré, la jeune femme se passa une main dans ses cheveux blonds ramenés en queue de cheval. Elle eut un long soupir, puis carra les épaules sous sa blouse blanche et frappa doucement à la porte avant d'entrer.

- M. Lawmann ? M. et Mme Wagner ?

Les trois personnes rassemblées autour du lit médicalisé relevèrent la tête. Une femme d'une cinquantaine d'années, aux traits creusés par l'inquiétude, eut un sourire soulagé à la vue de l'arrivante.

- Oh, Dr Volivera… J'ai entendu les infirmières ce matin dans le couloir, il y aurait enfin un cœur compatible pour Marina ! C'était donc vrai !

Tout en parlant, Mme Wagner caressait et tapotait le bras de sa fille comme pour attirer son attention. Mais la jeune femme, inconsciente et sous assistance respiratoire depuis plusieurs jours, n'eut aucune réaction. M. Wagner semblait tout aussi fébrile.

- Vous venez la chercher pour l'emmener au bloc ?

La jeune chirurgienne scruta tour à tour Mme et M. Wagner, puis Terence Lawmann, qui tremblant embrassait la main fragile et inerte de son épouse Marina. Tous levaient vers elle des regards cernés mais pleins d'espoir. Elle s'humecta les lèvres, papillonna des paupières, l'air soudain très peiné.

- Je… Je suis venue vous parler. Nous sommes tous venus.

Elle jeta un bref regard vers la porte restée ouverte, et la famille vit entrer avec une stupeur grandissante Ted Jackson l'autre chirurgien de Marina, ainsi que Gabble le médecin anesthésiste, son infirmière Morgane et leur jeune interne, Sun. Helena Wood la psychiatre qui les accompagnait depuis deux ans apparut en dernier, referma la porte derrière elle et alla se poster près de Mme Wagner, lui prit doucement la main. Elle échangea un regard avec Volivera, sa collègue autant que son amie, qui acquiesça avant de quêter d'un coup d'œil un semblant de réconfort sur le visage de son propre époux, Jackson. Puis elle fit face à la famille, eut une longue inspiration et commença de parler.

Pendant quelques longues minutes, sa voix ne fut accompagnée que par le souffle régulier et mécanique de la ventilation artificielle de Marina. Puis il y eut des pleurs, des cris, des protestations. Mme Wagner fondit en larmes dans les bras de son mari, qui restait muet d'effarement et de chagrin. Terence Lawmann se leva si violemment que sa chaise se renversa dans un fracas métallique : ni ça ni sa véhémence ne firent broncher son épouse Marina, inconsciente depuis longtemps. Trop longtemps.

Il y avait un cœur pour elle, oui, mais il ne lui servirait à rien. Les médecins étaient certains, doués de leur science et de leur expérience, qu'on avait trop tardé à remplacer son propre cœur défaillant : elle ne se réveillerait pas.

Dans la chambre d'hôpital, on pleura, s'emporta, jura, supplia. Et personne ni parmi la famille éplorée, ni parmi les médecins imperturbables, ne prêta attention au jeune garçon assis dans un coin.

Un enfant dont les yeux si bleus, si glaciaux, étaient rivés sur Marina. Des larmes roulèrent sur ses joues crispées, et bras croisés il se griffa jusqu'au sang, tandis que son regard assassin contemplait les adultes avec une rage grandissante.

Jared.

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2011. November, late at night…

- Allez, répondez !... Répondez !

Mais une fois de plus son appel bascula sur la boîte vocale de Beckett, et Castle renonça à lui laisser un troisième message. Il eut un juron, raccrocha et appuya davantage sur l'accélérateur. La Lamborghini rugit alors qu'il remontait son avenue à pleine vitesse, grillant quelques feux oranges au passage.

Il était si bouleversé par ce qu'il venait de comprendre que ses mains en tremblaient sur le volant. Depuis le début ils se trompaient ! Le tueur n'avait aucun lien direct ni avec Volivera, retrouvée morte dans une décharge et noyée dans la piscine du Four Seasons la nuit dernière, ni avec son ex-mari Jackson, abattu de deux coups de feu dans une ruelle sombre du Bronx quelques heures plus tard, et encore moins avec Nashburn, qu'on avait probablement contrainte à s'auto-administrer une dose mortelle de stupéfiant. L'assassin n'avait de lien avec aucun d'entre eux…

Mais en apparence seulement. Sofia Volivera, Ted Jackson, Sun Nashburn et deux autres encore, tous étaient morts durant les deux derniers mois. Tous avaient fait partie de la même équipe de transplantation quinze ans plus tôt. Tous s'étaient occupés de Marina Wagner, la jeune femme cardiaque à laquelle on avait refusé une transplantation parce que son état s'avérait désormais trop précaire. Même s'ils n'avaient eu que peu d'impact dans cette décision, ils étaient en première ligne pour qui voulait contester ce choix injuste.

D'après les dossiers qu'il avait consultés, Jared Wagner n'avait que dix ans lorsqu'il avait assisté impuissant à la mort de sa sœur. Sa santé psychique, déjà fragile à l'époque, n'avait pas résisté à une telle épreuve, et après quelques mois les psychiatres – dont Wood – avaient jeté l'éponge et l'avaient fait interner pour sa propre sécurité. Depuis quelques semaines qu'il avait quitté le service de psychiatrie d'un état voisin pour un suivi en extérieur, nul n'avait revu Jared Wagner…

Comment un type aussi instable avait bien pu décrocher un emploi au Four Seasons n'était pas la question la plus urgente. D'abord il fallait mettre Helena Wood en lieu sûr ! Car maintenant qu'elle était libre, c'était elle la prochaine sur sa liste, Castle en aurait mis sa main au feu !

Il tenta de nouveau de joindre Beckett, sans résultats. Elle lui en voulait sûrement avec toute cette histoire, faisait-elle la morte pour lui donner une leçon ? Il comprenait tout à fait ses motivations – il avait été un crétin et un lâche fini avec elle – mais ce n'était guère le moment !

Il imaginait très bien sa muse – ou en tout cas Nikki – assise bras croisés devant son portable, vrillant de ses yeux plissés le nom de l'écrivain qui s'affichait frénétiquement à l'écran. Il déboula sur Madison Avenue et ralentit à peine tandis que d'un œil il surveillait le texto qu'il lui écrivait. Dans l'espoir qu'elle le lise et que cela la persuade d'écouter ses messages…

Il finissait d'envoyer son texto lorsque l'éclat d'un feu rouge attira son regard. Une voiture surgit sous ses phares. Son sang ne fit qu'un tour, il lâcha son portable, braqua violemment et écrasa la pédale de frein. Ses pneus gémirent, crissèrent sur l'asphalte pendant quelques interminables secondes. Lancée à pleine vitesse, la Lamborghini dérapa…

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Assise sur le rebord d'un jacuzzi éteint, ses jambes entourées de ses bras et son menton posé sur ses genoux, Wood fixait la surface lisse et tranquille de la piscine. Par la verrière qui surplombait l'immense salle d'eau, la lune projetait un pâle rayon argenté sur le carrelage blanc. Un silence épais régnait, uniquement troublé par le gargouillement songeur des fontaines qui jalonnaient les murs de marbre.

Les yeux jusque-là ternes, elle parut revenir à elle et essuya une nouvelle larme qui avait perlé de ses paupières rougies. Elle avait pris une douche et quelques verres de whisky, mais ça n'allait guère mieux. Et la manche de son jogging était déjà trempée à force d'effacer ses pleurs…

Elle pouvait rentrer chez elle, en Arizona. Maintenant que le véritable meurtrier était identifié, la police le lui avait permis. Elle réprima un nouveau sanglot en se rappelant que le tueur n'était autre que Sun Nashburn. Comment cela était-il seulement possible ? Sun avait commencé son internat alors qu'elle-même et Sofia étaient jeunes médecins, elles l'avaient vue apprendre et grandir et s'épanouir en tant que professionnelle. Les quelques mois qu'elle avait passés dans leur équipe avaient été riches en bons moments. Mais comment pouvait-on ignorer à ce point la personnalité profonde de quelqu'un ? Et comment Sun, même malade de jalousie et de chagrin à cause de Ted et Sofia, avait-elle pu les tuer tous les deux et voulu lui faire porter le chapeau ? La drogue était-elle vraiment responsable d'une telle dérive ?

Elle pouvait rentrer chez elle, oui… Mais c'était quoi, chez elle ? En Arizona, personne ne l'attendait, ni famille, ni petite amie. Et Sofia était morte. Dire que leur dernière discussion avait été une effroyable dispute ! La dernière pensée que Sofia avait eu d'elle, sa meilleure amie, était du dégoût… Pourquoi lui avait-elle avoué ses sentiments ? Sans cette altercation, Sun n'aurait jamais eu de prétexte suffisamment solide pour attirer Sofia près de cette maudite piscine.

Elle enfouit son visage entre ses bras et éclata à nouveau en sanglots. Ça ne pouvait pas être réel. C'était un cauchemar ! Un cauchemar, et elle allait se réveiller d'un instant à l'autre, et personne ne serait mort…

- Excusez-moi, Mme Wood, la piscine va bientôt fermer.

Elle sursauta et releva la tête, le cœur battant à tout rompre. A quelques pas de là, se tenait un des membres du personnel en gilet noir.

Elle ne fit même pas l'effort de le reconnaître, acquiesça simplement. Par pure politesse, l'homme n'eut aucune remarque et disparut par la porte dérobée qui menait aux vestiaires. Wood eut un gros soupir tremblé, frissonna, puis se releva et se dirigea d'un pas lent vers la porte principale. A hauteur du grand bassin elle s'arrêta pourtant, laissa errer sur l'onde ses yeux rougis d'avoir pleuré toute la soirée. Sans le vouloir, elle se remémora la copie d'une vidéosurveillance que lui avaient montré ces deux inspecteurs, Ryan et Esposito, le matin même. Wood serra les poings, les prunelles voilées de nouvelles larmes. A vingt-quatre heures près, Sofia se tenait à cet endroit même avant de mourir. Elle aurait tant souhaité pouvoir l'aider…

Dans un claquement sec, l'éclairage tamisé des appliques murales s'éteignit, les spots sous-marins également. La piscine, grand bassin lumineux, s'assombrit aussitôt. Seule dans la pénombre, Wood retint son souffle, surprise. Puis les paroles du responsable passé quelques minutes plus tôt lui revinrent, et elle se détendit. Les lieux allaient fermer pour la nuit. Il fallait qu'elle remonte dans sa chambre…

Elle accorda un dernier regard à la piscine : la lune posait sur l'eau un faible rayon blafard, qui faisait soudain paraître le bassin sans fond. Elle déglutit, la gorge serrée par le chagrin et une étrange angoisse. C'était là, dans ces eaux froides et obscures, qu'était morte Sofia… C'était là qu'elle s'était probablement débattue, encore et encore, tandis que Sun, rendue à moitié folle par la drogue et la jalousie, l'étranglait sans faiblir. C'était dans ces lieux déserts, dans cet hôtel luxueux au milieu d'une des villes les plus connues et les plus peuplées au monde, qu'elle était morte à l'insu de tous…Wood eut un sanglot terrifié en s'imaginant sa détresse.

Une main l'agrippa soudain sans prévenir. En un éclair lui revint la photographie de Sofia, les yeux vitreux, la peau blême, le cou marbré d'une étreinte meurtrière. Son sang se glaça dans ses veines.

De terreur, elle hurla.

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Chapter 9

Kiss and Collapse

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L'eau coulait sans fin, brûlante sur sa peau, assourdissante. Encore sensibles à tout contact, ses cicatrices la picotaient sous le flux ardent et sans cesse renouvelé. Le souffle court, l'esprit ailleurs, elle se prit le visage entre ses mains, achevant de nettoyer les ultimes traces de fard que l'eau et le démaquillant n'avaient pas effacées. Elle offrit sa figure au flot bouillonnant dans l'espoir que ses souvenirs la quittent eux aussi, disparaissent de son esprit et la laissent enfin en paix.

Elle avait beau essayer de raisonner, elle ne pouvait qualifier cette soirée autrement que de désastre. Ils avaient suivi une fausse piste, avaient coincé le mauvais suspect et au final, la vraie coupable avait eu le temps de se donner la mort – ou en tout cas d'essayer. Il avait fallu plus d'une heure et tous les efforts du NYPD pour calmer les esprits au Four Seasons et convaincre les journalistes, attirés par les pompiers et cette agitation, de les laisser faire leur boulot… Nashburn, emmenée en urgence à l'hôpital, était toujours entre la vie et la mort.

Beckett savait qu'elle avait commis une erreur. Sa suspecte Helena Wood arrêtée, plus rien ne retenait alors le lieutenant au Four Seasons. Elle aurait dû suivre Wood au commissariat, l'interroger officiellement malgré son état de choc, chercher à obtenir des aveux précis et boucler l'affaire avant minuit… ou plutôt se rendre compte que sa principale suspecte n'était coupable de rien, que la seule preuve directe qui l'accablait – son portable et le texto qui avait attiré Volivera près de la piscine – n'était peut-être pas si irréfutable. Les auteurs de crimes passionnels, une fois coincés dans sa salle d'interrogatoire, ne tenaient jamais bien longtemps : devant l'obstination à nier les faits de la pédopsychiatre, elle se serait rendu compte que quelque chose clochait, et aurait tout repris depuis le début.

D'après le rapport préliminaire des spécialistes, Nashburn s'était injecté sa double dose presque vingt-cinq minutes avant qu'on ne la retrouve inanimée. A ce moment-là, Beckett passait tout juste les menottes à Wood. Même si elle avait refusé la proposition de Castle, elle ne serait jamais arrivée à temps pour arrêter Nashburn. Mais en revanche, elle aurait été joignable lorsqu'Esposito et Ryan avaient découvert le véritable assassin…

Amis fidèles, ils lui avaient promis d'un regard que son incartade n'avait jamais existé, que nul autre n'en saurait rien. Et même si Gates ne les avait réprimandés que pour la forme – et parce qu'elle aussi venait de se faire remonter les bretelles par ses supérieurs – Beckett s'en voulait profondément. Elle n'était restée que cinq minutes sans liaison radio. Cinq minutes. Et en si peu de temps, le Destin avait pris un malin plaisir à fausser toutes les cartes. Encore heureux que Nashburn n'avait pas eu une autre cible à éliminer…

Cinq minutes qui avaient tout changé…

Elle cessa de démêler ses cheveux de ses doigts et doucement, entrouvrit les paupières sous le flot brûlant de la douche. Sa gorge se noua davantage lorsque les images de la suite Penthouse lui revinrent en mémoire. Là-haut, tout avait soudain paru si simple, si naturel, comme dans n'importe quelle enquête lorsqu'ils échangeaient leurs propres théories et résolvaient les plus grands mystères… Sauf que cette fois-là, ils ne se tenaient pas devant un tableau blanc, et ne discutaient pas du dernier meurtre en date, au milieu de son commissariat bondé. Pas un instant pourtant elle n'avait cessé de se sentir en confiance, rassurée par sa présence, par son regard.

L'idée qu'il s'en aille pour de bon avait réveillé de vieux fantômes, avait ainsi eu l'effet d'un électrochoc. Momentanément tous ses doutes s'étaient dissipés, elle avait agi sans hésitation, sans réfléchir, et pas un instant elle n'avait songé à le regretter. Sentir enfin ses mains sur ses hanches, ses lèvres caresser les siennes, ses bras l'enlacer, doux et possessifs, son sourire encore incrédule, et son regard… ce regard tendre, qui voulait tout dire…

Elle se mordit la lèvre, partagée entre le remords et une douce excitation. Comme elle l'avait craint – et involontairement espéré – toute la journée, cette mission d'infiltration avait été bien plus qu'un tremplin pour leur enquête. Elle avait constitué la chance que ni elle ni Castle n'avaient osé saisir jusque-là…

Chance qu'ils venaient de laisser échapper, encore une fois. Une dernière fois.

« Au revoir, Beckett. »

A la manière dont il avait prononcé ces mots, elle avait compris qu'il partirait dès que possible pour cette campagne de publicité. Et qu'il ne reviendrait probablement plus.

Elle eut une brusque inspiration, presque un sanglot nerveux, et aussitôt la douleur vrilla son sternum, cuisante, effroyablement puissante. Elle se laissa aller contre le mur et doucement glissa jusqu'au sol : courbée, le souffle suspendu, elle attendit que la crise passe, mais si la souffrance atteignit des sommets, ce n'était rien comparé à la détresse qui l'étouffait.

L'été dernier elle avait tant pleuré, de terreur et de douleur, et celui d'avant c'était de honte et de dépit suite à son départ avec Gina… Mais Castle était toujours revenu. Même lorsqu'il semblait avoir trouvé l'amour et la paix ailleurs, même lorsqu'elle l'avait déçu en prétextant l'oubli et en l'ignorant des mois durant, il était toujours revenu !

Mais ce soir, c'était plus qu'un « au revoir ». C'était un adieu, elle l'aurait juré. Et elle ne comprenait pas. Elle ne le comprenait pas. Qu'attendait-il au juste ? Pourquoi lui avait-il ouvert son cœur alors qu'elle était mourante, si c'était pour s'enfuir dès l'instant où elle esquissait un pas vers lui ? Ça n'avait pas de sens. Comme toute leur histoire d'ailleurs…

Elle réprima ses larmes encore une fois. Ça ne valait vraiment pas la peine de pleurer… Il fallait qu'ils s'expliquent avant tout. Il fallait qu'ils en discutent. Dès demain elle irait le voir, et il pouvait bien prétexter ce qu'il voulait, elle ne le laisserait pas tranquille tant qu'elle n'aurait pas eu sa réponse. Il y avait trop de regards complices mais aussi trop de non-dits entre eux, et ça ne pouvait guère continuer ainsi… et encore moins s'arrêter là.

Elle se redressa avec une lenteur prudente, instinct que seuls ont les gens qui ont déjà souffert et donneraient tout pour ne plus revivre pareille expérience. Elle coupa l'eau et se saisit d'une serviette, s'en enveloppait en frissonnant quand la sonnerie étouffée de son portable lui parvint depuis sa chambre. Un message ?

Par cette heure tardive, elle craignait que ce soit important. Le boulot peut-être ? Ou alors, lui

Le cœur battant la chamade malgré elle, elle se sécha rapidement et passa un T-shirt si large qu'il lui tombait à mi-cuisse. Sur le chemin de sa chambre elle ramassa ses effets de la soirée, dont elle s'était débarrassée à la hâte en rentrant : ses chaussures, sa robe sitôt enlevée tombée au sol et laissée sur place, son écharpe de soie. Elle jeta le tout sur son lit et attrapa son portable posé sur la table de nuit avec son Glock et son insigne, fronça les sourcils.

Onze appels manqués, deux messages vocaux, et un texto. Tous de Castle. Qu'est-ce qui lui arrivait ?

Stupéfaite, elle ouvrait le texto en question quand son téléphone sonna de nouveau, lui arrachant un sursaut. Le commissariat. A la fois inquiète et perplexe, elle décrocha.

- Beckett.

- Mon chou, c'est Maggie.

Elle eut un petit sourire en reconnaissant la voix grinçante et blasée de la standardiste du 12e.

- Désolée du dérangement, tu dormais ?

- Non, Maggie, pas encore. Que se passe-t-il ?

- J'ai quelqu'un sur l'autre ligne qui demande à parler d'urgence au lieutenant Beckett. Terence Lawmann, ça te dit quelque chose ?

Aussitôt à l'entente de ce nom, l'image d'un jeune quadragénaire aux cheveux bruns roux et à la barbe naissante lui revint en mémoire.

- Oui, je l'ai interrogé ce matin dans le cadre d'une de mes affaires. Que veut-il ?

- Ça, je te laisse te débrouiller avec lui. Je transfère son appel. Bonne nuit mon chou.

Et la voix trainante disparut au profit d'une courte tonalité, puis la communication s'établit à nouveau.

- Beckett.

- Lieutenant ? Bonsoir, Terence Lawmann à l'appareil. Vous m'aviez convoqué ce matin au sujet de Marina…

- Je me souviens de vous, M. Lawmann. Que puis-je faire pour vous ?

- Je m'excuse de vous appeler à une heure aussi tardive. Voyez-vous, depuis que vous m'avez parlé de Sofia Volivera, je me suis un peu renseigné. J'ai un client dans le milieu de la presse médicale, il m'a appris son assassinat. Est-ce vous qui êtes chargée de l'enquête ?

Beckett hésita une fraction de seconde. Dès l'instant où elle avait compris que Lawmann avait un alibi pour les meurtres de Volivera et Jackson, il était redevenu un civil comme un autre, et par conséquent elle n'avait pas jugé nécessaire de l'informer de l'existence de l'enquête. Mais visiblement la nouvelle était accessible pour qui savait chercher…

- En effet, oui.

- Vous avez pu arrêter le tueur ?

- Je n'ai pas à vous communiquer d'informations sur une enquête en cours. Pourquoi cette question, M. Lawmann ?

Il eut une hésitation.

- En fait, un homme m'a appelé il y a quelques mois. L'intonation m'a tout de suite paru familière, mais je ne l'ai pas reconnu sur l'instant. Ça a été assez bref, et il était très énervé, presque hors de lui. Il n'arrêtait pas de dire des choses comme « Comment tu as pu abandonner ? » ou « Je croyais que tu l'aimais ! Ils l'ont tuée, et toi tu t'en fous ? Tu t'es remarié ! »… Je ne sais pas pourquoi, mais tout de suite en entendant ces mots j'ai pensé qu'il parlait de Marina. Je n'en suis pas fier, mais j'avais le même genre de discours après sa mort. J'en ai longtemps voulu à Volivera et son mari Jackson de l'avoir laissée mourir.

Beckett s'assit sur son lit et fronça davantage les sourcils.

- Excusez-moi mais je ne vois pas bien en quoi cela me concerne…

- Ça n'a peut-être aucun rapport avec votre enquête, mais Marina avait un frère… Un petit frère. Ce n'était encore qu'un enfant quand elle est morte… Il était déjà très fragile, et sa psychiatre n'a pas eu d'autre choix que de le faire interner. Je n'ai gardé que peu de contacts avec la famille Wagner, mais plus j'y repense et plus j'ai l'impression que ce type menaçant au téléphone était Jared.

Beckett se redressa, s'intéressa davantage à la conversation.

- Comment avez-vous dit qu'il s'appelait ?

- Jared. Jared Wagner. Il doit avoir dans les vingt-cinq ans aujourd'hui… C'était un gamin assez instable, agité et parfois violent. Il avait été expulsé de son école à l'époque pour avoir menacé d'autres élèves avec un compas avant de faire une tentative de suicide. Ses parents faisaient tout pour le cacher et le protéger, mais il avait déjà essayé plusieurs fois de mettre fin à ses jours suite à la mort de Marina… Il l'adorait.

- Jared connaissait-il les médecins qui s'occupaient de Marina ?

- Bien évidemment, nous participions tous à un programme de suivi psychiatrique familial. Notre thérapeute travaillait en symbiose avec l'équipe qui prenait en charge Marina.

- Qui était votre thérapeute ?

- Une jeune femme brune… Elle s'appelait Wood. Helena Wood, je crois…

Beckett se leva d'un bond et commença sans s'en rendre compte à faire les cent pas. Jared Wagner. Comme dans « Jared W. » sur le gilet noir du serveur au Four Seasons. Une pierre compacte tomba au creux de son estomac.

- Est-ce que Jared pourrait se souvenir d'elle ?

- C'est probable… Elle était leur psychiatre à lui et à Marina. D'ailleurs, je crois que c'est elle qui a fini par demander l'internement de Jared pour sa propre sécurité. J'ignore s'il y est encore… Mais s'il a pu m'appeler, c'est peut-être parce qu'il en est sorti ?

Beckett ne répondit pas, plongée dans ses réflexions. Un jeune homme dépressif et violent, qui se retrouvait confronté aux deux chirurgiens qui avaient dans ses souvenirs tué sa propre sœur, et à la psychiatre qui l'avait faite interner. En théorie, une telle situation pouvait très mal finir…

- Lieutenant ?

- Merci pour l'information, M. Lawmann. Je dois vous laisser.

Elle raccrocha, l'esprit bouillonnant suite à l'arrivée de cette nouvelle pièce qui venait compliquer davantage encore le puzzle de leur affaire. A l'écran de son portable s'afficha alors le texto de Castle, qu'elle s'apprêtait à ouvrir quand l'appel de Maggie l'avait interrompue.

« Ai fait des recherches – c'est Jared le tueur ! »

Son cœur rata un battement. Elle resta quelques secondes sans réaction, le souffle coupé. Ça n'était pas une coïncidence. Castle. Castle avait compris lui aussi…

Elle voulut le rappeler aussitôt, mais tomba sur sa messagerie deux fois de suite. Sourcils froncés, elle se précipita vers son armoire pour passer quelque chose de décent tandis que le haut-parleur de son portable énonçait les messages de Castle. Pêle-mêle il lui livrait ses informations sur une équipe médicale décimée et des meurtres maquillés en accidents au cours des derniers mois. Sa voix était si rapide, son raisonnement si décousu qu'elle ne comprenait pas la moitié de ce qu'il racontait. Elle s'inquiétait de le sentir aussi fébrile, quand elle entendit au détour d'une phrase qu'il retournait au Four Seasons chercher Helena Wood.

Parce qu'elle était la prochaine selon lui, et que Jared ne raterait pas une telle occasion. Un claquement de porte et un ronronnement furieux de voiture de sport achevèrent d'illustrer son message, et Beckett crut que son cœur soudain stoppé n'allait jamais repartir. Castle soupçonnait un tueur en série psychotique et instable d'œuvrer là-bas, et il se précipitait seul et sans arme pour protéger sa prochaine victime ?

- Mais il est complètement taré ! gronda-t-elle entre ses dents.

Elle attrapa son téléphone fixe et composa l'abrégé de Ryan tandis que de son portable elle cherchait à joindre Esposito. Dans d'autres circonstances elle aurait trouvé cocasse que ses deux subordonnés répondent avec la même voix ensommeillée, mais ce fut tout juste si elle y prêta attention.

- On a du nouveau, et Nashburn n'était peut-être qu'une victime de plus. Ryan, appelle le poste et trouve-moi tout ce que tu peux sur Jared Wagner, homme blanc, yeux bleus, vingt-cinq à trente ans, employé au Four Seasons et avec antécédents psychiatriques lourds. Je veux que tu envoies une équipe d'intervention chez lui dès que tu auras son adresse. Esposito, contacte une autre équipe et fonce au Four Seasons pour récupérer Helena Wood, elle est peut-être en danger ! Je te retrouve là-bas !

Ses deux subordonnés n'exigèrent aucune explication, conscients du caractère urgent que prenait l'affaire. Beckett attrapa son insigne et son Glock, l'arma dans un claquement métallique avant de quitter en trombe son appartement. La voix de Castle résonnait encore à ses oreilles, pressée et fébrile, et dans un sursaut d'angoisse à l'idée de ce qu'il risquait, elle ne mâcha pas ses mots.

- Esposito, s'il te plait, si tu vois Castle, assomme-le, fais ce que tu veux mais tu as carte blanche pour arrêter ce crétin avant qu'il ne joue au héros !

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Le cœur battant à tout rompre et le souffle heurté, Wood fixait l'homme qui à grands gestes la suppliait de se taire, l'air catastrophé. Après quelques secondes elle secoua la tête et déglutit, la gorge encore brûlante après son hurlement de terreur. Elle plissa les yeux dans la pénombre.

- Monsieur… Monsieur Castle ?

L'écrivain eut une grimace et lui fit à nouveau signe de parler moins fort.

- Qu'est-ce que… vous faites ici ? murmura-t-elle, stupéfaite.

- Je vous expliquerai plus tard, souffla-t-il précipitamment, il faut que vous sortiez d'ici, vite !

- Mais comment m'avez-vous trouvée ? demanda-t-elle médusée alors qu'il la saisissait par un bras pour l'entraîner à sa suite. Personne ne sait que…

- Une intuition. Quand j'ai trouvé votre suite vide, j'ai pensé que vous voudriez rendre hommage à votre amie Volivera. Mais quelle idée d'approcher cette foutue piscine en pleine…

Castle se tut, s'arrêta si brusquement que Wood manqua de le percuter. Interloquée, elle leva les yeux et vit le visage d'habitude enjoué et charmeur de l'écrivain, figé dans une expression effarée. Inquiète elle suivit son regard nerveux.

Debout au milieu de la vaste allée qui longeait la piscine, comme surgie de nulle part, une silhouette sombre leur barrait la route. Vêtu d'un pantalon noir, il avait les mains dans la poche centrale de son large sweat de même couleur. Elle distinguait à peine son visage, caché sous sa capuche relevée.

- Enfin vous me remarquez, Helena. Après trois jours, mieux vaut tard que jamais.

Wood eut un frisson qu'elle ne s'expliquait pas. L'inconnu releva un peu plus la tête, et la lune éclaira d'un rayon blafard son visage juvénile. Ses yeux bleus étincelèrent, froids et sans émotions.

- Vous me reconnaissez, Helena ?

L'interpellée hésita avant d'acquiescer, davantage aidée par le son de sa voix que par son apparence, qui émanait d'une aura étrange et… inquiétante.

- Vous êtes… vous êtes le serveur qui s'occupait de notre table. Et vous êtes l'homme qui est passé tout à l'heure ?

- C'est tout ?

La voix de l'homme s'était faite plus glaciale encore. D'un geste lent, Castle fit passer la pédopsychiatre derrière lui.

- Jared, il faut vous reprendre.

L'homme eut un sursaut à l'entente de son nom, et ses yeux bleus se posèrent sur l'écrivain, s'écarquillèrent légèrement comme s'il venait à peine de remarquer sa présence.

- Ca ne vous concerne pas. C'est une affaire entre elle et moi. Vous n'avez rien à faire ici.

Une de ses mains dissimulées dans sa poche parut raffermir sa prise sur un objet. Castle déglutit discrètement en l'apercevant, mais se força à le regarder dans les yeux.

- Ecoutez, Jared… Ecoutez, souffla-t-il d'une voix apaisante. Helena Wood n'y est pour rien. Ce n'est pas elle qui a choisi. Tout ça remonte à si loin… Il faut que vous fassiez votre deuil. Marina n'aurait pas voulu que…

- N'OSEZ MEME PAS PRONONCER SON NOM !

Sa voix contenue et murmurante avait mué en un effroyable cri de colère, qui résonna longtemps à travers l'immense salle. Wood sursauta et s'agrippa à Castle, tétanisée, la respiration rendue irrégulière par la peur. Castle s'évertua à ne pas ciller sous le regard scrutateur de Jared, persuadé que le moindre signe de faiblesse leur serait fatal.

- Marina était la seule à s'occuper de moi, reprit le jeune homme. Même à l'hôpital, elle trouvait encore le moyen de me faire sourire. Et ils l'ont laissée mourir. Ils l'ont tous oubliée. Je me dois de leur rappeler qui elle était…

Sa voix était trainante, monocorde, détachée. Avec une lenteur délibérée, il commença de sortir sa main droite de sa poche. Castle esquissa un pas en arrière, quand Wood eut un murmure étouffé.

- Jared… ? Jared… Wagner ?

L'interpellé se figea, sa main encore invisible. À pas précautionneux, Wood s'écarta de Castle. Ses yeux pleins de larmes hésitèrent avant de se ficher dans ceux imperturbables de Jared, et elle eut un petit soupir étranglé.

- Jared ? C'est toi ?

Elle parut scruter le visage impassible, chercher un signe, quelque chose qui raviverait ses souvenirs. Un mince sourire releva le coin de ses lèvres tremblantes.

- Quand tes parents ont déménagé et qu'ils t'ont transféré dans un autre centre, j'ai perdu de vue ton dossier. Je me suis toujours demandée ce que tu étais devenu. Tu es un homme maintenant…

A la surprise de Castle, Jared parut se détendre. Ses yeux fixes et un peu fous se rivèrent sur la pédopsychiatre pour ne plus la quitter. Malgré les larmes qui coulaient sur ses joues, Wood eut un sourire plus doux encore.

- Je ne peux qu'imaginer à quel point ça a dû être difficile pour toi… J'aurais tellement voulu faire plus pour vous deux. Marina et toi… Vous avez été mes premiers patients en tant que titulaire, mais vous étiez bien plus que ça encore pour moi. La laisser partir a été l'un des choix les plus douloureux de mon existence…

Elle baissa la tête et essuya maladroitement ses larmes. Les yeux légèrement écarquillés, comme un fauve interloqué à l'affut, Jared ne perdait pas une miette de ses moindres gestes. Elle eut une longue inspiration, lui refit face.

- Jared, on peut encore tout rattraper. On n'a qu'à sortir d'ici et en parler, parler de tout ça… Comme avant. Tu veux bien ?

Elle lui fit un sourire chaleureux, que ses larmes rendaient plus poignant encore. Jared pencha la tête sur le côté, le visage plus inexpressif que jamais, et Castle déglutit, les nerfs à vifs. Alors le jeune homme retira avec lenteur les mains de ses poches. Sous un rayon de lune, la lame d'un couteau étincela, encore maculée de sang.

Wood resta paralysée à la vue de ces mains couvertes du fluide rouge encore frais, puis eut un sanglot étouffé. Le beau visage de Jared, d'un laiteux presque surnaturel dans la pénombre de sa capuche, se fendit enfin d'un sourire.

- Le premier, c'était Vincent Gabble. Commencer était peut-être le plus dur. C'est pour ça que j'ai fait les choses lentement, pas à pas, en bouchant les conduits d'aération de sa vieille maison. Le gaz a mis du temps à s'accumuler, ça a pris une petite semaine. Et un jour, le vieil anesthésiste ne s'est pas réveillé. Quelle ironie.

Tandis qu'il parlait de la même voix atone, le sang gouttait de ses doigts, de sa lame, et s'écrasait sur le carrelage blanc en un angoissant compte à rebours.

- Morgane Napster… J'ai été moins patient. Elle conduisait cette vieille bagnole bonne pour la casse… Les freins qui lâchent, ça lui pendait au nez, je n'ai fait qu'accélérer les choses. Le pire, c'est qu'elle était encore vivante après l'accident, quand son réservoir a pris feu. Un de ses enfants aussi, je crois, d'après leurs cris.

Tétanisée, Wood retenait à grand-peine des sanglots nerveux. L'air de rien, Castle glissa une main dans sa poche à la recherche de son portable... et s'aperçut avec angoisse qu'il ne l'avait pas sur lui. Lorsqu'il avait frôlé cette autre voiture, son téléphone lui avait échappé des mains. Choqué sur l'instant, il l'avait complètement oublié !

- J'ai tué Volivera ici-même. Dans cette piscine. Je me suis jeté sur elle et je l'ai maintenue sous l'eau jusqu'à ce qu'elle cesse de bouger. Ça n'a pris qu'une minute.

Wood porta sa main à sa bouche et éclata en pleurs convulsifs. Le souffle court, Castle jeta des regards angoissés autour de lui. Ils étaient coincés… ! Seule la caméra au-dessus de la porte principale pouvait encore les sortir de là. Quelqu'un de l'équipe de sécurité allait sûrement se rendre compte de ce qui se passait dans cette salle. Il fallait gagner du temps…

- Puis j'ai pris son arme dans sa chambre et j'ai suivi Jackson toute la nuit, jusqu'à ce qu'il soit enfin seul, dans cette ruelle déserte. Lui non plus n'a pas voulu me reconnaitre, et pourtant je lui ai laissé du temps. Il avait l'air si sûr de lui quand il est arrivé dans cet hôtel. Il faisait beaucoup moins le fier avec deux balles dans le cœur. Quant à Nashburn…

Les yeux vagues, comme plongés dans ses souvenirs, il eut une grimace de pur mépris.

- Elle pleurait comme une gosse pendant qu'elle s'injectait sa double dose sous la menace de mon flingue. C'est peut-être elle qui a le moins souffert, elle aurait dû m'en remercier. Mais pas un instant elle ne m'a reconnu, elle non plus.

Il reporta son regard de glace sur Wood, qui en larmes recula précipitamment. Castle la saisit par les épaules, protecteur, mais il n'en menait pas large.

- Tu ne comprends pas, Helena ? murmura le jeune homme de sa voix atone. Tu me parles comme autrefois, comme si j'étais encore le petit Jared. Mais j'ai grandi. A cause de toi, pendant quinze ans je suis resté enfermé, sans famille, sans rien. Mes parents sont morts, et je n'ai même pas pu aller à leur enterrement. Et quand on m'a enfin laissé sortir, j'étais seul, sans personne pendant que vous tous, vous aviez des amis, une famille, un travail. Alors que vous n'êtes que des hypocrites et des meurtriers. Marina avait tort sur une seule chose : dans ce monde, on ne peut faire confiance à personne.

Pensif, Jared jouait avec le fil de sa lame, qu'il faisait lentement tourner entre ses doigts poissés de sang. Les reflets métalliques dansaient sur son visage peu à peu déformé par la haine et sa folie latente. Lorsque ses yeux hâves revinrent sur Wood, ils n'avaient plus rien d'humain.

- J'ai déjà tué tes cinq collègues… Et c'est ton tour, maintenant.

.

.

- Répondez… Allez, répondez !

Au volant de sa voiture qui roulait à tombeau ouvert dans les rues de New-York, Beckett marmonnait contre Castle, toujours injoignable. Après un dernier essai infructueux elle rejeta son téléphone sur le siège passager et appuya encore sur l'accélérateur, braqua dans un crissement de pneus sur East Street. Les véhicules de patrouille qu'Esposito avait réquisitionnés étaient déjà garées devant le Four Seasons, et Beckett eut juste le temps de voir son subordonné disparaître dans l'enceinte de l'hôtel, flanqué d'une dizaine de policiers arme au poing. Elle se gara à son tour et s'élançait en direction de l'entrée lorsqu'un splendide coupé noir attira son attention. La Lamborghini de Castle.

Ni une ni deux elle se précipita vers la voiture de collection, notant au passage que toute l'aile droite était éraflée, et se colla contre la vitre teintée dans l'espoir d'y distinguer quelque chose. Castle n'était nulle part. Elle se saisit de son téléphone et réitéra son appel tandis que de l'autre main elle tirait son Glock de son holster. Une sonnerie étouffée lui parvint : le souffle stoppé, elle écouta quelques instants, puis revint vers la Lamborghini, y jeta un deuxième coup d'œil.

Sur le plancher de la somptueuse voiture, s'illuminait le téléphone de Castle.

- C'est pas vrai… !

L'estomac noué par l'appréhension, elle lança un autre appel tout en pénétrant à son tour dans le Four Seasons.

- Esposito ! Où en êtes-vous ?

- Il n'y avait personne dans le hall, nous sommes en train de monter au vingt-neuvième étage où loge Wood ! R.A.S pour l'instant !

- Castle est avec toi ?

- Hein ? Non !

Elle gravit quatre à quatre les marches dudit hall, effectivement désert. Haletante elle remonta le couloir qui menait aux ascenseurs, et tout en composant le numéro de Ryan, tendit la main pour appeler une cabine… puis se figea. Le bouton de commande était couvert de sang.

Le souffle court, les yeux écarquillés, elle regarda autour d'elle. Dans le couloir, il régnait un silence lourd et édifiant. Sur la luxueuse moquette dorée, de petites tâches carmines se succédaient, révélatrices. Elle rangea son portable et, son arme tenue à deux mains devant elle, suivit les macabres traces sans un bruit. Elles la menèrent jusqu'à une porte voisine, légèrement entrouverte. Sur la poignée, du sang également.

Plaquée contre le chambranle, elle ferma brièvement les yeux, prit une longue inspiration pour se calmer puis raffermit sa prise sur son Glock. Elle jeta un rapide coup d'œil dans l'entrebâillement, et ne distinguant rien, ouvrit la porte d'un coup de pied.

La première chose qu'elle vit fut le mur d'écrans de vidéosurveillance : elle était probablement dans le bureau de la sécurité de l'hôtel. Assis dans leur fauteuil, les deux gardes en costume gris ne bronchèrent pas malgré son entrée fracassante. Le cœur battant, elle s'approcha d'eux en silence, arme au poing, et eut un frémissement d'horreur. Ils étaient morts. Egorgés.

- Lieutenant…

Elle sursauta et tendit par réflexe son arme en direction du murmure épuisé, se mordit la lèvre. Dans le fond de la pièce, un troisième corps était allongé au sol, baignait dans une mare de sang. Elle eut une seconde d'effarement en le reconnaissant, puis s'élança vers lui.

- Thompson !

Pâle comme la mort, l'Intendant n'eut qu'un faible battement de cils en entendant son nom. Beckett s'agenouilla à ses côtés, sortit par réflexe son portable et composa le 911.

- Services d'urgence, pourquoi appelez-vous ?

Machinalement elle donna son titre et sa position tout en examinant les blessures de Thompson. Comme attirés par le son de sa voix, les yeux hâves de l'homme vinrent se poser sur elle. Beckett croisa son regard, déjà lointain, et elle s'étrangla dans ses mots.

- Je vois au moins trois blessures à l'arme blanche. Il perd beaucoup de sang…

Elle attrapa une veste sur une chaise et la roula en boule pour exercer un point de compression sur les plaies. Malgré l'intense douleur que cela devait lui causer – elle en savait malheureusement quelque chose – Thompson n'eut qu'un bref rictus de crispation avant de dodeliner de la tête, sa respiration sourde.

- Envoyez deux ambulances, il y a peut-être d'autres blessés !

La voix monocorde de son interlocutrice se fit rassurante, mais elle ne voulait pas en entendre plus. Désormais condamnée à attendre, Beckett se mordit la lèvre, la gorge serrée.

- Allez-vous-en…

Elle eut un sursaut et ravala ses larmes. Thomson la fixait toujours, mais un souffle de vie ravivait ses prunelles.

- Castle… Rejoignez-le…

- Chut, Thompson, souffla-t-elle, ne parlez pas…

- Quand Jameson a des ennuis… Nikki vole à… son secours…

Il délirait, comprit-elle. Il eut une quinte de toux, et un filet de sang coula sur sa joue.

- L'ambulance arrive, Thompson, accrochez-vous ! Je suis là…

- Castle… là-bas…

Il la quitta des yeux, et elle crut d'abord qu'il rendait son dernier soupir. Mais son regard parut vouloir dire quelque chose, et elle le suivit malgré elle en direction des écrans de contrôle. Au bout d'un moment, elle s'aperçut que l'un d'entre eux ne fonctionnait plus. En dessous, était inscrite la position de la caméra correspondante.

« Swimming-pool »

- Vous… tremblez…

Elle revint vers Thompson. Ses lèvres marbrées de sang esquissèrent un semblant de sourire.

- Nikki Heat… ne tremble pas… Pas avant d'avoir… gagné… Partez, Beckett…

Il eut une longue inspiration rauque, battit des paupières.

- Ce fut… un honneur…

Et le silence retomba. Choquée, Beckett hésita à reprendre son souffle, chercha à accrocher le regard soudain fixe de Thompson derrière ses paupières à demi ouvertes, guettant l'inspiration suivante.

Qui ne vint jamais.

D'une main frémissante, elle posa deux doigts sur la carotide de l'ami de Castle, et ne perçut rien. Doucement elle lâcha la veste, désormais inutile, et se laissa retomber sur le sol, la respiration haletante et entrecoupée. Elle ferma les yeux, se mordit la lèvre. Dans sa poitrine, comme par un élan de compassion pour Thompson, sa douleur s'était réveillée au même titre que ses angoisses. Avec un sanglot étouffé elle se recroquevilla sur sa blessure, soudain épuisée…

Le coup de feu. Les cris de la foule. La souffrance. La terreur.

Le goût du sang sur sa langue. La panique. Le souffle qui manque.

Sa propre voix, aiguë, rauque et misérable qui criait à en perdre haleine.

« Le type qui m'a tiré dessus a disparu… ! »

Ses souvenirs qui se mélangeaient. La vie qui s'écoulait hors d'elle, la terre froide et humide qui la buvait sans fin…

Le silence de son appartement.

« Dick Coonan est mort. Hal Lockwood, mort… ! »

Ses coups de feu tirés sur un hélicoptère, comme autant de cris désespérés dans la nuit. Raglan qui s'écroulait de sa banquette, touché en plein cœur. MacCallister égorgé dans sa cellule, son sang qui séchait sur les murs, répandus par les derniers soubresauts de son cœur battant.

« Montgomery, mort ! »

Son supérieur et ami, véritable père de substitution pendant des années, allongé sur le sol du hangar, inerte. Mike Royce son instructeur et ancien partenaire, froidement abattu d'une balle en pleine tête.

« Ma mère… ! »

Les photos de Johanna Beckett, abandonnée dans la ruelle qui l'avait vue périr, livide sur la table d'autopsie.

« …Ils sont tous morts ! »

Elle se passa une main nerveuse dans ses cheveux humides, ses sanglots coincés en travers de sa gorge, les traits crispés par la douleur. Elle n'arrivait pas à respirer, sa poitrine prise dans un étau qui impitoyable se resserrait. Quand est-ce que ça allait s'arrêter ? Quand pourrait-elle enfin se reposer ? Tout oublier ?

Vivre ?

Ahanante, elle s'efforça de retrouver ses esprits, de reprendre pied face à ses cauchemars qui traîtres venaient la cueillir au moment où elle se sentait la plus vulnérable. Sa gorge sèche la brûlait tant elle retenait ses larmes. Paralysée par la terreur et l'angoisse, elle manquait d'air.

« Ils sont tous morts, Castle ! »

Dans un long sanglot silencieux, elle sentit ses larmes couler sur ses joues, brûlantes et amères. Sur ses paupières serrées se dessina le visage désolé de Castle, du jour où aveuglée par la haine et le chagrin, elle avait vidé son sac comme jamais elle ne l'avait fait auparavant. Ses yeux inquiets et meurtris qui semblaient hurler ce que ses lèvres par respect – par crainte – n'osaient souffler : « Je suis là, moi. Je serai toujours là. »

Son étreinte alors qu'elle se vidait de son sang. Sa voix suppliante et empreinte de panique alors qu'il lui murmurait enfin.

« Kate, je t'en prie, reste avec moi… »

Ses paroles qui avaient réussi l'impossible alors que doucement elle glissait dans l'inconscience : repousser la terreur, apaiser la douleur. Agonisante, tremblante dans ses bras, perdue dans son regard, elle s'était abandonnée non pas à la mort, mais à lui. Rien qu'à lui. Pour la première fois de sa vie.

« Je t'aime, Kate… »

L'abandon pur et simple. Parce qu'on a confiance. Parce qu'on aime.

Elle le comprenait enfin.

- Castle… !

Son propre murmure lui servit de point d'attache, et elle s'y cramponna avec l'énergie du désespoir. Malgré la douleur elle parvint à inspirer un peu d'air, lutta contre la force sournoise qui la tétanisait toute entière. Bon gré mal gré l'angoisse recula, et elle rouvrit les yeux, battit des paupières sous la violence des couleurs et de la lumière. Depuis combien de temps était-elle là, à lutter contre la folie qui menaçait de l'engloutir ?

Le cœur battant à tout rompre elle leva un regard noyé de larmes vers les écrans de contrôle. L'image de surveillance de la piscine était toujours brouillée.

- Castle !

Elle ramassa son Glock posé près d'elle et se releva en chancelant. Dans un gémissement elle maudit la douleur qui tenace vrillait toujours sa poitrine, mais parvint peu à peu à se redresser. Sans un regard en arrière, Beckett sortit de la pièce et courut vers les escaliers, à chaque pas plus alerte.

.

.

La main déjà poissée de sang se resserra sur le manche du couteau. L'homme jusque-là imperturbable dans sa folie eut un rictus de haine.

- Jared… Jared, non !

Wood hurla alors qu'il s'élançait. D'un œil paniqué elle aperçut la porte des vestiaires, salvatrice à quelques mètres, et se précipita dans sa direction. Le cœur au bord des lèvres elle sentit avec horreur la poigne se refermer sur son épaule et l'obliger à lui faire face.

- NOOON !

La lame étincela au-dessus d'elle, elle leva les mains par réflexe de défense. Le métal entailla sa chair, ripa sur les os de son avant-bras. La douleur fusa, vive et cuisante, et elle cria encore à s'en briser la voix quand le couteau se recula pour frapper à nouveau…

Une forme humaine bondit dans son champ de vision brouillé par la terreur et l'adrénaline, saisit par derrière le poignet armé tandis que son bras s'enroulait autour du cou de son agresseur, qui stoppé eut un grognement de rage.

- Courez ! Allez chercher de l'aide !

Hagarde, guidée par la douleur et la panique, elle fit volte-face et s'enfuit en direction des vestiaires. Castle allait lui crier de prendre l'autre issue, quand Jared rejeta la tête en arrière, manqua de l'assommer en le percutant à la mâchoire. Etourdi il ne lâcha pourtant pas prise – d'instinct il se savait perdu sinon – et ils roulèrent sur le carrelage avec force cris de rage et d'effort. Dans un éclair de lucidité il frappa contre le sol le poignet qu'il serrait toujours, à plusieurs reprises et aussi fort qu'il put : sous le choc le couteau échappa à Jared, rebondit jusqu'à être hors de portée. L'homme hurla de rage et se retournant lui assena un violent coude de coude qui lui fit voir des étoiles. Chancelant Castle recula, luttant pour garder l'esprit clair, toutes ses craintes dirigées vers le couteau à quelques mètres de là. Mais Jared bondit sur ses pieds, écumant de haine, les yeux exorbités. Négligeant son arme il se jeta sur l'écrivain et pesant sur lui de tout son poids, le fit tomber en arrière. Avant que Castle ait pu prévoir quoi que ce fût, sa tête heurta le carrelage dans un effroyable craquement.

Un choc, un bruit sourd. Le souffle coupé, il se sentit devenir liquide, sans forces. Dans un grondement de hargne son agresseur les fit rouler, et ils basculèrent dans la piscine.

Vertige, plus de haut ni de bas, le monde sans queue ni tête. L'eau le submergea, l'engloutit dans son étreinte tiède et omniprésente. Il voulut se débattre, répliquer, mais son crâne vrillé par la douleur se fit lourd, sa colonne vertébrale parcourue de frissons. Ses membres contractés ne répondaient plus, son esprit jusque-là aiguisé par l'adrénaline s'embruma. Tous ses sens se brouillèrent, sa vision s'assombrit alors qu'il glissait vers le fond, entraîné par l'autre.

La dernière chose qu'il sentit fut deux mains qui meurtrières se refermaient sur sa gorge.

Le néant.

.

A pas pressés mais vigilante, Beckett déboula dans la vaste salle silencieuse et à peine éclairée par un rayon de lune. Son Glock tendu devant elle, elle sécurisa rapidement les alentours, déserts. Elle crut avec effroi s'être trompée, quand ses yeux écarquillés accrochèrent le couteau ensanglanté, abandonné sur l'une des plages. Son cœur accéléra encore quand elle vit le liquide carmin, encore frais, qui maculait le sol et la porte qui menait au vestiaire. Elle se précipita dans sa direction.

- Castle ? Vous êtes là ?

Un mouvement à la surface de la piscine attira son attention. Son dos se hérissa lorsqu'elle aperçut la forme non identifiée qui semblait se débattre dans les profondeurs du grand bassin. Le souffle suspendu elle s'approcha du rebord. Plus que sa raison, ce fut son instinct qui lui affirma qu'il était là.

Attentif, son regard se braqua sur un reflet, qui disparut presque aussitôt. Elle se mordit la lèvre, haletante. Dans le silence de la nuit, son cœur martelait ses tempes à n'en plus finir. Sa poigne se resserra sur son arme, objet lourd et glacé dont elle, pourtant tireuse chevronnée, sentait douloureusement le poids cette nuit-là. Elle éleva la voix, et ce qu'elle aurait voulu être un cri d'alerte, vif et perçant, fut à peine plus audible qu'un murmure étranglé.

- Castle… !

Elle chercha de tous ses yeux un geste, attendit le signe qu'elle avait été entendue, comprise. Une seconde qui eut valeur d'éternité, alors que sous l'eau une tragédie silencieuse semblait se jouer. Sur son sternum, la douleur vibrait, cuisante au rythme de son pouls, tel un compte à rebours meurtrier.

- Castle ! cria-t-elle enfin, son arme à bout de bras pointée vers les profondeurs. Castle, sortez de là !

Aucune réaction. Son estomac parut se dissoudre sous l'action corrosive de l'angoisse. Ses mains recommencèrent à trembler tandis que d'innombrables questions assiégeaient son esprit tourmenté : elle voulait plonger, mais son arme répondrait-elle encore une fois mouillée ? Elle était bonne nageuse, mais saurait-elle se défendre à mains nues si Jared s'en prenait à elle ? Combien de fois dans sa carrière avait-elle été appelée auprès du cadavre d'une femme en pleine possession de ses moyens, confiante en la vie et en son destin, et qui avait été trahie par eux de la plus effroyable des manières, son existence balayée par la main d'un homme plus fort qu'elle ?

Qu'importe, c'était Castle, Castle qui était là, et il fallait qu'elle agisse !

Elle prit une grande inspiration et comme elle le craignait la douleur explosa dans sa poitrine, lui coupa le souffle quelques interminables secondes. Avec cruauté elle lui rappela qu'elle n'était guère comme ces femmes qui avaient toutes leurs chances. Elle, elle avait déjà eu affaire au destin, et elle ne s'en était tirée que par miracle. L'homme qui avait voulu sa mort n'avait pas totalement échoué dans ses vœux de destruction : la blessure saignait encore, béante en son esprit de victime meurtrie, tandis que l'empreinte de la balle persistait toujours, monstrueuse plaie invisible au creux de sa chair violée.

Son instinct de survie la paralysait, maître incontesté de ses gestes : si elle plongeait et que Jared s'attaquait à elle, elle ne pourrait pas lui résister indéfiniment. Elle mourrait à son tour, cette fois-ci pour de bon…

La voix de Castle, chaleureuse, à la fois taquine, soulagée et tendre alors qu'il se tenait sourire aux lèvres devant son lit d'hôpital.

« …J'ai cru que jamais je ne vous reverrai … »

Hors de question ! Il fallait qu'elle agisse, avant qu'il ne soit trop tard.

- Castle !

Elle releva son arme que l'hésitation l'avait conduite à baisser. Postée au-dessus de la surface lisse et sans défaut, elle visa sans effort. Le souffle coupé, la peur au ventre et sa douleur cuisante comme jamais, elle attendit l'instant propice.

Le temps s'étira, s'allongea au rythme de son cœur qui contre toute attente ralentit, ralentit…

Puis au-delà de toute raison, ce fut son instinct qui lui fit appuyer sur la détente. La balle jaillit du canon, creva l'onde dans un roulement de tonnerre qui déchira le silence.

Un tressaillement, puis on cessa de s'acharner dans les profondeurs. En une évanescence pourpre et révélatrice, le sang remonta colorer la surface. Mais pas lui.

- CASTLE !

La peur s'empara d'elle, et sans plus réfléchir, Beckett jeta son arme sur le sol et plongea. L'eau se referma sur elle, saturant ses sens, assourdissant son ouïe. Gênée par ses vêtements, elle fut pourtant en quelques brasses près de lui, qui touchait presque le fond. Tel un serpent sournois, le sang devenait omniprésent, mais avec un bref soulagement elle comprit que ce n'était pas le sien. Les dents serrées elle défit la poigne crispée sur le cou de Castle, repoussa Jared sans ménagements avant de saisir son partenaire à bras le corps, s'effrayant de le sentir ainsi inerte contre elle. Le cœur battant à ses oreilles malmenées par la pression, elle prit appui sur le fond de la piscine et se projeta vers la surface.

Alourdie par le poids de Castle, la remontée lui parut durer une éternité. Enfin son visage creva la surface, et elle inspira avec autant de douleur que de soulagement. Un bras tétanisé autour du torse de son coéquipier pour maintenir sa tête à l'air libre, elle nagea comme elle put vers l'autre rebord, plus proche, s'y hissa avant de le tirer à moitié hors de l'eau dans un ahanement d'effort. Haletante elle l'allongea et le regarda enfin. L'air indemne et simplement endormi, il était cependant froid et plus pâle qu'un mort.

Et il ne respirait pas. Bon dieu, il ne respirait plus…

- Castle ! Castle, je vous en prie, ouvrez les yeux ! …Castle !

Dépossédée par une soudaine panique, elle essaya de mesurer son pouls, chercha à écouter son souffle mais ne fut sûre de rien. A genoux près de lui elle lui renversa la tête en arrière, lui pinça le nez et prit possession de ses lèvres à peine tièdes, lui insuffla à deux reprises tout l'air qu'elle pouvait lui donner. Elle noua ensuite ses mains l'une contre l'autre et les posa sur le sternum de Castle, à l'endroit même où elle croyait sentir la balle fouailler ses propres entrailles : les larmes aux yeux elle commença son massage cardiaque, luttant contre la douleur tout autant que l'affolement.

- Castle, je vous en supplie…

Mais elle avait à peine exercé quelques courtes mais puissantes pressions qu'elle crut voir un spasme survoler son visage inexpressif. Avant qu'elle ait pu se demander si elle n'avait pas rêvé, un nouvel appui sur sa cage thoracique le fit tousser avec frénésie. Elle se recula vivement et le saisissant par l'épaule, le souleva sur le côté pour l'aider à évacuer l'eau de ses poumons. Une main accrochée par réflexe à la veste de la jeune femme, il toussa pendant quelques longues secondes comme un éperdu, puis le souffle heurté mais bien audible, il entrouvrit les yeux. Hagard, il releva faiblement la tête et se plongea dans le regard vert qui le fixait avec intensité.

Les vêtements trempés, la peau ruisselante et ses longs cheveux en désordre cascadant sur ses épaules, elle était d'une beauté plus sauvage et saisissante que jamais.

- … B… Beckett ?

Il eut un coup d'œil pour la piscine, frissonna à la vue du corps qui y surnageait avant de revenir à elle.

- …ça va ?

Elle eut un sursaut, et ses yeux voilés de larmes se firent plus perçants. Du regard elle le foudroya sans pitié.

- Attendez, vous partez à la chasse à l'assassin tout seul et sans arme, vous manquez de vous noyer et n'y réchappez que par miracle, et vous trouvez le moyen de me demander comment je vais ?

Sa voix était plus aiguë qu'à l'habitude, à la fois tranchante et incrédule. Elle secoua la tête tandis qu'elle le surplombait, se mordit la lèvre.

- Vous êtes un grand malade, monsieur l'écrivain…

Soudain nauséeux, atrocement honteux et les idées encore brouillées, il n'eut pas la force d'argumenter.

- Désolé…

Ainsi sur le côté, en équilibre précaire sur un bras, il eut un brusque vertige. Il se laissait retomber sur le dos, quand la main de Beckett se referma sur sa chemise pour le retenir, tandis que son autre paume se glissait sous sa nuque, le soutenant sans mal…

…et que ses lèvres s'emparaient des siennes sans la moindre sommation. Encore à bout de souffle tout comme elle, il se laissa totalement emporter dans ce baiser aussi tendre que fougueux, impétueux comme la vie qu'ils avaient tous deux manquée de perdre et dont ils éprouvaient en cet instant l'exquise saveur. Il se redressa avec peine et sa main tremblante glissa sur la gorge chaude et palpitante de Beckett, se perdit dans ses cheveux gorgés d'eau : la tête lui tournait comme jamais mais il tint bon, suspendu à ses lèvres comme il l'aurait été à la Vie même, perdu dans le bonheur de l'instant.

Ce fut un baiser sauvage et sans fard, sans commune mesure avec tout ce qu'ils avaient pu partager jusque-là. Lorsqu'enfin ils se séparèrent, hors d'haleine, ce fut pour rester à quelques centimètres l'un de l'autre, partageant le même air, se gorgeant de la chaleur de l'autre, se félicitant du souffle de chacun, si précieux. Elle lâcha sa chemise et caressa son visage avec une telle douceur qu'il en frissonna. Elle eut un magnifique sourire, alors qu'un bonheur irrationnel gonflait son cœur avec tant de force que c'en était presque douloureux.

- …Un grand malade. Et c'est pour ça que je t'aime.

Elle vit avec triomphe ses yeux s'écarquiller de stupeur, et fondit à nouveau sur ses lèvres au moment où elles commençaient d'esquisser un sourire aussi ébloui que radieux. Ce deuxième baiser fut plus tendre, presque timide, et lorsqu'il cessa de réagir à cette douce étreinte, elle crut que c'était parce qu'il était tout simplement surpris. Elle se recula un peu pour l'interroger du regard, heureuse comme jamais.

- Je… j'ai la tête qui…

La main de Castle sur sa nuque glissa lentement, retomba inerte sur son flanc. Il papillonna des paupières, soudain très pâle.

- …tourne…

Il se rallongea sur le dos dans un gémissement sourd. Et c'est alors qu'elle avisa sa propre main, jusque-là dans les cheveux de Castle.

Elle était poissée de sang. Sa paume, sa manche. Du sang partout. Castle dodelina de la tête, révélant enfin l'arrière de son crâne : d'une estafilade profonde le sang perlait sans cesse, coulait peu à peu sur le carrelage.

- …Je…

Sa voix mourut dans sa gorge. Son souffle se fit laborieux, irrégulier, ses yeux hagards. Jusque-là pétrifiée à la vue de ce sang qui surgissait de nulle part, Beckett se pencha sur lui, le secoua avec insistance, tapota son visage.

- Oh non, non non non… Accrochez-vous ! Restez avec moi !

Il ne réagit pas, ni au son de sa voix angoissée, ni à la pression inquiète de ses doigts dans sa main inerte. Son pouls était faible, erratique. Ses pupilles, fixes, étaient étrangement dilatées.

- Castle, tenez bon… Les secours arrivent !

Mais penseraient-ils à venir jusqu'ici ? Luttant pour garder son sang-froid, elle sortit par réflexe son téléphone de sa poche, dut appuyer frénétiquement sur plusieurs touches avant de se rendre compte qu'il était hors d'usage. Elle sentit une terreur folle prendre possession d'elle, et avant qu'elle ait pu comprendre les larmes lui revenaient déjà. Lâchant son portable elle se pencha à nouveau sur lui, incapable de réfléchir, empauma son visage toujours plus inexpressif d'une main tremblante.

- S'il te plait, reste… Reste, je t'en prie !

Il fallait qu'elle coure, qu'elle aille chercher de l'aide. Qu'elle le quitte.

Mais elle n'arrivait même pas à songer à le lâcher. Elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas !

- Je t'en supplie… !

Son souffle se bloqua. Il papillonna brusquement des paupières, ses prunelles s'effaçant sous un blanc alarmant. Et son corps jusque-là amorphe se mit à trembler avec fureur. Elle le souleva sans se préoccuper de sa propre douleur et le serra contre elle.

- Ne t'en va pas toi aussi, pas déjà ! Reste avec moi, Rick ! Reste !

Et blottie contre lui, habitée de ses convulsions, le visage marbré de larmes et du sang qui coulait toujours plus, elle hurla à s'en briser la voix.

- A l'aide ! Je vous en prie ! Que quelqu'un m'aide… !

Mais comme quelques vingt-quatre heures auparavant, les lieux restèrent sourds et indifférents à cette nouvelle tragédie. Sa lumière pâle et interrogatrice posée sur le couple, la lune demeura silencieuse face à la détresse d'une femme qui perdait tout.

- Je vous en supplie ! Aidez-moi !

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« Castle… Castle… ! »

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« NE ME LAISSE PAS ! »

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J'en connais quelques-uns qui vont me haïr…

Participez au bonheur de votre humble serviteur, faites-lui part de vos avis. Elle n'en écrira que plus vite les 3-4 derniers chapitres (oui, tant que ça !) qui restent…

A bientôt, et merci à tous !