Le moment de parler
Hinata fut autorisée à accompagner Ishida dans l'ambulance et à rester avec lui dans la salle d'attente aux urgences, mais fut priée d'attendre à l'extérieur lorsque le médecin examina son camarade. Elle profita de ce répit forcé pour joindre son père au téléphone.
-Allô poussin ? se mit à crier son père aussitôt qu'il eût décroché. Où es-tu ? Qu'est-ce que tu fais ? Tu m'avais dit que tu rentrerais tard, mais là il est minuit passé ! Je suis mort d'inquiétude !
-Tout va bien, otō-san, répondit Hinata d'un ton rassurant. Je suis à l'hôpital.
-Quoi ? hurla son père. Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Je viens tout de suite !
-C'est pas la peine, répondit sa fille sur le même ton. Puisque je te dis que je vais bien ! Ishida a eu un accident et je l'ai accompagné à l'hôpital, c'est tout !
Une discussion houleuse s'ensuivit, son père annonçant son intention de se précipiter à l'hôpital et de ramener sa fille sur le champ à la maison, et Hinata maintenant sa résolution de rester encore un peu avec Ishida, le temps d'être rassurée sur son état. La conversation fut interrompue par l'intervention d'une infirmière, qui la pria d'éteindre son téléphone car elle dérangeait les patients. Hinata s'empressa d'obéir malgré les protestations de son père et alla se rasseoir dans la salle d'attente en soupirant, se sentant mi-coupable, mi-exaspérée.
Elle n'eut pas longtemps à attendre. Ishida sortit presque aussitôt de la salle d'examen en compagnie de son médecin, un homme robuste aux cheveux et à la moustache grisonnants. Ce dernier réprima un sourire en voyant la jeune fille se lever d'un bond et se précipiter vers son camarade, l'air anxieux.
-Rassurez-vous, déclara-t-il à Hinata, votre ami va bien. Il s'en tire avec quelques contusions, des brûlures superficielles et une assez jolie bosse. Il pourra reprendre les cours dès demain.
-Et mon père, comment va-t-il ? demanda Ishida, une expression neutre sur le visage.
Le médecin se rembrunit.
-Pas très bien, hélas. Il a subi un traumatisme crânien, sa jambe est fracturée en plusieurs endroits, et nous ignorons encore si la colonne vertébrale a été touchée. Il va devoir subir une intervention chirurgicale assez lourde.
Après une hésitation, le médecin ajouta en direction du jeune garçon :
-Souhaitez-vous voir votre père avant son passage au bloc ? C'est normalement interdit par le règlement, mais du fait que votre père est le directeur de l'hôpital, nous pouvons faire une exception pour vous, Ishida-san.
Hinata vit que son camarade s'apprêtait à refuser et lui fit les gros yeux. Ishida se renfrogna, mais il accepta l'offre du médecin. Celui-ci les fit monter au premier étage, et les conduisit dans une petite pièce qui jouxtait le bloc opératoire. Le père d'Ishida était allongé dans un lit, les yeux clos. Sa tête était bandée et son cou engoncé dans une minerve. L'infirmière qui le veillait prit une expression contrariée à l'entrée des deux jeunes gens, mais le médecin lui expliqua la situation à voix basse.
Ishida avait fait quelques pas dans la pièce, suivi par Hinata, mais il semblait hésiter à se rapprocher davantage. Le patient ouvrit soudain les yeux, et le père et le fils échangèrent un long regard silencieux.
-Il est sous sédatifs, murmura l'infirmière. Normalement, il n'aurait pas dû se réveiller, nous n'avons pas fait tant de bruit que ça…
Hinata se doutait, quant à elle, que c'était la présence spirituelle de son fils qui avait réveillé le Quincy. Le père d'Ishida tourna faiblement les yeux vers le médecin et l'infirmière et leur demanda :
-Pouvez-vous nous laisser seuls ?
Ses deux employés acquiescèrent et quittèrent la pièce.
-Approche-toi, Uryū, murmura le père d'Ishida. Et qu'elle s'approche aussi, j'ai quelque chose à vous dire à tous les deux.
Le garçon obtempéra, toujours suivi par Hinata. Le père d'Ishida avait refermé les yeux, comme s'il se concentrait.
-Lorsque j'étais étudiant en médecine, commença-t-il lentement, j'ai fait la connaissance d'un Bōsha originaire de Mito, qui s'appelait Kimura Tamasaburō. Nous étions les deux seuls élèves de la promotion avec des pouvoirs spirituels. Ça nous a rapprochés et nous sommes devenus amis. Et puis un jour, sa sœur cadette est venue lui rendre visite.
Le père d'Ishida ouvrit les yeux pour regarder son fils et Hinata.
-Vous êtes au courant, pour l'interdit concernant les relations entre les Quincys et les Bōsha ? demanda-t-il d'une voix éteinte.
Hinata hocha la tête. Ishida répondit d'un ton légèrement sec :
-Urahara nous en a parlé.
Le père d'Ishida poussa un infime soupir.
-L'interdit m'était parfaitement connu, mais je n'ai pu faire autrement que de tomber amoureux, dit-il avec effort. Et elle… m'aimait aussi, du moins je le croyais.
Il referma les yeux et se tut un instant, comme s'il se replongeait dans ses souvenirs. Puis il reprit d'une voix hâchée :
-Cela n'a duré que quelques mois. Personne n'était au courant et surtout pas son frère. Un jour, Komatsu est venue me trouver pour m'annoncer qu'elle voulait rompre. Elle disait que nous ne pourrions jamais vivre notre relation au grand jour, et qu'elle ne m'aimait pas assez pour accepter de rester dans l'ombre. Que le plus raisonnable était de couper court dès le début. Je l'ai suppliée d'y réfléchir, mais elle s'est montrée inflexible. Quelques jours plus tard, elle est retournée dans sa famille, et je n'en ai plus eu de nouvelles. Peu après, j'ai accepté un stage à l'étranger. Je suis parti en coupant tous les ponts derrière moi.
Le père d'Ishida rouvrit les yeux. Hinata fut surprise d'y découvrir quelque chose d'humide qui ressemblait à des larmes.
-J'ignore qui est cet homme qui vous a attaqués ce soir, mais à en juger par son nom et son âge, il pourrait bien être mon fils. Si c'était le cas, cela pourrait expliquer l'attitude incompréhensible de Komatsu. En découvrant qu'elle était enceinte, elle a dû avoir peur pour la vie de son enfant. La Soul Society ne l'aurait jamais laissé vivre. Elle n'avait pas d'autre choix que de s'éloigner de moi. Mais elle aurait dû m'en parler avant… Elle aurait dû m'informer de l'existence de cet enfant, elle n'avait pas à prendre cette décision toute seule ! fit-il avec véhémence.
Ishida et Hinata avaient écouté en silence depuis le début du récit, stupéfaits par l'ampleur de la révélation qui venait de leur être faite. Ainsi donc, pensa la jeune fille, voilà pourquoi Ryūken avait réagi d'une manière aussi excessive en découvrant que son fils s'intéressait à elle : il avait eu l'impression que l'histoire se répétait… et il avait voulu épargner à son fils ce que lui-même avait vécu.
Cependant, le père d'Ishida se reprit et continua plus calmement :
-J'ignore pourquoi, mais ce garçon semble m'en vouloir. Il est peut-être persuadé que je les ai abandonnés, sa mère et lui. En ce cas, il faut absolument que Komatsu lui parle le plus vite possible. Je vous laisse imaginer les ravages que peut causer un hybride de Bōsha et de Quincy. Il faut l'arrêter le plus tôt possible.
Ishida acquiesça silencieusement et Hinata, qui comprit que la demande s'adressait à elle aussi, en fit de même. Voyant l'infirmière revenir en compagnie du chirurgien, les deux jeunes gens quittèrent la pièce. Ishida avait l'air complètement défait. Jamais Hinata ne l'avait vu dans un tel état. Elle l'attira contre sa poitrine et le serra dans ses bras; c'était tout ce qu'elle pouvait faire pour l'instant.
