POURSUITE EN SOUS-SOL NOCTURNE
Ten Braves and one Master


Marche Dixième : Le Garçon qui marchait sur les Mains.


Le Soleil faisait sa brillante réapparition au-dessus de Sokkeido.

Illuminant milles alentours de son étreinte incendiaire, offrant jusqu'à la moindre parcelle impudique révélée aux regards de tous, il chassait les ombres passées de son disque circulaire et rond. Collant les peaux de sueur, moite présence qui surchauffait l'atmosphère d'un parfum estival qui se peignait sur chaque visage autant que sur les façades des maisons qui élevaient partout leur bois centenaire. Le ciel pour seule toile, qui se dévoilait immense et inaltérable, bleu uniforme. Bleu bonheur de ce village proche de la forteresse, grand et étendu ; il se divisait en multiples ruelles qui n'avaient de cesse de se diviser à leur tour, formant-là un vrai labyrinthe que les habitants seuls, semblaient connaitre.

Ils n'avaient pas moins manqué trois fois de s'y perdre, ne trouvant le salut qu'auprès d'affairés gens de la bourgade. Le sourire d'Isanami ne rencontrait aucun obstacle à ce genre de démarchages, ne souffrant ni des pressés, ni des radins qui profitaient du beau temps pour aérer leurs pieds. Les villageois s'accordaient au passage l'occasion de satisfaire leur curiosité, chaque fois surpris par une pareille densité d'étrangers en plein milieu de leur humble rassemblement. S'interrogeant sur les raisons de tels débarquements de troupes au sein de la solide forteresse de leur bien aimé Seigneur, la guerre approchait n'est-ce pas ? Quand semblait elle le simple souvenir lointain d'une vie qui aurait été celle des autres ? Cela n'avait pas d'importance. Après tout, les Shôguns passaient, le Japon demeurait.

Sasuke ne comptait plus le nombre d'anciens qui les avaient invités à boire le thé, apprécier la saveur piquante qu'il devait à la terre de cette région, à l'abri de quelques auvents. Ils refusaient poliment, arguant ne pas vouloir déranger plus que nécessaire, même s'ils ne savaient pas vraiment combien de temps au final, ils resteraient encore loin d'Ueda. Si l'alliance se tissait pour de bon entre leurs Maîtres, alors sans doute que l'occasion de goûter ce thé se représenterait à nouveau à eux ; Mihari en était certain. La sentinelle adressait des sourires amicaux à chaque personnalité, semblant connaître jusqu'au chat de l'épicier. Sa bonne humeur communicative amusant ses récents amis qui avaient accepté avec plaisir d'être ainsi accompagnés dans leur tentative de distraction. Venir ici et maintenant avait paru une idée excellente. Elle l'était.

Isanami les pressant la première d'accélérer leur progression, en quête d'une confiserie décente afin d'y abandonner toutes ses résolutions de régime alimentaire et son argent. Yukimura avait donné à chacun, leur paye du mois précédent avant de partir : une action intelligente que la jeune prêtresse salua de nouveau devant un étal de sucreries qui avait fait pâlir ses deux partenaires de chasse aux affaires. Animée par la faim et la méfiance, elle avait eu la retenue de porter elle-même son sac immense dans ses bras, chantonnant. Un entrain qui n'avait en rien rassuré Sasuke.

Il avait été fort peu étonné un moment plus tard, de se faire traîner dans une boutique de vêtements qui se situait dangereusement sur leur chemin. A l'intérieur de laquelle, la blonde avait semblé le confondre avec Saizô, tentant de réveiller une flamme inexistante en lui. Elle n'avait pas hésité à faire tous les rayons de vert pour le satisfaire, soulignant odieusement qu'il pouvait faire un effort de présentation puisque lui et son Seigneur se trouvait être en couple. Le dirigeant ne manquerait pas d'apprécier le geste.

Fusillant Isanami du regard pour se montrer aussi peu discrète en présence de Mihari, qui paraissait, heureusement à cet instant, plus passionné par les tissus de renforts, il avait grondé. Beaucoup. Croisant les bras et faisant sa mauvaise tête, essayant d'accès l'intérêt de la jeune femme sur ses propres besoins. Après tout, Yukimura avait passé la nuit avec ses collègues ; personne ne les avait seulement aperçus ni ne savait si ceux-là prévoyaient de sortir un jour. Alors les soucis de vestiaire… C'était bien le cadet de ses soucis.

« Tu n'es vraiment pas conciliant quand tu veux. Siffla-t-elle en réponse.

_Mon Commandant, les femmes sont toutes les mêmes pour ces sujets. »

L'archer avait échangé un regard noir avec la principale concernée, avant d'en rire avec elle. Sasuke en oublia de le reprendre sur sa récente lubie qui consistait à le nommer par son titre. L'homme avait pris les rennes de cette décision curieuse, résolument convaincu de la justesse de pareille preuve de respect. Il fallait avouer que cela variait assez de la manière hautaine et sarcastique dont les autres soldats le considéraient ; les exploits de Saizô avaient chassé tout intérêt pour lui, amenant le brun seul à occuper la pleine lumière. Le fait ne l'agaçait absolument pas, au contraire il se sentait soulagé de pouvoir retourner parmi les salvatrices ombres, désormais. Non, le problème venait du fait de son statut. Les guerriers de Kanetsugu n'avaient pas ri discrètement quand ils avaient découvert l'identité naïve du meneur des Dix Braves de Sanada. Le garçon qui se trouvait perché dans les hauteurs, comme pour mieux les fuir, avait déclenché l'hilarité générale parmi les rangs de ces professionnels. Il suffisait de voir la maturité de leur propre chef pour comprendre une réaction aussi déraisonnable : Sasuke comptait trente ans de moins que lui. Sa crédibilité était inexistante.

Il ne voulait pas imaginer ce que pouvait donner une tentative de travail d'équipe avec de si mauvais esprits en guise de seul soutien. Pour autant, ils allaient devoir s'y résoudre, tous autant qu'ils étaient. Cette alliance que bâtissaient méthodiquement ces trois hommes enfermés dans leur pièce, naîtrait dans quelques heures. Il serait temps alors d'être prêt à servir la réorientation de leurs objectifs ; le ninja ne s'aveuglait pas, ils se retrouveraient sur une même ligne au champ de bataille. En cette urgence il deviendrait problématique de chercher à se faire entendre auprès d'hommes qui ne le reconnaissaient pas. Yukimura aurait tout intérêt à nommer un autre Commandant plus charismatique pour cette occasion. Saizô apparaissait comme le choix raisonnable pour répondre à cette nécessité.

Il avait toujours pensé que son rival le plus appliqué méritait davantage cette charge que lui-même. Il s'était accordé l'initiative parfaitement censée de la lui confier de vive voix, face à face sous les yeux des huit autres, de leur Maître aussi. Il avait reconnu son impuissance, son manque de capacité à assumer un tel rôle que celui de les mener tous avec assurance. Pourquoi le Seigneur en avait-il décidé autrement par la suite ? Il ne comprenait pas toujours ce qui se trouvait dans les yeux de cet homme. Le fait est, qu'en plus de son titre habituel de chef des ninjas de Sanada, on lui avait confié le commandement des Braves. Le poste de donneur d'ordres lui revenait sur cette équipe hétéroclite, unique en son genre et personne n'avait rien trouvé à dire. Que ce soit les anciens qui comptaient tellement plus d'expérience que lui, ou les plus futés comme Rokurô, Anastasia… Les plus talentueux. Tous avaient simplement acquiescé aux paroles de Yukimura sans protester. Servile obéissance ou manque d'intérêt pour l'affaire ? Sasuke ne pouvait s'empêcher de songer à ce qui leur tendait les bras avec nervosité. Jusqu'à maintenant, il avait su éviter d'en venir à des situations réclamant un acte fort de son autorité. Mais il ne pourrait pas esquiver constamment, il viendrait un jour où il faudrait qu'il les dirige et que ses pièces répondent par l'affirmative. Ce jour-là le terrifiait assez.

Il ne connaissait rien des véritables champs de bataille qui se tenaient aux pieds des châteaux furieux et interminables, qui prenaient les vies de cent hommes à chaque assaut et gorgeaient l'herbe de sang et des tripes. Poussaient les êtres à se dépasser leurs convictions, allant jusqu'à commettre l'irréparable ; en quête de la mort la plus digne qui soit. Tous convaincus par la convenance du Bushidô, cette éducation stricte dans son application qui prônait l'honneur avant toute autre valeur humaine. Sasuke se souvenait simplement des tentatives odieuses d'Ieyasu, il y a de cela quelques années, pour faire s'agenouiller Ueda. A cette époque, la défense avait été assurée en grande partie par Rokurô et lui-même, soutenant à eux deux les maigres rangs, en allant se glisser aux arrières ennemies pour y créer de véritables carnages. Ils avaient été l'atout dissimulé de leur Maître en cette situation. Le Renard avait trop sous-estimé leurs forces pour prévoir une réponse aux niveaux de ces talents de haut vol.

La guerre qui se déclarait aujourd'hui était d'un tout autre niveau que ces vaines mémoires. Le Japon s'y jouait, une échelle complètement différente de celle bien ridicule d'un fief. Ils ne seraient assurément pas quelques centaines à donner de leur existence, mais des milliers à s'opposer violemment. Ils confronteraient des êtres humains qui possédaient les mêmes valeurs que les leurs, la même détermination absolue. Pouvait il vraiment triompher de ce genre d'adversaires ? S'agissait-il de victoires, d'arracher la vie d'autres sous des prétextes d'avis discordants ? Aurait-il l'audace de prétendre appartenir au camp des bons ?

« Sasuke, regarde ! »

Isanami avait tiré sa manche alors, agitant sous son nez les hélices irisées d'un petit moulin à vent. La jeune femme s'amusait de le voir tournoyer sur lui-même sous la légère brise, dans un bruit plutôt fascinant de frottements et froissements périodiques. L'objet était simple et artisanal, plus destiné à des touristes que pour un public davantage quotidien. Il alla rejoindre gracieusement le paquet qu'elle supportait déjà, pesant sur ses bras. A ce rythme, la blonde finirait bien par se tourner vers lui pour servir de mulet, songea avec une certaine résignation le ninja.

« Les Kamis du Vent sont ceux qui veillent sur cette région. Les informa Mihari. Beaucoup de temples ici sont dédiés à leur culte. Ce genre de présents sont vus comme des porte-bonheurs.

_Oh, c'est pour cela que j'en ai aperçus sur tous les toits des maisons ! S'exclama la prêtresse, enchantée par ce concept de superstitions.

_Les gens ont pour habitude aussi d'en suspendre un au-dessus du berceau des nouveau-nés. Pour eux, cela montre à l'enfant dans quel sens souffle le vent qui sera propice à sa vie. »

Les croyances, le thème amusait Sasuke. Il n'avait jamais été convaincu par l'existence de ses Dieux multiples qui demeuraient inaccessibles, perchés dans leurs hauteurs sereines hors de portée des prières des Hommes qui dévouaient pourtant leur existence à les servir. La vie était unique, ensemble s'animant dans un souffle commun, pour un objectif partagé. Il n'y avait que l'absolu Tout, que la Nature au sein de laquelle se mouvaient leurs âmes tremblantes. Ils étaient tous poussières qui retourneraient à l'état de poussières après leur mort. Rien ne semblait plus vrai que cette leçon d'humilité. Que cette présence bien réaliste qu'il sentait partout ; il lui suffisait de s'accorder l'audace de quelques minutes de méditations tranquilles pour percevoir. Les divins ne pouvaient être au Ciel, ils se devaient d'assister leurs créations. Iwo était toujours là avec lui, en chaque instant qui soit.

« A chacun de trouver par lui-même la voie qui lui correspond. Lâcha-t-il assez froidement. Nous ne pouvons pas compter chaque fois sur d'autres pour avancer.

_Commandant, seriez-vous partisan de la théorie de l'initiative ? Releva dans un sourire l'archer.

_Je pense surtout que les obstacles sont nécessaires pour simuler une progression. »

Isanami s'offensa de cette position résolue :

« Tu n'es pas très tolérant. Nous ne naissons pas avec les mêmes chances.

_Ce n'est pas comme si j'aimais particulièrement les êtres humains en général… » Marmonna le ninja dans le col de son kimono.

Il se détourna de ses deux partenaires, portant son attention plutôt aux alentours, attrapant le ballet tranquille de quelques paysans qui transportaient leurs charges à bras le corps. D'autres soldats de Mitsunari et de Kanetsugu les avaient imités en se rendant eux aussi en centre-ville pour se distraire de l'attente. Sans se croiser inutilement, les deux camps cohabitaient pour le moment pacifiquement dénué de mauvais esprits quelconques. Ils prenaient soin toutefois à ne pas partager trop longtemps un espace unique, s'engouffrant dans les fonds de rues dès que cela s'avérait nécessaire pour s'ignorer.

« Assurément, les Dieux ne peuvent rassembler tous les Hommes. Constata doctement Mihari en posant sur l'épaule de la jeune prêtresse chagrinée, une main amicale. Nous sommes libres de penser de la manière que nous voulons.

_Comment renoncer sciemment à ce bonheur spirituel ?

_Mon bonheur pulse dans une Forêt, Isanami. Les arbres me manquent. » Rétorqua Sasuke.

Si son frère aîné et elle, trouvaient satisfaction dans les temples traditionnels : il s'agissait là de leurs vœux, de la réaction personnelle qui les habitait en réponse à cet espace ouvert en toutes directions. Tout le monde ne pouvait prétendre partager une passion similaire pour des êtres fantasques dont rien ne parvenait seulement à témoigner de leur existence controversée. Ce n'était pas tant leur personnalité que l'éducation dont ils avaient disposée et la morale qu'elle leur avait inculqués qui parlaient ainsi en leurs noms. Lui n'avait jamais bénéficié de ce genre d'enseignements restrictifs. Il n'avait connu pour limites que le coup autoritaire de sa boule de poils maternelle dans ses jeunes années. Ce qui avait suivi ensuite, s'était présenté comme la totale liberté, le laissant sans doute solitaire parmi les herbes mais absolument maître de son existence. Il ne s'était soumis à aucune autorité, aucunes contraintes possibles hors de ses volontés.

Il aurait assurément pu devenir un capricieux enfant, mais la menace constante de la mort maintient les tendances raisonnables. Il avait conservé sa prudence naturelle, même prédateur ; il fallait se méfier dans les fourrés de ces ombres sirupeuses. Cet éphémère essai parmi les humains, au camp de Koga , avait refroidi toute sa curiosité pour ces autres bipèdes. Il n'avait pas oublié, comment ils n'hésitaient pas à se débarrasser de ceux qu'ils estimaient trop faibles. Comment ils l'avaient mis à l'épreuve, lui, de la manière la plus atroce qui soit… S'il avait eu cette audace que de compatir davantage à leur sort dans les années qui vinrent avec le temps, il n'aima pas pour autant ces Hommes ô combien hypocrites. Yukimura avait été le premier, l'unique à lui tendre une main sincère qu'il avait sentie chaude sous sa paume : quitte à devoir s'agenouiller aux pieds d'un autre, autant pouvoir choisir celui auquel il appartiendrait.

« Tu me détestes aussi ? »

Le ninja leva les yeux vers Isanami. Mihari avait été alpagué par quelques-uns de ses collègues qui se trouvaient en train de remonter la rue. Les guerriers s'entretenaient depuis, allant à commenter vivement le débarquement pompeux de leurs derniers mais non moins méconnus alliés ; grondant beaucoup entre leurs dents sur les principes de politesse. La jeune fille en avait profité pour se rapprocher de lui, envahissant par habitude son espace vitale. Aucun sourire n'étirait son visage que l'inquiétude mangeait voracement.

« Tu sais bien que là n'est pas la question. Lui répondit-il, sentant poindre le drame.

_Ne tente pas d'esquiver encore une fois !

_Je n'essaye pas d'esquiver. Ce sont des sujets qui me paraissent juste…inconfortables. »

Le choix de l'adjectif ne sembla pas brillant, la blonde eut un geste colérique, attrapant fermement le revers de sa veste pour l'obliger à se pencher sur son expression franche de rage maladroite, son regard que les sentiments turbulents avaient dangereusement assombris. Elle parla sèchement :

« Ose prétendre ne pas tenir à aucun d'entre nous. Si tu es assez crétin pour le croire un seul instant !

_Je n'ai jamais dit ça non plus.

_Est-ce si dérangeant de vivre parmi nous comme un des nôtres ? »

Il songea au parfum d'Ueda et à l'étreinte ferme de Yukimura, ce que l'acte simpliste inspirait en lui. La saveur de la sérénité et un féroce devoir de protection envers ces précieux biens immatériels. Sûrement y avait-il de la place pour les neufs autres aussi. Même si la cohabitation n'était pas toujours des plus paisibles et que certains passaient la majorité de leur temps à compliquer la vie de leurs colocataires sciemment. Que les dîners qu'ils prenaient souvent tous ensembles, s'apparentaient davantage à l'occasion de règlements de compte qu'aux tablées honorables, il ne fallait nier que ce tableau familial avait du charme. Qu'il aimait être un des leurs, de cette petite place humble qui était la sienne.

Il murmura, comme impressionné par la nature de son attachement :

« Tu sais bien que vous êtes tous importants. »

Isanami hésita un instant avant de le serrer contre elle le temps d'une respiration soudaine et hâtive, si brièvement qu'il crût l'avoir rêvé. Aucun malaise ne tordit son ventre à cette invasion brutale, il n'y avait là qu'un brin de sagesse pour savoir apprécier pareille marque d'affection à sa juste valeur. Ni fioritures vaines, ni décorations hypocrites, si ce n'est la liberté d'oser ressentir et tisser avec les autres, des liens précieux. Ce fragile pas vers un monde méconnu, laissait à sa bouche une amertume gracile.

On ne devenait fort qu'en prenant le risque d'aimer autrui. Cette règle, il l'avait finalement comprise avec du temps, et la langueur d'une réflexion personnelle bâtie sur ses expériences. Aussi rares qu'elles aient pu être, il avait su toujours en tirer un enseignement. Ses observations demeuraient unanimes : il ne trouvait une véritable force de progression qu'en protégeant un être cher, qu'en devenant meilleur pour Yukimura. Il ne ressentait aucun besoin propre de s'épuiser aux entraînements si ce n'est pour cet homme. Et chacun des membres de leur petite famille. Parce qu'ils se devaient d'avancer ensembles, réunis par cette même audace de vouloir changer les lendemains.

« Tu es mon frère, celui que les Dieux m'ont accordé de connaître. Chuchota la jeune prêtresse à son oreille. Je demeurerai constamment auprès de toi, quoi qu'il puisse arriver un jour. »

Les mots manquèrent dans sa bouche pour lui répondre alors qu'elle reprenait son chemin parmi les ruelles sinueuses et les devantures charmantes. Ne laissant pour témoignage que la raideur peu naturelle de ses épaules, trahissant-là le malaise timide de sa révélation à peine assumée. Il se sentit sourire, sincèrement et largement, séduit par cette preuve indéfectible de ce qui existait entre leurs âmes. Puisque cette femme ; qui ne cessait jamais de grandir que trop rapidement, n'avait pas cessé de bouleverser son univers depuis cet âcre crépuscule qui avait peint leur rencontre à Ueda. Alors, elle était cette sœur qui le soutenait, de toute la maigre solidité de ses bras et il trouvait en son rire un rempart plus certain encore.

« C'est ridicule. »

Il ne s'agissait là que de la plus formelle des vérités, jeta-t-il férocement en échos à cette moquerie. Il n'irait pas rougir de ses allégations parce que celle qui occupait une moitié de sa tête n'avait seulement pour ces Hommes que l'absolu mépris du conquérant. En scientifique distancié par sa propre expérimentation elle observait leurs évolutions, faits et gestes. Prenant des notes, froidement et surtout, surtout ne pas se laisser atteindre par leur dérisoire compassion, les vaines bribes qui animaient leurs petites existences minuscules ! Elle valait tellement mieux que ces bassesses émotionnelles.

« Je ne suis pas contre toi, Crétin.

_Alors qu'est-ce que tu es, bon sang ? » Siffla-t-il, échouant à retenir son exclamation.

Isanami s'était arrêtée un instant devant la vitrine soignée d'un sertisseur, enchantée par la justesse de l'éclat des pierres qui s'y trouvaient présentées. Enchevêtrées dans leurs coques de bronze et d'argent, et reliées par la finesse de colliers, bracelets et bijoux de toutes sortes. Le visage de la jeune fille contemplait de bon cœur cet ensemble scintillant, songeant déjà assurément à quelques tentations d'alléger sa monnaie. Ce désir hésitant se lisait clairement dans son regard, Sasuke soupira faussement.

Il acquiesça à la question silencieuse qu'elle formula, pointant d'une main légère la porte à proximité qui ne semblait réclamer qu'à être poussée. La suivant sans protester. Au point où ils se trouvaient ce n'était pas des achats supplémentaires qui y changeraient quoi que ce soit. Ils avaient largement le temps de songer à autre chose qu'à cette interminable attente ; et un dos assez solide pour supporter le poids des sacs qui ne rentreraient pas d'eux-mêmes à la forteresse.

« Si t'es trop con pour parvenir à le comprendre… Grogna l'Autre. Je ne peux pas toujours être là, à te souffler les répliques ! Ce n'est pas ma raison d'être. T'as qu'à commencer à exister par toi-même au lieu de compter sur moi chaque fois pour rattraper tes hésitations. Trouve-toi une mère ! »

Celle qui l'avait mis au monde demeurait aux abonnés absents depuis ses premières heures, il s'était résigné bien avant de compter sa dizaine d'années. Même si parfois, il ne pouvait seulement s'empêcher… Il imaginait alors librement des traits, des jetés de flous qui partageraient une ressemblance avec lui. En partie, et si elle possédait des cheveux semblables aux siens, de ces taches de rousseur qui ancraient résolument les rigidités de son nez, sa silhouette trapue et discrète, le contour de ses pieds et mains juvéniles… La droiture du menton. Peut-être ses épaules marquées, la base du cou ? Chaque fois il obtenait un portrait différent de ceux qu'il avait pu dessiner auparavant, une inconnue supplémentaire à ranger au fond de son tiroir mental. Rien de tout cela ne pouvait seulement lui interdire de vivre sereinement.

Isanami se trouvait déjà en train de se glisser parmi les rares rayons de l'échoppe, trottinant avec un bonheur évident, son nœud de kimono se balançant au gré des frasques de cette balade visuelle. Offrant des secondes d'attention joviale aux présentoirs, elle paraissait presque danser de contentement. La sérénité qui se dégageait de son attitude comblait de satisfaction Sasuke qui savait combien l'absence de Saizô pouvait la torturer parfois sur sa sûreté. La détente dont elle faisait preuve témoignait de la confiance qui existait entre eux et qui n'avait pas été si spontanée à venir. Si l'autre abruti préférait demeurer à la forteresse, il s'agissait de son choix, il ne savait pas ce qu'il manquait à jouer les ermites. Lui, avait été bien trop souvent assigné au retranchement à Ueda pour rejeter une occasion supplémentaire de découvrir davantage.

Une pensée à Kamanosuke, Seikai, Jinpachi et Benmarû qui devaient tuer le temps d'une manière ou d'une autre alors qu'ils effectuaient leur voyage diplomatique. Sasuke ne tenait même pas à savoir ces idées, effroyables idées il faudrait s'y préparer au retour, qui frappaient aux portes de tels cerveaux cinglés pour les divertir un tant soit peu. Le seul à présenter une certaine forme de raison était le plus jeune d'entre tous : et le ninja devait reconnaître qu'il appréciait de parler avec Benmarû. Au moins le manipulateur du Feu avait ce ressenti similaire à Isanami, à la fois présent et respectueux de ses distances, de sa timidité naturelle. Sasuke se sentait presque démasqué à leurs côtés, connu, apprécié pour ce qu'il était juste et simplement. Reposant rapport de force intellectuel à comparer de l'attitude défensive qu'il tenait habituellement.

Il se demandait vraiment ce que faisait Yukimura en ce moment…

« Notre touriste enthousiasmée serait-elle donc sur un nouvel achat ? »

Sursautant, le Commandant se retourna sur Mihari qui les rejoignait. Songeant distraitement que ses sens acérés n'avaient absolument rien perçu de l'entrée de la sentinelle dans cette boutique, l'homme avait quasiment semblé apparaître brutalement à proximité. Une démonstration inconsciente que Sasuke relevait, désormais certain des aptitudes solides de ce récent ami du haut des murailles. Il n'était pas si étonnant que ce soldat de Kanetsugu ait été persistant à rechercher une revanche contre pareil concurrent. D'un groupe à l'autre, les guerriers qui surgissaient depuis quelques jours présentaient des assurances impressionnantes. Il se sentait bien mal classé dans les tableaux de comparaison, au contact d'individus venus d'une dimension… Surréaliste de puissance et de talent inné qui avaient pris congé de son propre répertoire. Il ne valait que son profil pesant d'adolescent : en cours de construction.

« Visiblement. Nous rentrerons peut-être avant la nuit, avec un peu de chance. Lâcha-t-il avec résignation.

_Il faudra sans doute songer au kidnapping dans le pire des cas. Offrit Mihari sereinement.

_Dans le pire des cas, oui. »

Ils échangèrent l'un et l'autre un regard de connivence, reportant bientôt leur attention sur Isanami. Celle-ci se trouvait en plein conciliabule avec le tenancier de la boutique, ne cessant de féliciter l'artisan petit et discret sur la finesse de ses travaux. L'homme semblait s'en ravir avec retenue, hochant la tête et parlant de ses pièces avec une familiarité évidente. Il portait à ses oreilles des boucles en tous genres, louant le cou et les poignets de la jeune prêtresse à la raideur de ses chaînes. Il venait de trouver son modèle parfait et un même vent de jovialité infantile habitait ses deux êtres naïfs qui se tenaient devant eux.

Se sachant patient et enclin à un peu de bonne humeur tranquille, Sasuke s'installa confortablement. S'appuyant sur le rebord d'une table proche pour continuer de considérer les agitations de sa sœur de cœur, attrapant la blondeur de ses reflets pour repère affectif. Il pouvait attendre encore. Après tout, ce n'était pas comme si quelque chose les pressait de rentrer à la forteresse.


Et dans le silence, il me contemplait.


Il se révélât pourtant que Yukimura les avait espérés, déjà entouré des présences de Saizô, Rokurô et Anastasia, Juzô qui n'avaient, eux, pas joué les anonymes disparus ces dernières heures. Cette charismatique garde encerclait le dirigeant, formant un rassemblement tenu à part au sein de la cour d'entrée qui attira les attentions de Sasuke et Isanami aussitôt. Ils se pressèrent auprès des leurs, rougissant quelque peu de porter l'étiquette évidente de retardataires, d'autant que leur Maître ne les avaient pas attendus pour débriefer de l'interminable réunion dont il sortait. Il se trouvait déjà en pleine conversation, bougeant ses mains avec plus de maladresse qu'il ne le faisait habituellement : le Commandant nota les preuves claires de la fatigue qui se dessinait sur le visage de l'homme, s'étendant en plis jusque sous ses yeux. Il ne s'était pas préservé, une fois de plus.

Se promettant de jeter au lit l'imbécile et nullement pour une quelconque activité à laquelle il n'osait même pas songer, le ninja attrapa son regard. Ni décelant aucune trace de remontrances quelconques, il prit le temps de saluer Mihari, remerciant l'archer de sa disponibilité chaleureuse. Isanami acquiesçant vivement à ses côtés, enchantée de ce nouvel ami qui s'était dévoué à porter une partie de ses achats. Elle récupéra la charge de ses biens en nombreux remerciements, promettant une redevance qu'il chassa d'un geste distrait. Un sourire immense peignait son visage alors qu'il les quittait :

« Mademoiselle, mon Commandant… Ce fût un plaisir ! »

Eux-mêmes ravis, ils rejoignirent les autres Braves, avalant les derniers mètres d'un pas rapide pour aller se glisser au sein de cette mêlée improvisée. Plus discrets que des ombres, dont personne ne songea de faire remarquer en vain, tous concentrés pleinement sur les propos de leur Maître qui n'avait pas cessé pour autant son palabre appliqué :

« …espérons parvenir à une association militaire rôdée. Pour cela, il sera vraiment nécessaire que chacun y mette du sien. Je ne veux pas d'histoires avec un camp ou celui d'en face.

_Allons-nous être obligés de partager des missions communes ? » S'inquiéta Anastasia immédiatement.

Pour des Shinobis comme elle et Saizô se vantaient d'être, cette nouvelle optique tournée sur l'initial partage sentait plus la punition qu'une opportunité exotique. Ils ne devaient pas être les seuls à traîner assez des pieds, Rokurô arborait son masque des mauvais jours. Juzô apparaissait retenu, suffisamment sage pour ne pas gronder trop tôt. Cela promettait de charmantes altercations à venir, elles paraissaient inévitables sur ce chemin risqué dans lequel les Seigneurs avaient choisi de s'engager en écoutant la voix de la raison plutôt que l'appel du simple égoïsme de la survie.

« Oui, des missions communes et surtout, des entraînements en groupe réguliers. Autant qu'il le faudra pour obtenir une cohésion solide sur le champ de bataille le moment venu. Rétorqua Yukimura avec autorité, peu disposé à céder aux caprices de ses guerriers.

_Une excellente nouvelle en soi. » Lâcha la blonde dans un profond soupir de résignation.

Repoussant une mèche indomptée machinalement, elle marqua un instant de réflexion muette pour poser un regard habité d'une certaine curiosité sur les deux retardataires. Soufflant entre ses lèvres bien peu discrètement, un commentaire gratuit à leurs égards :

« Quoique d'autres semblent s'accommoder de la camaraderie… »

Isanami et Sasuke prirent leur partie de ne rien répondre, conscients qu'ils ne trahissaient personne. Une guerre ne se gagnait pas seuls, il fallait savoir apprendre à s'ouvrir vers l'inconnu, quitte à subir de vraies déceptions parfois. C'était là, toute la beauté du relationnel humain que de produire les plus fidèles amitiés. Comme les plus nettes blessures. Quand on osait s'exhiber à ce genre de pertes pour le bien de tous, et venir compléter le tableau d'un projet qui concernait le Japon entier.

« Chaque Seigneur conserve son indépendance cependant. Il n'est pas question de prendre les ordres auprès d'un unique meneur. » Reprit alors Yukimura.

L'homme semblait tenter de dédramatiser la situation autant que possible, conscient qu'il portait les responsabilités de s'être entêté pendant des années à ne considérer que sa personne. Un comportement qui avait déteint progressivement sur les valeurs des Braves qui défendaient sa vie. Aujourd'hui, il leur réclamait une démagogie qu'aucun d'eux ne semblait vraiment disposer à présenter, trop amers de leur propres vécus pour dépasser cette rancune et appréhender la compassion. Il n'y avait qu'Isanami et Sasuke pour apparaître en humains sensibles et ouverts. Pourtant pas les deux plus épargnés qui soient dans leur famille hétéroclite. Si la prêtresse n'évoquait pas tout, il n'était pas bien difficile d'imaginer la charge qu'elle supportait à chaque instant sur ses épaules étroites. Quant à son Commandant, il avait été celui qui l'avait accueilli sous son toit. Le plus à même de comprendre qu'il détestait tous les résidus d'Hommes que portait cette Terre. Il avait été le premier à dépasser cette frontière ancrée de haine, à voir ce gosse apprendre le pardon progressivement, la tolérance des autres qui pensaient autrement…

Regardant l'être grandir de loin parmi les herbes folles, devenant quelqu'un qui, ironie du sort, entre ses bras convenait parfaitement. Attendant de pouvoir l'aimer enfin comme il avait toujours voulu le faire. Il ne se reprochait rien dans cet acte, jamais il n'avait agi en opposition à sa morale.

« Nous ne resterons pas à Torhu indéfiniment, cela n'est l'affaire que de quelques semaines. »

Un soulagement certain teinta les regards de ses protecteurs à ses paroles diplomatiques. Il semblait qu'Ueda ne manquait pas seulement à son Seigneur, les grands voyages ne ravissaient que Jinpachi ; avidité de pirate libre sur les mers le réclamant. Le manipulateur de la Foudre aurait pu se rendre au bout du monde sans hésiter un seul instant, habité par ce plaisir des espaces immenses et de l'exploration. Lui-même avait la curiosité de l'inconnu persistante, mais plus solitaire, loin de ses encombrants collègues militaires certes peu brillants mais bavards de grands mots et de belles formules.

« Pas de message du château, d'ailleurs ? S'enquit Saizô, saisissant l'occasion de prendre des nouvelles de la mince escouade demeurée en arrière.

_Justement, si. Lui répondit-il. Akeba m'a porté un message il y a une heure. »

Sasuke ouvrit aussitôt la bouche pour s'enquérir de sa chouette, il le devança en lui indiquant l'arbre dans lequel l'animal s'était installé pour récupérer de son vol. La boule de plumes s'apercevait d'ici, aisément discernable parmi le feuillage dru d'un cerisier.

« Les Tokugawa ont attaqué.

_Comment ? S'inquiéta immédiatement Juzô, accompagné dans sa stupeur par le groupe entier.

_En pleine nuit, un jour plus tôt. Ils vont tous parfaitement bien. » Précisa rapidement le dirigeant.

Il était plus que conscient de l'effet d'évoquer ainsi un danger lointain contre lequel ils ne pouvaient absolument rien de là où ils se trouvaient encore. D'autant plus alors qu'il concernait la sûreté de leur fragile château en papier de riz. Déjà ses protecteurs grondaient de concert contre la félonie du vieux Renard. Celui-ci ne manquait jamais une occasion de les menacer grassement. Heureusement que Jinpachi avait su mené les éléments perturbateurs a une offensive suffisamment cohérente pour aller chasser l'ennemi. Sasuke, lui, n'aurait pas parié de la réussite d'une telle équipe, bien peu habituée à travailler ensembles ; et il n'était pas le seul puisque Saizô et Rokurô paraissaient tout aussi étonnés du résultat.

« Ils reviendront. L'aubaine est trop évidente. Statua le Page doctement.

_Et nos camarades devront tenir sans nous jusqu'à notre retour. Assura Yukimura dans un sourire léger. Rien de déterminant ne se trouve entre ces murs, pour le moment le Kushi-Mitama est avec nous. »

Isanami acquiesça nerveusement. Ils n'étaient peut-être pas dix, mais assurément elle ne s'inquiétait pas ainsi entourée des meilleures lames que le Japon est connues. Auprès de Saizô comme de son frère, elle se sentait partout en sécurité, plus menacée par ce qui se trouvait au fond d'elle-même que par de possibles agressions extérieures. La Déesse des Morts représentait une toute autre forme de danger potentiel.

« Il ne faudrait tout de même pas qu'ils s'installent durant notre absence ! Releva avec agacement Juzô.

_Nous aurons tôt fait de les chasser s'ils l'osent seulement. »

Malgré sa jeunesse apparente, Sasuke trouvait chaque fois les justes mots pour concilier chacun vers un objectif commun. C'était là sa force imparable que de décrypter avec une aisance solide les psychologies des uns et des autres, trouvant les conseils à prodiguer dans les situations de tension. Il n'avait pas oublié les nombreuses occasions où son Commandant n'avait pas manqué de réprimander Saizô et de le soutenir, ainsi qu'il avait pu le faire envers tous les membres de leur famille dissonante. Et pour cela il portait son titre sans nulle pareille. Yukimura était satisfait d'avoir insisté à le lui remettre, et non au ninja d'Iga peut-être puissant dans son talent personnel mais dénué de toute compréhension sensible. Ce qui demeurait indispensable à la tâche de commandement, du moins comme lui l'envisageait. Assurément, il s'impatientait de voir à l'œuvre son homme sur un champ de bataille, le charisme qu'il oserait -peut-être- enfin aller chercher pour ordonner les Braves selon son bon vouloir… Comme il avait pu le clamer à lui sans rougir.

Leurs regards s'attrapèrent.

Isanami se racla la gorge bruyamment, brisant l'instant interminable et dangereusement indiscret. Le dirigeant se reprit, portant les yeux ailleurs, à peine rassasié de ce seul échange visuel. Chassant la tentation, il orienta sa pleine attention aux récents bouleversements et à leur nécessaire transmission. Les aspects plus personnels viendraient bien en temps et en heures, Mitsunari ne perdrait rien pour attendre…

« La guerre est vraiment déclarée ?

_Assurément, oui. Répondit-il, adressant un sourire contrit à la jeune prêtresse. Tout n'est plus que question de temps avant que nos adversaires ne réagissent à leur tour.

_Pensez-vous qu'ils viendront jusqu'ici, Sire ?

_J'en suis même certain, Juzô. »

L'aîné des Braves baissa la tête avec résignation, ils n'échapperaient pas à une énième confrontation. L'ennemi se présenterait à eux encore, fort des précédentes défaites et animé par le désir de venir en aide à leur meilleur atout, prisonnier de cette forteresse. Une bataille qui serait la première d'une longue série tant que la guerre en réclamerait. La paix ne serait plus qu'un lointain souvenir, bardée sous les drapeaux de fiefs des Seigneurs, harnachés d'écarlate et de rouille… Terre engorgée d'âmes.

« Une pareille offensive demanderait pas moins de cinq cents hommes aux vues de notre rassemblement. Ce vieux Renard en a-t-il seulement les moyens ? Pointa Saizô, restant mesuré sur cette éventualité.

_Il en a les moyens et la prétention de nous vaincre avec moitié moins.

_Ce qui ne serait pas difficile puisque nous risquons de nous gêner les uns, les autres… Compléta Sasuke avec méthodisme. Il ne suffit pas de vouloir former un front commun pour y parvenir.

_Et c'est pour cela que j'ai besoin de votre assistance. » Poursuivit Yukimura.

Même si ce pari semblait fou, ils devaient commencer à poser les bases d'une entente militaire entre leurs trois escouades. Ieyasu saurait profiter de leur inhabilité actuelle à travailler ensembles pour triompher au plus tôt. Il tenait l'occasion parfaite de corriger sa précédente erreur stratégique qui avait coûté le retrait forcé de leur membre la plus douée : la jeune prisonnière n'était retenue que par les drogues qui brouillaient son esprit et sa manipulation temporelle. Une poussière suffirait à lui rendre sa liberté.

« Ne vous inquiétez pas Jeune Maître, chacun d'entre nous est suffisamment sage pour comprendre l'intérêt de cette alliance. Affirma Rokurô, tout en fusillant du regard quiconque songerait à penser le contraire. Nous ferons selon vos désirs.

_Mouais… Soupira Saizô. Même si cela signifie perdre du temps pour des crétins. Sans nous, ils seront faibles à réagir efficacement. Les gars de Kanetsugu ne valent pas beaucoup mieux que ceux de Mitsunari. »

Une situation dont tout le monde était conscient : aucun combattant n'était capable de rivaliser avec l'un d'entre eux au sein des rangs alliés. Sans nul doute, quelques exceptions se distinguaient comme Sasuke soupçonnait notamment un talent latent chez Mihari ; pour autant il ne s'inquiétait en rien d'avoir le dessus sur l'archer, armes ou non. Ces hommes-là demeuraient plus volontaires qu'expérimentés dans leur art, leur place s'habilitait davantage à remplir les premières lignes qu'à briller en héros taillés pour l'extermination de masse et la survie.

« Ce ne sont pas une poignée d'entraînements qui règleront ce problème. Lâcha Anastasia, impériale. Aucun de ces valeureux guerriers n'ont les tripes pour. C'est tout.

_Et c'est peut-être mieux ainsi. »

La jeune femme lança un regard interloqué à Sasuke dont le visage s'était assombri à ses hargneuses critiques, parlant de lui-même quant aux intentions muettes du Commandant. Il valait mieux que les Shinobi demeurent une exception de formation pour quelques hommes suffisamment fous pour s'y contraindre. Ces éducations amorales devaient rester une ébauche de mythe aux yeux de la population. Les êtres humains ne méritaient pas de briser leur vie pour de tels idéaux, la condition de soldat brave et courageux était pour eux suffisamment confortable et avenante. En accord avec leurs rêves de famille et d'accomplissement.

Yukimura acquiesça de concert. Oui, il valait mieux que ce soit ainsi. Quitte à devoir apporter un vrai soutien à ces troupes intrépides, pourvu qu'il n'y ait pas trop de cœurs gelés par la proximité de la Mort et le devoir de rendre des comptes déficitaires sans cesse. Un de moins, un de plus à tous ceux qui ont flanché. Et levons nos verres aux montées des marches…

« Il nous faudra construire avec toutes les pierres, peu importe leur nature et leur provenance.

_Vraiment toutes, Maître ? » Insista froidement Juzô.

L'acte paraissait si inhabituel dans le comportement respectueux de l'aîné des Dix qu'il y porta toute son attention, cherchant à saisir les propos qui se trouvaient derrière cette question retenue en apparences. Le manipulateur de Fer ne le regardait pas, plantant toutefois un regard sévère sur Sasuke qui baissa les yeux de culpabilité, tordant ses mains avec un malaise des plus évidents. Que pouvait ainsi reprocher si durement le samouraï à son jeune Commandant ? Il le comprit à la manière dont l'homme les considérait tous les deux, tour à tour : Juzô était au courant des intentions du garçon à son égard et les désapprouvait violemment. Un avis qui n'étonnait pas tant Yukimura que le fait que cette information ait pu fuiter.

Déjà Anastasia et Rokurô fronçaient des sourcils, cherchant à relier les faits entre eux pour tenter de saisir la cause d'une telle dégradation relationnelle quand Saizô semblait, heureusement, davantage perdu. Il considérait avec stupéfaction Isanami qui défiait Juzô du regard, prenant le parti de son frère adoptif.

« Absolument toutes. » Martela le dirigeant fermement, désireux de refermer au plus vite cette dangereuse parenthèse.

Pendant un instant, le manipulateur de Fer parût sur le point de répondre. De justesse son éducation reprit le dessus sur son insubordination, ses lèvres se resserrent durement mais sans un mot de plus. Louant cette politesse innée chez l'homme, Yukimura relança immédiatement la conversation sur d'autres sujets. Il n'était même pas envisageable que les Braves comprennent la nature de ce qui le liait désormais à son ninja. Il refusait absolument cette possibilité, cela ne concernait que lui.

Que ses propres peurs et espoirs.

« Demain matin sera l'occasion parfaite de commencer à mettre en place cette entente. Je veux que vous y participez tous… En évitant de préférence les anicroches inutiles. »

Anastasia et Saizô eurent l'effronterie de soutenir son regard sans ciller. Cependant, ils hochèrent la tête dans un même ensemble, semblant de bonne composition pour une fois. Il n'avait plus qu'à espérer que pareille sagesse persisterait jusqu'au lever du jour, lorsque confrontée aux difficultés criantes de leurs alliés, et à la dominance qu'ils avaient sur eux. Un autre genre d'obstacle pour ses protecteurs que de parvenir à ne pas se laisser emporter par la satisfaction personnelle d'être le plus fort. Apprendre à ceux qui ignorent était une épreuve à des années lumières que de vaincre l'ennemi par le fer.

« Nous allons pouvoir nous entraîner avec Yozora-kun ! S'exclama alors Isanami, allant jusqu'à se pendre aux manches de Sasuke avec ravissement. Ce sera amusant de se confronter à lui ! »

Loin de se laisser attendrir, le Commandant s'autorisa un sourire mesquin :

« Certes. J'espère bien te trouver une heure plus tôt pour travailler tes éventails avec une pareille motivation de ta part…

_Une heure plus tôt ? Tu es un bourreau de l'effort ! Ronchonna immédiatement la jeune fille.

_Je peux m'occuper d'assurer son réveil si tu y tiens, Sasuke... » Proposa Ana, saisissant l'occasion de pouvoir un peu agacer la prêtresse.

Cette dernière s'empressa d'ailleurs de tirer la langue à la Shinobi de glace, récoltant une tape légère sur la tête de Saizô qui s'immisçait naturellement dans le conflit. A son tour, il ne manqua pas de se moquer, relevant la plus grande application que la blonde réservait à manger qu'elle n'en mettait à combattre. Un fait dont la véracité vexa la principale intéressée. Croisant les bras, elle souligna dans une moue que c'était bien pour éviter de telles plaisanteries qu'elle n'avait pas voulu réclamer son aide pour les entraînements. Ajusté, le commentaire froissa le ninja d'Iga ; un instant plus tard ils se disputaient à nouveau.

« Baka !

_Femme stupide ! »

Prenant le parti de ne pas s'irriter du comportement de ses subordonnés, à vrai dire Yukimura devait reconnaître qu'il était habitué à ne pas pouvoir finir ni ses discours, ni ses réunions. Il se résigna à poursuivre un autre jour sa mise en garde envers Mitsunari et Kanetsugu. Le temps ne manquerait pas de le faire quand ses Braves paraitraient plus patients et disposés à l'écouter jusqu'au bout. Rien ne pressait pour le moment, les choses devaient avant tout se mettre en place progressivement comme il le prévoyait. Ce cher Noboyuki lui donnerait alors sa réponse et sans doute deviendrait-il nécessaire de prendre des décisions définitives. En attendant, la tâche d'allié occuperait suffisamment chacun et laissait prétendre quelques situations difficiles à outrepasser dans la diplomatie la plus élégante qui soit. Fallait-il vraiment qu'il quitte Ueda pour subir tout ceci de son plein gré…

La guerre valait bien ce sacrifice. S'il voulait croire en ses chances de vain petit Seigneur sans soldats, ni argent. Seul le schéma précis d'un plan minutieusement préparé pouvait fournir à ses doigts de nouveaux arguments de conquête. Loin des valeurs de ses sempaïs, il se devait d'agir aussi bassement que ce Renard le faisait lui-même, profiter de l'appui de collègues assez intelligents pour se rendre compte de l'intérêt d'une pareille entente politique. Il fallait renforcer son fief et son armée par des conquêtes communes ; voler dans un ciel dépourvu de concurrence s'imposerait bientôt à lui.

« Jeune Maître. Requérez-vous ma présence jusqu'au dîner ? »

Yukimura considéra son Page un instant pour hocher négativement la tête. Il ne prévoyait même pas d'y assister ce soir en présence de ses hôtes. Mieux valait néanmoins passer sous silence cette décision.

« Non, merci Rokurô. »

Son homme de confiance se courba poliment dans un salut pour s'éloigner en direction du bâtiment principal du château. Sans doute espérait-il profiter de ces quelques heures de libre-arbitre pour penser à sa propre personne avant celle d'un vieillard alcoolique. Il ne pouvait vraiment pas lui en vouloir, au moins était il tout aussi affranchi de son côté de pouvoir traiter ses impératifs personnels. Maintenant.

« Sasuke… J'ai à te parler, s'il te plaît. »

Son Commandant acquiesça aussitôt docilement. Il semblait cependant inquiet de connaître la raison d'une pareille mise à l'écart, cherchant sur son visage un quelconque indice encourageant. Conscient que les autres Braves s'étonnaient tout autant de cette exigence, le dirigeant prit soin de ne rien laisser paraître que sa fatigue évidente. Lui-même incertain des couleurs de ses émotions, hésitant entre la colère et le seul désir de proximité qui tiraillaient son esprit entre deux extrêmes. S'il savait parfaitement ce qu'il devait faire, rien dans son cœur ne savait comment le faire.

Indiquant au ninja de le suivre, il s'éloigna à son tour vers la chambre que lui avait attribué leur hôte. Songeant à la manière dont celui-ci s'était invité sur son territoire, dénué de toutes finesses de circonstance, animé uniquement par l'audace et le plaisir de choquer. Lui ne pouvait cautionner un pareil comportement : d'autant plus à l'égard de son protecteur. Il ressentait encore les doléances de cette rage glacée habitant ses veines, qui éveillaient une violence incontrôlée en son âme. Dérouté par la force de ce refus absolu de laisser un autre prendre sa place. Qu'il ne s'était pourtant pas inquiété de devoir auparavant partager ces dames de compagnie, voilà qu'il paniquait presque devant ce concurrent insoupçonné.

Mitsunari attiré par les hommes ? C'était bien un fait qu'il n'avait pas vu venir un seul instant. Il avait beau s'être entretenu avec son cadet, l'avoir accompagné lui et Kanetsugu, à de nombreuses réunions… Il ne se souvenait pas avoir jamais perçu quoi que ce soit dans cette direction ô combien évitée par le plus grand nombre. Il devait admettre que le Seigneur de Torhu ne craignait pas les conséquences de ses incartades. Et il n'en était pas jaloux, d'être incapable d'en faire de même. Aucunement il ne l'était. Il fallait se vouloir fou à espérer les coups en retour pour exposer ainsi impudiquement ses faiblesses. Son collègue demeurait jeune, trop immature pour croire au respect de ses rêves, à la justesse absolue de sa lutte. Il était comme gorgé de volonté persistante, sans doute lui rappelait-il lui-même un peu, au même âge. Quand le monde paraissait si petit et à portée de mains, aisément explorable.

Les années avaient alors filé et les déconvenues avec elles. Aujourd'hui, il demeurait cruellement aux arrières, éreinté par des objectifs pesants et inaccessibles. Ouvrant les yeux et se trouvant… Désespérément seul pour remplir l'espace ; son corps n'en prenant pas la moitié. Sage d'une expérience poussiéreuse qui ne lui avait pas apporté le bonheur, condamné à la simplicité des clichés et des vaines peurs contre lesquels il se tuait à résister par les livres et la curiosité. Libre, sans nulle doute n'y avait-il pas homme plus libre que lui, et que le vide s'avérait effrayant quand il semblait inaltérable. Il n'était pas père, ni mari. Il ne devait rien que le repas à ses Dix. Aucun lien ne le retenait davantage que cela. Même auprès de son honorable famille réduite à l'état de ruines, pas de regrets pour ralentir ses pas. Il ne voulait pas se retourner pour constater l'ampleur de cette catastrophe.

Alors si…

Si quelqu'un était suffisamment misérable pour le vouloir, pour espérer de l'affection de sa part, il ne pouvait pas s'entêter à fuir dans ses erreurs passées. Il était capable de prendre ce risque que de lui ouvrir sa porte, le laisser entrer. Parce qu'il avait tellement voulu, pendant toutes ces années perdues en observateur de l'ombre… Tellement voulu cet être comme sien. Il n'était pas jaloux de se cacher encore en coupable. S'ils étaient ensembles dans cette obscurité, peut-être que cette réponse se valait la plus juste. La plus prudente quant à la poursuite de ce qu'ils se trouvaient en train de construire, entre deux instants volés.

Personne ne pouvait seulement prétendre le lui arracher.

« Maître, vous… ? »

L'homme n'en répondit rien, demeurant cette falaise inaccessible aux doutes qui proliféraient à son esprit avidement. Sasuke se retint d'insister davantage, désormais sérieusement anxieux des intentions de la démarche de son Seigneur à le mener sur le pas même de sa chambre. Avait-il désobéi en quoi que ce soit ? Mis à part ce regrettable retard, aucun incident ne se rappelait à lui aujourd'hui. Et Yukimura n'aurait jamais l'hypocrisie de lui reprocher de passer du temps avec des soldats de Mitsunari.

Regrettait-il ces derniers moments ensembles ? Le temps ne lui avait pas manqué pour réfléchir à ce qui s'était créé entre eux ces derniers jours. Sans doute avait-il pris du recul sur son empressement, réalisait-il l'implication et les conséquences d'une telle relation. Il ne devait pas être prêt à l'accepter, l'homme avait toujours été foutument incapable de maintenir quelque chose de tangible sur le long terme. Il allait corriger ce problème ce soir dans le confort de l'intimité, remettre les choses à leur place… Le remettre, lui, en place aussi, dans son ombre en serviteur fidèle.

Bordel…

Sasuke sentait encore à peine ses jambes quand ils pénétrèrent dans la vaste pièce l'un après l'autre. Il avait juste, cette étrange impression, de marcher dans un simple rêve. Ses pieds s'enfonçant dans le tatami confortable de la chambre alors qu'il jetait au décor environnant, une fois de plus surchargé, des coups d'œil fort distraits, pourvu qu'il s'écarte de Yukimura. Pourvu qu'il n'ait pas à supporter le regard de son Maître, sa déception, son dégoût pour lui…

Inspirant profondément, il tenta de trouver un peu de courage dans le reflet que lui renvoya la glace proche ; s'étonnant de ce gamin apeuré qui lui fit alors face en frêle créature jetée à la niche. Il était sans nul doute le ninja le plus crédible qui soit en cet instant, terrorisé par une muette menace d'abandon. Relégué à son non-rang de bipède pataud et ridicule. Il…

« Déshabille-toi. »

Quoi ?

Une seconde se brisa sur le verre du miroir, suivie de cent autres qui ne virent que dramatiquement s'écarquiller les yeux fauve du garçon. Foudroyé par la stupeur, n'osant pas un seul instant croire à la réalité de ces mots soudains qui sonnaient si absurdes et chimériques dans cette bouche. C'était juste impossible, il avait dû mal entendre et interpréter, trop pris dans le cours de ses propres craintes. Yukimura n'avait aucune raison de lui ordonner pareille chose, maintenant qui plus est ! Ce n'était que…

Il le regardait pourtant dans cette vitre. Arborant son visage le plus fermé, vierge de toutes traces de plaisanteries malvenues ou de maladroites expérimentations. Sasuke se sentit même porter une main au col de son kimono devant pareille démonstration d'autorité, pour se reprendre immédiatement avec horreur. Il ne pouvait pas faire ça ! Il se refusait complètement à le faire, peu importe les hypothétiques motifs assumés par le dirigeant. Tous les arguments les plus censés de la Terre ne suffiraient pas à le faire se dénuder devant lui. Jamais, il mourrait d'humiliation avant.

Même pour cet homme tellement important pour lui, surtout pour cet homme… Il ne pouvait pas. Ce n'était pas une simple distraction personnelle s'il arborait ses innombrables couches de vêtements, larges et anonymes. Ce qui se trouvait en-dessous ne concernait que sa personne, il n'était pas prêt à partager encore cela. A quoi songeait seulement Yukimura ? Tout ceci était bien trop tôt pour eux, à moins que son Maître ne désire justement le punir par ce dégradant affront ? Quelle était au moins sa faute ? Pourquoi ne lui parlait-il pas, une fois de plus, de ce qui pouvait occuper son esprit ? Il n'était pas toujours capable de deviner. Il avait besoin d'indices, d'un peu de sincérité pour relier les fils entre eux. S'il ne faisait pas l'effort de venir à lui, lui ne pourrait pas s'avancer davantage. Il ne pourrait pas…

« C'est un ordre, Sasuke. Commanda le reflet de cet autre dans son dos. Déshabille-toi. »

Il avait juré obéissance absolue à ce Seigneur, offert son corps comme un instrument à la réalisation de ses plus grands objectifs. Affûtant avec patience ses capacités pour être chaque fois meilleur encore, faire la mission jusqu'au bout, abattre tous les obstacles qui se dresseraient seulement sur son passage. Toute son existence entière n'avait de sens qu'auprès de cet homme et de sa constante protection. Il ne possédait pas de raisons autres à sa vie que celle de défendre le peu qui lui appartenait maintenant. Dépouillé du dirigeant il n'était qu'une Bête du fond de la Forêt.

Aucune fierté pour peser sur ses épaules, aucun orgueil ne persistait dans son être. Il se savait faible et minuscule dans ce Monde riche de diversité : poussière parmi les poussières, comme il aimait souvent à le penser. Mort, il irait retourner auprès de tous ces autres, il n'était qu'un de plus au milieu de cette foule, un. Pour des milliards d'âmes palpitantes. En quoi sa personne valait-elle plus qu'une autre ?

Qu'est-ce qui retenaient encore ses mains de suivre les exigences de son Maître comme il l'avait fait toute sa vie ? Il plierait une fois de plus, se contentant d'appliquer sans inutile révolte ni protestation. Dressé aux ordres de toutes natures, celui-ci n'en était qu'un autre à appréhender. L'obéissance ne réclamait pas de perdre son temps à réfléchir superficiellement. Il s'exécuta.

Le feu aux joues qu'il sentait brûler sous la courbe de son cou, méthodiquement il se débarrassa d'un premier gant puis du second. Laissant glisser au sol ces bouts de tissu noir derrière lesquels il demeurait tant habitué à se protéger quotidiennement de tous les contacts. Son hypersensibilité rendait l'épreuve explosive de mille informations qui saturaient son esprit ; une honte tenace tordait son ventre d'incertitudes, écarlate jusqu'aux pieds il ferma les yeux un instant. N'osant même pas croiser le regard de Yukimura dans le miroir. Il aurait été bien incapable de le soutenir dans cette situation vulnérable. Qu'il sentait ses mains trembler sur le nœud de sa veste, il le défit maladroitement.

Tintements de métal.

Il lui sembla que l'étoffe épaisse glissait sur ses épaules, cheyant inerte sur le parquet. Spectateur de sa déchéance émotionnelle, il avait cette impression persistante de se trouver juste à côté de son corps, vers cet autre résigné qui portait son visage et qui se débarrassait de son haut de coton, louant cette protectrice couche noire qui préservait encore sa dignité.

Il pouvait toujours faire marche arrière, rien ne l'obligeait à subir cette audition malvenue. Il n'avait qu'à ramasser ses affaires abandonnées à terre, se rhabiller prestement et quitter la pièce suffocante sans se retourner un seul instant. Son geste n'était destiné qu'à la simple satisfaction de son Seigneur, il n'avait pas à craindre l'insubordination, tout ceci ne menait nulle part qu'au pied d'un mur qu'il ne pouvait pas franchir. Il ne voulait pas le faire. C'était tellement… Tellement gênant ! De se soumettre ainsi à l'examen de ce regard qu'il sentait glisser sur son dos, chaque parcelle de sa peau qui pouvait commencer à poindre…

Il devait respirer. Avec précipitation, il s'échappa de l'étau de tissu le jetant avec le reste. Accusant le froid sur son torse et ses bras qui ne signifiait qu'une chose. Il était presque nu, vêtu d'un simple pantalon et d'une ceinture, de tabis noires dont il s'affranchit efficacement. Pourvu qu'il cesse de penser, tenir ses mains occupées balayait ses peurs et ses doutes : l'acte d'accomplir éveillait une résolution solide dans sa tête qu'il prenait tous les soins du monde à entretenir.

Il ne se retourna que lorsqu'il fût intégralement dépossédé, si ce n'est de la dernière pièce de pudeur que Yukimura considéra sèchement. Comprenant l'absolutisme de cette requête, Sasuke ne trouva l'audace de s'en délester que dans un élan suicidaire complètement irréfléchi. Contemplant bientôt avec application, la couleur solaire du plafond aux lambris peints, se trouvant à les dénombrer avec une curiosité folle… Tant… Tant que l'autre resta loin de lui, il ne voulait pas voir. Le voir. Soutenir les émotions qu'il pourrait trouver en ce visage qu'il affectionnait pourtant, à qui la déception et le sarcasme sciaient si peu. Puisqu'il supportait ce corps, il savait, il était tellement conscient de cette enveloppe…

Il ne demeurait qu'un foutu gamin, en cours de construction.

Son Maître s'était détourné, fouillant dans une commode pour en tirer une boîte plutôt grande qu'il allât poser sur son bureau. Rongé par la curiosité, Sasuke le contempla alors qu'il s'emparait de ciseaux et de pinceaux, prenant aussi un encrier et d'autres instruments que le ninja ne reconnaissait pas. Les questions se bousculèrent qu'il contint, n'osant pas briser ce silence qui s'était installé depuis l'ordre initial.

Baissant les yeux quand Yukimura s'approcha de lui pour déposer son matériel au sol. Se redressant, l'homme vint relever son menton d'un geste presque distrait, remontant sa manche de kimono pour révéler à son attention l'arabesque qui se trouvait tatoué sur son bras droit. Chaque seconde prit alors son sens.

« Ce sera douloureux.

_Rien que je ne puisse pas supporter. » Assura le ninja à cette inquiétude.

Dans le regard de son Maître se mouvaient d'innombrables formes dont il saisissait à peine la danse. Il percevait de l'affection évidente qui teinta de carmin ses joues, un inattendu respect qui serra sa gorge, les ébauches d'excuses muettes… Au milieu d'une uniformité parfaite de quelque chose d'autre qu'il n'avait pas rencontré ailleurs que dans ces iris là.

« Tu es… Abrutissant. »

De la sincérité.


Et dans le silence, il me contemplait.


Insensibles aux récents événements qui avaient perturbé l'existence paisible de la forteresse, nuit et calme avaient finalement repris l'ascendance sur cette journée atypique. Laissant aux sentinelles le devoir de veiller à la sécurité de tous en de multiples tours de garde sous la présence familière de la Lune, chacun avait cédé au confort de son fûton ; soufflant les rares lumières qui persistaient alors derrière le couvert du papier de riz. Ne régnait plus que l'obscurité, loin de l'ambiance festive du dîner qui avait rassemblé tous les soldats présents en ces murs. Il avait bien dû être le seul à manquer, avec Yukimura.

Hanté par le souvenir de ces heures interminables vouées à voir cet homme peindre sur son corps, il se reprit fébrilement, plongeant dans l'épaisseur d'un coin d'ombre pour y disparaître. Conscient que le lieu qu'il espérait bien atteindre ne lui était sûrement pas autorisé. Mitsunari n'avait pas dû manquer de prendre des décisions drastiques sur ce sujet, il s'agissait de la sûreté d'une détention après tout. Il devait s'appliquer à diminuer le charisme de sa présence, glisser entre les mailles du filet de surveillance…

Cette femme dont il était responsable, il voulait la voir et discuter avec elle. Puisqu'il était parvenu à triompher d'elle, il n'avait pas cessé de songer aux circonstances de leur duel. Le visage glacial et tendu avait persisté dans un coin de son esprit, imposant des questions qu'il avait gardées pour lui. Comment Tokugawa avait pu envoyer aux arrières son meilleur élément s'en assurer un seul instant le retour ? Sasuke ne pouvait parfois plus se contenter de vagues réponses sous la nomination d'erreurs stratégiques. Ce n'en était pas : il s'agissait là d'une absolue catastrophe, causée par un empressement du meneur ? Oh, il savait quel genre de cerveau brillamment cinglé se trouvait être le Messager. Il songeait tout avec un soin maniaque, la rage dont il faisait preuve lors des combats n'était qu'une surface pratique.

Puisqu'ils étaient fait de la même nature, comme son ennemi s'amusait à l'assurer, alors cette erreur portait la façade d'un piège odieusement mené jusque dans les fortifications adverses. Et le Renard comptait ainsi son plus dangereux serviteur commodément installé dans le camp d'en face. Une clé aisément capable de se libérer pour aller briser les défenses de l'intérieur. Un fait que ni Mitsunari, ni Yukimura n'avaient paru envisager et qu'il faudrait régler en solitaire. Alors qu'il ne disposait ni de suffisamment de temps, ni d'assez de liberté pour tenter d'empêcher la délivrance de cette femme. Il n'aurait que quelques minutes pour faire, s'il ne savait exactement quoi, au moins quelque chose.

« Tue-la. C'est la solution la plus efficace. »

Sans doute, les missions apparaissaient chaque fois plus aisées lorsqu'on ne se refusait pas à prendre des vies pour atteindre ses objectifs, comme lui s'obstinait à se contraindre autant que possible. Même pour la sécurité des troupes, abattre cette femme ne serait qu'un crime abject et gratuit qu'il ne commettrait pas. D'autres voies existaient, davantage incertaines qu'il devrait assurer par son dévouement. Si Yukimura avait à souffrir de cette décision, il accomplirait son devoir de Shinobi en prenant l'existence de cette ennemie, en s'assurant de la protection de son Seigneur.

« Qui est coupable au juste, pour la formation de ce brouillon de ninja ? »

Sourd aux moqueries de l'Autre, il se coula au travers de la zone de surveillance du soldat en faction, placé devant le bâtiment de détention. L'homme cilla à peine alors qu'il échappait brillamment à son intérêt. Il aurait pu tout aussi bien rire sous son nez qu'il ne l'aurait pas soupçonné plus. Le recrutement de Mitsunari laissait sérieusement à désirer : un spécialiste dans la perception aurait dû, au moins, pourvoir un poste aussi décisif et sensible que celui-là.

Il ne rencontra pas davantage d'obstacles à l'intérieur, progressant rapidement en direction de celle qu'il avait pour cible et dont il ressentait précisément l'énergie balbutiante au fond d'une cellule. Les autres rares occupants ne le virent pas filer devant leurs geôles, la majorité d'entre eux dormant profondément. Un surveillant apparut enfin, en pleine patrouille qui ne songea pas un seul instant à lever la tête pour le trouver accroché au plafond. Dérisoire vigilance, il s'accorda la grâce de ne pas le forcer à l'inconscience, résolu aux règles de jeu les plus diplomatiques.

Ce fût à peine échauffé par ce parcours de débutant qu'il posa pied à terre dans le cachot de la jeune femme. L'état de santé physique dans lequel elle se trouvait le frappa aussitôt : plaies et bleus fleurissaient à la surface de sa peau, répétés en un nombre conséquent. Même son visage n'avait pas été épargné, couvert de crasse ; sans doute ne s'était-on pas encombré de le frapper au sol durant un interrogatoire qu'il sut avec évidence à qui attribuer. La signature de Mitsunari imprégnait l'air, les empreintes de ses mains se dessinant sur les chaînes qui retenaient sèchement la prisonnière. Le regard qu'elle lui lança alors qu'il s'approchait, ne signifiait que l'envie de meurtre et une rage erratique qu'il détermina immédiatement.

Elle avait été droguée, un moyen efficace de brider son dangereux pouvoir. Son esprit oscillait entre phases de consciente nette et instants de perdition qui trempaient son front de sueur et la poussait souvent à lutter vainement contre ses restrictions, paraissant espérer parvenir à l'étrangler dans un soubresaut léger. Sans inquiétudes face à sa condition extrêmement limitée, il s'accroupit à sa hauteur, attrapant les sombres iris qui paraient ses traits.

« Je suis sincèrement désolé, tu n'as pas mérité un traitement si révoltant. »

Volontairement ou non, elle ne lui répondit rien encore une fois, grondant de sa proximité. Il pouvait voir les mots se former pourtant dans son attitude, ses gestes contenus, le plissement de ses yeux… Essayant d'en décrypter le sens, il se concentra entièrement sur ces informations innombrables qui lui parvenaient, au point de construire des phrases cohérentes quand la bouche demeurait close. Son hypersensibilité tissait des spectres de paroles qu'il pouvait entendre clairement.

« Tu es celui responsable de ma douleur, je te hais… Je te hais ! Hurlait-elle muettement, crachant. Misérable pourriture libère-moi maintenant !

_Tu as un de ces succès auprès des dames apprenti Tombeur… » Susurra sa partenaire mentale, s'amusant de cette situation avec un ravissement certain.

Il la sentait dans son esprit pulser d'excitation, tenant à peine en place face à cette curiosité étrange que représentait la manipulatrice du Temps. Tirant de la satisfaction à le voir culpabiliser, honteux d'avoir eu l'audace de vaincre l'adversaire pour aller le jeter dans la gueule du monstre une fois derrière les barreaux. Il devait parler à Mitsunari de ces traitements indignes envers ses prisonniers. Même la guerre ne réclamait en rien une pareille violence de l'oppresseur.

« Je ne peux pas, tu représentes une menace pour mon Seigneur. » S'excusa-t-il, presque.

Elle s'agita avec ferveur contre ses fers, ahanant furieusement un long instant sans parvenir à défaire les liens qui la retenaient durement. Un acharnement qui coupa sèchement sa peau sur l'acier de son carcan, le parfum capiteux du sang se répandit paresseusement dans toute la cellule. Sasuke trembla, concentrant la finesse de son odorat ailleurs pour se ressaisir de cette effroyable tentation ; conscient que seule sa morale, entre ces murs, était en mesure de le retenir contre ses pulsions.

« Cesse de t'agiter autant comme une proie. Ne me donne pas envie de chasser, tu veux ? »

Le beau visage glacial de porcelaine le fixa dans un interminable silence, impérial dans son mutisme. Semblant considérer les inclinaisons dangereuses qu'arborait désormais sa bouche. Sûrement que ces crocs, qu'elle dût apercevoir dans son examen minutieux, furent une menace assez sérieuse pour la tenir tranquille dans sa cage. Il salua cet effort d'un soupir de soulagement, poursuivant :

« As-tu au moins un nom à porter ?

_Je suis la Reine ! Siffla-t-elle aussitôt d'un regard hautain. Leur Reine à tous !

_Soit. Concéda-t-il. Fort mal disposée à régner en cet instant. Faisons un marché… »

Le regard de la jeune femme sombra brutalement dans le vide, chargé d'une inertie hallucinatoire de la plus grande inconséquence. Elle rêvassa ainsi, marmonnant en silence quelques propos qui n'échappèrent pas à ses lèvres. Le Commandant prit le parti de ne pas s'en agacer, patientant que les effets de la drogue se fassent moins ressentir pour relâcher l'emprise sur le fil mental de la prisonnière. Reprendre pied tendit son corps affaibli ; elle garda sa souffrance aphasique, axant plutôt son attention sur lui et rien que lui. Rassuré, il continua alors :

« Je te débarrasse de cette chose dans ton esprit si tu promets d'être sage en retour.

_Yukimura ne va pas apprécier ton initiative. Releva faussement distraite l'Autre. Et il aura raison. »

Son Maître allait devoir s'y résoudre, il était assurément l'homme le plus brillant de son époque mais en nature humaine, il peinait parfois à prendre des décisions censées. Il oubliait que les faiblesses tant haïes, habitaient pourtant tous les cœurs. La compassion n'en était sûrement pas une, il espérait bien éveiller dans l'âme qui lui faisait front, un peu de quelque chose de bon. Pour cela, il devait prendre le risque de confiance auprès d'elle et croire en la rigueur de sa parole.

« Tu es trop naïf. »

Il ne disposait pas d'autres occasions pour la convaincre autrement, par les mots et la patience. Tout ce qu'il pouvait faire aujourd'hui était de prendre un pari pour l'avenir. Oser accorder cette seconde chance, agir plus intelligemment que n'en serait jamais capable le camp adverse en tendant une main chaleureuse. Il suffisait parfois d'un simple geste pour changer une vie, il en était l'exemple même. Sans Yukimura… Aurait-il seulement cessé d'errer dans cette Forêt aujourd'hui ? Quel monstre serait-il devenu ?

« Pourquoi ? L'interrogea-t-elle des yeux. Pourquoi ferais-tu ça pour moi ?

_Tu me rappelles quelqu'un. »

Tu me rappelles moi, songea-t-il sincèrement. Le lui d'avant harnaché par l'entraînement douloureux de Koga, jeté dans un trou pour y apprendre l'art d'oublier les élancements de son système nerveux. Surtout ne plus percevoir, persister à serrer les dents pour ne rien dire même sous les pires sévices. Ne pas trahir son employeur futur en résistant, jusqu'à ce que la première occasion de suicide ne lui soit accessible. Les ninjas ne connaissaient pas la retraite. Ils ne représentaient que des instruments à vendre au maître le plus offrant. Taillés sur mesure dans des camps de formation tenus par les familles influentes telles que prétendaient être Koga, Iga mais aussi Fuma dans les zones montagneuses plus reculées. Quelques familles assez riches pour se le permettre, assuraient elles-mêmes l'éducation de leurs propres ninjas dans l'intimité de leurs murs. Et en-dehors de tout ce système il n'existait que quelques génies autodidactes pour émerger en tant que Shinobis. Ceux-là créaient leurs légendes personnelles à force de patience.

« Dès que tu auras le dos tourné, elle va s'enfuir. »

Peut-être, ou peut-être pas. C'était le principe.

« Qu'en penses-tu ? Avons-nous un arrangement ? Offrit-il dans un sourire timide.

_Propose-lui le thé avec… »

Plusieurs longues minutes filèrent sans qu'elle ne fasse mine de lui répondre, semblant rechercher la trace d'un piège derrière cette avantageuse proposition. Une méfiance évidente qu'il ne pouvait seulement lui reprocher face à l'extrémité de son comportement. Après tout, il était celui qui l'avait vaincue et fait jetée dans cette prison où elle avait été battue sans remords. Elle n'allait pas se réjouir de le voir agir désormais en ami curieux et compatissant. Cela apparaissait même tellement douteux qu'il fit l'effort de s'ouvrir au visuel examen qu'elle faisait de lui en cet instant. Posant son masque de Commandant appliqué et chaleureux pour laisser transparaître l'entièreté de son caractère. Cela concernait ce qui l'avait poussé notamment à admirer les plaies de son corps quand elle était encore sa proie. La présence qui grondait en lui alors qu'il s'affichait si fragile et vulnérable sous le regard de son Seigneur…

Il n'arrivait pas à croire qu'il avait été finalement capable de le faire, malgré tout. Capable de poser le fer protecteur de ses lames pour défier cet homme de s'approcher, un pas, juste un de plus dans son espace de sécurité. Sa peau brûlait toujours du traitement subi mais aucun regret ne venait assombrir ce souvenir-là qu'il comptait bien garder gravé en lui jusqu'à sa mort.

« Nous avons un accord.

_Très bien. » Acquiesça-t-il.

Il récupéra aussitôt dans ses poches le matériel dont il avait besoin pour extraire la drogue du corps de la jeune femme, prenant garde à exécuter ses gestes lentement pour ne pas l'inquiéter inutilement. Sur le sol fût ainsi déposée l'aiguille la plus fine de toutes celles qu'il portait habituellement sous ses vêtements en guise d'armement. Il n'avait pas prévu une pareille intervention médicale en venant trouver la prisonnière, il allait pourtant devoir faire avec le peu dont il disposait.

Tout en se basant sur son hypersensibilité pour détecter les positions des concentrations élevées du poison dans le sang de sa patiente. Une information invisible pour un œil normal qu'il parvint à obtenir en se concentrant absolument sur sa vue, son ouïe et son odorat, alors qu'il se penchait au plus près de la peau de sa curieuse protégée. L'acte stressa un instant celle-ci avant qu'elle ne se reprenne, s'interdisant de reculer toutes les fois où il s'approchait d'elle davantage.

Une tempérance qui facilita la tâche du ninja tandis qu'il repérait un premier point anormal au creux du cou. Il y planta son aiguille assez profondément, prenant soin de ne pas procéder dans la précipitation. La pointe alla se gorger de sang, il la retira ensuite, apposant ses doigts de manière à contrôler la circulation du liquide organique sur la branche veineuse ciblée. Parvenant à inciter l'écoulement de la drogue hors du point d'implantation initial ; il en contrôlait le débit tout en recueillant l'hémoglobine sur un mouchoir de tissu. Ce détail précis n'était qu'un moyen de s'assurer de la discrétion de son acte : les perforations de l'aiguille étant invisibles et les traces de sang essuyées.

Mieux valait que personne ne découvrât son implication. Il savait parfaitement que sa prisonnière se prendrait au jeu de feindre l'emprise des stimulants même quand l'effet de ceux-ci auraient diminué sur elle. Retardant ainsi la découverte de son état physique réel et lui laissant sûrement mille chances de s'enfuir des cachots par l'usage de son don du domaine du divin. Il devait croire qu'elle ne le ferait pas, demeurant dans sa cellule en attendant qu'une solution sur le long terme soit envisageable, considérant son statut. Il pouvait toujours discuter de tout cela avec Mitsunari, user de la persuasion si nécessaire en abusant de l'impact qu'il avait sur le jeune dirigeant malgré les propos peu flatteurs qu'il avait tenus à son égard.

Reste qu'il louait l'incompétence des soldats chargés de surveiller le domaine carcéral. Il disposait de suffisamment de temps pour conclure son acte sans empressement. Décelant chaque emplacement critique, un par un, qui requérait une extraction manuelle de poison pour les assainir progressivement. Tant et si bien que la reprise de conscience de la jeune femme commençait tout juste à se faire ressentir alors qu'il rangeait ses maigres instruments sur lui.

« Les effets ne devraient pas persister plus d'une heure encore. L'informa-t-il. Tu seras bientôt soulagée. »

Elle s'ébroua, comme chassant quelques spectres qui demeuraient en nuisance dans son esprit. Dans ses yeux brillait une incertitude surprenante lorsqu'elle lui demanda finalement sans un mot :

« Quel est ton nom ?

_Sarutobi Sasuke. »

Il revint s'accroupir à sa hauteur pour surveiller sa température.

« Enchanté. »


Et dans le silence, il me contemplait.


« Tu crois que tout se passe bien de leur côté, Monsieur ? »

Jinpachi gronda, tirant le brin de paille qu'il serrait entre ses dents pour considérer le visage sombre de Benmarû. Le sale gosse se trouvait à ses côtés alors qu'ils contemplaient la clarté du ciel nocturne d'Ueda et son élégance printanière paisible. Loin des récents événements qui avaient vu s'accumuler les cadavres de la première tentative d'agression Tokugawa aux portes du château. Kamanosuke s'était fait un plaisir d'aller brûler la totalité de ce charnier durant l'après-midi, ricanant de ces marionnettes pataudes. Un sacré cinglé… Seikai avait préféré fuir l'odeur entêtante, trouvant refuge dans le temple le plus proche pour prier le repos de ces âmes ignorantes qui ne connaissaient pas la bonté des Kamis, dixit ce bonze entêté.

« Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler Monsieur ! C'est Kakei le vieux, pas moi !

_Pardon. »

Le manipulateur de la Foudre soupira, se grattant négligemment la joue.

« C'est plutôt pour nous qu'on devrait s'inquiéter là… »


Je dédie ce chapitre à ma charmante Nano-classe, Dieu (Moi-même) que je sens qu'on rira au moins dans la douleur cette année.

Repartie depuis le 1er Septembre dans les grandes lois universelles de notre Monde, les bilans apocalyptiques des développements humains, scientifiques et économiques de demain -du boulot à foison au moins.

Ne vous inquiétez pas, nous sommes une volée de moineaux à freiner le pas vers la Décadence.


Brave10 et Brave10Spiral sont la propriété de Kairi Shimotsuki.
Cette fiction reprend le cours de l'histoire à partir du tome 3 de Brave10Spiral.