Merci pour vos commentaires ! Au guest qui n'accroche pas trop à l'enquête : est-ce parce que tu as l'impression que le caskett n'est pas concerné par le moment ? Ou n'est pas visé ? C'est cela que tu veux dire quand tu évoques l'absence de lien entre le caskett et l'enquête ? La fic est construite de manière différente de d'habitude, parce que j'ai voulu commencer par m'attarder davantage sur les scènes familiales et la nouvelle vie de la famille, mais les liens viendront, et l'implication plus grande du caskett dans l'enquête aussi ... Par contre, c'est parti pour être une très longue fic je pense ! :) Bonne lecture !
Chapitre 10
Quelque part dans New-York, aux environs de 11h
Installée dans son lit, le dos calé dans les oreillers, son ordinateur portable posé sur les genoux, Nora Pedersen réfléchissait, fixant l'écran tout en tirant sur sa cigarette. Dans l'obscurité simplement éclairée par la faible lueur du jour qui traversait les rideaux, elle n'avait pas bougé depuis des heures, depuis son retour de son poste d'observation où elle avait passé la nuit, à proximité du Wyfield Motel. Mais la fatigue commençait à avoir raison d'elle et l'agacement de ne pas parvenir à y avoir clair l'épuisait. Elle avait visionné des dizaines de fois ce qu'elle avait pu filmer depuis les bureaux de la papeterie, ainsi que les photos qu'elle avait prises. Elle avait isolé les images de chacun des hommes qu'elle avait aperçus au cours de la nuit, ceux qui étaient descendus du camion dans la cour à l'arrière du motel, ceux qui avaient inspecté les femmes. Elle les avait confrontées, comparées avec les centaines d'images qu'elle avait déjà collectées depuis des semaines. Elle avait établi que trois des hommes faisaient partie de la liste des douze qui accompagnaient à tour de rôle Chong Bao, dans les divers allers-retours qu'il effectuait entre les docks et les motels de Brooklyn. Tous ces trafics étaient donc liés. Celui des caisses de marchandises indéterminées, et celui des femmes, d'origine asiatique. Et il y avait certainement derrière tout cela toute une organisation, tout un réseau. Du moins, c'était ce qu'elle imaginait. C'était ce qu'indiquaient les éléments qu'elle avait pu rassembler depuis qu'elle avait mis le nez dans cette affaire. Elle avait en sa possession les listings de divers gangs et réseaux de Brooklyn, et de New-York au sens large, mais aucun des hommes qu'elle avait observés au cours de ses semaines d'investigation n'en faisait partie. Elle était dans l'inconnu pour le moment. Elle avait longuement scruté aussi les images de ces hommes d'un certain milieu social, élégants, qui étaient entrés dans le motel par la porte principale, telles des silhouettes discrètes et fuyantes dans la nuit. Ils en étaient ressortis quelques heures plus tard, disparaissant rapidement à bord d'un taxi ou d'une voiture qui les attendait. Elle en avait compté six au cours de la nuit. Il y avait eu un couple aussi, des gens à l'allure très distinguée, qui étaient restés moins d'une heure. Avec l'obscurité, la pluie qui s'était mise à tomber et la distance à laquelle elle se trouvait, elle n'avait que des images inexploitables pour la plupart de cette clientèle nocturne. Même en travaillant avec son logiciel pour tenter de les améliorer, elle ne voyait rien d'intéressant. Tout était trop sombre. Trop flou. Quant aux quatorze femmes qu'on avait fait entrer de force à l'arrière du motel après les avoir transportées comme de la marchandise dans un camion, elle n'avait aucune image de leurs visages. Ce n'était que de frêles silhouettes dans la nuit qu'à l'aube on avait fait grimper à nouveau dans le camion pour les emmener vers une destination inconnue.
Elle appellerait Kurt et Danny, ses contacts au sein de la police, plus tard dans la journée, quand elle aurait dormi un peu, et verrait avec eux s'il y avait moyen d'identifier aussi bien les clients du motel que ces hommes qui travaillaient avec Chong Bao. Le plus difficile était de requérir leur aide sans trop leur en dire, sans éveiller leurs soupçons quant à l'enquête sur laquelle elle travaillait. Danny était un ami de longue date. Il travaillait à la scientifique dans le nord de la ville. Il l'aidait de temps en temps quand elle rencontrait des soucis techniques, informatiques principalement. Quant à Kurt, il était lieutenant au 12ème District, et son amant à l'occasion. Rien de sentimental, même si elle l'aimait bien. Ils s'étaient rencontrés des mois plus tôt, au hasard d'une soirée, et elle l'avait contacté, une fois, pour obtenir des informations sur une affaire. Il s'était amusé à monnayer ses informations contre une nuit de sexe. Joueuse, et surtout avide d'informations, elle avait accepté. Kurt était tout à fait son genre, pour du sexe du moins. Et il s'était avéré qu'ils étaient tous les deux parfaitement compatibles, sexuellement parlant. Leur relation n'avait rien d'exclusif, même si elle n'avait pas le temps et l'envie de voir qui que ce soit d'autres, mais elle se doutait bien qu'elle n'était pas la seule aux yeux de Kurt. Cela ne la dérangeait pas vraiment. Tout était clair entre eux dès le début. Ils s'entendaient bien, ils s'aimaient bien, mais Kurt ne voulait pas d'attache. Et elle non plus. Avec le temps, leurs entrevues étaient devenues plus régulières, quand elle avait besoin d'informations, mais pas seulement. Maintenant, elle voyait Kurt autant par plaisir d'une soirée ou d'une nuit sympa que pour obtenir des renseignements.
Si Kurt ne se révélait pas utile sur cette affaire, peut-être serait-il temps pour elle de se mêler un peu à la faune de Brooklyn, et d'aller interroger discrètement le personnel de ces motels qu'elle surveillait depuis des semaines, afin de voir si quelqu'un en savait un peu plus. C'était probablement un réseau de traite des blanches. Elle n'avait quasiment aucun doute là-dessus. Mais quelle était l'ampleur du trafic ? Pour qui travaillait Chang Bao ? D'où venaient ces femmes ? Que devenaient-elles ? Comment vivaient-elles ? Qui était impliqué ? Qui étaient ces clients qui se faufilaient dans la nuit ? Toutes ces questions la hantaient depuis qu'elle avait regagné son appartement au petit matin parce qu'elle voulait comprendre. Elle tenait là un article sensationnel. Elle le savait. C'était peut-être l'enquête de sa vie, même. Il y avait de quoi se faire un nom avec une telle affaire si elle parvenait à en dénouer les fils, à comprendre ce qui se jouait. Il ne s'agissait plus seulement de comprendre ce qui était arrivé à Nua et Mei, pour aider son amie JinTao. La quête du scoop avait fait renaître cette adrénaline qui l'avait quittée ces derniers temps, l'excitation aussi qu'elle ressentait quand elle était plongée dans une enquête hors norme. Et c'était bon de retrouver tout cela. De faire son travail. D'occuper pleinement ses journées à faire ce qu'elle aimait. Un instant, à l'aube, avant de quitter les bureaux de la papeterie, elle avait hésité sur ce qu'elle devait faire. Sa conscience s'était rappelée à elle. Elle s'était dit qu'il aurait peut-être fallu prévenir les flics, les informer de ce qu'elle savait, de ce qu'elle avait rassemblé comme informations grâce à une enquête de longue haleine. Mais que feraient-ils de plus ? Au mieux une descente dans un des motels, histoire de boucler quelques gros bras et de libérer quelques filles. Et ensuite ? Et les autres ? C'était le genre de réseau qu'il fallait des mois, voire des années pour démanteler. Le genre de réseau qui avait à sa tête quelqu'un de puissant qui ne tombait jamais. Si elle prévenait les flics maintenant, elle pouvait oublier l'article sensationnel censé relancer sa carrière. Non. Après des années de galère, elle arrivait enfin à sortir la tête hors de l'eau depuis qu'elle avait un objectif, retrouver Nua et Mei, et maintenant, aussi, comprendre le mystère de leur disparition. Alors non, elle ne préviendrait pas les flics. C'était son affaire. Son scoop. Elle réussirait à percer à jour ce réseau. Elle retrouverait Nua et Mei. Et elle ferait tomber les unes après les autres les têtes pensantes de ce système. C'était ça le journalisme. C'était pour ça qu'elle avait choisi ce métier. Il fallait de l'ambition et se donner les moyens d'atteindre ses objectifs, et ce, peu importait le prix.
Sur cette pensée, elle se pencha vers la table de chevet pour écraser sa cigarette dans le cendrier, puis ferma son ordinateur et le déposa sur le tapis, à côté du lit. Elle s'enroulait dans la couette, décidée à dormir quelques heures avant de joindre ses contacts et de reprendre son investigation, quand son téléphone sonna. Maugréant intérieurement, elle tendit le bras pour l'attraper et répondre.
- Allo ? répondit-elle, d'une voix lasse.
- Nora ? Je te réveille ? lui fit Deborah Sanders, dynamique et enjouée, comme d'accoutumée.
- Non ... tu m'empêches de me coucher plutôt ! s'exclama Nora.
Deborah était une bonne amie. Une des seules qu'elle avait dans son milieu professionnel. Elles s'étaient rencontrées durant leurs études, et depuis, elles se soutenaient mutuellement dans cet univers plutôt masculin et machiste. Journaliste, elle-aussi, elle travaillait en free-lance, et vendait ses scoops au plus offrant. Ses enquêtes n'avaient rien à voir avec les siennes. Deborah faisait plutôt dans le sensationnalisme, la traque d'informations people, ou les révélations choquantes concernant telle ou telle affaire policière. Elle n'avait aucun scrupule à briser des couples, détruire des familles, mettre en danger des témoins ou révéler le nom d'un suspect. Elle était une véritable teigne en affaire, prête à user de tous les moyens ou presque pour parvenir à ses fins. Mais si elles n'avaient pas la même vision du journalisme, et qu'en tant que femmes, elles étaient l'opposé l'une de l'autre, elles s'entendaient bien malgré tout, et s'entraidaient quand elles le pouvaient. Cela faisait néanmoins plusieurs semaines qu'elle n'avait pas vu Deborah, trop accaparée par l'affaire sur laquelle elle travaillait.
- Ah ? Tu étais avec Kurt ou bien tu étais encore sortie traquer tes fantômes ? la taquina Deborah, de son ton malicieux.
Elle avait parlé à Deborah, au tout début, de la disparition de Nua et Mei, quand son amie Jin Tao l'avait suppliée de lui venir en aide pour les retrouver. Mais Deborah lui avait dit que c'était comme chercher une aiguille dans une botte de foin, et que c'était le genre d'affaire sordide et dangereuse qui ne pourrait que lui attirer des ennuis. Elle n'avait pas tout à fait tort, mais c'était aussi le genre d'affaire qui pouvait consacrer une carrière. Et pourquoi pas lui valoir un prix. Elle avait donc cessé d'en parler à Deborah, et préférait maintenant garder le mystère sur ses occupations nocturnes.
- Je bossais ..., se contenta-t-elle donc de répondre en baillant. Qu'est-ce que tu veux Debbie ? Il faut que je dorme ...
- Tu bosses sur quoi ? demanda son amie, pétrie de curiosité.
- Rien qui n'intéresse ton genre de presse, Debbie ...
- Justement ! Tu peux me le dire ! Je ne volerai pas ton scoop ... J'ai vraiment l'impression que tu vis la nuit depuis quelques temps.
- Ton impression est bonne .., sourit-elle. Qu'est-ce que tu veux ?
- Tu as entendu parler de « Red Sword » ? lui fit-elle, en arrivant enfin à la raison de son appel.
- « Red Sword » ? répéta Nora, se demandant de quoi elle parlait. C'est quoi ça ? Un code secret ?
- Non ! Le super-héros qui a livré un coupable aux flics vendredi matin ... Cole Brown, un gars qui avait braqué une supérette ...
- Un super-héros ? bailla Nora, incrédule.
- Ma pauvre ..., soupira Deborah, amusée que Nora ne soit pas au courant. Il faut que tu arrêtes de dormir le jour et de te fondre dans la nuit. Tu vis hors du temps ... Tu n'as pas suivi les infos ou quoi ? C'est partout sur Internet !
- Pas le temps. Je bosse moi ..., grogna Nora.
- Tu ne sais rien alors ?
- A quel sujet ? demanda Nora, épuisée.
- Red Sword ! insista Deborah. Tu n'as rien entendu dire à ce sujet ?
- Je ne sais même pas qui ce qui s'est passé, Debbie ! s'agaça-t-elle. Je n'ai rien suivi ... Débrouille-toi. Ce n'est pas mon truc les faits divers ...
- Ok. Bon, tu pourrais demander à Kurt pour moi alors ? Il bosse au 12ème ... Il doit savoir quelque chose.
- Hum ... on verra ...
- C'est urgent, Nora. Tout le monde est sur les dents. Il me faut ce scoop. Tu as moyen de le voir avant midi ? lui fit Deborah, de son air déterminé.
- Kurt ne me donne des infos que contre du sexe, Debbie ... donc non, je ne le verrai pas avant midi. Là, j'ai juste envie de dormir.
- Oh, allez, chérie ... Tu ne demandes que ça de t'envoyer en l'air avec Kurt ! s'exclama son amie toute enjouée.
- Quand je suis maîtresse de mes moyens et de mon corps, oui ! Là, je suis crevée. Alors Kurt ne peut rien pour moi ... Je te file son numéro si tu veux. Mais je ne sais pas si tu seras son style. Trop BCBG à mon avis ...
- Je ne suis pas BCBG ! Et puis, je ne vais pas coucher avec Kurt pour une info sur Red Sword !
- Et pourquoi donc ? Je le fais bien, non ? s'indigna Nora.
- Toi, tu aimes coucher avec Kurt, tu adores coucher avec Kurt, même ..., répondit Deborah d'une voix souriante.
- Tu devrais essayer ... C'est un sacré partenaire sexuel, tu sais ...
- Je sais, tu me l'as déjà dit ... Mais je ne couche pas avec des flics. Trop basiques ..., expliqua Deborah.
- Tu as peur d'avoir affaire à des mâles, des vrais ... C'est tout, la taquina Nora. C'est très utile les flics. Même pour ta rubrique potins et faits divers ...
- Hum ... Et Danny ? Tu crois qu'il saurait quelque chose ? enchaîna Deborah, concentrée sur son objectif.
- Il bosse à la scientifique. Que veux-tu qu'il sache sur ton super-héros ?
- Je n'en sais rien ... Je tourne en rond. Le 12ème District ne veut rien divulguer concernant l'affaire. Mes contacts habituels n'ont rien à en dire. C'est louche ...
- Ce n'est pas louche, c'est juste une histoire ridicule ..., soupira Nora, pressée de pouvoir dormir. Tu n'as jamais eu envie de t'intéresser à des vrais problèmes de société plutôt que tous tes scoops à la noix ?
- Je m'intéresse à ce qui rapporte de l'argent, chérie ... Regarde où tu en es. Regarde où j'en suis. Voilà pourquoi je m'intéresse à des scoops à la noix !
- Ouais ... ce n'est pas faux ... mais tu parles de journalisme !
- Oh, Nora ... ne philosophons pas maintenant sur ce qu'est le journalisme, s'il te plaît.
- En effet ..., répondit-elle en baillant. Je suis bien trop fatiguée ..., il faut que je dorme. J'ai du travail tout à l'heure.
- Ok. Bon, je te laisse tranquille, conclut Deborah. Si tu apprends quelque chose sur Red Sword, vu que ça ne t'intéresse absolument pas, tu me refiles l'info, ok ?
- Ok ...
- Et si tu vois ton cher ami Kurt, entre deux parties de jambes en l'air, pense à moi et pose lui au moins la question ... Kurt sait toujours plein de trucs ...
- On verra ... Combien tu me payes pour que je lui demande ? lui lança Nora, taquine.
- Combien tu veux ? 100 ? 200 ? proposa aussitôt Deborah.
- Tu es sérieuse ? Tu serais prête à me filer deux cent billets pour que je demande à Kurt s'il sait quelque chose sur un super-héros ? s'étonna-t-elle.
- Ça fait le buzz, chérie ! Je sais que toi tu vis sur une autre planète, mais si je découvre l'identité de Red Sword, je tiens le scoop du siècle ! Je pourrais peut-être l'interviewer, me rapprocher de lui ...
- Tu te prends pour Lois Lane ? rigola Nora.
- Pourquoi pas ? C'est toujours mieux que de passer mes nuits dehors à enquêter sur ... sur quoi d'ailleurs ? Tu t'es mis en quête de comptabiliser la faune nocturne ?
- Tu sais quoi ? Je demanderai à Kurt ... et je n'ai pas besoin de ton fric, grogna Nora, qui ne voulait pas avoir à répondre aux questions de Deborah.
- Ok ... Merci, c'est sympa.
- Ouais ...
- Quand est-ce que tu le vois ?
- Ce soir, probablement ..., répondit évasivement Nora.
- Quelle heure ?
- Bon sang ! Tu veux peut-être venir prendre place dans notre lit aussi ? Pour être sûre d'entendre sa réponse !
- Non, merci ! répondit Deborah en riant. C'est juste que tu ne te rends pas compte combien c'est important !
- Je me rends compte que tu ne t'améliores pas surtout ... J'espère que tu as d'autres filons que ce bon vieux Kurt pour démasquer Red Sword, parce qu'à mon avis il ne saura rien.
- J'en ai quelques-uns ... Mais appelle-moi dès que tu lui as demandé.
- Ok.
- Bonne nuit, Nora ... Et désolée de t'embêter. Je sais que je suis pénible ...
- Pas grave. J'ai l'habitude, répondit Nora avec un sourire.
- Merci ..., sourit Deborah. Bye !
- Salut ...
Elle raccrocha, réfléchit un instant à la nouvelle obsession de son amie, puis se roula en boule, au chaud sous la couette, pour enfin essayer de dormir un peu.
Hamptons, Long Island, 11h.
Sur la plage, Rick et Kate, debout dans le petit vent frais, observaient leurs fils qui jouaient dans les flaques d'eau, résidus de la dernière marée. Kate se félicitait d'avoir insisté pour qu'ils mettent leurs bottes, et leurs imperméables, alors que ses deux petites bonhommes se pensaient toujours en été et auraient voulu filer sur le sable, pieds nus et en tee-shirt. Mais aujourd'hui, l'automne semblait bel et bien là. Le ciel était couvert d'épais nuages mêlant toutes les nuances de gris, la mer s'était chargée d'écumes et la houle faisait claquer les vagues sur la plage. Le vent, tournoyant, fouettait leurs joues et ébouriffait leurs cheveux, faisant voleter par moment un peu de sable et d'embruns salés. Les mouettes, goélands et cormorans avaient quitté le ciel, pour errer sur l'estran, en quête de coquillages ou de petits vers des sables.
Tous les quatre avaient marché un long moment à travers la dune, puis sur la plage, ramassant tout un tas de morceaux de bois flottés, cailloux, feuilles et grandes herbes dans l'idée de réaliser plus tard quelques jolies constructions. Kate avait en tête d'occuper les enfants cet après-midi autour d'une activité créative. Mais la chasse aux petits trésors était maintenant finie, et avait laissé place, pour les garçons, à l'exploration des trous d'eau, des flaques, et du sable. Ils pouvaient passer des heures ainsi à jouer en bord de mer, été comme hiver, et c'était un des rares moments où ils n'avaient besoin ni de leur maman ni de leur papa. Totalement indépendants et insouciants, ils allaient de découverte en découverte, s'extasiant d'une flaque qui claquait sous leurs bottes, d'une petite étoile de mer abandonnée sur le sable, ou encore d'un coquillage aux couleurs inhabituelles. Pour Kate et Rick, les observer dans ces moments-là, n'avait pas de prix.
- On devrait s'asseoir un peu, suggéra Kate. Les garçons ne sont pas prêts d'avoir fini d'explorer les flaques ...
- C'est tout mouillé, lui fit remarquer Castle, regardant le sol avec méfiance.
- Mais non ..., un tout petit peu, sourit-elle, en se baissant pour s'asseoir en tailleur sur le sable frais. Et puis il y a moins de vent près du sol !
Convaincu, il déposa sur le sable le sac rempli de leurs trésors, puis l'imita, et s'installa à ses côtés. Jambes pliées, les coudes posés sur les genoux, il regarda les enfants, qui jouaient à quelques mètres d'eux. Eliott et Leo, qui, un peu plus tôt, exploraient le sable, en creusant avec leurs petites mains et leurs pelles pour y trouver des coques et des bigorneaux, s'amusaient maintenant à sauter par-dessus une flaque d'eau, s'encourageant mutuellement, et criant de joie à chaque saut.
- Je crois qu'ils seront bons pour une douche en rentrant, constata Rick, avec un sourire. Si Leo ne finit pas le nez dans une flaque, on aura de la chance ...
- Oui ... Tu as vu comment il saute loin ? sourit Kate, regardant son petit bonhomme, haut comme trois pommes, qui bondissait au-dessus d'un trou d'eau.
- Hum ... c'est le côté athlétique des Castle ça ..., répondit Rick, avec sérieux.
- Evidemment, sourit Kate, taquine en lui donnant un petit coup d'épaule complice.
- J'aime comme Eliott est protecteur avec Leo, continua Rick, observant son aîné qui prenait son petit frère par la main pour l'entraîner vers une nouvelle flaque. Regarde-les ...
- Oui. Il râle quand il l'embête, mais c'est un bon grand frère.
- Hum ... bientôt, quand Leo sera un peu plus grand, ils seront encore bien plus complices et nous feront tourner en bourrique tous les deux.
- Il y a des chances ..., sourit Kate. Mais c'est chouette ...
- Qu'ils nous fassent tourner en bourrique ? demanda Rick en la dévisageant avec un petit sourire.
- Oui ... quand j'étais ado, en pleine phase Rebel Becks, ma mère me disait qu'elle avait hâte de me voir avoir des enfants pour qu'ils me fassent subir ce que je lui faisais subir ... Alors, c'est dans l'ordre des choses ...
- Oui ... Et puis tu aimes quand notre vie est pleine de piment ..., de rebondissement, sinon tu as peur de t'ennuyer, lui fit-il remarquer.
- J'aime que notre vie soit pimentée, oui, mais je n'ai pas peur de m'ennuyer ... Je n'ai jamais eu peur de m'ennuyer avec toi ...
- Parce que tu ne peux pas t'ennuyer avec moi ... impossible ..., sourit-il, fièrement.
- Ça c'est sûr ..., mais c'est aussi parce que quand tu es là près de moi, je n'ai besoin de rien d'autre pour rendre l'instant palpitant ... et intense, et simplement bon ...
- C'est une déclaration d'amour, ça, non, Madame Castle ? sourit-il, en la dévisageant avec tendresse.
- Tu crois ? répondit-elle, taquine.
- Oui ..., lui fit-il avec un sourire, se penchant pour déposer un baiser sur ses lèvres. Tu es folle de moi, totalement folle de moi ... et tu l'as toujours été.
- Peut-être ..., sourit-elle, avec malice, ébouriffant ses cheveux d'une caresse.
Il sourit, attendri par le fait qu'elle n'admettrait jamais qu'elle avait été sous son charme dès les premiers instants, et vit au même moment Eliott qui arrivait vers eux en courant, son seau à la main, suivi par Leo, qui gambadait sur ses petites jambes, tentant de suivre le rythme de son frère.
- Maman ! Papa ! On a trouvé une bête bizarre ! lança le petit garçon, en arrivant à leur hauteur, et leur montrant le contenu de son seau.
- Oh ! s'exclama Rick. Quelle jolie bestiole !
- C'est un oursin, constata Kate. Il est énorme !
- Ça pique ! ajouta Leo, tombant à genoux dans le sable, au-dessus du seau.
- Leo, doucement, trésor ..., lui fit Kate, anticipant ses gestes un peu brusques.
- Ça pique ! répéta Leo, montrant du doigt l'oursin, alors qu'Eliott s'était agenouillé aussi, admirant sa trouvaille.
- Il a des grands piquants, constata Eliott. Comme des aiguilles !
- Oui ça pique, il ne faut pas y toucher avec les mains, expliqua Castle.
- Bobo ? demanda Leo, regardant son père avec une petite moue craintive.
- Oui. Gros bobo, confirma Rick.
- Il ne faut pas toucher, Leo, d'accord ? insista Kate, connaissant le côté intrépide de son petit bonhomme.
- Oui ! Pas toucher, répéta Leo, en se penchant prudemment au-dessus du seau.
- C'est une bête ? demanda Eliott, curieux.
- Oui, c'est un animal, enfin, je crois, répondit Rick. Maman, qu'en dis-tu ?
- Euh ..., je n'y connais rien en oursins, moi. Je dirais que c'est un animal aussi.
- Il n'a pas de pattes, répondit Eliott.
- Pas bouche ..., ajouta Leo, scrutant l'oursin. Pas manger ?
- Si, l'oursin mange sûrement ... d'une autre façon ..., expliqua Rick. Vous savez quoi ? On cherchera tout à l'heure dans le livre d'Eliott ce que c'est qu'un oursin. D'accord ?
- Oui. On pourra le ramener à la maison ? demanda Eliott. Et le mettre dans une cage pour qu'il ne se sauve pas ?
- Trésor, ce n'est pas un animal qui vit dans une cage, expliqua Kate avec un sourire amusé. Il vit dans la mer et il se déplace avec l'eau. Il ne peut pas se sauver.
- Dans un bocal de poisson alors ? suggéra Eliott, plein de ressources.
- Non plus, bonhomme. Cet oursin doit vivre dans l'océan, répondit Rick. Il va mourir dans un bocal.
- Ah ..., répondit Eliott, déçu.
- Dido cage ? demanda Leo avec un grand sourire, songeant au rat promis par son papa.
- Oui ! s'exclama Eliott. Papa a dit qu'on allait adopter un rat ! Un garçon rat même !
- Un garçon-rat ? De mieux en mieux ..., répondit Kate, perplexe, en dévisageant son mari d'un air réprobateur.
- Tu es d'accord, Maman ? enchaîna Eliott, alors que Rick, le sourire aux lèvres, évitait d'intervenir dans la conversation.
- Euh ... on verra. On va en discuter avec Papa ..., répondit-elle. Vous devriez aller remettre l'oursin dans le trou d'eau où vous l'avez trouvé sinon il pourrait mourir.
- Oui. Maman a raison, ajouta Rick.
- Et sans le toucher avec les mains, d'accord ?
- Oui ! Viens, Leo ! On va sauver, l'oursin ! s'exclama Eliott, prenant son frère par une main, son seau dans l'autre main, et s'élançant vers le bord de l'eau.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de rat ? lança Kate à son mari, en le regardant de son air fâché.
- Euh ... j'ai juste évoqué l'idée, comme ça ..., se défendit-il, aussitôt, sachant pertinemment qu'il allait être difficile de convaincre Kate d'adopter un rat.
- Juste comme ça ? Bien-sûr ! Même Leo a compris que tu allais leur acheter un rat ! Il me l'a dit ce matin !
- Ah bon ? Il a parlé ? Avec des phrases ? s'étonna Castle.
- Non ! Il a dit « Papa Dido Rat », expliqua Kate. J'ai d'abord cru qu'il voulait dire que tu ressemblais à Dido !
- Hey ! Je ne suis pas aussi gros que Dido ! s'offusqua Rick, indigné.
- Non ... pas tout à fait ! répondit-elle en riant, ravie de le taquiner.
- Tu es méchante ! grogna-t-il. Je n'ai pas un ventre de rat !
- Oh allons, c'est de bonne guerre, rigola-t-elle, avant de reprendre son sérieux. Non, mais franchement, Rick ... il est hors de question qu'on ait un rat à la maison !
- On avait parlé d'avoir un animal, expliqua-t-il. C'est génial les animaux pour les enfants ... Tous les pédopsychiatres des bouquins que tu lis le disent !
- On en avait parlé, oui, mais rien décidé. Et maintenant que tu leur as dit ça, si moi je dis non, je passe pour la méchante ...
- Eh bien ... tu es un peu méchante quand même, répondit-il, avec un petit sourire taquin.
- Ça ne me fait pas rire ! grogna-t-elle. Tu as toujours le bon rôle dans ce genre d'histoires ...
- Ce n'est pas vrai ...
- Oh, arrête ... bien-sûr que c'est vrai ! C'est toujours à moi de jouer la police ! s'indigna-t-elle.
- Tu es la police, ma chérie ..., sourit-il, avec malice.
- Castle ..., soupira-t-elle, exaspérée.
- Je sais ..., ce n'est pas drôle, enfin un peu, mais pas pour toi ..., répondit-il, posément et avec douceur. Je ne voulais pas te faire passer pour la méchante, mais je me suis laissé emporter ...
- Comme toujours.
- On lisait l'histoire de Dido, et puis voilà ... Tu sais qu'Eliott rêve d'avoir un animal, expliqua-t-il pour sa défense.
- Un animal c'est contraignant. J'en ai déjà trois à la maison ...
- Oh mais tu es très drôle ! s'exclama-t-il, en riant, amusé.
- Un rat, Castle ..., soupira-t-elle. Que veux-tu faire d'un rat dans un appartement ?
- On pourra le dresser ! Un ami d'Alexis avait un rat. C'est trop cool, un rat ... On pourrait lui acheter une cage et ...
- Ça sent mauvais, l'interrompit-elle. Tu vas t'occuper de nettoyer sa cage peut-être ?
- Euh ... je ne peux rien promettre, mais Eliott ...
- Eliott a quatre ans, Rick, ça va l'amuser quinze jours, et puis ensuite qui s'occupera du rat ?
- Leo ? suggéra-t-il, de son petit air naïf.
- Non ! Moi ! Pas de rat ... C'est hors de question, conclut-elle. Et je te laisse l'expliquer aux garçons sans dire que c'est moi qui ne veux pas.
- Tu veux que je leur mente ?! fit-il mine de s'indigner.
- Oui ..., répondit-elle, pas vraiment fière malgré tout.
- Mère indigne ! lui lança-t-il en riant.
- Hey ! Si tu ne t'étais pas engagé sans m'en parler avant, on n'en serait pas là !
- Je n'ai pas fait exprès ... c'est juste que ...
- Pourquoi pas un poisson ? suggéra-t-elle, avec un sourire. C'est mignon, un poisson, non ?
- Un poisson ? C'est nul ... ça ne fait rien ... ça tourne en rond ... ça ne comprend rien ... Tu ne peux pas dresser un poisson !
- Pas grave ..., ça ne fait pas de bruit, ça ne sent pas mauvais, ça survit si on oublie de le nourrir quelques temps. C'est chouette un poisson ..., sourit-elle. Je suis sûre que les garçons adoreraient un poisson ...
- Hum ... plein de poissons alors, continua-t-il, finalement convaincu par l'idée. Avec un aquarium géant, des lumières, et des plantes de toutes les couleurs, et un trésor qui fait des bulles et une épave remplie de trucs trop cools ... et un scaphandrier !
- Castle ? soupira-t-elle en le dévisageant, amusée malgré tout par son engouement. Pourquoi il faut toujours que ça prenne des proportions hors normes avec toi ?
- Parce que je suis un gars hors-norme ! Je vais nous commander le plus bel aquarium du monde ! s'exclama-t-il, avec enthousiasme, alors que son téléphone sonnait et qu'il l'extirpait de la poche de sa veste.
- Ah ... c'est peut-être Ultra Sabers qui rappelle ...
- Oui, c'est ça, confirma-t-il, en prenant l'appel.
Kate l'écouta répondre, tout en surveillant les garçons, qui s'étaient rapprochés d'eux, et accroupis dans le sable, semblaient concentrés sur une nouvelle découverte qu'ils observaient en patouillant dans une flaque d'eau. Ses fils n'aimaient rien de mieux que de salir, jouer dans la boue et dans l'eau, ramasser des cailloux et des morceaux de bois, ou observer des petites bêtes. Et elle aimait qu'ils soient ainsi, eux qui étaient des petits citadins. Elle aimait les voir s'épanouir dans la nature, et profiter de jeux simples. Et les Hamptons étaient le cadre idéal pour cela, mais aussi pour fuir l'agitation new-yorkaise, le stress du quotidien et les soucis du travail, si bien qu'ils y passaient tous de nombreux week-end, peu importe la saison.
Elle comprit à l'intonation de Rick que Ultra Sabers avait pu lui fournir le nom de l'acheteur de l'épée luminescente, et tendit l'oreille tout en observant ses réactions pour essayer de comprendre de quoi il retournait exactement. Ils avaient appelé l'entreprise texane une heure plus tôt, et le directeur avait confirmé, en voyant la photo, que cette épée originale avait bien été fabriquée par leurs ateliers, mais n'ayant pas plus d'informations lui-même en sa possession, il avait expliqué que son chef de production les rappellerait. Elle espérait donc qu'ils auraient maintenant de quoi identifier celui ou celle qui avait fait fabriquer cette épée unique en son genre. Même si Rick voulait faire durer le suspens par plaisir de continuer à rêver à ce super-héros justicier, elle avait hâte, elle, d'en savoir plus pour contenir la pression des journalistes et tuer dans l'œuf ce débordement d'enthousiasme qui gagnait ses concitoyens. En tant que Capitaine de police, elle n'aimait pas avoir affaire à quelque chose d'aussi incontrôlable que cet homme qui jouait les super-héros, faisait le boulot des flics, et pouvait devenir populaire au point de déclencher des sortes d'hystéries collectives. Il n'y avait rien de bon là-dedans. Il n'y avait que dans les films que les histoires de super-héros finissaient bien. Dans la vraie vie, ce genre de choses tournait souvent mal. Alors qui que soit Red Sword, que ses intentions soient louables ou non, que son mode opératoire soit respectueux des lois ou non, il fallait mettre un terme rapidement à ses agissements, et découvrir son identité.
Rick demanda à son interlocuteur s'il se souvenait d'un détail particulier concernant l'arme ou son acheteur, puis, l'air un peu déçu, il raccrocha.
- Alors ? demanda aussitôt Kate, impatiente.
- Le chef de production confirme que l'épée vient bien de chez eux. C'est un modèle unique, la seule épée qu'ils aient jamais faite, expliqua Castle. La commande date d'il y a plusieurs mois, et l'acheteur s'appelle Thor Mjöllnir.
- Thor ? s'étonna-t-elle. Euh ... Thor comment ?
- Mjöllnir, répondit-il avec un sourire amusé. C'est un pseudonyme.
- Ah bon ? Comment le sais-tu ? demanda-t-elle, perplexe.
- Parce que Thor est le dieu du tonnerre dans la mythologie nordique ...
- Oui, je sais ça ... mais ça pourrait être un prénom scandinave, non ? Il y a bien des hommes qui s'appellent Jesus ...
- Sauf que Mjöllnir c'est le nom du marteau magique de Thor ... Alors un gars qui s'appellerait Thor et en plus aurait pour nom de famille le nom de son arme, c'est peu probable !
- Ah ok ... oui, vu comme ça ..., admit-elle avec un sourire. Tes connaissances sont vraiment utiles parfois ...
- Parfois ? lui fit-il, en faisant la moue. Tu rigoles ? Toi et les gars vous seriez totalement perdus sans moi !
- Perdus, n'exagère pas non plus ... Mais ce serait moins amusant sans toi ...
- Oh ... je suis juste un joyeux luron alors ? rétorqua-t-il, prenant son air de petit garçon vexé.
- Mais non ..., répondit-elle, amusée. Le capitaine que je suis t'aurait mis dehors depuis longtemps, si tu n'étais qu'un joyeux luron qui distrayait mes hommes ... Tu sais depuis le temps combien tu es indispensable à notre équipe.
- Oui, mais j'aime bien te l'entendre dire, répondit-il, avec un sourire. Par contre, même si je n'étais qu'un pitre, tu ne m'aurais pas mis dehors ... Tu as besoin de moi, auprès de toi ...
- Hum ..., se contenta-t-elle de murmurer, en portant son regard au loin sur les garçons.
Il avait raison, bien sûr, mais lui répondre, c'était s'engager dans une conversation qu'elle ne voulait pas, et ne pouvait pas avoir maintenant. Parce que c'était un sujet sensible pour elle, c'était le sujet qui la préoccupait et dont elle voulait lui parler. Mais pas comme ça, avec les garçons qui pouvaient interrompre leur discussion à tout moment, et la laisser en suspens, faisant demeurer des non-dits et des frustrations. Il fallait trouver le bon moment pour discuter, et qu'elle lui dise tout ce qu'elle avait sur le cœur. Parce que oui, elle avait besoin qu'il soit là, à enquêter avec elle, avec les gars, même si elle ne le voyait pas beaucoup, accaparée par les impératifs de ses fonctions. Elle avait besoin de tout ce qui lui manquait tant ces derniers mois, tout ce pourquoi elle était tombée amoureuse de lui, tout ce sur quoi s'était bâtie la force de leur relation. Ce qui les unissait allait maintenant bien au-delà de leur partenariat professionnel, qui était devenu, d'ailleurs, quasiment inexistant depuis la naissance des enfants. Mais c'était le sel de leur relation, et ce piquant-là lui manquait terriblement. Le tout conjugué à l'ennui et la lassitude qu'elle ressentait au travail la rendait à fleur de peau. Alors mieux valait éviter de se lancer dans cette discussion au mauvais moment.
- Je dirai aux gars de vérifier quand même si ce Thor Mjöllnir existe, on ne sait jamais ..., ajouta-t-elle pour rester concentrée sur l'enquête.
Rick avait bien senti son regard fuyant quand il lui avait rappelé combien elle avait besoin de lui. Habituellement, elle l'aurait taquiné en retour sur le fait que c'était lui qui était dépendant d'elle, et ne pouvait se priver de sa muse. Il ne savait toujours pas ce qui la préoccupait, pourquoi elle semblait si tracassée ces derniers temps, et parfois perdue dans ses pensées, comme dialoguant avec elle-même. Il voyait bien depuis la veille combien il lui avait manqué cette semaine. Si Kate était toujours tendre et câline, il sentait qu'elle l'était encore plus que d'accoutumée. A chaque fois qu'il l'avait prise dans ses bras depuis son arrivée, sur la plage, il avait eu le sentiment qu'elle venait y trouver refuge et apaisement. Il aimait jouer ce rôle auprès d'elle, être sa force rassurante quand il y avait un souci, mais il aimait aussi savoir pourquoi. Et il ignorait pourquoi elle ne lui parlait pas. Elle avait appris à se confier à lui après toutes ces années. Tout autant que son amour, il était son meilleur ami. Et elle ne lui cachait plus habituellement ses soucis, ou ses peurs et ses doutes. Mais pourquoi cette fois ne lui disait-elle rien ? Avait-elle peur de l'inquiéter ? De le décevoir ? Y avait-il une enquête dangereuse en cours ? Le fait qu'elle n'ose pas lui parler et qu'elle rumine ses tracas ainsi depuis un moment commençait à l'inquiéter. Parce qu'il n'avait plus aucun doute : quelque chose n'allait pas. Heureusement, il voyait combien elle était heureuse depuis la veille, souriante, rieuse même, et profitait de l'instant, comme habituellement. Cela le rassurait malgré tout. Mais il fallait qu'il trouve le moment de lui parler et de l'amener à se confier sans qu'elle ne fuit la conversation, comme elle l'avait fait jusqu'à présent.
- Si vous trouvez un gars qui s'appelle Thor Mjöllnir, alors je me fais moine ! s'exclama-t-il finalement, avec un petit sourire amusé. C'est impossible ! Non, il a voulu brouiller les pistes avec ce nom improbable pour qu'on ne l'identifie pas ...
- Donc tout cela est très bien pensé. D'autant plus, si la commande remonte à des mois.
- Oui, ça date du mois de mars dernier .., confirma Castle.
- Je suppose qu'il n'a pas payé l'épée par carte bancaire ou par chèque ? demanda-t-elle.
- Non. Paiement liquide. Et pas d'envoi postal. Le gars est venu récupérer l'épée sur place au Texas. Un jeune d'environ vingt ans, pas plus, d'après le gérant.
- Ok. Ça confirme nos déductions. Il était seul ?
- D'après les souvenirs du gérant, oui ... Un gamin normal. Propre sur lui. Poli. Il s'en souvient parce qu'il a bossé lui-même sur l'épée. A priori, ça a demandé à l'entreprise quelques recherches pour produire une lame d'épée en lieu et place de celles tubulaires des sabres laser.
- Donc ça a dû coûter une petite fortune à Thor M... machin truc ?
- Mjöllnir, sourit Castle, amusé. Tu ne maîtrises pas vraiment les langues nordiques, ma chérie ... Moi qui te pensais polyglotte ...
- Je suis polyglotte, très polyglotte, répondit-elle avec un petit sourire mutin.
- Oh ... euh ... c'est moi où il y a un sous-entendu sexuel ? demanda-t-il naïvement.
- C'est toi ! répondit-elle, en riant. Je suis polyglotte, non ? Certes, je n'y connais rien en langues nordiques, mais je maîtrise l'anglais, un peu de français et de russe ...
- Et la langue du plaisir ... Oui, je confirme, tu es très polyglotte ! lui lança-t-il, en riant.
- Bon, un peu de sérieux, sourit-elle, amusée. Combien a coûté cette épée ?
- Trois mille dollars ... une petite fortune pour un jouet ! Même moi je ne mettrais pas une telle somme dans une épée-laser !
- Toi ? Tu mettrais bien plus ! Quand tu as envie d'un gadget ou d'un joujou, rien ne t'arrête ...
- Mais j'ai les moyens. Thor Mjöllnir a vingt ans ! lui fit remarquer Castle.
- Soit il a des parents qui ont les moyens, eux-aussi, soit il a trouvé une façon de se faire de l'argent. Il a pu économiser ... ou des amis se sont cotisés. Tout est possible. Mais trois mille dollars ? Juste pour jouer au super-héros ?
- Notre justicier est sacrément motivé et soucieux des détails, constata Rick. Il a fourni à Ultra Sabers le dessin de l'épée, et des caractéristiques précises quant à la dimension, la couleur, le laser ...
- Et il a pris soin de donner un faux nom et de ne pas laisser de trace de son paiement. Il ne veut vraiment pas qu'on l'identifie, conclut Kate.
- Quelque chose à se reprocher peut-être, ou alors c'est juste pour pouvoir prolonger son petit jeu plus longtemps.
- Il a dit pourquoi il voulait une épée et pas un sabre ou un marteau comme Thor puisqu'a priori il s'y connaît, lui, en dieux nordiques ? demanda Beckett, alors qu'Eliott et Leo arrivaient vers eux, leur seau a priori rempli de trésors.
- Non, mais je dirais que c'est pour la symbolique, expliqua simplement Rick. Le glaive de la justice ...
- Sûrement.
- Et puis, il a voulu créer un personnage unique, inédit ... qui soit facilement reconnaissable et identifiable. Tout le monde ne parle que de cette épée rouge.
- Bon, je vais rappeler les gars et leur transmettre tout ça. Il y a peut-être moyen que le gérant d'Ultra Sabers fasse un portrait-robot, on ne sait jamais.
- Oui, ok. Qu'est-ce que vous avez encore trouvé comme trésors ? demanda Rick à ses fils qui exhibaient leur seau devant eux.
- Serpents ! répondit Leo, plongeant sa main dans le seau.
- Non, ce sont des vers des sables ! s'exclama Eliott.
- Oh ... Leo ... c'est dégoûtant, ne touche pas les vers ..., lui fit Kate, en grimaçant.
- Serpents gentils ! sourit Leo, tenant dans sa main un petit ver.
- Ce ne sont pas des serpents, fiston ..., lui fit Rick, amusé. Laisse ça ... c'est sale ...
- Ils étaient enterrés dans le sable, expliqua Eliott, alors que Castle attrapait la main de Leo pour en extraire le ver et le remettre au fond du seau et que Kate, plutôt dégoûtée, le regardait faire en grimaçant.
- Il fallait les laisser dans le sable, trésor. C'est là qu'ils vivent, lui répondit Kate.
- On peut les mettre dans une cage ? A la maison ? demanda Eliott, regardant sa mère avec espoir.
- Mais pourquoi tes fils veulent-ils rapporter toutes ces bestioles au loft et les enfermer dans une cage ? soupira-t-elle, dépitée.
- Mes fils ... ce sont les tiens aussi ! se défendit Castle en riant.
- Quand ils font des trucs dégoûtants comme ça, ce sont les tiens ! lui fit-elle en riant.
- Ce n'est pas dégoûtant, Maman. Regarde, ils sont gentils ..., insista Eliott.
- Leo, ne touche pas ! gronda gentiment Rick, voyant que son petit garçon mourrait d'envie de faire plus ample connaissance avec les vers.
- Gentils serpents !
- Oui, eh bien on va remettre les gentils serpents dans le sable, et aller se laver pour accueillir grand-mère, leur fit Kate, en se levant.
- Allez les garçons ! Hop ! Allez vider le seau ! leur ordonna Rick, se levant à son tour. Je compte jusqu'à dix ! Vite !
Aussitôt, Eliott et Leo, ravis d'avoir un défi à accomplir filèrent en courant vers le trou d'eau où ils avaient trouvé les vers des sables.
- Tu vois, sourit Castle, il est urgent qu'on leur achète un animal ... un vrai ..., parce qu'un jour, ils vont nous ramener d'eux-mêmes une bestiole étrange ...
- Hum ... je me demande si un poisson va suffire à calmer leurs envies de nature au loft ..., soupira-t-elle, perplexe.
- Il leur faut un rat ...
- On ne revient pas sur le rat ...
- C'est cool un rat ...
- Castle, on n'aura pas de rat, répondit-elle, d'un ton intransigeant.
- Un lapin ? tenta-t-il, avec un petit sourire taquin, devinant sa réponse.
- Mon Dieu ... Tu es pire que tes fils ! s'exclama-t-elle. Un poisson sinon rien.
- Plusieurs poissons ... Il va s'ennuyer sinon !
- On verra ..., sourit-elle.
- Des mâles et des femelles, comme ça ils feront des bébés ...
- Oui, bien-sûr ... On pourrait même se reconvertir dans un élevage piscicole ...
- Pourquoi pas ? répondit-il en riant, alors qu'Eliott et Leo revenaient vers eux en courant, prêts à rentrer pour aller accueillir leur grand-mère qui arrivait de New-York.
