* * * Voix-off Gossip Girl * * *
Les douze coups de minuit ont sonné ; le charme est rompu, la réalité vous a rattrapés. Il est temps de rentrer chez vous les enfants et d'aller vous coucher : le conte de fée est terminé!
* * * Scène 1 * * *
Les deux portables sonnèrent au même instant. Attablés de part et d'autre du comptoir de la cuisine américaine, Dan et Jenny échangèrent un regard avant de se précipiter sur leur téléphone respectif.
Demain, 10h, Victrola. Soyez à l'heure. C
Ils relevèrent la tête lentement.
- C'est pas bon... finit par grimacer Jenny.
Dan secoua la tête, signe qu'il partageait son analyse, mais il n'eut pas le temps de développer: la porte d'entrée venait de grincer.
- P'pa? demanda Dan, sourcils froncés.
Il se pencha sur le bar et découvrit en effet son père sur le seuil. Jenny et lui échangèrent un regard interloqué tandis que leur père les rejoignait.
Il avait une mine affreuse.
- Vous n'êtes pas encore couchés? demanda-t-il mécaniquement.
- C'est plutôt nous qui devrions te demander ça! répondit Jenny. T'étais pas censé dormir chez Lily ce soir?
Mais Dan avait déjà compris.
- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il gravement.
Rufus releva la tête et plongea son regard dans celui de son fils. Il y avait tellement de chagrin à l'intérieur que Dan se retint de tourner la tête. Jenny comprit alors que quelque chose n'allait pas et son joli sourire disparut.
Lentement, Rufus sortit son portable de sa poche, y chercha quelque chose et le tendit à son fils.
Un instant, Dan eut envie de ne pas prendre ce téléphone. Ce qu'il allait y lire allait bouleverser sa vie telle qu'elle était aujourd'hui, il le sentait, alors l'idée de fermer les yeux et de faire comme si tout allait bien était très alléchante.
Mais inutile.
Jenny se pencha sur le bar pour lire elle aussi l'écran et c'est ensemble qu'ils découvrirent le texto que Rufus avait reçu huit heures plus tôt.
Je ne peux pas t'épouser Rufus. Crois-moi, mon coeur le souhaite plus que tout mais la raison m'en empêche. Je suis désolée. Lily
Ils relevèrent la tête vers leur père. Le visage défait, celui-ci semblait un peu perdu, presque anesthésié par le choc.
- Papa... murmura Jenny, les yeux écarquillés d'horreur.
Dan de son côté était trop secoué pour dire quoi que ce soit... Il resta seulement là, à observer son père, dont le regard était toujours aussi vide.
- Je l'ai cherchée partout... finit par dire Rufus. Je l'ai cherchée partout mais elle n'est nulle part... Je ne comprends pas... Je ne sais plus où aller...
Tandis que Dan se pinçait les lèvres, Jenny se leva de son tabouret et se précipita sur son père pour le serrer dans ses bras de toutes ses forces.
- Ici... murmura-t-elle, la voix légèrement étranglée par l'émotion. C'est ici qu'il fallait venir... Parce que nous, nous sommes là...
C'est alors que le visage de Rufus se tordit en une grimace douloureuse sous l'effort qu'il déployait pour ne pas éclater en sanglots. Dan tourna automatiquement la tête sur le côté, gêné par une douleur totale qu'il avait si peu eu l'occasion de voir en une vie entière. Mais très vite l'élan du coeur fut le plus fort et, contournant le bar, il enlaça son père à son tour. Celui-ci était désormais entouré de ses deux enfants qui ravalaient leurs propres larmes pour mieux lui transmettre leur force.
- Je suis désolé...
Tandis qu'ils tentaient de le soutenir de leur mieux, leurs deux téléphones sonnèrent à l'unisson sur le plan de travail de la cuisine. Mais cette fois, aucun des deux ne se précipita dessus. Ils s'en occuperaient plus tard... Il ne pouvait rien y avoir de plus important, là, tout de suite, maintenant.
Sur les deux écrans, une missive de Gossip Girl était affichée:
Repérée: Lily Van Der Woodsen à l'aéroport avec son ex. J'en perdrais presque mon latin: depuis quand les divorcés partent-ils en lune de miel? En tout cas bravo Keith: tu as gagné, finalement c'est bien toi qui butineras l'abeille!
* * * Scène 2 * * *
Le silence bourdonnait à leurs oreilles.
Au milieu des ombres du Victrola, aucune parole ne pouvait retranscrire leur désarroi. Deux semaines plus tôt, ici même, ils fêtaient l'amour de leur père et de leur mère. Quelques heures plus tôt, ici même, ils s'étaient réunis et entraidés telle une vraie famille, unie pour épauler l'un des siens. Un membre qui s'était bercé d'illusions et qui aujourd'hui n'avait plus rien.
Un énorme gâchis.
Voilà tout ce que c'était.
- Ca suffit, trancha Dan en se levant de sa chaise. On ne va pas rester comme ça autour de cette table, à se regarder en chiens de faïence. Ca ne sert à rien...
- Alors qu'est-ce qu'on fait dans ce cas? demanda Eric.
- Rien, répondit Jenny en se levant à son tour. On rentre chez nous.
- Alors c'est ça? s'indigna Serena. C'est terminé, vous ne voulez plus rien avoir à faire avec nous?
- Ce n'est pas ce qu'on a dit... objecta Dan, agacé. Seulement là tu vois, je pense qu'on serait plus utile auprès de notre père.
Il se tourna vers Chuck.
- Tu nous confirmes que toute l'histoire autour de ton père est bien close?
Chuck acquiesça du chef et résuma la situation pour la deuxième fois de la matinée :
- Bart était le président fondateur de la Société des Gentlemen. Il côtoyait donc logiquement Hank Pioneer lors des soirées mais il était trop discret pour être découvert. A sa mort, Anton Camden – le seul qui connaissait l'identité du Président puisqu'il en était le représentant officiel – a décidé de reprendre le flambeau sans rien dire, puisque personne ne pouvait se douter que la Société avait perdu son dirigeant précédent.
Dan le regarda fixement un instant avant de conclure:
- Je ne sais pas si je dois être désolé ou pas. Je veux dire, toute cette enquête t'aura finalement prouvé que ton père n'a pas été assassiné, c'est plutôt une bonne chose non?
Chuck resta impassible et ne prit pas la peine de le contredire. C'est Carter qui répondit pour lui:
- Sauf si on cherche une raison à la mort de son père. Et un coupable. Comme ça on le punit, et ensuite on peut définitivement tourner la page. Mais tu peux pas comprendre...
Le gérant du Victrola lui lança un regard à la fois entendu et agacé: Chuck Bass n'aimait guère se faire psychanalyser...
- C'est vrai, je peux pas comprendre, rétorqua Dan. Peut-être parce que moi j'ai un père, et qu'en ce moment il a besoin de moi...
S'adressant à Jenny:
- On y va?
Elle hocha la tête. Avant de faire demi-tour, elle jeta un coup d'oeil à Nate de l'autre côté de la table. Celui-ci n'avait pas décroché un mot de la matinée. Même chose pour Vanessa. Celle-ci se leva d'ailleurs, prête à accompagner les enfants Humphrey.
Ils avaient déjà fait un pas vers la sortie quand une voix s'éleva dans les airs, dans leur dos.
- Humphrey 1, Humphrey 2, Abrams!
Le trio s'arrêta, interloqué, et fit volte-face. Autour de la table, leurs amis semblaient aussi perplexes qu'eux. Pourtant la voix s'éleva à nouveau, derrière le rideau de la scène.
- Une ou deux petites complications et vous laissez tomber?
Le rideau du Victrola s'ouvrit et une silhouette apparut dans l'ombre. Elle approcha doucement, révélant peu à peu ses contours ronds et féminins, jusqu'à déboucher dans la lumière.
Chuck se leva.
- Vous savez, on n'est jamais à l'abri d'un miracle! triompha Blair de toute sa superbe.
