Voici, comme promis, le chapitre 10 !

Bonne lecture à tous

Chapitre 10 : Stage pratique

Voilà maintenant trois ans que la jeune fille avait endossé l'uniforme bleu roi des armées d'Amestris, trois ans qu'elle n'était plus que l'officier-élève Hawkeye. Elle n'avait pas revu son ami depuis ce fameux jour devant le QG où il ne l'avait même pas remarquée, elle n'avait plus eu de nouvelles non plus, seulement des rumeurs ; un jeune alchimiste d'État faisait beaucoup parler de lui au QG de l'est. Un beau jeune homme ambitieux et au sourire ravageur faisait tourner les têtes de toutes les femmes de la ville. Liza n'y avait pas cru la première fois qu'elle avait entendu cela, elle ne voulait pas voir Roy comme un séducteur, un briseur de cœurs. Que penser alors de sa proposition de vivre avec lui ? Avait-il pensé pouvoir la séduire comme les autres et en faire un nom de plus sur une liste qui promettait d'être interminable ? Il ne lui avait rien promis, juste une étreinte et quelques mots murmurés sur le quai d'une gare, mais elle aurait voulu croire qu'il ne l'avait pas oubliée, pourtant, elle se souvenait encore parfaitement de la seule fois où elle l'avait revu depuis son arrivée à East city.

Curieusement, elle se sentait parfaitement à l'aise dans ce milieu sévère, rigide et masculin. Elle avait rapidement trouvé ses marques en dépit de débuts quelque peu chaotiques et avait prouvé sa valeur en se distinguant par son sérieux et sa détermination. Elle avait pour objectif de sortir parmi les meilleurs et pour cela, elle s'interdisait de baisser les bras et passait de longues heures à étudier ou s'entrainer pour sans cesse améliorer son niveau. Au fil des cours, elle était devenue une excellente tireuse. Elle se souvenait encore à quel point elle avait eu du mal à maitriser ses tremblements et à surmonter son dégoût des armes, mais elle avait réussi à se ressaisir pour se découvrir un véritable talent ; si la vie de son ami était en danger, elle ne devrait pas hésiter à tirer, elle ne s'était engagée que dans le but de le protéger. Cette seule pensée l'aidait à se maitriser parfaitement, ainsi elle ne ratait jamais sa cible.

De surcroit, cette aptitude avait éveillé l'intérêt de ses professeurs. À la fin de sa première année, elle s'était vu sollicitée par le cercle très fermé des tireurs d'élite et avait réussi avec brio l'examen pour rejoindre la formation de sniper. Elle passait à présent de longues heures sur des terrains de tir l'œil collé contre le viseur d'un fusil, tous les sens en alertes pour ne pas rater la cible à atteindre. Elle avait appris à garder à rester maîtresse d'elle-même en toute circonstance, si bien que sa voix comme son visage ne trahissaient que rarement ses émotions.

Rapidement, l'officier-élève Hawkeye avait cédé la place à l'œil du faucon, redoutable tireur, reine des glaces. Elle n'était nullement gênée qu'on la considère ainsi, cependant elle sentait toujours son cœur se serrer lorsqu'elle pensait à son père ; elle savait qu'il n'aimerait pas la voir se transformer en soldat exemplaire, il aurait même très certainement essayé de la dissuader de consacrer sa vie à celui qu'il considérait comme un moins que rien. Elle s'interdisait pourtant de réellement s'attarder sur ce genre de pensées régressives, elle ne pouvait plus faire demi tour, et après tout, son père lui avait donné la possibilité de soutenir Roy en l'affublant de ce monstrueux tatouage qu'elle peinait à garder secret. Elle n'avait d'abord vu ce lien qui les unissait que comme la dernière trace de leur passé commun, mais à présent qu'elle devait le cacher aux yeux de tous, elle le sentait plus que jamais comme un poids écrasant. Que penserait-on si on savait qu'elle arborait le cercle de transmutation du célèbre flame alchemist tatoué sur son dos ?

Le bruit des détonations des armes à feu n'avait plus rien d'effrayant tant il lui était familier, sentir le métal froid de la crosse d'un révolver au creux de sa main lui semblait à présent si naturel qu'elle avait l'impression d'en avoir toujours eu un en main. Pourtant, elle se rappelait encore parfaitement les critiques de ses professeurs lors de ses premiers essais infructueux, les moqueries dont elle avait été la cible, et les doutes engendrés par un tel échec. Elle était désormais bien loin l'adolescente souriante et susceptible qui redoutait la moindre apparition d'insecte lorsqu'elle faisait le ménage dans la grande demeure de sa famille. Elle ne faisait plus attention aux remarques qu'on lui faisait, exceptées celles de ses instructeurs qui l'aidaient à avancer toujours un peu plus. Toutefois, tirer sur des cibles en carton bien à l'abri derrière l'enceinte de l'académie militaire ne donnait aux élèves qu'une vision truquée de la réalité de leur métier. Il fut donc question de les envoyer en stage dans les différentes casernes du pays afin que les dernières années rejoignent une équipe avec laquelle ils effectueraient plusieurs missions avant d'être évalués. Cependant, la plupart des troupes avaient été envoyées sur le front est pour résister contre l'insurrection Ishbal. De plus, malgré les efforts des soldats, l'armée semblait en difficulté et les hauts gradés cherchaient à renforcer les rangs par tous les moyens possibles. Cela semblait être le stage parfait pour les élèves en fin de formation ; quoi de mieux qu'une guerre pour évaluer leurs compétences et surtout leur aptitude au combat ?

La rumeur avait rapidement circulé parmi les concernés qui, ne voyant aucune confirmation venir, crurent à un canular de mauvais goût destiné à les effrayer. De son côté, Liza ne savait pas comment elle devait prendre la nouvelle, seraient-ils capables d'envoyer des élèves sur un champ de bataille ? Après tout, ils étaient là pour apprendre le métier, elle pensait donc que la rumeur pouvait être tout à fait sérieuse. Cependant, elle la rangea dans un coin de son esprit tant que rien n'était confirmé, priant pour que l'ordre ne soit jamais donné. Sans doute avaient-ils déjà envoyé la précédente promotion nouvellement diplômée comme chair à canon. Elle se souvenait que Jean lui avait avoué s'être engagé pour être utile à la communauté, elle se demandait bien s'il se sentait utile au milieu des explosions et des cadavres, s'il n'était pas déjà l'un d'eux. Elle savait que les alchimistes d'État avaient rejoint le front en renfort depuis peu de temps ; véritables armes humaines, d'effroyables rumeurs circulaient sur leurs sanglants exploits. Liza préférait pourtant rester sourde à tout cela, elle ne voulait pas imaginer l'apprenti de son père, celui à qui elle avait livré les secrets de l'alchimie du feu, se servir de ce formidable pouvoir pour anéantir un peuple sans défense. Elle comprenait à présent mieux que jamais la décision de son père ; elle était elle-même coupable de nombreuses morts sans avoir mis un seul pied sur le champ de bataille. Elle avait été si naïve en pensant qu'il n'utiliserait cette alchimie que pour défendre le pays, mais elle ne pouvait pas lui en vouloir ; tout était de sa faute à elle, elle qui lui avait dévoilé son tatouage de son plein gré sans qu'il ne lui demande rien.

Depuis plusieurs jours, Liza sentait son tatouage la brûler constamment, tantôt la douleur étaient tout à fait supportable, tantôt elle avait l'impression de revivre le pénible moment où son père avait gravé l'encre dans sa chair. Elle avait parfois si mal qu'elle était obligée de retirer la chaîne qu'elle portait en permanence et sans laquelle, elle ne ressentait plus rien. Elle n'avait de prime abord pas compris pourquoi la douleur revenait des années plus tard, mais elle avait bien vite fait le rapprochement avec l'envoi des alchimistes au front ; là-bas, Roy était constamment en danger. Si la douleur se taisait lorsqu'elle retirait le bijou, c'était parce qu'il renfermait la formule de la transmutation, c'était donc par lui qu'elle pouvait savoir quand son ami avait besoin d'elle. Elle ne supportait pas de ne rien pouvoir faire mais tant qu'elle sentait son tatouage la brûler, même atrocement, c'était signe qu'il était en vie. Cependant, bien que cela la rassurait, elle était également torturée de ne pas savoir s'il était blessé. Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de penser à lui dès que son dos la faisait souffrir et sa concentration s'en ressentait, aussi dut-elle enlever le pendentif durant la journée pour ne le remettre que le soir, afin de s'assurer qu'il n'était pas mort.

La vie continuait ainsi son cours à l'académie militaire d'East City pour les élèves qui suivaient assidument leurs enseignements, chacun voulant donner le meilleur de lui-même ; tous se préparaient à être envoyés grossir les rangs de l'armée et profitaient donc de ces entrainements qui pourraient être les derniers. Dans leurs yeux fatigués par de trop grands efforts, on pouvait lire la peur de combattre un ennemi en chair et en os, la peur de mourir, de ne pas être à la hauteur, ou de décevoir leurs supérieurs.

Un jour qui s'annonçait aussi ordinaire qu'un autre, les officiers-élèves de dernière année se réunissaient comme tous les après-midi à la même heure autour de leur instructeur d'éducation physique en attendant ses directives. Cependant, à leur grand étonnement, l'homme qui se présenta devant eux ne les envoya pas courir une heure pour s'échauffer. Il se tenait droit, les mains dans le dos et arborait une mine sombre et fermée. Il laissa son regard glisser sur ces jeunes recrues, presque encore des enfants. Personne n'osait parler tant ils étaient déstabilisés de voir cet homme, d'ordinaire si sûr de lui, ainsi ébranlé. Il n'avait pas besoin de formuler un mot pour que la plupart comprenne ce que cela signifiait ; ils allaient être envoyés à Ishbal. Liza crut un instant que son cœur allait s'arrêter tandis qu'un sentiment confus s'emparait de l'assistance. Certains, accablés par la nouvelle se perdaient dans leurs pensées tandis que d'autres laissaient éclater leur fierté de pouvoir enfin être utile à la nation. Ce n'était pourtant pas vraiment une surprise, elle s'y attendait, elle s'y était préparée, ou du moins, elle avait cru s'y préparer, mais au fond, elle avait toujours espéré que rien ne viendrait. À présent, l'ordre était bien réel. Peut-on s'armer suffisamment contre les horreurs d'une guerre lorsque l'on a connu que le quotidien rassurant d'une école ? Sûrement que non. Ils se dirigeaient vers l'inconnu, prétendument pour parfaire leur formation, mais elle savait que personne ne reviendrait du front ; ceux qui n'y perdraient pas la vie perdrait toute dernière trace d'innocence, ceux qui feraient parti du convoi de retour ne seraient pas les mêmes que ceux qui s'apprêtaient à prendre les armes.

Quand le calme fut retombé, le militaire informa ses élèves que leur après-midi leur était accordé afin qu'ils passent un moment avec leur famille. D'une voix morne, presque éteinte, il leur conseilla vivement d'en profiter, sans doute ne les reverraient-ils pas avant longtemps, s'ils les revoyaient un jour. Il repartit, tête baissée, les laissant perplexes quant à son étrange attitude. Les officiers-élèves des autres années avaient encore besoin d'instructeurs pour continuer leur formation, aussi ceux-ci n'avaient-ils pas été appelés à rejoindre le champ de bataille où ils devaient envoyer leurs recrues ; ils se devaient de rester les former pour peut-être les voir également être impliqués dans le conflit. Liza regarda ses camarades partir les uns après les autres pour regagner les vestiaires.

Une fois rhabillée, la jeune fille prit la direction de la ville. Elle avait besoin de marcher, peu lui importait sa destination, elle voulait juste profiter de ce dernier instant de liberté. Le lendemain matin, ils s'entasseraient dans des camions qui les conduiraient jusqu'au désert d'Ishbal. A force d'errances, elle se retrouva devant un arrêt de bus qu'elle connaissait bien ; celui auquel le bus qui se rendait dans son village s'arrêtait. Curieusement, elle fut prise de l'envie d'y retourner ; la nostalgie sans doute. Elle ne s'était jamais autorisée à réellement regarder en arrière, et son village natal faisait parti de ce passé qu'elle avait laissé derrière elle avant d'entrer à l'académie militaire. Peut-être était-ce une manière de s'accrocher à un quelconque repère avant d'être plongée dans l'inconnu, le passé est toujours plus rassurant que l'avenir, surtout si celui-ci est parsemé de cadavres et d'explosions. Le bus s'arrêta pour lui permettre de monter avant de reprendre son chemin. Plus le paysage défilait, plus elle avait l'impression de faire un voyage dans le temps, comme si elle n'était venue à East City que pour faire des courses pour la nouvelle année scolaire qui arrivait, bien que cette fois, elle revenait les mains vides.

Quand elle descendit du bus, elle remarqua sans grand étonnement que rien ne semblait avoir changé. Elle resta un instant à regarder les silhouettes des maisons qui se profilaient sur sa gauche. Elle n'avait aucune envie de revoir ceux qui l'avaient si cruellement laissée tomber, elle ne voulait même pas leur accorder une place dans sa mémoire. Si Roy n'avait pas été là, elle ne s'en serait sans doute pas sortie, c'était lui qui lui avait donné un avenir, même s'il ne le savait pas. Elle prit alors la direction opposée au village ; le chemin qui menait vers son ancienne demeure. Elle s'arrêta devant la grille close rongée de part et d'autre par la rouille. Dans le jardin déjà peu entretenu du temps où elle vivait ici, une jungle d'herbe haute entourait la maison ; où qu'elle regarde, il n'y avait nulle trace des belles fleurs qu'elle s'était efforcée de faire pousser. L'endroit semblait à l'abandon. Une boule se forma dans son estomac ; cette maison qui représentait toute son enfance partait en ruine, voilà tout le soin qui lui apportaient ses propriétaires. Bien sûr, elle n'aurait pas pu choisir ses acheteurs en fonction de leurs intentions vis-à-vis du bien, mais elle avait été si pressée de vendre, qu'avec le recule, il lui semblait avoir manqué de respect à ses parents. Ils avaient acheté cette maison avec les maigres économies que possède un ménage récent pour y vivre heureux et y élever leurs enfants, et elle, leur fille unique, s'en était débarrassée comme si elle ne représentait rien.

La jeune fille soupira ; elle avait réussi à se détacher de tout ce qu'elle possédait pour n'emporter que le minimum avec elle, elle n'allait pas se mettre à s'apitoyer sur le sort d'un vieux bâtiment déjà délabré avant son départ. Elle n'aurait pas eu les moyens de mieux l'entretenir de toute façon, mais elle ne parvenait pas à chasser l'idée que s'ils la voyaient, ses parents seraient certainement extrêmement déçus par la voie qu'elle avait choisi. Elle se trouvait bien idiote de penser ainsi, mais elle ne pouvait s'empêcher de rester attachée, bien malgré elle, à sa vie d'avant. Elle tourna les talons pour se diriger vers la campagne qui s'étendait à perte de vue. Elle laissa son regard glisser sur la végétation tout en empruntant les mêmes chemins de terre que durant son enfance, quand elle se promenait encore entre ses parents en leur tenant la main. Elle s'étonnait de devenir subitement si nostalgique, mais peut-être était-ce le seul moyen qu'elle avait trouvé pour fuir son avenir incertain ; se tourner vers le passé pour ne pas affronter sa peur de ne pas voir le futur. Elle avait peur de mourir tout comme elle avait peur de tuer, mais elle ne voulait pas y penser pour l'instant, elle voulait seulement respirer l'air frais qui lui apportait les senteurs des plantes environnantes.

L'après-midi passa sans qu'elle ne le vit si bien qu'elle dut rebrousser chemin en courant pour ne pas manquer le dernier bus qui pourrait la ramener à East City ; le soleil n'était pas encore couché mais le service s'arrêtait très tôt. Elle arriva à bout de souffle, dix minutes avant le passage du véhicule. Elle se laissa tomber sur le banc en poussant un soupir de soulagement ; ce n'était pas qu'elle soit impatiente de rejoindre le front, mais elle ne pouvait se permettre de déserter. L'attente lui parut interminable. Elle était de plus en plus nerveuse et agacée par le mouvement frénétique de sa jambe qu'elle ne parvenait pas à contrôler. À l'académie, on ne leur avait jamais vraiment parlé d'un champ de bataille, tout était toujours beaucoup plus simple « imaginez que vous êtes encerclés » « imaginez que vous êtes au front » « imaginez... imaginez... » rien de plus, rien de réel, aucun cadavre, aucune explosion, aucune réelle menace. Ils n'avaient jamais effectué un exercice les entrailles broyées par la peur d'être surprise par l'ennemi. Ils n'avaient même jamais participé à une vraie mission de terrain ; il avaient bien fait quelques stages pratiques, mais la plupart du temps, ils restaient au QG pour remplir les dossiers et ne sortaient que lorsque l'intervention ne comprenait aucun risque et n'exigeait aucune réelle expérience. Elle n'avait jamais tiré sur un être vivant. Elle qui était incapable de tuer un insecte quelques années auparavant tant cela la dégoûtait allait devoir vaincre sa conscience qui répugnait à prendre une vie.

Elle passa le trajet perdue dans ses pensées ; en tant que sniper, elle serait affectée à la protection d'une zone pour permettre la survie de tous les soldats présents, mais elle, qui la protégerait ? Elle avait beau se dire qu'un soldat prenait le risque de mourir à tout moment, elle avait peur. Elle avait encore tant de chose à accomplir, si elle mourait alors tous ses sacrifices n'auraient servi à rien. Elle se répétait qu'elle voulait le protéger, et que si elle devait tuer pour cela alors sa conscience devrait s'en accommoder, mais elle craignait de ne pas être capable de presser la détente au moment crucial.

Ils devaient être en forme et prêt au combat à leur arrivée, mais Liza ne parvint pas à trouver le sommeil cette nuit là. Roulée en boule sur son lit, elle tentait de faire taire les émotions qui lui nouaient l'estomac les mains plaquées sur ses oreilles pour ne pas entendre les pleurs de sa camarade de chambre, ou les paroles réconfortantes de Rébecca Catarina, la troisième occupante des lieux qui ne croyait cependant pas en ses propres mots. Ce soir-là, un silence de mort s'était installé dans le bâtiment, et pourtant, pour une fois, elle aurait voulu entendre les cris et les rires de ses camarades qui se réunissaient pour la soirée, elle aurait voulu que les couloirs soient animés par leurs insupportables courses. Toutefois, ceux qui n'étaient pas tapis dans leur chambre à attendre avec angoisse l'heure du départ étaient sortis pour profiter des « plaisirs de la vie », sans doute étaient-ils réunis dans des bars où certains d'entre eux auront trouvé quelqu'un avec qui passer cette nuit torturante. D'ordinaire, elle aurait trouvé ce comportement ridicule, et grossier, mais à l'heure actuelle, elle considérait que tout les moyens étaient bons pour oublier, même le temps d'une nuit, ce qui les attendait au levé du jour. Y avait-il une bonne façon de passer ses dernières heures avant un conflit et une mauvaise?

Les yeux rivés vers la fenêtre, elle déglutit difficilement lorsque les premiers rayons du soleil commencèrent à percer le manteau noir de la nuit. Le ciel se peignit de rose et de bleu pour recouvrir les étoiles, mais ce spectacle, sans cesse contemplé avec émerveillement, Liza le trouvait horriblement froid et angoissant, au même titre que les sonneries grinçantes des réveils qui se firent entendre les unes après les autres. Elle se leva mécaniquement pour prendre une douche rapide, qui sait quand elle aurait l'occasion d'en reprendre une ? Elle leva la tête pour offrir son visage à l'eau qui tombait en cascade, son corps se détendit au fur et à mesure que l'eau tiède ruisselait sur sa peau, mais bien qu'elle aurait voulu profiter de ce moment, elle se résigna à sortir pour revêtir son uniforme bleu. Aussitôt fut-elle sortie de la douche que tout se corps se crispa de nouveau. Elle se rendit au réfectoire prendre un repas correcte mais elle sentait que son estomac n'accepterait rien de ce qu'elle avalerait. Elle n'avait pourtant pas le choix, durant le trajet, ils ne s'arrêteraient pas pour faire manger ceux qui auraient faim et elle ne pouvait se permettre de faire un malaise une fois arrivée. Elle avait besoin de toutes ses forces pour empêcher son bras de trembler et ainsi ne pas manquer sa cible.

A cette heure, les premières et deuxièmes années dormaient encore, aussi la salle était-elle plongée dans un silence inquiétant. Les yeux baissés sur leur plateau, personne n'osait parler. Liza regarda ses camarades attablés ; elle se demandait combien d'entre eux reviendraient. En cet instant, tous ne pensaient qu'à ça ; leur retour. Ils étaient déterminés à revenir, mais terrifiés de ne pas pouvoir imaginer ce qu'ils trouveraient dans le désert d'Ishbal. Tout à coup, une voix forte et autoritaire se fit entendre. Toutes les têtes se tournèrent vers un de leurs instructeurs qui se tenait droit à l'entrée du réfectoire. Il profitait de cette dernière occasion où ils seraient tous réunis pour leur donner ses dernières recommandations. Ils n'avaient pas terminé leur formation, ils n'étaient rien et les plus gradés n'auraient aucune considération pour eux. S'ils montraient le moindre signe de faiblesse, s'ils échouaient, ils ne devaient pas s'attendre à de la clémence due à leur manque d'expérience. Ils seraient même sans doute employés pour les missions les plus ingrates ou placés en première ligne, ils n'étaient rien, personne ne se soucierait de sauver leur vie. Dès qu'ils auraient foulés du pieds le sable du désert d'Ishbal, ils ne seraient plus des êtres humains mais des soldats envoyés pour tuer. Ils les gratifia d'un « bonne chance » avant de tourner les talons, laissant les élèves dans le désarroi le plus total.

Liza n'était pas très surprise par ce discours, et pourtant, ces mots résonnaient en boucle dans son esprit ; ils n'étaient rien. Effarés, certains de ses camarades se lancèrent dans des discours indignés tandis que d'autres cachaient difficilement leur peur. En face d'elle, sa colocataire retenait à grand peine les larmes qui ne demandaient qu'à s'écouler de nouveau. Liza ne lui avait jamais rien dit, mais cette pauvre fille n'avait pas sa place dans l'armée. Assise à côté d'elle Rébecca lui glissa que tout se passerait bien tant qu'elle exécuterait les ordres qu'on lui donnerait, mais la jeune fille semblait de plus en plus paniquée. Exaspérée, Liza lui demanda alors pourquoi elle s'était engagée, ce qui lui valut un regard noir de la part de Rébecca. Après tout, elle aussi était terrifiée, mais elles étaient ici pour devenir des soldats, et les soldats sont parfois amenés à faire la guerre. L'interrogée ne sut quoi répondre tant elle était déstabilisée par l'aplomb de son interlocutrice. Elle n'était là que pour suivre une formation médicale ; sa famille n'avait pas les moyens de lui payer des études de médecine et devenir médecin militaire lui offrait la possibilité de réaliser son rêve à moindre frais. Elle voulait sauver des vies, pas en prendre. Liza savait déjà cela, mais elle ne concevait pas qu'elle ait pu se croire à l'abri d'un ordre d'envoi vers le front. Les médecins aussi y étaient envoyés pour soigner les blessures des soldats, c'était bien beau de vouloir réaliser ses rêves, mais peut-être fallait-il mesurer les conséquences de ses actes avant d'atteindre le point de non retour. En s'engageant dans l'armée, même en tant qu'élève en médecine, elle prenait le risque de voir les horreurs de la guerre, elle plus que certains tant le nombre de blessés était conséquent.

La jeune fille ne put retenir ses larmes ; elle savait parfaitement que Liza avait raison, mais bien qu'elle eût appris à se servir d'une arme, elle avait espérer ne jamais avoir à s'en servir un jour. Le poing de Rébecca s'abattit violemment sur la table ; elle ne connaissait pas très bien cette fille blonde qui partageait sa chambre, mais elle ne l'aurait jamais pensée à ce point acerbe. Leur camarade avait besoin d'espoir, aussi dérisoire fût-il, pas d'un discours tranchant qui ne lui rappelait que trop bien la dureté de la réalité. Elle se leva en entrainant son amie avec elle, mais lança tout de même un dernier regard noir à Liza.

« Tu n'as donc pas de cœur, cracha-t-elle avant de tourner le dos. »

La concernée ne répondit pas et reporta son attention sur son plateau ; après tout, c'était à peu près la réputation qu'elle avait à l'académie, et elle ne doutait pas qu'un certain Jean Havoc y fût pour quelque chose. Si elles voulaient se leurrer cela ne la concernait pas, et elle n'avait pas à se justifier de vouloir voir les choses telles qu'elles étaient. Elle ne se souciait pas de savoir ce que l'on pensait d'elle, peu lui importait de ne pas être bien vue, elle voulait seulement faire son travail correctement, et elle y parvenait très bien.

Une fois les plateaux entassés, le réfectoire se vida, chacun marchant avec lenteur vers le point de rendez-vous où les attendaient déjà les véhicules qui les transporteraient vers leur destin. Les uns après les autres, les élèves vinrent se placer pour former des rangs parfaits, attendant les instructions. Les véhicules ne se rendaient pas tous au même endroit, aussi un officier vint les répartir selon leur affectation. Ils recevraient d'autres instructions une fois arrivés. On leur distribua également un sac qui contenait un grand manteau beige qui leur permettrait de cacher leurs uniformes bleus trop voyants, une assiette ainsi qu'une cuiller, un gobelet et des protections blanches qui empêcheraient le sable de s'infiltrer sous leur pantalon. Liza vit ses camarades disparaître un à un derrière les toiles tendues qui recouvraient l'arrière des camionnettes, et ne fut pas surprise de ne voir nulle part sa camarade de chambre. Elle prit place à côté d'un jeune homme nerveux qui se tortillait dans tous les sens. Quand le dernier fut monté, le véhicule s'ébranla pour se lancer à la suite des autres. Liza prit une grande inspiration pour calmer les battements affolés de son cœur ; bientôt ils quitteraient la civilisation et la maigre protection que leur fournissait encore leur escorte, bientôt ils abandonneraient ce qu'ils étaient, ce en quoi ils croyaient pour perpétrer le génocide de la population Ishbal. Le plan d'extermination avait été déclaré avec l'envoi des alchimistes d'État, ils connaissaient déjà leurs ordres ; les abattre jusqu'au dernier. Liza ne connaissait presque rien sur ce peuple, cette mesure était-elle justifiée ? Elle soupira ; l'heure n'était plus aux questionnements idéologiques. Elle ne devait être qu'un pantin que les gradés utiliseraient à leur guise, et les pantins ne pensent pas, même si ce n'était malheureusement pas si simple...

Et voilà, j'espère que ça vous a plu, merci d'avoir lu ! ^^

Le chapitre 11 sera là dimanche prochain. En attendant n'hésitez pas à me laisser votre avis dans une review ;)