« C'est alors que l'homme se rendit compte que la boule de bowling qu'il tenait dans sa main n'en était pas vraiment une. Ses doigts n'étaient en effet pas plongé dans les trous d'une boule mais dans les narines d'une tête coupée... »

Silence.

« On dirait que je vous ai tellement effrayés que vous ne pouvez plus parler !
- Mabs... sérieusement ? C'était dégueu.
- Et pas vraiment effrayant.
- Ca ! C'est vous qui le dites !
- Bon, à qui le tour après cette remarquable histoire ? a demandé Alister qui, pour une fois, ne croyait pas vraiment à ce qu'il disait.
- Je dirai que c'est au tour de Marietta tiens ! a lancé Lettie.

Oh non. Ca allait mal tourner.
Ce mardi, quand Marietta était arrivée à la pause, elle n'avait trouvé que Lettie au restaurant. J'étais quant à moi sur la plage en train d'aider Dai à se sortir du trou dans lequel les diaboliques gamins de la colonie l'avaient ensevelis. Ils étaient moins sympathiques que ceux des deux premières semaines mais heureusement, ils repartiraient ce vendredi. Le temps que je dégage ce pauvre Dai, ils avaient organisés une grande bataille d'algues dont l'unique cible était... Alister. Mabs et un autre mono étaient aux urgences avec une petite qui s'était ouvert le genoux, Dill poursuivait des gamins dans les rochers pour éviter que l'accident ne se répète et l'autre moniteur faisait le joli cœur auprès de la fille aux chichis. Seul Masood qui avait déjà épargné à Dai une mort par étouffement était donc d'applomb pour sauver le pauvre Alister qui succombait déjà sous le nombre...
Mais tout ça pour dire que Lettie était toute seule à l'intérieur, ruminant sa vengeance contre l'odieux Erik qui avait refusé qu'elle le largue pour mieux la larguer quand Marietta était timidement entrée. Et... je ne sais pas ce qui c'était passé mais ça ne devait pas être joli car quand j'étais remontée, j'avais trouvé Marietta qui m'avait aussitôt demandé : « C'est qui cette Moldue folle ? » et quand le travail avait repris, Lettie m'avait demandé la même chose avec une effrayante clairvoyance : « c'était qui l'autre sorcière hystérique ? »
Le soir-même, Mabs avait organisé une soirée sur la plage puisque Dill et elle n'étaient pas de corvée pour surveiller les enfants cette nuit. Je n'avais donc pas eu l'occasion d'en apprendre plus sur le différend de mes amies mais il était palpable.

« Alors Marietta ? Prête à nous faire frissonner ? a insisté Lettie. »

Le regard de Marietta sur Lettie était meurtrier et le feu qui les séparait a brusquement verdi et craqué bizarrement. Seigneur. Il fallait espérer que Marietta sache contrôler sa magie. Heureusement, Alister a détourné son attention :

« Pas la peine d'ouvrir la bouche ma beauté, tu nous déjà tous fait frissonner, a-t-il lancé à Marietta qui a haussé un sourcil mais s'est finalement tournée vers lui avec un sourire très (trop) affable.
- C'est trop gentil ça, a-t-elle dit, mais fait attention ! Tu te tiens trop près du feu et... »

Alister a poussé un cri et s'est relevé d'un bond. La manche de son ample chemise Hawaïenne venait de prendre feu. J'ai regardé Marietta d'un air de reproche mais elle a détourné son visage avec superbe, a saisi une bouteille d'eau glacée qui traînait et en a aspergé Alister.

« Désolée ! A-t-elle murmuré en battant des cils.
- Oh mais ne t'excuse pas ! Tu m'as heu... sauvé la vie... ahah... heu... wah. Merci, a balbutié Alister qui ne devait pas être habitué à ce qu'on lui fasse du charme.
- Tu parles qu'elle est désolée la bougresse, a grogné Lettie.
- Trêve de digressions et d'incendies ! s'est exclamé Dai, il nous faut séant enchaîner avec d'autres calembredaines !
- Et autres balivernes, fadaises et sornettes ! a poursuivi Dill. »

Tiens, je ne m'étais pas posé la question mais ce devait être lui le fameux amis adepte de vocabulaire désuet.

« C'est bon, je vais vous raconter une histoire, a commencé Marietta. »

Elle a inspiré doucement et le vent a semblé se refroidir brusquement, faisant soudain grandir le feu qui a allongé nos ombres.

« C'est l'histoire des Pitiponks du marais de Verdurite.
- Un Pitiponk ? C'est quoi ces salades ? a craché Lettie.
- Comment ? Vous ne connaissez pas les Pitiponks ? a dédaigneusement demandé Marietta, bon, alors je vais vous raconter le Clabbert rougira trois fois.
- Tsst, c'est quoi encore ça, un « Clabbert » ?
- L'homme au Povrebine ?
- Alors là... »

Alors que les deux filles se cherchaient des poux sans qu'aucun lâche de l'assemblée ne daigne intervenir, Mabs a laissé éclater son hilarité. Lettie et Marietta se sont interrompues et ont toutes deux tourné vers elle des visages passablement irrités.

« Un... un... un Clabbert... ahahahah... C'est un mot tellement drôle. »

J'ai interrogé Dill du regard et il a haussé les épaules. Il valait mieux ne pas savoir.

« Bon, puisque personne ne se dévoue, a soudain dit Masood qui n'avait pas encore ouvert la bouche aujourd'hui, c'est moi qui vais raconter une histoire horrible. »

La teneur à la fois indécente, gore et terrifiante de cette histoire m'oblige à la passer sous silence. Je préciserai simplement que quand Masood a achevé son récit, un lourd silence s'est abattu sur notre assemblée.

« Ouais, a finalement lâché Dai, il faut... heu... on commence tôt demain.
- Dès potron-minet, a murmuré Dill.
- Un... un Clabbert, a gloussé Mabs qui ne s'en était toujours pas remise. »

Nous nous sommes doucement relevés et avons ramassés nos affaires. Il faisait un peu froid, Dai m'a tendu un plaid dès qu'il m'a vue frissonner et m'a vigoureusement frictionné les épaules. Marietta qui avait sans doute des feux portatifs plein les poches, a haussé les sourcils en assistant à cette familiarité mais Lettie l'a alors bousculé en ramassant les bouteilles de bière qui traînaient :

« Les gens ! L'écologie et la propreté ça ne vous dit rien ! C'est bien beau de repartir avec son chandail mais la plage ne va pas se nettoyer toute seule ! a-t-elle mugi. »

Marietta a levé les yeux au ciel mais comme elle était une fille éduquée et savait que ça causerait au final plus de déplaisir à Lettie de l'aider que de lui donner une raison supplémentaire de la détester, elle s'est également mise à ramasser les bouteilles et le reste des effectifs, moi incluse, l'a imitée.
Une fois ce travail terminé, Lettie s'est allumé une cigarette.

« Eh bien, il semblerait que tu fasses plus attention à l'environnement qu'à ton propre corps, a craché Marietta.
- Si tu me donnes la marque de ta robe je suis sûre que je peux t'en apprendre de belles sur ses conditions de fabrication.
- Ca m'étonnerait ! »

Masood et Alister avaient déjà pris la poudre d'escampette, ne restaient que Dill, Dai, Mabs et moi qui les regardions avec impuissance... ou presque puisque Mabs s'est soudain jetée entre Lettie et Marietta. Dill a soupiré et j'ai craint le pire.

« Du calme les filles ! Je connais le sentiment qui vous ronge pour l'avoir connu également ! Il traduit une insécurité émotionnelle au niveau de l'amour propre ce qui vous rapproche toutes deux !
- Heu... quoi ? a grimacé Marietta.
- Genre...
- Ca recommence, a murmuré Dill, revoilà Super Maybelline la pire des psychologues fouineuses. »

Dai n'a rien dit et s'est massé les tempes avec lassitude.

« Mais enfin c'est l'évidence ! Vous êtes toutes deux jalouses de l'amitié qu'éprouve Cho pour l'une et l'autre. »

J'ai écarquillé les yeux. Marietta a grimacé et Lettie a éclaté de rire.

« Geeeenre !
- Ne pas le reconnaître prouve bien que j'ai raison, a poursuivi Mabs, mais je sais ce qui pourrait vous réconcilier... UNE SOIREE ENTRE FILLES ! Avec les trois K : Karaoke, Koktail et Korégraphie !
- Et Kasse-pieds, a ajouté Dai ce qui m'a fait doucement rire. »

La scène devenait plutôt comique avec du recul. Mabs, l'aficionado des câlins collectifs et surprise, avait attrapé Lettie et Marietta par les épaules et parlait sans discontinuer :

« On se fait ça quand ? Demain ? Non demain je bosse ! Oh ! Je sais ! Jeudi... Bah non il y a le festival de musique traditionnelle dans le village voisin il y aura sûrement du mouvement. Oh bah dimanche soir... c'est loin mais on pourra faire une nuit blanche ! Vous en dites quoi les filles ?
- Heu... j'y vais si Cho y va, a maugrée Marietta.
- Genre, a lâché Lettie, bah... pareil. »

Et j'ai senti se fixer sur moi les prunelles bleues, noires et noisette de Marietta, Lettie et Mabs.

« Dis non, m'ont simultanément chuchoté Dai et Dill. »

J'ai ouvert la bouche. Les yeux de Mabs étaient vraiment très grands. Dans le noir, ils brillaient d'une humidité fiévreuse c'était... c'était pire qu'un sort.

« Ouais... faisons une soirée entre filles... ai-je lâché, peu convaincue. »

Mabs s'est jetée sur moi et m'a serrée contre elle avec force et affection.

« Hourra ! a-t-elle hurlé.
- Condoléances, m'a glissé Dill. »

Et Dai m'a doucement caressé l'épaule ce qui m'a fait frissonner mais pas de froid.

Plus tard, lorsque nous avons quitté les autres pour trouver un coin discret d'où Marietta pourrait transplaner, on m'a longuement fait regretter d'avoir accepté l'invitation de Mabs. J'ai également eu une première version de ce qui s'était passé entre mes deux amies. Apparamment, alors que Marietta allait demander à me voir, Lettie lui avait intimé de sortir assez brusquement parce que le restaurant était fermé ce qui devait être faux puisque Lettie portait un café (son propre café certainement) Marietta avait insisté et mentionné mon nom et Lettie lui avait alors renversé le café dessus (exprès d'après Marietta). Quand Marietta lui avait demandé de s'excuser, Lettie avait rétorqué qu'il n'y avait pas de mal et effectivement, la robe de Marietta était autonettoyante.

En tous cas, le ton avait monté et dès le lendemain j'ai eu droit à la même diatribe comme quoi j'étais folle d'avoir accepté l'invitation de Mabs mais maintenant il était trop tard, si je refusais l'autre penserait que c'était parce que l'une m'avait expressément demandé de le faire pour ne pas être confronté à sa rivale et c'était un signe de faiblesse et Lettie était fatigué et cette crétine de blondasse ne savait pas ce que c'était de travailler pour de vrai et pas dans je ne sais quel cabinet chic londonien et de quoi elle se plaignait pour le café ? Sa robe n'avait pas été tachée après tout.

Avec tout ça, j'ai passé une semaine assez abominable, partagée entre deux des personnes que j'appréciais le plus. Heureusement, Prue m'a rassurée en me disant que de toute façon, la soirée ne pourrait pas aggraver les choses et que peut-être, qui sait, l'américaine fan de câlins parviendrait à répandre de l'amour avec l'aide d'un peu d'alcool. Ça lui rappelait ce qui s'était passé avec Jocelyne et Flossie sauf que ça s'était très mal terminé et ça faisait plus de vingt ans que Prudence n'avait plus parlé ni à l'une, ni à l'autre. A côté de ça, heureusement, Dai a débordé d'attention envers moi.

Il me raccompagnait quand Marietta ne restait pas là le soir et m'amenait toujours quantité de petites saletés à manger aux pauses chichis, glaces, gaufres, crêpes et autres délicieuses abominations. Quand on restait boire un verre, le soir, il se déplaçait toujours pour chercher ma boisson et globalement il passait son temps à me demander si ça allait, une main sur mon épaule et avec l'allure de quelqu'un qui s'en souciait réellement. Il me prenait toujours pour une veuve éplorée, ce devait être ça. J'espérais que c'était ça, ça me permettait d'accepter ses attentions sans réfléchir plus loin. Malheureusement, Marietta l'a fait pour moi. Nous sommes allées rapidement nous changer dans son appartement de Londres avant la fameuse « soirée entre filles » le dimanche et, au lieu de m'assommer de critiques sur tel ou tel détail du comportement de Lettie, elle m'a demandé directement :

« Il y a quoi entre toi et l'autre type là... Taï ? Paï ?
- Dai... Il n'y a rien !
- Ahah... pour paraphraser l'autre paillasse, « genre » ! Tiens, enfile ça, m'a-t-elle dit en me lançant une robe verte aux manches trois quarts assez ample sous la poitrine ce qui cacherait ma surcharge pondérale.
- La robe est parfaite ! Ai-je répondu en espérant qu'on en resterait là.
- Oui, dépêche toi de l'enfiler, je ne veux pas qu'on soit en retard et qu'elle s'imagine que j'ai peur d'elle, a-t-elle lâché en retirant sa robe de sorcière sans ménagement pour enfiler elle-même une mini robe rose qui lui allait assez divinement. »

Quand elle m'a attrapé le bras pour transplaner, elle m'a chuchoté :

« Je finirai par te cuisiner à son sujet alors numérote tes abattis. »

« Numérote tes abattis »... c'était une expression que Dai lui même n'aurait pas reniée.
Nous avons retrouvé les filles au niveau du restaurant. Mabs avait enfilé un jupon en tulle aux couleurs de l'arc-en-ciel sur un leggings brillants à motif de python. Elle avait vraiment l'air d'une sorcière perdue chez les Moldus. Lettie, elle, était au moins aussi séduisante que Marietta dans une robe bustier bleue nuit très courte. Je me suis sentie terriblement laide et insignifiante auprès d'elles mais je me suis consolée en disant qu'au moins, la robe que m'avait prêtée Marietta cachait mon gras.

« Soirée entre filles ! a beuglé Mabs en sautant en l'air a une hauteur impressionnante ce qui a fait cliqueter toute la quincaillerie de babioles en plastique fluo qu'elle avait autour du cou. »

Et elle nous a entraînées à travers la ville. Elle a mis dix bonnes minutes à se rappeler de l'emplacement de son bar karaoké mais une fois que nous y sommes entrées, nous avons regretté de ne pas nous être perdues plus longtemps.
Prue aurait dit avec tact que c'était « chaleureux » mais la vérité était que c'était encombré et crasseux. Un homme d'âge moyen passablement éméché (il était déjà presque onze heures) meuglait un vieux tube de crooner Moldu dans un micro et les autres clients étaient tous de sa tranche d'âge.

« C'est... encore plus ringards que les pubs du Chemin de Traverse, a grimacé Marietta.
- C'était bien la peine de se fringuer, a grommelé Lettie, même en sac poubelle je me serai fait draguer ici.
- Allez les copines ! Ce sera encore plus drôle comme ça ! On va chanter sans crainte du regard des autres ! »

Nous nous sommes assises aussi loin que possible de gros objets Moldus qui amplifiaient la voix du chanteur très amateur en possession du micro. Avec un bon Sonorus, on aurait obtenu un aussi bon résultat sans les grésillements et avec le correcteur de voix. Marietta qui haussait tellement les sourcils qu'ils semblaient sur le point de disparaître sous sa chevelure, paraissait partager mon avis.

Mabs a proposé de payer la première tournée et pour nous donner « du courage » elle n'a commandé que de l'alcool. J'ai pensé à ce qu'avait dit Prue au sujet de l'américaine qui convertirait tout le monde grâce à la boisson. Je me suis demandé si Mabs était aussi calculatrice que cela mais quand elle m'a adressé un clin d'œil, j'ai réalisé qu'elle était pire qu'une calculatrice... elle était un génie du mal !

« Cho viens ! On va chanter une première chanson ensemble ! a-t-elle lancé, comme ça Lettie et Marietta pourront travailler sur leurs relations, a-t-elle ajouté en me faisant de grossiers clins d'œil. »

Marietta et Lettie m'ont toutes deux lancé le même regard suppliant mais trop tard, j'étais déjà sur l'estrade et honnêtement beaucoup plus à plaindre qu'elles. Mabs a demandé une chanson que je ne connaissais pas. Comment aurai-je pu la connaître d'ailleurs ?

« Je connais pas cette musique, je lui ai glissé, paniquée.
- Sérieusement ? Mais tu vis sur quelle planète ? Tu verras, c'est facile. »

Elle m'a tendu un micro et a lancé à l'assistance :

« Je dédie cette chanson à mon amie Cho ici qui, croyez le ou non, ne l'avais jamais entendue ! »

L'assemblée a applaudi et aux premières notes, tout le monde était debout. Manifestement, c'était un classique. Mabs chantait atrocement mal mais elle bougeait bien et sa jupette prenait particulièrement bien les projecteurs. Je me suis dit que si quelque chose pouvait rapprocher Lettie et Marietta à cet instant, c'était certainement de la critiquer et cette idée m'a presque arrachée un sourire. Poussée par Mabs, j'ai même commencé à chanter le refrain :

« Des étrangers dans l'attente
A travers le bouleeeeeevard
Leurs ombreu cherchant dans la nuiiii-hiii-hiiit
Des gens sous la lumière
Vivant pour chercher l'émotion
Cachés quelque part dans la Nuiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiit
N'ARRÊTE PAS D'Y CROOOIIIIRE
ACCROCHE TOI A CE SENTIMEEEEEEENT !
»

Finalement, je crois que j'ai commencé à m'amuser à la fin de la chanson mais aussitôt après, Mabs est descendue de scène et a foncé vers notre table pour voir le résultat de ses « magouilles ». Malheureusement, Marietta et Lettie nous ont accueilli avec trop de chaleur pour qu'un peu de soulagement n'y soit pas mêlé. La glace n'avait pas fondu.

« C'était pas si mal Cho, m'a glissé Marietta, tu bougeais bien.
- Mon bébé a le rythme dans le peau, a chantonné (faux) Mabs en m'attrapant par les épaules pour me faire remuer, maintenant il va falloir que vous fassiez un duo toutes les deux, a-t-elle ajouté en désignant Lettie et Marietta.
- Hors de question, ont-elle dit simultanément.
- En fait si, mais laisse moi boire d'abord, s'est aussitôt reprise Lettie.
- Alors tu es de celles qui n'ont de courage qu'après un verre, a persiflé Marietta, ça ne m'étonne pas de la part d'une accro du tabac.
- J'ai pas besoin d'alcool pour me décoincer ! Et puis moi au moins, je me décoince, je n'ai pas comme toi un fichu balai dans le...
- Alors vous pourriez aller chanter tout de suite ? A mielleusement suggéré Mabs. »

Marietta et Lettie ont échangé un regard meurtrier et se sont levées comme une seule femme. Nerveuse, je me suis jetée sur mon cocktail que j'ai siroté en les observant avec angoisse. Sur scène, Lettie a pris son micro avec assurance et Marietta l'a imitée même s'il était claire qu'elle était moins à l'aise. En voyant d'aussi jolies filles, les hommes du premier rang ont aussitôt commencé à applaudir et crier mais elles les ont ignoré et Lettie a commencé toute en trémolos :

« Quand j'étais jeuune
Je n'avais besoin de persooonne
Faire l'amour n'était pas sérieuuux
C'est du passééééé... »

Marietta l'a imitée sur les mêmes notes :

« Je vis toute seuuule
Je pense à tous mes vieux amiiis
Quand je compose leurs numééroooos
Personne ne répoonds »

Elles avaient toutes les deux des voix que je n'aurai pas soupçonnées aussi puissantes et elles s'en sortaient étonnement bien. Mabs était survoltée, debout sur sa chaise, elle applaudissait à tout rompre. Elles ont poursuivi en se partageant refrains et couplets dans un équilibre bizarrement harmonieux. Aucune ne voulait perdre la face devant l'ennemi. C'était une guerre. Sur un des derniers refrains, elles sont parties toutes les deux :

« JE SUIS TOUTE SEEEUUUULE
JE NE VEUX PAS
ÊTREUUU TOUTE SEEEEEEULE »

Elles ont inspiré un grand coup, échangé un regard presque complice et manqué d'exploser les enceintes :

« DE NOOUVEEEEEEEAAAAAAAAAAAUUUUUUUUUUUUUUUUUUUU !»

Je ne sentais plus mes oreilles. Les gars du premiers rangs ont frôlé la syncope et Mabs a dû se casser les mains à force d'applaudir. Haletantes, Lettie et Marietta ont achevé la chanson sous un tonnerre d'applaudissement. Puis, elles se sont regardés avec ce qui ressemblait fort à un sourire mal contenu avant de filer nous rejoindre :

« Wahou ! C'était chaud les filles ! Je sue comme un sanglier à cause de vous ! Il est temps de retirer une couche ! s'est écriée Mabs en ôtant son poncho à motifs de canards jaunes pour dévoiler une brassière en satin brillant sous un top en résille fluo.
- C'était fabuleux, bravo, ai-je dit, sincèrement impressionnée.
- Merci, ont dit simultanément Lettie et Marietta. »

Et puis, chose incroyable, elles ont éclaté de rire. Mabs m'a donné un coup de coude mais il était inutile de souligner l'évidence. Une certaine chanteuse moldue au sacré coffre avait signé leur armistice. Comme pour célébrer cette victoire, un serveur et venu nous apporter d'autres cocktails alors que nous n'avions pas achevé les précédents.

« Le patron nous offre cette tournée parce qu'on a mis le feu, a commenté Lettie.
- Vu ce qu'on a donné, il aurait aussi pu nous offrir la première, surtout que j'avais envie de goûter au Sexe sur la Plage après.
- Sexe sur la Plage ! s'est écriée Mabs en lançant son poing en l'air, c'est le moment des histoires cochonnes. »

Je me suis ratatinée sur ma chaise.

« Qui commence ? a demandé Mabs, je suis sûre que des laaaaydy comme vous avez un tas d'histoire de fesse sensationnelles. »
- Une fois, ont commencé simultanément Lettie et Marietta. »

Puis, elles se sont fait des politesses pendant dix bonnes minutes pour finalement décider que c'était Mabs qui commencerait. La décence et le souci que j'ai pour votre santé mentale m'obligent à passer sur les détails de leurs anecdotes. Sachez seulement que Dill est extrêmement extrêmement extrêmement sensible des aisselles, que d'après Marietta, rien ne vaut les glaçons et que Lettie considère les kilts comme les vêtements les plus érotiques imaginables.
Après cela, à mon grand bonheur, Marietta a détourné l'attention des deux autres en demandant avec qui elles préféreraient « faire des trucs » parmi les collègues du restaurant.

« Cho bien sûr, a dit Lettie en m'attrapant par les épaules et en me claquant un baiser sur la joue.
- Moi ce serait Alister si j'étais pas avec Dill, a lâché Mabs. »

Nous l'avons toutes dévisagée avec stupéfaction.

« Quoi ? Il est mignon non ? On dirait un Furby ! »

Je n'avais aucune idée de ce à quoi elle faisait allusion mais en tous cas, si elle rompait avec Dill, aucune de nous ne lui ferait de concurrence auprès de ce garçon, pour sûr. A ma grande horreur cependant, la conversation a ensuite pris un tour déplaisant et en croisant le regard entendu de Marietta, j'ai compris qu'elle l'avait prévu depuis le début. Numérote tes abattis qu'elle disait.

« Toi Cho, on sait tous que c'est Dai qui t'intéresse ! a dit Lettie en se tournant vers moi. »

J'ai rougi violemment et manqué de recracher ce que j'étais en train de boire... par le nez. Au lieu de quoi je me suis mise à tousser.

« Oh ! C'est l'amour ou je ne m'appelle pas Maybelline ! s'est écriée Mabs.
- Ah oui ? Peut-être bien que c'est l'amour alors, a persiflé Marietta en passant langoureusement sa paille sur la ligne de sucre sur le rebord de son verre.
- Allez ! Dis-nous Cho !
- Oh... heu... je... et si on chantait une autre chanson plutôt ? ai-je bégayé en me levant. »

Mais Mabs m'a tiré par le bras pour me forcer à me rasseoir.

« Allez Cho ! On te laissera pas partir avant que tu ne te sois épanchée !
- Mais j'ai rien à vous dire !
- Que tu dis !
- Allez Cho, tu ne nous fait pas confiance ? a demandé Marietta en me faisant son regard par en dessous qui faisait tomber tous ses supérieurs hiérarchiques.
- Je... »

Voyant qu'elle tenait le bon bout, les autres l'ont aussitôt imitée et se sont toutes mises à me regarder d'une façon suppliante, la lippe tremblottante.

« Je ne sais pas ! ai-je crié avec impuissance.
- Mais vous avez semblé plus proches ces derniers temps... Et tu as l'air de bien l'aimer, a constaté Lettie.
- Et lui il t'aime... bieeeeeen, a renchéri Mabs avec une moue suggestive.
- Oui... Mais je... j'ai... »

J'ai fixé Marietta qui m'observait avec un petit sourire. Ca m'a énervée. Tout ça, c'était vraiment bas de sa part ! Alors j'ai décidé de jouer bassement aussi :

« Je ne peux pas m'engager dans quoi que ce soit pour le moment, mon petit ami est mort à la guerre et je... je le vis assez mal. »

L'ambiance est retombée d'un coup. Lettie a écarquillé les yeux et Mabs a plaqué les mains sur sa bouche. Marietta, elle, a froncé les sourcils.
Il y a eu un silence, puis Mabs m'a serré dans ses bras et je me suis sentie un peu mal.

« Bon, ne parlons plus de ça, a embrayé Lettie, tu avais dit que cette soirée incluait Karaoké, Kocktails et Korégraphie... Où est la Korégraphie ? Il est temps de danser !
- J'allais le proposer ! a lancé Mabs avec un entrain forcé. »

Et elle nous a entraînées dans une boîte de nuit encore plus ringarde que le bar karaoké ce qui ne nous a pas empêché de nous amuser. Mabs avait inventé des dizaines de chorégraphies stupides et la boîte était assez peu fréquentée pour nous permettre de prendre de l'espace. Marietta nous a en plus protégées par un charme qui nous rendait proprement hideuses et répugnantes aux yeux des autres ce qui a empêché les fêtards les plus avinés de nous aborder.

Pauvre vieux Johnny Ray
Il sonnait tristement à la radio
Et a ému plein de gens en mono
Nos mères en ont pleuré
Ont chanté avec lui, qui les blâmerait ?
Maintenant tu as grandi, tellement grandi
Maintenant plus que jamais je dois le dire
Toora Loora Loora Loora Yaye
Et on peut chanter comme le faisaient nos pères.

Allez viens Eileen ! Oh je te jure (il le pense)
A ce moment tu es tout pour moi !
Avec toi dans cette robe, mes pensées, je l'admets,
Sont un peu cochonnes
Allez viens Eileen !

Au milieu d'une chorégraphie endiablée de Mabs que Marietta et moi peinions à imiter tandis que Lettie partait carrément dans autre chose, Marietta m'a crié pour couvrir la musique :

« Tu as conscience que tu ne pourras pas fuir éternellement Cho ?
- Quoi ? Ai-je silencieusement articulé en jouant les innocentes tout en sautillant.
- Il va falloir que tu clarifies les choses avec Dai... »

J'ai senti mon enthousiasme douché d'un coup...oui... il allait bien falloir.