Chapitre 10 : Les rivières rouges


- John, écoute-moi bien. – Elkins s'approcha de son ami, et posa une main sur son épaule – Ce qui va se passer maintenant va être vraiment très difficile à vivre pour Dean mais aussi pour toi. Garde surtout en tête qu'on fait ça pour lui, pour l'aider… tu comprends ?

-Je sais Daniel…

-Si on n'avait pas besoin de ton sang pour le transfert je t'aurais demandé d'attendre dehors, aucun père ne devrait avoir à vivre ça. Pour l'instant il dort, Bobby lui a donné une dose de cheval, mais le virus est puissant, dès qu'on va commencer, il se réveillera. C'est pour ça qu'on a du l'attacher. En aucun cas tu ne dois intervenir. Il y aura du sang, des hurlements et des larmes, mais tu dois nous laisser finir. On est bien d'accord ?

John regardait Dean allongé sur le lit. Il avait l'air si paisible.

-Faites ce qu'il faut.

Bobby et Jim avaient pris position autour du lit. Dean était allongé torse nu, endormi, les pieds et les mains menottés au cadre du lit. John était assis sur une chaise à côté de son fils. Dès que ses deux amis étaient arrivés avec le matériel médical, il avait donné son sang pour remplir des poches de transfusion. Il ne savait pas encore à quoi cela pourrait servir mais si ça pouvait aider Dean il aurait volontiers donné un rein.

Les 4 hommes avaient revêtu des tenues médicales, blouses, gants et masques. C'était assez impressionnant de les voir comme ça, on aurait dit des savants-fous.

Elkins commença à expliquer aux 3 autres ce qu'il comptait faire.

-Le virus n'est pas comme un démon, on ne peut pas l'exorciser en une seule fois. C'est un peu comme si Dean avait en lui des millions de démons microscopiques.

-Alors on fait quoi avec ces bouquins d'exorcisme ? Demanda Bobby sur un ton plus agressif que ce qu'il aurait voulu.

-Le rituel qu'on va pratiquer s'appelle « Ruben Fluvius », « les rivières rouges », à cause du sang. C'est très ancien et puissant, mais je ne vais pas vous le cacher – il se retourna vers John – le sujet ne survit pas toujours.

John ne leva même pas les yeux. Il regardait Dean en lui caressant doucement le front.

Elkins continua :

-Il ne faut pas exorciser Dean, il faut exorciser son sang.

Le vieux chasseur se dirigea vers la table sur laquelle il avait soigneusement aligné plusieurs couteaux. Il en choisi un à la lame très effilée et se retourna vers l'adolescent encore endormi.

Désignant Bobby et Jim de la tête :

-Prenez chacun l'exorcisme le plus puissant que vous ayez en stock. Il va falloir que vous le psalmodiiez en permanence. N'arrêtez jamais, quoi qu'il arrive. Restez concentrez. Répétez-le. Répétez-le encore et encore. Jusqu'à ce qu'il soit sauvé, …ou mort.

Elkins s'approcha de John et posa une main sur son épaule. Il lui dit doucement :

-John, ton boulot sera d'éponger les plaies avec de l'eau bénite d'accord ? Tu peux faire ça ?

-Oui. La voix de John était ferme et déterminée malgré la fatigue et l'appréhension.

Ok. Tout le monde est en place ? C'est partit.

Daniel s'approcha de Dean le couteau à la main. Il lui attrapa un bras. Doucement il murmura : « je suis désolé, Dean… je suis désolé. ». Il ferma les yeux quelques seconde puis d'un geste sûr et précis traça une entaille profonde sur l'avant bras de l'adolescent.

Le sang coula instantanément sur les draps blancs. Des voix monotones avait commencé à réciter deux exorcismes en parallèle, en latin pour le Pasteur et en grec ancien pour Bobby. Les sons formaient une psalmodie étourdissante.

Au moment où Elkins avait enfoncé le couteau Dean avait été pris d'un violent sursaut, il semblait prêt à se réveiller d'une minute à l'autre. Le vieux chasseur avait prévenu que cela arriverai. Le virus donnait de la force au garçon, il lui permettait de guérir plus vite. Les sédatifs ne feraient pas effet longtemps.

John trempa un linge dans l'eau bénite et commença à éponger. Au contact de l'eau la plaie commença à fumer. Elkins fit une autre entaille au-dessus de la première. Dean se réveilla dans un cri. Le hurlement saisi John au plus profond de son cœur. Bobby et Jim ne s'étaient pas arrêtés. Ils reprenaient sans cesse l'incantation.

-Eponge John !

Le père s'exécuta. De la fumée jaillit de la plaie au contact de l'eau. Un autre hurlement.

Le rituel continua comme ça pendant près d'un quart d'heure. Elkins avait entaillé tout le bras droit de Dean. Ce dernier hurlait à chaque coupure et à chaque fois que son père approchait le linge humide.

-Ca ne suffit pas. Ces coupures ne saignent pas assez. Je vais lui charcuter la moitié du corps pour rien.

-Alors on fait quoi ? demanda John.

-Il faut qu'il saigne.

-Tu ne vas pas lui trancher la gorge ! - C'était presque une question.

Elkins resta un moment silencieux.

-Je t'ai dis que c'était risqué.

-Si tu lui tranche la carotide, ce n'est pas un risque, c'est un meurtre.

Les deux chasseurs se regardèrent pendant quelques secondes. Derrière eux ils entendaient le ton monotone des récitations de Jim et Bobby.

-John, je vais devoir le poignarder.

Les yeux du père restèrent un moment plantés dans ceux d'Elkins. Son expression était indéfinissable. Pendant d'interminables secondes le vieux chasseur attendait que le poing de son ami vienne s'écraser sur son visage. Contre toute attente John fini par dire d'une voix faible :

-Fais-le.

Dean était complètement réveillé maintenant. Il y avait du sang partout sur son côté droit, et surtout sur son bras. Il tremblait. Elkins était parti chercher un couteau adéquat. John était sur sa chaise les yeux dans les chaussures.

-Papa…

John ne releva pas la tête. Il savait que ce n'était pas vraiment Dean… il le savait. Il ne devait pas le regarder. Pas avec tout ce sang, pas après tous ces hurlements. Il était déjà au bord des larmes, il ne pouvait pas le regarder.

-Papa, je t'en supplie ! ne le laisse pas faire ça… ne le laisse pas me tuer… papa !

La voix de Dean était faible et tremblante.

-Je fais ça pour toi Dean. Répondit Elkins. Ne l'écoute pas John. Surtout ne l'écoute pas.

-Papa ! Pourquoi tu me fais ça ? Je vais mourir, tu me tues… Papa… je t'en supplie, j'ai mal…

John leva des yeux pleins de larmes vers Elkins.

-Fais-le Daniel.

Le vieux chasseur s'approcha de lit. Il s'assit doucement à côté du corps de l'adolescent attaché par les pieds et les mains. Les yeux verts de Dean, pleins de douleur, le transperçaient littéralement. Il dut faire un énorme effort pour s'en détacher. Finalement il leva le couteau au-dessus de sa poitrine. Il vit du coin de l'œil John attraper la main liée de Dean et fermer les yeux. Dans un murmure il souffla « pardonne-moi » puis il abaissa rapidement le bras, plantant la lame dans le ventre du garçon. Un hurlement. John sentit les doigts de son fils se serrer désespérément autour des siens. Il se mordait les lèvres pour ne pas hurler lui aussi.

Bobby, qui connaissait désormais par cœur son exorcisme grec, leva les yeux de son livre tout en continuant de parler mécaniquement. Il regretta immédiatement son geste car ce qu'il venait de voir le hanterait certainement jusqu'à la fin de sa vie.

Elkins était assis sur le lit, un couteau ensanglanté posé à côté de lui. Dean était tremblant, agonisant. Il y avait du sang partout, sur toute sa poitrine, on ne voyait même plus la blessure d'où il provenait. Elkins épongeait avec un linge déjà rouge. John avait posé sa tête sur le matelas sans lâcher la main de son fils. Il était agité de légers sursauts, de toute évidence il pleurait.

L'eau bénite sur le sang fumait et fumait encore. Dean ne pouvait même plus hurler tant la douleur était intense, maintenant il émettait des sons gutturaux. C'était affreux. Il n'avait que 15 ans… un gosse. Personne ne devrait jamais souffrir comme ça. Et surtout pas lui.

Bobby se souvenait de Dean quand tout allait bien. Il se souvenait de son sourire de charmeur, de son attitude désinvolte, de son rire, de ses yeux pleins de vie et de malice. Il se souvenait de tous les gestes tendres du grand frère envers le plus jeune. Dean ne l'avouerait jamais mais il aimait son frère profondément, et sans s'en rendre compte il avait envers lui une foule d'attention qui réchauffaient le cœur de Bobby. Malgré son air de starlette (Bobby adorait lui dire ça, il savait que ça le faisait toujours réagir au car de tour), malgré ses incroyables aptitudes à la chasse, ce gamin avait le cœur le plus grand que Bobby n'ait jamais vu. Il se demandait parfois si John s'en rendait compte. Dean était capable d'un amour absolument inconditionnel pour sa famille.

Est-ce qu'il existe un mot pire qu'atroce ? Parce que s'il existe, Bobby aurait voulu l'employer maintenant, pour décrire ce qu'il ressentait.

Il regarda un moment John. Il était en miette. Bobby le savait, il ne se remettrait pas de la mort de Dean. Sammy non plus. Les Winchester étaient 3 mais ils fonctionnaient comme un seul homme. Un homme ne peut pas survivre sans son cœur. Il replongea dans son livre, il n'y avait rien d'autre à faire.

-On le perd ! hurla Elkins

John leva instantanément la tête qu'il avait enfouit dans le matelas en espérant disparaître.

Il regarda Elkins prendre le pouls de Dean et se pencher sur son visage pour écouter sa respiration.

Le vieux chasseur s'adressa à John :

-Il perd trop de sang, son cœur ralentit. Il ne respire plus. Commence le bouche à bouche, je m'occupe de la transfusion.

John resta immobile, tétanisé.

-John ! C'est pas le moment de flancher ! Bouge !

A ces mots le père Winchester attrapa le visage de Dean entre ses mains et commença la respiration artificielle.

-Quelques secondes plus tard Elkins était de retour avec dans les mains les poches de sang que John avait donné dans la journée. Il avait tout prévu, pendant que Dean dormait, il avait branché un cathéter dans son bras gauche. Il ne lui restait plus qu'a y faire passer le sang du chasseur.

Dean recommença à respirer de lui-même. Son corps était tremblant, couvert de sang et de sueur. John continuait de lui tenir la main. Il lui semblait qu'elle devenait plus froide à chaque minute.

Les minutes s'écoulaient comme des heures. Bobby et Jim continuaient leurs psalmodies monotones. Le corps de Dean semblait en feu quand Elkins le recouvrait d'eau bénite. Il était impossible de savoir de quelle couleur étaient vraiment les draps, maintenant en tout cas, ils étaient d'un rouge sombre. Elkins avait placé une autre transfusion dans le bras de John au cas où Dean aurait besoin d'encore plus de sang. Il lui en restait une poche seulement. John avait l'air épuisé. Des cercles noirs s'étaient invités sous ses yeux alors que sa peau d'habitude sombre était devenue aussi blanche que les murs. Il semblait avoir vieillit de 10 ans.

Dean quant à lui ressemblait à un enfant, un bébé, si fragile. Il était recouvert de sang et de fumée. Son corps s'agitait sous de violents soubresauts alors que sa gorge continuait d'émettre de terribles râles d'agonie. Impossible de savoir si il était éveillé ou semi-conscient. Ses yeux se fermaient régulièrement pour se rouvrir brutalement quelques secondes plus tard dans un grognement de douleur.

Le rituel des rivières rouges portait bien son nom.


TBC
Voilà pour ce 10ème chapitre j'espère qu'il vous a plu! Je pense terminer l'histoire en 12 ou 13 chapitres.