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Chapitre 10. L'écrivain
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Se réveiller nu lové dans la chaleur de Derek fait maintenant partie de son quotidien. Méditer en attendant qu'il émerge aussi. Heureusement, il n'est pas un gros dormeur. Six à huit heures lui suffisent. Il lui en faut quatre à peine. Il se remémore les événements d'hier soir. Où pourrait-il classer ça en son palais mental ? Il n'en a aucune idée. Une pièce consacrée à Derek ? Derek protecteur, Derek amant amoureux, Derek profileur et combattant, Derek qui cuisine pour lui, Derek qui lui présente son chien, Derek qui redécore l'appartement... Oui. C'est ça. Un appartement.
Le restaurant puis la sortie en boîte qui s'est terminée à l'aube. A-t-il apprécié ? Oui et non. Ne pas avoir à brider leur relation : oui. Il a aimé voir danser Derek. Il l'a trouvé magnifique. Infiniment sexy. Il ne compte plus les érections qu'il doit à ses déhanchements, à ses clins d'œil complices et provocants. Son corps contre le sien. Ses lèvres, ses mains sur lui... Leurs sexes durs qui s'effleurent. Et détesté les œillades des prédateurs en puissance. Être envisagés comme des objets de plaisir.
— Déjà éveillé ?
— Toi aussi ? réplique-t-il.
— Tu bougeais, raille-t-il en l'embrassant tendrement.
La tendresse de Derek. Il s'y blottit avec délices, s'apprête à paresser un moment entre ses bras qui l'enveloppent. Lui qui a toujours estimé que dormir était du temps perdu. Du revers des doigts, il frôle le galbe de sa hanche. Des mains, il empoigne les fesses fermes. Des yeux, il caresse la bouche tentante, le satin de la peau brune, la poitrine aux tétons sombres et descend vers l'érection matinale. Il a envie de lui. Encore.
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Machinalement, Derek a allumé la télévision en passant par le living. Il prise un bruit de fond. Malheureusement, songe Sherlock qui préfère le silence. Un nom familier les fait sursauter de concert. Dans les actualités, le journaliste fait état d'une commande très importante à la société FullMetal par l'industrie de l'acier américaine en la personne de Oswald Lesistein. Ils échangent un regard mitigé.
— Les vacances sont finies. Moriarty ne va pas tarder à riposter, assène Derek.
Il acquiesce. Que Derek et lui n'aient pas contribué au succès des négociations n'interpellera absolument pas le psychopathe. Il ne verra en l'histoire qu'une occasion de plus de les incriminer.
— Il n'a pas besoin d'une raison, chéri, intervient Derek qui a suivi son ressentiment inexprimé. Tu le sais mieux que moi.
— En effet, grogne-t-il.
— Tu connais une salle de sport dans le coin ?
— Tu veux faire de la musculation ? s'étonne-t-il en le scannant de la tête aux pieds.
Derek sourit. Il sait que son détective apprécie son corps. Dès le premier contact dans le bureau de Lestrade, il a noté son coup d'œil intéressé.
— Non. A Quantico, je me chargeais des cours d'autodéfense des agents du FBI. Si j'arrête tout sport, je vais vite devenir un rond de cuir bedonnant. Je suis sûr que tu n'aimeras pas ça, le taquine-t-il. Je voudrais que nous y allions ensemble régulièrement. Lestrade dit que tu excelles en lutte au corps à corps. J'espère voir ça depuis notre rencontre.
— Vraiment ? Je ne me rappelle pas qu'il m'ait jamais vu combattre, raille-t-il.
Une heure plus tard, après avoir garé la voiture au même endroit que la veille plus délabré encore au soleil, ils poussent la porte d'un minable club de boxe de Hackney. Il aurait dû se douter qu'il ne s'entraînait pas en un des lieux à la mode avec jacuzzi, SPA et cours de stretching que fréquentent les fils de bonne famille. Pas de problème, il provient de la rue. Comme au centre de jeunesse de Carl Buford, la majeure partie des pratiquants sont les gosses ou les chômeurs du quartier. Excepté qu'ici la patronne est une femme d'une quarantaine d'années qui les salue d'un geste de la main avant de reprendre son cours de self-défense dispensé à une dizaine d'adolescentes.
— Viens.
Les vestiaires sont rudimentaires mais propres. Dans la seconde salle : deux rings, six sacs de frappe, deux punching-ball et le nécessaire pour la mise en forme : tapis roulant, rameur, cycle, banc d'haltères... Du matériel ancien bien entretenu. Les quelques utilisateurs ne se dérangent pas pour eux. Aucun regard ne les suit lorsqu'ils montent sur une des deux surfaces.
Ils s'examinent, se guettent avant d'entrer dans le vif du sujet. C'est du combat de rue. Tous deux ne portent que des mitaines protectrices aux poignets et jointures. Sherlock a une façon particulière de se battre. Il ne voyait pas la chose différemment d'ailleurs. Ni boxe, ni art martial et pourtant très efficace parce qu'il utilise son don d'observation et exploite habilement chaque erreur de l'adversaire. Il doit se concentrer afin de le contrer. Il est manifeste qu'ils auraient des difficultés à dominer l'autre en cas de rivalité sérieuse. Son homme le nargue.
— Tu ne t'attendais pas à ça, hein ?
Derek éclate de rire. Depuis presque une heure, ils s'affrontent sur le ring.
— Tu te débrouilles très bien, dit-t-il. Pause ?
Sherlock accepte de la tête. Il le contemple alors qu'il boit l'eau à grandes goulées à même la bouteille qu'il lui tend ensuite. Une goutte dévale son menton, la pente de son cou et finit avalée par l'encolure de son tee-shirt légèrement mouillé. Le visage luisant de sueur, les boucles collées sur son front, les yeux brillants de l'excitation de la joute, il est terriblement animal et, malgré ça, il garde une certaine élégance très séduisante. Sans autre forme de procès, il le prendrait volontiers là, sur la surface de combat. Ils échangent un sourire complice.
— Sherlock ? Pour une fois que tu es là, tu m'entraînes un peu ?
C'est un môme de quinze ou seize ans en tenue de kick-boxeur qui fait cette étonnante demande. Son chéri hésite, quête son approbation avant de répondre.
— Vas-y que je t'admire en action, dit-il avec un clin d'œil en désignant le banc en face du ring sur lequel il a l'intention de s'asseoir.
Le garçon enroule autour des poignets et des mains de Sherlock les longues bandes de soutien, puis lui passe et attache les gants. Le kick-boxing est une discipline qui convient parfaitement à son compagnon. Elle exige précision, rapidité autant au mental qu'en gestes. L'adolescent est doué. Plus que le professeur qu'il ne tardera pas à dépasser. Sherlock commence à fatiguer, il le voit à ses mouvements plus brusques. Moins contrôlés. Il se lève et attire son attention d'un signe.
— Repose-toi. Je vais te relayer.
— Apprécie l'enseignement de Derek, dit-il à son élève. C'est un maître en self défense. Il instruisait les agents du FBI sur la base de Quantico. Il est aussi ceinture noire de judo, cinquième dan.
— Arrête de me jeter des fleurs. Je ne te reconnais plus, se moque-t-il avec tendresse, ému de lire la fierté aux yeux de son vis-à-vis.
— Viens ici.
C'est Sherlock qui prépare ses poings avec minutie.
— Je te préviens, avec toi, il ne se retiendra pas. C'est une teigne, souffle-t-il.
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— Bonjour Sherlock, lance la propriétaire de la salle en s'installant à ses côtés.
— Moïra, salue-t-il.
— Écoute. Ce n'est peut-être pas l'idée du siècle d'introduire un policier au club.
— Je vois que ça fait déjà le tour. Derek est le superviseur d'Interpol à Londres, explique-t-il sans quitter du regard celui-ci qui fait répéter à Steve son coup de pied circulaire qu'il juge imprécis. Interpol est un service de renseignements, pas un service d'interventions. De surcroît, il est américain. Avant il étudiait les sciences des comportements criminels au FBI. C'était un profileur si tu préfères. Il ne travaille pas pour la police britannique. Et ça ne risque pas d'arriver, persifle-t-il.
— Tu crois qu'ils vont faire la différence ?
— Peu importe. Si je l'amène, c'est que je m'en porte garant.
— ...
— Il est mon compagnon, insiste-t-il après un moment de silence. Cela, ils devront l'admettre.
— Tu n'as jamais amené le précédent. Qu'est-ce qui a changé ?
— Le précédent ?
— Ce docteur qui était souvent avec toi. Qui tenait ce blog, tu sais...
— John Watson a été mon colocataire pas mon amant, l'interrompt-il. Il est hétéro, marié et père de famille. Je suis d'ailleurs le parrain de son fils aîné.
— Méfie-toi, c'est tout. Chez la plupart, le rejet du flic est instinctif.
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Sherlock est dans son palais mental depuis qu'ils sont rentrés. Il a fait sien le canapé de l'appartement de Chelsea comme celui de Baker Street et c'est très bien ainsi. Du coin de l'œil, Derek l'a vu discuter avec la dirigeante du club de sports. Il n'avait pas l'air heureux. Contrairement à Sherlock, il est issu d'un milieu populeux. Un milieu où défiance est le maître mot. Où chaque personne extérieure qui vient se greffer dans le paysage est un danger potentiel. Ils ont certainement mis une éternité avant d'accorder leur confiance à ce détective bizarre, à l'air supérieur, aux manières de dandy et aux vêtements bourgeois. Ils soupçonnaient ou avaient compris son orientation sexuelle, mais il était discret. Voilà qu'il modifie la donne en affichant ouvertement son homosexualité et son petit-ami. Et quel petit-ami. Le symbole de l'ordre établi. Car la signification d'Interpol est sans nul doute inter-polices.
Il redresse doucement la tête et le torse de Sherlock afin de s'asseoir à ses côtés sur le divan, puis il le remet dans la position qu'il avait choisie. La tignasse bouclée repose maintenant sur ses genoux. Sherlock pousse un soupir d'aise et repart dans sa méditation.
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— Derek ?
— Hmm ?
— Réveille-toi. Le toutou veut faire ses besoins, grommelle son chéri. Et Garcia a envoyé un mail, elle voudrait que nous nous connections.
Il ouvre un œil, péniblement. Assis sur son derrière juste devant le sofa, Clooney patiente la tête penchée vers la gauche, les yeux plein d'espoir. Il grogne, adresse un coup d'œil à Sherlock qui le fixe d'un air narquois. Rien à attendre de ce côté là.
— J'y vais.
La cohabitation entre son homme et son animal se passe mieux qu'il ne l'espérait. Vu son caractère, il ne se fiait pas à lui pour le nourrir, le caresser, à son grand étonnement, Sherlock – ou parfois Madame Hudson – le promène pendant la journée alors qu'il est au travail.
— Viens ici, toi, murmure-t-il en l'attirant à lui.
Nichant, son visage entre l'épaule et les cheveux sombres, il se plonge dans l'odeur sherlockienne.
— Tu as fini de ruminer ce que t'a dit la propriétaire de la salle de boxe ?
— Depuis longtemps. Tu sais que tu as dormi presque trois heures ? C'était un problème à une heure seulement, raille-t-il. Les deux autres, je les ai consacrées à l'affaire. Puis ce cabotin, dit-il en désignant Clooney qui les observe, est venu faire le beau en croyant que je le sortirais, le week-end, c'est ton boulot, précise-t-il en insistant sur le possessif.
— ...
— Je ne t'aurais pas éveillé sans le message de Garcia, complète-t-il avec une grimace.
Derek éclate de rire. Il emmène le chien, fait du café, un Oolong pour son amant, avant de s'installer dans le bureau et de demander la liaison avec Quantico.
— Hello, ma déesse, plaisante Derek.
— Bonjour, Garcia, dit Sherlock appuyé contre lui.
— Salut, mes canards en sucre.
Derek sait que son amie est inquiète rien qu'à voir ses lèvres légèrement pincées et son regard un peu fuyant.
— Où est l'équipe ?
— Lexington, Kentucky. Une affaire de pyromanes. Quatre incendies en deux semaines et toujours lorsque les familles sont à la maison. Ils les enferment avant de bouter le feu. Huit victimes jusqu'à présent dont cinq enfants de dix ans à six mois. Ce qui est bizarre, c'est qu'ils sont plusieurs, explique-t-elle. Ils y arriveront comme d'habitude, conclut-elle. J'ai fouillé la vie de votre Alice de A à Z. La seule personne passionnée par l'Égypte dans son entourage est son père mais il est décédé d'un cancer il y a huit ans. Elle était l'aînée d'une fratrie de trois. Le frère est agent d'assurances, il a épousé une infirmière et a deux adolescents. Il habite à Lausanne. Des gens sans histoire. La sœur a eu une vie plus mouvementée. Elle a été mariée, peu de temps il est vrai, de 1995 à 2000, à Ronald Moran. Il est le cadet de Sebastian Moran, que tu as côtoyé, Sherlock. Il est plus connu sous son pseudonyme : Paul Roman Eder.
— L'écrivain ? s'exclame Sherlock.
— En effet. Il écrit des récits de fantasy particulièrement noirs et sanglants.
— Épouse du frère du bras droit de Moriarty, grogne Sherlock.
— Tu m'as demandé par qui a été ouvert le compte du Liechtenstein. Il l'a été par la victime elle-même. Il n'y a eu qu'un seul versement mais je le veux bien pour terminer ma vie au soleil. Quarante sept millions de livres.
— En livres ? s'étonne son compagnon.
— Cette somme a été transférée depuis un compte britannique.
— Le compte d'origine ?
— Appartenait à Ezechiah Burnein. Mort dans le camp d'Auschwitz en 1943 à l'âge de soixante et un ans.
— D'accord, fausse identité, une fois de plus, grommelle Sherlock. On tourne en rond.
— Pas tout à fait, intervient Pénélope. Ezechiah Burnein est un personnage important d'un des romans de Paul Roman Eder : La fin d'un règne. Reid l'a lu hier. Il t'a rédigé un résumé et un bref topo du caractère du type qu'il a qualifié de cinglé. Il vit près de Brighton et Sarah Vapienne à Epsom. Je t'envoie ça.
— Ok. Autre chose ?
— Oh que oui. Il y a eu une tentative d'enlèvement à la résidence de Oswald Lesistein il y a deux jours. Étant donné qu'elle est mieux protégée que le Pentagone, elle a échoué. Un des exécutants est resté sur le carreau. Il s'agit d'un certain Rupert Carlowe, trente six ans, c'est un ancien marines renvoyé pour conduite infamante. Je t'ai joint copie de son dossier.
— Voilà la raison pour laquelle Lesistein a pressé la signature du contrat, souligne Sherlock. Quitte à y perdre des avantages.
— Prentiss est rentrée sans problèmes. Un mois de vacances et elle prendra son poste à l'ambassade de Madrid. Reid l'a mise au courant des photos, précise Garcia.
— Bien.
Derek n'a pas envie d'avoir devant son détective l'opinion d'Emily. Il préfère abréger.
— Tu as emménagé ?
— On peut dire ça, se moque-t-il en lançant un coup d'œil complice à Sherlock. J'y suis peu.
Il voit la curiosité envahir le visage de Pénélope. Aïe.
— Je suis à Interpol la journée, dit-il avec un haussement d'épaule. Nous essayons ensuite de passer du temps ensemble. Cela me semble logique.
— Nous avons quelques occupations prévues pour les jours à venir, raille son chéri.
— Nous irons à Epsom demain.
Sherlock acquiesce de la tête.
— Pourquoi cette histoire vous intéresse-t-elle autant ? Alice a volé à son beau-frère une fameuse somme d'argent et elle a payé. Vos industriels, c'est une seconde affaire, juge Pénélope.
— Ce serait trop simple. Comment vingt ans plus tard, aurait-elle eu accès à un compte bancaire de son beau-frère ouvert récemment ? C'est le même égorgeur des deux côtés, ce n'est pas un hasard. Tout ce tintouin est en préparation depuis trois ans et Alice s'y est retrouvée mêlée d'une manière ou d'une autre.
— Depuis ton retour, précise Derek.
— Oui, reconnaît-il. Ou depuis la disparition de Sebastian Moran. Je crois que cette somme est en rapport avec l'ultime mission de celui-ci.
— Sherlock ?
— Ancien officier des marines, Moran était un tireur d'élite. Bras droit de Moriarty, il était chargé de faire appliquer par ses hommes de main le contrat que son boss avait ordonné. Tuer John, Greg, Madame Hudson, si je ne me suicidais pas. Et moi en dernier. Si Moriarty avait l'intention de mourir pour m'y contraindre, il a dû laisser à son acolyte son pactole ou tout au moins une partie. Tu remarqueras que ça ne colle pas avec l'hypothèse d'un Moriarty vivant. D'une fidélité sans faille à ce dernier, cela aurait suffi pour que Moran exécute les ordres, toutefois il y avait en plus une très grosse somme en jeu lui permettant de se retirer. Immédiatement, il a douté de ma mort. Il lui fallait pourtant une certitude. Je te l'ai dit, je me suis caché pendant trois mois à Hackney. Mycroft m'a envoyé en mission pour le MI6 dans les Balkans avec une nouvelle identité. Je ne suis réapparu à Londres que lorsque Moran a été mis hors circuit.
— Comment ?
— De façon très définitive, le défie son amour d'un air hautain.
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