Posté le : 16 Février 2017. Le mot de la fin.
Nina Hazel : Ce serait théâtral et exagéré d'affirmer que j'ai à présent la larme à l'oeil mais… presque. Disons qu'une petite poussière squatte actuellement le dessous de ma paupière gauche. Backwards est l'oeuvre de deux années de travail collaboratif et (environ) six mois de complot silencieux. Ajoutons à cela une cinquantaine d'e-mails fruités et hystériques au cours desquelles les premières bases de cette histoires ont progressivement été posées. Observer la publication et l'évolution chapitre après chapitre de Backwards m'a donc empli d'une très grande fierté ainsi que d'un sentiment de reconnaissance. Tout d'abord envers vous, lecteurs et lectrices — car rien ne vous empêchait de grommeler : « ohlala mais qui c'est celle-ci encore ? D'où est-ce qu'elle débarque ? Elle écrit du dramione en plus ? Vade rétro. » — mais également envers Sa Majesté qui, dans sa bienveillance infinie, a bien voulu m'embarquer dans cette aventure. Moi, pauvre mortelle. Endosser le rôle de Blaise fut un plaisir. De A à Z. Construire un univers se basant sur la musique, mon grand amour, a été pour moi quelque chose de délectable. M'envoler littérairement pour Los Angeles m'a apporté une liberté que j'ai rarement l'occasion d'expérimenter, même avec mes propres textes. Et accepter de joindre ma plume à celle de Fabiola a été, et de très loin, la meilleure décision de 2015.
Dwould : Avant toute chose, sachez que nous nous excusons du délais digne d'une grève de la SNCF et RATP combiné, trololol. Ce que vous devez savoir c'est qu'en gros, même si on ne parlait plus trop de cette fic, ça ne voulait pas dire pour autant qu'on l'avait oubliée ! Assez régulièrement on se faisait des petites sessions dialogues, des pronostics sur la fin, sur comment elle devait être (et croyez-moi les débats furent houleux !). Mais finalement, nos visions se rejoignaient assez tout au long de cette terriblement bonne aventure. Je ne regrette pas une seule fois d'avoir contacté Nina pour cette big ass collab du feu de dieu parce que ce fut INTENSE (genre digne du featuring Shakira and Beyoncé, vous savez) ! J'ai plus qu'adoré donner la réplique à Blaise. Être dans la peau de Théodore fut jouissif (dans tous les sens du terme, hum, hum). Merci d'avoir été là, d'avoir été aussi patients et carrément à fond dans cette histoire... A titre personnel, je l'aurais bien continuée jusqu'à l'éternité mais Nina a dit non. Donc le but pour moi c'est de négocier avec elle les droits d'auteur pour en faire un film sur 8 volets de 12 heures chacun, voilà, voilà. Je t'aime Nina. Crois en ton talent, tu iras loin. Je signerai ton premier best-seller dans ma maison d'édition digitale. A notre amour éternel. Parce que le Zabnott n'a pas de fin.
Playlist : Fool To Cry (Rolling Stone cover) – Tegand and Sara. Stick – BANKS. Radio Silence – James Blake. What You Need – Flume. Nights – Frank Ocean. In Your Eyes (Peter Gabriel cover) – BANKS. Wet Dreamz – J. Cole. The Greatest View – Flume (feat Isabella Manfredi). I Need A Forest Fire – James Blake feat Bon Iver.
Chapitre 10 : In Conclusion
- Featuring Nina Hazel, dialogues Blaise.
« C'est confirmé : Slytherin est gay ! »
Plusieurs années déjà que les rumeurs pesaient lourd sur les épaules de Slytherin, le rappeur controversé originaire de Leeds. Ses rares apparitions publiques se faisaient toujours en solitaire, au grand dam de ses très nombreuses fans, espérant un jour capter le regard magnétique de la star internationale. Lors de ses mémorables interviews diffusées sur son site officiel, les questions concernant sa vie sentimentale glissaient sur Slytherin avec une indifférence presque inquiétante. « Que pense votre petite-amie de votre célébrité ? N'est-ce pas difficile pour elle de devoir vous partager avec toutes ces groupies ? Quand trouvez-vous du temps pour vous retrouver ? Aime-t-elle votre musique ? » Toutes ces interrogations seraient aujourd'hui plus pertinentes si les rédactions du monde entier remplaçaient désormais le « elle » par un certain « il » !
La vérité a éclaté la nuit dernière, au Four Guys – restaurant de luxe de Los Angeles. Slytherin y avait prétexté un rendez-vous d'affaire de la plus haute importance (RadarOnline a réussi à se procurer une photocopie de son agenda diffusé par l'un de ses anciens assistants). D'après nos informateurs, Slytherin y aurait passé près de deux heures et demie en compagnie d'un jeune homme. « Ils étaient à une table légèrement isolée des autres », nous décrit une serveuse sur place au moment des faits. « Slytherin et lui parlaient à voix basse, comme s'ils avaient peur d'être entendus. Je servais la table d'à côté. Au début, je me suis dit qu'ils parlaient sûrement d'un gros contrat confidentiel. Puis j'ai remarqué certains, mmh, gestes. Ils n'arrêtaient pas de s'effleurer les doigts, se regarder un peu comme... enfin, vous savez, quand vous flirtez avec quelqu'un. L'autre type lui a même fait du pied ! »
Si les rares indiscrétions du chanteur ne suffisaient pas à mettre en alerte ses voisins de table, une dispute aurait éclaté peu après. « Un de nos clients l'a aperçu », continue la jeune serveuse en fronçant les sourcils par concentration. « Il s'est tout de suite levé et a marché droit dans leur direction. Évidemment, personne ne savait ce qu'il avait en tête. Je traîne assez sur les réseaux sociaux, donc je me disais que c'était un des amis de Slytherin. Mais... Il lui a renversé son verre sur la tête ! Tout le monde était sous le choc. Enfin, ce n'était pas le pire ! Il a dit quelque chose à propos de ''collectionner des conquêtes masculines'' et là, le staff entier a compris : Slytherin était à un rendez-vous amoureux ! »
Faute de chance, un blogueur était aussi parmi les convives et a live tweeté ce scandale pour ses quelques deux millions de followers. « Slytherin est au FourGuysLA. Son ex vient de le surprendre avec un autre mec. Oui, un mec. » Une minute plus tard, le bref commentaire : « Impossible de calmer la situation » apparaît, suivit d'une vidéo de 21 secondes où l'on entend Andy Anderson, passablement éméché, clamer haut et fort qu'il lui « suce la queue ». Dans la vidéo, quoique prise à la volée, on distingue clairement l'artiste se lever et foncer droit vers la sortie suivit de près par sa conquête d'un soir. Nous ne distinguons pas réellement son visage à cause de sa légère inclinaison vers le sol et de l'éclairage tamisé. Lorsque l'on demande quelques informations supplémentaires concernant le physique du jeune homme, la serveuse indique : « Il était très beau. Du genre, pas passe-partout. Ce qui m'a frappé, ce sont ces yeux. Du genre à tomber raide dingue. »
À peine Slytherin avait-il quitté le restaurant, que la toile s'est enflammée. En une vingtaine de minutes à peine, le rappeur était en Top Tweet mondial et la vidéo circulait d'une page à une autre, balançant la cruelle vérité à ses millions de fans à travers le globe.
Leur réaction ne s'est pas fait attendre : pratiquement tous ont été dégoûtés. « Je n'arrive pas à croire que Slytherin ait pu cacher une chose pareille », écrit une fan au pseudo de AK-5620 sur son compte Instagram. « Je veux dire, il parle constamment de vérité, d'être authentique, et là c'est comme s'il venait de cracher sur des années d'enseignement. #Slytherin a été mon mentor. Je me sens trahie qu'il nous ait caché ça. Ok, la culture hip-hop est très machiste et homophobe, mais... pour moi ça n'a pas de sens. C'est comme s'il rejoignait ces centaines d'autres rappeurs qui préfèrent mentir et vendre du disque plutôt que d'être eux-mêmes et garder leur âme. Ce soir, je suis vraiment déçue. Moi qui le croyais vrai. » D'autres ont été plus virulents : « Slytherin, gay ? Putain, je vais brûler tous ces CD à ce fils de chien. Pas de ce genre de saloperie chez moi. #BoycottSlytherin ».
Sur YouTube, nous retrouvons le même écho. Les « Reaction Videos » à propos de l'hashtag #BoycottSlytherin fleurissent et nous en comptabilisons pas moins d'un millier en seulement 24H. Sony Records, qui négociait un deal mirobolant pour son prochain album, a interrompu tout dialogue avec l'artiste. Dans un bref communiqué de presse, ils informent « devoir prendre en compte quelques difficultés marketing ». En effet, être à la fois rappeur et gay semble être deux identités irréconciliables dans ben des esprits.
Afin de faire taire les rumeurs sur sa sexualité, Slytherin n'avait pas hésité à employer les grands moyens quelques mois plus tôt en exterminant son père grâce à son nouveau hit : ''This Track Is For My Father, Sincerly, Your Devoted Son''. Les soupçons concernant l'homosexualité du rappeur avaient enflé après l'interview choc de Tensaye Zabini à Radar Online. « Tout dans son attitude montre que certains hommes ne le laissent pas indifférent » affirmait son géniteur avant d'être soigneusement muselé par l'équipe médiatique du fils prodigue. Depuis, Slytherin s'est enfermé dans l'un de ses légendaires silences radio. Même son agent reste injoignable.
« C'est devenu un pro de la politique de l'autruche », dénonce un animateur radio new-yorkais. « Dès qu'il a un problème, il disparaît de la circulation et deux mois plus tard, il balance un son histoire de faire passer la crème en espérant que tout le monde tournera la page. Sauf que cette fois, ça ne marchera pas. Y'a trop de preuves, et les gens veulent entendre sa version des choses. » Si cette crise est mal gérée, il se pourrait que la carrière de Slytherin soit fortement compromise, voire... terminée.
Ooo
C'était la troisième personne affublée du tee-shirt « Boycott Slytherin » qu'il croisait dans la journée. Simple effet de mode ou véritable revendication, un furieux sentiment de malaise empoignait Théo depuis ce matin. Peu importe où il posait les yeux, il avait l'impression que le monde entier savait qui il était, que l'on pouvait lire en lui comme au fond d'une bassine d'eau translucide.
Pourquoi les gens tournaient-ils le dos à Blaise maintenant qu'ils savaient la vérité ? Qu'est-ce que cela pouvait-il bien changer dans le fond qu'il soit... Théo soupira. Le soleil flambait sur les superbes carrosseries traversant la 7e avenue de Beverly Hills. Pochette sous le bras et affublé de lunettes de soleil, Théo s'adonnait au lèche-vitrine le moins glamour que la terre ait pu porter : dénicher les petites annonces.
Depuis quelques jours, Théodore était à la recherche d'un emploi. Puisqu'ayant quitté l'université au bout de six mois seulement, ses qualifications étaient donc au plus bas. Il avait écumé pas moins de cinq agences dans la matinée et espérait mettre un terme à cette torture au plus vite. Arrêter l'escorting était la décision la plus difficile qu'il eut à prendre ces dernières années. Il était tellement plus flatteur de voir des hommes se plier en deux ou se battre juste pour votre compagnie, que de devoir accepter n'importe quel job minable pour gagner sa vie. Et puis, venant d'un milieu très privilégié, Théodore n'avait jamais été habitué à se battre pour obtenir une toute petite place dans la société. En général, il lui suffisait de le demander poliment avec son sourire le plus charmeur, puis la magie opérait.
Mais il le faisait pour la bonne cause, non ? Blaise avait été suffisamment explicite à ce sujet : il ne se voyait pas le partager avec des inconnus, et encore moins pour avoir des rapports. Même s'il était très rare que Théodore franchisse cette ligne avec l'un de ses clients, il ne pouvait que trop bien comprendre le malaise du rappeur. Comment pouvait-on avoir une relation saine en partant sur de telles bases ? Pris de remords, Théo avait aussitôt supprimé tous les numéros de ses anciens clients après les avoir bloqué les uns après les autres. C'était assez étrange de ne plus sentir son téléphone vibrer constamment dans le fond de sa poche ou près de son frein à mains. Ce silence était d'autant plus pesant qu'il lui permettait de réfléchir plus longuement à son début de relation avec Blaise.
L'altercation qu'ils avaient eu avec Andy l'avait retourné. Comment l'avait-il qualifié déjà ? Ah oui : « Un pathétique rappeur britannique sans couille qui collectionne les conquêtes masculines comme des putains de timbres ». Comment oublier... Même s'il avait été choqué par ces propos, Théodore n'en avait rien laissé paraître. Dans la voiture, Blaise s'était contenté de se murer dans un silence glacial, le raccompagnant jusqu'à devant chez lui sans lui décrocher la moindre oeillade. Et pendant ce temps, Théo s'imaginait toute sorte de scénarios où Blaise voyait d'autres mecs à côté. Qui « collectionne les conquêtes masculines comme des putains de timbres »... « comme des putains de timbres ». Cette phrase avait tourné en boucle dans sa tête, au point d'en devenir légèrement paranoïaque.
C'était comme si... comme si Théodore avait dû tout dévoiler de sa vie intime, uniquement parce qu'il était escort, sans avoir le moindre droit de regard sur celle de Blaise. Tout simplement parce que lui ne l'était pas. Et en même temps, de quel droit Théo irait-il fouiner de ce côté-là ? Peut-être était-ce de la naïveté de sa part d'imaginer qu'un type aussi séduisant que Blaise en était à son coup d'essai avec Andy Anderson. Ou peut-être Théodore avait-il été si imbu de sa personne qu'il n'avait même pas supposé l'existence d'une possible concurrence ? Combien étaient-ils ? Est-ce que Blaise avait déjà eu une histoire sérieuse avec un garçon ? Parlait-il avec quelqu'un d'autre en ce moment ? Ce quelqu'un d'autre... serait-il possible que cela soit Andy ?
Pris d'une soudaine inquiétude, Théodore décida de prendre la route en direction de la villa du rappeur. Les embouteillages se creusaient déjà sur la côte californienne en cette heure bien avancée de la matinée. Pourtant, cela ne fut rien comparé à la véritable débandade devant la villa Zabini. D'ordinaire, les angles bien nets de la demeure à l'architecture moderne se percevaient clairement, même à l'ombre des palmiers. Et les immenses baies vitrées du dernier étage – non loin de la chambre de Blaise – offraient une vue superbe sur un gigantesque aquarium vertical. Mais là, pourtant, la place était noire de monde empêchant même les riverains mécontents de circuler à bord de leur 4x4.
Tous les volets et rideaux de la villa avaient été tirés, et toutes traces de véhicules semblaient avoir disparu – et Dieu seul savait que Blaise adorait les voitures de luxe. Des journalistes, certains parlant même des langues étrangères, s'amassaient derrière l'immense portail dans l'espoir de dénicher un potin inexistant. Se sentant oppressé, voir observé, Théodore fit demi-tour, prétextant une défaillance de son GPS : « Oui, il fait souvent ça. Il m'envoie toujours trois pâtés de maisons plus loin celui-là. Merci pour votre aide. », prétexta-t-il à un paparazzi un peu trop curieux qui plissait des yeux dans sa direction.
Théo roula pendant une dizaine de minutes avant de s'arrêter sur un parking pratiquement vide où une adolescente terrifiée s'entraînait avec son père à faire quelques créneaux. À peine Théodore avait-il ouvert sa liste d'appels que le prénom de Blaise s'y affichait au moins une dizaine de fois. Sans réfléchir, il lança la communication. Ce ne fut qu'au bout de quatre sonneries qu'il sentit que quelqu'un avait décroché.
– Mmh, allô ?
– Hey.
Au son de sa voix, il était clair que Blaise semblait ailleurs et très abattu. Théo laissa planer un silence étrange avant d'enchaîner :
– Comment tu te sens ?
Dès qu'il eut posé cette question, Théodore se sentit aussitôt débile. Inutile d'être devin pour connaître la réponse.
– Comme un claustro enfermé dans un tiroir d'armoire. À part ça, tout va bien, répondit Blaise avec un semblant d'humour teinté de tristesse.
– Je comprends. Je viens juste de passer devant chez toi.
– Oh, tu es là ? Où ça ?
Au ton de sa voix et au bruit de fond, Théo pouvait deviner Blaise tout à coup se redresser puis se diriger vers la fenêtre la plus proche.
– J'ai dû faire demi-tour pour ne pas attirer l'attention des paparazzis. Ils étaient tous agglutinés devant ton portail.
Au bout du fil, le rappeur soupira.
– Ils sont là depuis trois jours. Ils campent ici la nuit. C'est invivable.
– Je me doute bien... Et ta mère, comment elle le vit ?
Jusqu'ici, Théodore avait eu la chance de ne pas tomber nez à nez avec Imane Zabini. La réputation de la redoutable mère de Blaise n'était plus à refaire sur la côte ouest. Puisque le rappeur avait une relation très fusionnelle avec celle-ci, Théodore ne savait pas comment s'insérer progressivement dans sa vie sans paraître trop envahissant. Même s'il n'osait se l'admettre à voix haute, il redoutait plus que tout le jour où il la rencontrerait. Théo n'était pas idiot au point de croire que Blaise était déjà acquis. Sa mère aurait forcément son mot à dire sur leur relation, et elle avait le pouvoir d'y mettre un terme en une poignée de mots. Forcément, elle devait se douter que – d'une manière ou d'une autre – il était mêlé à cet horrible fiasco. Comment réagirait-elle en ayant face à elle l'élément perturbateur ayant entraîné un tel séisme dans la vie de son fils ?
– Elle me fait la gueule, lâcha Blaise après un long rire amer.
– Oh... (Théo se tu, gêné) Je suis désolé.
– Bah ! T'en fais pas. Ça lui passera.
Théodore en doutait légèrement. Après un court silence, il entendit au bout du fil :
– Hey, distrais-moi.
Un large sourire se forma sur le visage de Théo qui s'enfonça dans le siège de sa voiture :
– Eh bien, figure-toi qu'aujourd'hui je me suis officiellement inscrit au chômage ! C'est fou ce qu'il y avait du monde, et d'une négligence dingue... qui aurait idée d'aller chercher du boulot en tong et en jogging ? L'ignorance crasse des Californiens risque de me tuer un jour. En tout cas, j'ai un tas de paperasse à remplir. J'ai dit à ma conseillère que je visais un poste comme présentateur météo, pas moins.
À l'autre bout du fil, Blaise eut un léger rire :
– Je te vois bien glisser de petits messages subliminaux salaces entre deux innocentes prévisions météorologiques. Un peu comme le mec de Fight Club.
– C'est exactement ce que j'ai fait. La pauvre femme ne savait plus où se mettre. Je crois qu'elle a peur de moi, soupira Théo de manière théâtrale. Elle me rappellera dans la semaine pour me proposer des postes disponibles.
– Mais tu as un plan B pour tenir d'ici là, non ?
Au son de sa voix, Théodore crut percevoir un voile d'inquiétude. Néanmoins, il se voyait mal dire toute la vérité et rien que la vérité à Blaise. Déjà qu'il passait pour un arriviste auprès d'une quantité de monde, il était inutile de se mettre à vivre aux crochets du rappeur. Théo ne voulait surtout pas que qui que ce soit en tire des conclusions hâtives. Et puis, il y avait une certaine part de fierté à l'idée de s'en sortir tout seul.
– Ouais... J'ai quelques briques de côté, t'en fais pas, mentit-il.
– Ok, tant m-...
On entendit alors un bruit d'impact de vitre puis le souffle saccadé de Blaise qui marmonnait un juron.
– Putain mais ils vont me rendre fous ! (Théodore se concentra. Il pouvait nettement imaginer le rappeur marcher rapidement vers un autre point de la pièce) Un paparazzi vient de lancer un caillou sur ma vitre depuis le portail ! Ces connards... Ils veulent provoquer une réaction et ils n'en auront aucune.
– Pourquoi est-ce que tu ne leur donnes pas ce qu'ils veulent une bonne fois pour toutes ? s'enquit Théo. Ok, je sais que c'est très nouveau tout ça pour toi et que tu détestes ce genre d'attention... Mais tôt ou tard tu seras obligé de rentrer dans leur jeu histoire qu'ils te foutent la paix.
– Hors de quest-...
Un nouveau bruit étrange les fit tous les deux sursauter. Blaise alla s'isoler d'un pas rapide et reprit d'une voix pressée et irrégulière :
– Tu piges pas. Avec ces mecs, tu leur cèdes le bras et ils te rongent le corps entier. Quoique je fasse ou dise, ils ne s'en contenteront jamais. Ils voudront toujours plus. Et je refuse de leur donner quoi que ce soit. C'est mon droit. Qu'ils aillent se faire foutre.
– Ok, ok. Je comprends. Écoute-moi, tu n'as pas à endurer tout ça seul. Je peux essayer de t'aider. Tu n'as qu'à... venir chez moi.
– Ça va être très difficile de sortir... Ils sont postés partout. Pire qu'une troupe de militaires, soupira Blaise. J'en peux vraiment plus.
– J'ai été escort pendant quatre années de ma vie. Je sais exactement comment faire pour réaliser des sorties en discrétion même entouré d'une meute de hyènes affamées. Alors tu vas prendre des notes de ce que je te dis, contacter ton agent ou je ne sais quoi, puis préparer un sac, ok ?
– Ok...
Le rappeur prit une profonde inspiration puis répéta d'une voix un peu plus assurée :
– Ok.
ooo
Blaise ne devait arriver que tard dans la soirée afin de camoufler sa sortie aux paparazzis. Pourtant, Théodore avait déjà eu l'occasion de tout mettre en ordre et de passer à deux reprises l'aspirateur. En réalité, il était très nerveux à l'idée de l'accueillir chez lui... Peut-être qu'il trouverait l'endroit minable et bien trop petit. Peut-être qu'il lui en voulait d'être auc coeur de cette spirale. Peut-être que... La sonnerie retentit. Théodore jeta un coup d'oeil à sa montre : il était 18H. Si tôt ? D'un naturel méfiant, son chat noir alla se planquer sous la table basse. En ouvrant la porte, Théo tomba nez à nez avec Ari.
– Eh bah ça alors ! rigola-t-il. Si je m'attendais à te trouver là.
Ari arbora un délicieux sourire avant d'entrer :
– Je n'ai plus de nouvelles de toi. Alors je me disais que soit tu avais disparu, soit que tu étais mort dans l'indifférence de ton voisinage ou que tu croulais sous des sommes astronomiques d'argent avec ton chirurgien.
À la mention de Severus, Théo eut un sourire crispé.
– Entre.
Le malaise dut être palpable, car Ari n'ajouta rien de plus avant de s'assoir sur le sofa. Théodore alla se réfugier dans la cuisine et y revint avec un assortiment de chips et cacahuètes ainsi que deux bouteilles d'eau pétillante. Ari l'observait de son regard pénétrant depuis une bonne poignée de secondes. Trop longtemps pour que cela paraisse parfaitement anodin, mais pas assez pour que Théodore ne le remarque. Perdu dans ses pensées, il continuait de caresser les poils noirs de son chat Cognard, affalé entre ses genoux.
– Bon, allez, dis-moi tout.
– Quoi ?
– Dis-moi tout, insista Ari d'un air conspirateur. Tu n'as pas l'air dans ton état normal depuis quelque temps... Alors je me demandais si, par hasard, tu aurais oublié de mentionner quelque chose d'important.
« Quelque chose d'important » ? songea Théodore, narquois. Oui, il avait oublié de dire que lors d'une mission d'escorting, il avait trouvé puis piégé Slytherin que les choses en entraînant une autre, il était totalement devenu accro qu'ils s'étaient disputés puis remis ensemble et que maintenant la réputation du célèbre rappeur ne tenait qu'à un fil. Tout ça à cause de lui. Mais comment expliquer tout ça à Ari sans qu'il ne le juge ? Comment lui dire qu'il n'avait pas vraiment voulu faire de mal à qui que ce soit ? Théodore passa machinalement sa main dans ses cheveux – provoquant un feulement désapprobateur de la part de son chat. Puis recommença à caresser son félin qui se mit à ronronner de plus belle.
– J'ai... J'ai rencontré quelqu'un.
Le visage d'Ari se fendit en un énorme sourire, illuminant ses immenses yeux verts. Elle s'apprêtait sans doute à le couvrir de félicitations et le bombarder de questions plus ou moins coquines, mais Théodore coupa court aux festivités :
– Il veut que j'arrête l'escorting. Il ne... Il ne supporte pas ce que je fais. En fait, je crois qu'il a un peu honte de moi.
Mettre des mots sur ce qu'il ressentait était un exercice extrêmement difficile. Autant dire que Théo n'en avait tout simplement pas l'habitude. En fait, en général, il se contentait de mettre ses émotions de côté puis de les déballer une fois au calme, dans son appartement. Jamais il ne s'exposait ainsi, car il redoutait bien trop... les moqueries, le jugement, la colère des autres. Il avait tant été protégé au cours de son enfance, qu'il éprouvait encore du mal à se confier et à accepter les critiques extérieures. Pourtant, Ari n'avait pas l'air de le juger. Elle se contentait de froncer des sourcils, perplexe, et attendit respectueusement qu'il poursuive.
– On s'est disputé il y a quelque temps à propos de ça. Il m'a dit des choses qui m'ont fait mal, même si elles étaient vraies, dans le fond. Je ne pensais pas que je pouvais renvoyer ce genre d'image, et ça m'a pas mal fait réfléchir. Je me suis rendu compte que je mettais... cette espèce de distance entre moi et les autres, tout ça pour me couvrir, parce que j'étais trop lâche pour affronter... ce genre de situation.
– Mais... qu'est-ce qui te fait croire qu'il a honte de toi ?
– Je... c'est... (Théo faisait des gestes avec ses mains, comme s'il cherchait à attraper des mots flottant autour de lui). C'est dans son regard, dans certaines de ses réflexions. Je ne sais pas comment l'expliquer, mais c'est comme s'il se méfiait en permanence de moi, de la sincérité de mes propos. Tout ça parce que je suis escort, que j'ai pris l'habitude d'être payé pour flatter les hommes autour de moi...
– Si vous êtes ensemble, c'est que ça ne le dérange pas autant qu'il veut bien le laisser croire, non ? suggéra Ari avec une lueur d'espoir. Il aurait même pu sortir avec quelqu'un d'autre, mais il t'a choisi toi. Ça veut dire qu'il te trouve quelque chose de spécial.
Théodore n'en était pas très sûr. En fait, il remettait plein de choses en doute depuis un certain temps.
– Et quant à arrêter l'escorting..., commença Ari. C'est vraiment ce que tu veux faire ?
Théodore se prit la tête entre les mains :
– Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Mais... Ce qui est fait est fait. Tous mes clients savent que je me retire du marché et... et ça ne leur a pas plus du tout. Évidemment, Rogue a retiré son offre mirobolante, donc le million qu'il s'apprêtait à me donner n'est plus qu'un rêve parti en fumée. Et puis, mes quelques économies ont été carrément sifflées par la dette que j'avais envers Gunzo.
– Et le compte en banque de ta mère ?
Théo eut un bref ricanement.
– Mon père refuse de me donner le moindre centime. Il bloque toujours cet argent et a décidé de nommer un nouvel héritier... un cousin éloigné qui vit en Grande-Bretagne.
Préoccupée, Ari déposa une main sur son épaule :
– Donc... en ce moment...
– J'ai rien, finit Théo. Je pense que d'ici deux ou trois mois, je n'aurais plus du tout d'argent de côté, sauf si je trouve de quoi me reconvertir professionnellement. Après, c'est ça l'escorting. Il faut savoir mettre de côté à temps avant que la roue tourne.
– Si tu veux... J'ai un job pour toi. Rien de très glorieux, mais ça peut toujours dépanner.
– Qu'est-ce que c'est ?
– Je pars deux semaines avec Charlie et ses frères pour leur tournée en Amérique du Sud. (La bouche de Théodore forma un parfait « O », mais la jeune femme fit semblant de n'avoir rien remarqué). Du coup, j'aurai besoin de quelqu'un pour gérer ma société de ménage à ma place, et je sais que tu es le roi de l'organisation. C'est vrai ! Tu feras un boulot formidable. Il suffira de gérer le calendrier, les nouveaux clients et répartir nos agents de propreté un peu partout... sans oublier les urgences, mais bon, ça, c'est tellement exceptionnel.
Théodore parut tout à coup plus détendu.
– En tout cas, reprit Ari, pour que ce type t'ait convaincu de mettre l'escorting entre parenthèses, il doit vraiment être la perle rare...
Théo eut une espèce de ricanement incontrôlable et continua de caresser son chat obèse histoire de fuir son regard.
– Et comment il s'appelle ?
– Blaise.
Ari ouvrit de grands yeux.
– Blaise ? Comme dans Blaise Zabini ?
– Celui-là, rigola Théo devant son air stupéfait.
ooo
Même si la nuit était tombée depuis longtemps sur la Californie, une forte chaleur s'abattait sur le quartier bruyant de la trente-quatrième avenue. Plutôt nerveux, Théodore regardait par la fenêtre de son appartement le mouvement des voitures passer non loin en projetant leurs phares agressifs sur les volets fermés. Il était environ trois heures du matin et seuls les rires étouffés du bar d'à côté se répercutaient en échos dans la cour illuminée des éclairages de piscine. L'eau bleu pure, brillante comme un gemme, ondoyait légèrement sous la pression du filtre d'assainissement émettant un « glouglou » des plus dérangeant.
Théodore fronça des sourcils en apercevant une carrosserie ralentir non loin du parking privatif. C'était un monospace plutôt banal couleur sauge. Le moteur éteint, le conducteur descendit. Malgré son hoodie large et la capuche rabattue sur son visage, Théo n'eut aucun mal à reconnaître Blaise grâce à sa silhouette haute et sa démarche sereine. Le rappeur jeta un regard circulaire autour de lui avant de traverser la rue, son sac de sport sur l'épaule. Théodore avait pris soin de laisser le portail ouvert afin que son grincement horrible n'attire pas l'attention des voisins au plein milieu de la nuit. Même si ces derniers étaient habitués aux allers-retours tardifs de certains habitants de la co-propriété, Théo redoutait que l'un d'eux mette son nez dehors pile au moment de l'arrivée de Blaise puis le reconnaisse...
Heureusement pour eux, toutes les lumières des appartements étaient éteintes et Blaise put tranquilement se faufiler jusqu'aux escaliers menant au logement de Théo. Ce dernier ouvrit la porte avant même qu'il ne toque et murmura tout bas :
– Tu n'as croisé personne ?
– Juste un mec, en passant. Mais j'avais ma capuche. Il ne m'a pas reconnu.
– Parfait.
Théodore lui prit la main sans même réfléchir et ensemble ils gravirent les trois dernières marches menant à son perron.
– Viens, c'est par-là.
Théodore vivait au deuxième étage, à gauche. Sur le seuil, son chat Cognard attendait immobile, dardant Blaise d'un air malveillant.
– Fais comme chez toi, dit Théo en fermant la porte.
Blaise jeta un regard curieux autour de lui : l'appartement était d'une taille raisonnable sans être spécialement grand. L'étroite cuisine aux accents moderne était ouverte sur un salon surchargé de livres, de piles de CD et de bibelots tout en restant très ordonné. Certaines étagères avaient même des étiquettes du genre « Voyage à Buenos Aires », « Affaires à rendre » ou encore « Albums photo ». Malgré le nombre colossal de figurines, chacune semblait être mise en valeur et brillait de mille feux tels des berlingots fruités. Blaise se demanda alors s'il arrivait aux amis de Théo d'y toucher ou s'il était le seul à pouvoir le faire... Le rappeur a succès continuait de s'imprégner du décors quand il sentit une douleur aigue au niveau de la cheville. Automatiquement, il lâcha la sangle de son sac qui atterrit par terre en un bruit sourd.
– Aïe !
Le chat noir et obèse de Théodore venait de lui griffer la cheville et le fixait, une étincelle de défi brillant dans ses énormes yeux vert. Blaise clopina sur place tandis que Théo se répandait en excuses en prenant le monstre dans ses bras :
– Désolé, mon chat est vraiment d'humeur massacrante et il déteste les étrangers. Un vrai raciste comme on n'en fait plus... (Blaise foudroya l'animal du regard alors que ce dernier léchait innocemment sa patte) Du coup... je ne fais plus les présentations. Blaise, je te présente Cognard. Cognard, c'est Blaise. Je t'en ai déjà parlé, tu te souviens ? (Le chat noir regarda son maître d'un air torve, presque insolent) Il restera avec nous quelques jours. Je compte sur toi pour te montrer sous ton plus beau jour, continua Théodore comme s'il s'adressait à un enfant de quatre ans particulièrement borné.
– Tu parles à ton chat ?
Théodore s'assit sur le canapé après avoir lancé Cognard à l'autre bout de la pièce.
– Bien sûr que je parle à mon chat, dit-il sur le ton de l'évidence. Depuis que je suis tout petit d'ailleurs. On n'a aucun secret l'un pour l'autre. Tu devrais... (Déserre son hoodie) Te mettre à l'aise (L'embrasse furtivement sur les lèvres).
Blaise hocha de la tête et se débarrassa de ses affaires, toujours avec précaution et en regardant partout autour de lui au cas où le chat viendrait pour réclamer vengeance.
– J'aime beaucoup ton appartement en tout cas. Il est très... très Théodore, en fait. Je ne l'aurais pas imaginé autrement.
Le concerné rigola doucement tout en pliant le hoodie de Blaise tel le maniaque qu'il était :
– Ça m'a pris du temps d'en arriver à un tel résultat, déclara-t-il en désignant d'un geste circulaire de la main le micmac d'objet aux inspirations mid-modern century. Mais je suis plutôt fier de moi. Mmh, tu veux boire, manger quelque chose ?
– J'ai mangé avant de venir, merci. Peut-être quelque chose à boire, s'il te plaît.
Tout à coup, Théodore parut surexcité :
– J'ai rêvé de ça toute ma vie ! s'exclama-t-il en se dirigeant vers le frigo. Tu sais, ce moment où tu es vraiment avec quelqu'un et que tu fais un truc pour lui, même si ça a l'air super insignifiant. Du genre, lui amener un verre de soda.
Blaise roula des yeux sans rien dire, sans pour autant se débarrasser de son petit sourire. Théodore avait l'air si heureux que ça lui réchauffa le cœur.
– Tu es tellement adorable que je ne peux même pas trouver la force de te vanner.
– Adorable ? dit-il en relevant la tête de la porte du frigidaire. Je note, je note.
Théodore avait récupéré quelques citrons dans sa corbeille de fruits qu'il coupait désormais en fines lamelles.
– Je peux te poser une question ? demanda-t-il, la tête toujours baissée.
– Bien sûr.
– Je... Je peux savoir pourquoi tu ne m'as jamais parlé de Andy ?
Un silence embarrassant se répandit dans la pièce tandis que Théodore observait Blaise d'un air inquisiteur. Ce dernier semblait rassembler son courage ainsi que chercher ses mots. Cela se lisait sur son visage qu'il aurait préféré parler de tout, sauf de ça.
– Oh. Hum. Le sujet n'a jamais vraiment été amené sur la table, donc. Je sais pas. Je n'y ai jamais vraiment pensé.
– Tu es sûr que c'est juste pour ça ? insista-t-il d'un air suspicieux.
– Écoute, Théo. Si tu as quelque chose à dire, dis-le. Tu sais que je déteste lorsqu'on tourne autour du pot.
Blaise s'était légèrement tourné vers lui, repoussant un coussin du canapé sur le côté s'attirant les foudres de Cognard qui eut un brusque sursaut.
– Je n'aime pas non plus amener ce genre de conversation, surtout maintenant, soupira Théodore d'un ton inhabituellement hésitant. Je sais que tu es venu ici pour te vider l'esprit, mais... j'ai besoin de savoir. Ça me torture.
Il avança de deux pas vers lui, sa silhouette étant alors illuminée par le néon bleu au-dessus de sa bibliothèque. Blaise fut aussitôt projeté au tout début de leur relation, alors qu'il le rencontrait pour la seconde fois dans les toilettes d'une villa huppée. Le Théo d'aujourd'hui semblait bien différent de celui d'auparavant. C'était comme si le fait de ne plus être escort l'avait contraint à se débarrasser de cet aplomb hors-norme... ou peut-être était-ce juste la situation en elle-même qui était fortement embarrassante. Blaise n'aurait su le dire et malgré l'once d'impatience qui déferlait dans ses veines, il se força à conserver le silence :
– Je me dis que peut-être, au fond, si tu ne m'as jamais parlé de lui c'est parce que tu tiens à Andy, que tu n'es pas prêt à faire une croix dessus aussi facilement, poursuivit d'une traite Théodore. Et lui non plus, vu sa réaction quand il nous a vu... En plus de ça, je repense constamment à la dispute que j'ai eu avec Draco je... (Théo planta enfin ses yeux dans les siens) Il a sous-entendu que tu t'envoyais toujours en l'air avec Andy, et je lui ai répondu un truc du genre « Si je ne le connais pas, il ne doit pas avoir d'importance ». Draco a ensuite dit que je me rassurais comme je pouvais. Alors... Je me demande ce que ça veut dire.
– C'est..., soupira-t-il tout en se passant la main sur le visage. Ok. Par où commencer ? Anderson et moi sommes... (Blaise prit son temps pour peser ses mots) ...une erreur. Notre relation – si on peut la qualifier ainsi – n'aurait jamais eu lieu d'être. Si Draco avait été témoin de la scène catastrophique qu'il m'a fait au Four Guys, il ne se serait pas gêné de me hurler : je te l'avais dit. (Le jeune rappeur soupira ne nouvelle fois) Pour faire court : son père est un des réalisateurs de clips les plus côtés d'Hollywood et a tourné les vidéos de mes trois premiers singles. Je lui exposais mes idées et il traduisait le tout en images ; ça a toujours marché comme ça. On fêtait nos fins de tournage chez lui, au bord de la piscine, une bière à la main et Andy venait souvent se baigner puis bronzer sur les transats en bordure lorsque nous nous y trouvions. À l'époque, j'étais encore un bébé californien, un nouvel arrivage tout droit venu des territoires pluvieux d'Angleterre. Si mes mécanismes de camouflage fonctionnaient à merveille partout ailleurs, à Los Angeles, je ne dupais personne et encore moins Andy. Un jour, je suis rentré pour me servir une autre cannette de bière et il m'a suivi à la cuisine... je ne te fais pas de dessin, à partir de là, dit-il en secouant la tête, dépassé. C'était une erreur. De A à Z. Et lui comme moi le savions, c'est sans doute pour cela que nous n'avons jamais officialisé. Il n'y avait rien à officialiser. Nous nous utilisions mutuellement. Lui, trompait son ennui de gosse de riche aux dépens d'un père qui a honte de lui en couchant avec moi. Et moi, je projetais mes illusions amoureuses sur lui parce qu'il était le seul mec à vouloir réellement de moi. Pathétique de bout en bout. Nous ne nous sommes jamais aimés.
Tout doucement, Théodore s'approcha pour se glisser sur le canapé et lui serra la main :
– N'importe quel mec avec un minimum de bon goût voudrait de toi. Tu... Tu mets cette muraille entre toi et les gens, normal que ça refroidisse pas mal de gars. Mais je t'assure qu'il n'y a rien qui cloche avec toi. C'est juste que tu n'es pas tombé sur les bonnes personnes jusqu'ici. (Théo joua du bout des doigts avec son médaillon en forme de serpent enroulé) Et puis, tu n'auras qu'à dire à Draco que lui aussi à dû se planter plus d'une fois dans ses relations. Toi, c'est différent. Tu devais cacher ça pour préserver ta carrière. Je ne sais pas comment tu as réussi à survivre sans péter deux-trois plombs.
– Moi non plus, admit Blaise après un bref rire amer. Quelques fois, j'en reviens presque à être content que tout ce scandale ait éclaté. On me traite de tous les noms dans les journaux et sur les réseaux sociaux, mais... mais pour une fois, je me sens moi. Pour une fois, je ne joue aucun jeu et je n'enfile aucun masque.
– C'est exactement ce que j'ai ressenti quand j'ai fait mon coming-out à mon père. Il était furieux, rit Théo. Il l'est toujours, d'ailleurs... Mais je me dis, dans le fond, je pourrai mourir demain sans avoir profité de tout ce qui fait la vie. Ça serait trop con, non ? Je n'ai pas envie de me conformer tout ça pour plaire à des gens qui ne m'apprécient pas vraiment, ou qui m'oublieront dans deux jours. Il n'y a que ma mère qui comptait vraiment pour moi, et elle n'est plus là. Elle est morte à l'âge que j'ai maintenant, et je veux profiter pour elle aussi.
C'était la première fois que Théodore mentionnait la mort de sa mère à quelqu'un qui ne soit pas de sa famille. Généralement, il préférait laisser ça de côté pour oublier la douleur qu'il ressentait encore. S'en irait-elle un jour ? Sans doute pas. Alors, il avait appris à grandir avec cet énorme vide. Parfois, dans des périodes de doute comme celle-ci, il se demandait ce que sa mère pensait de lui. Avait-elle honte de lui comme son père ? Non, peut-être pas. Tout du moins, il l'espérait... Sans même s'en rendre compte, les bras de Blaise l'enveloppèrent.
– Et tu m'as également, maintenant. Compte aussi sur moi.
Théodore posa sa tête contre son épaule et soupira de reconnaissance.
– Je peux te rediriger vers Pansy, ajouta-t-il plus bas. Elle a un don pour gérer les situations de crise et cacher rapidement les cadavres. C'est elle qui m'a aidé à sortir de tout ce merdier médiatique qu'Andy a créé la fois dernière. Je te donnerai son numéro pour que vous puissiez vous arranger. Fais-lui confiance, tu verras.
Théo acquiesça doucement.
– D'accord... Oh, merde. J'ai oublié de te donner ton fichu verre avec tout ça, désolé.
Blaise éclata de rire et embrassa son front.
– Ne t'en fais pas. J'avais moi-même oublié.
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SLYTHERIN DESAVOUE
Les plus grands noms de la culture hip-hop se sont réunis en début de soirée, place Concordia, San Antonio. Haut-lieu de la création urbaine, plusieurs artistes emblématiques de cette génération se sont relayés afin de repousser les paparazzis et fans un peu trop enthousiastes. Tous les labels étaient présents, chapotés par le Wu Tang Clan. À l'ordre du jour ? La composition du nouvel album FuBu vol. 6 (« For Us By Us). Bien que la set-list n'ait toujours pas été distribuée par l'équipe de communication du projet, certaines sources internes nous ont affirmées que Slytherin devait figurer sur au moins 3 titres : l'un en head-singer, le second en featuring et le dernier en vocal. Mystérieusement, ce dernier n'aurait pas été convié à la première listening-party. Pire encore, ces trois morceaux inédits auraient été passés à la trappe sans plus explications de la part de Concordia Records. À la place, les compositions de Slytherin auraient été redistribuées parmi d'autres étoiles montantes de la scène urbaine...
« Slytherin est désavoué parmi les siens », explique Tori Johns rédactrice chez Rolling Stones. « Il se retrouve dans une position extrêmement délicate que cela soit d'un point de vue marketing, mais aussi humain. Beaucoup d'artistes sombrent dans une dépression sévère lorsqu'ils sont massivement abandonnés par leurs contacts et amis d'autrefois. Il n'y a qu'à voir ce qu'il s'est passé avec Michael Jackson. En tout cas, Slytherin a perdu ces dernières semaines beaucoup d'argent et de crédibilité. Il sera dur pour lui de remonter la pente, mais je reste optimiste. Il nous a surpris plus d'une fois, et je pense qu'il fait partie du genre d'individus à tirer le meilleur des pires expériences. »
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Blaise avait passé quatre jours cloîtré chez Théo, dans sa résidence paisible de Lancaster Street. Il aurait pu rester un mois entier que cela lui aurait encore paru extrêmement court. La majorité du temps passé ensemble s'était fait dans la chambre à coucher où ils ne s'endormaient qu'après avoir été éreintés par leurs caresses, et ne se réveillaient que tard par les gargouillis de leurs estomacs. Théodore flottait comme sur un petit nuage. Il en oubliait sa recherche d'emploi, ses quelques messages sur les réseaux sociaux, et aussi de nourrir son chat...
– Non..., gémit Théodore. C'est encore le matin, Cognard...
Insatisfait de cette réponse, le félin sauta sur la table de nuit et donna un farouche coup de patte à la lampe de chevet dont l'ampoule se brisa au sol. Théodore maugréa une vague insulte avant de s'envelopper dans la couverture, le bras de Blaise autour de ses hanches. Théo s'apprêtait à sombrer dans un sommeil profond quand il sentit quelque chose de duveteux se frotter contre sa main. En clignant des yeux, il vit Cognard le fixer d'un air plaintif auquel peu d'êtres humains ne sauraient résister. Mais même formuler une excuse cohérente semblait insurmontable.
Par pure faiblesse, Théodore ferma à nouveau les yeux. Son chat ne mourra pas s'il ne le nourrissait pas d'ici les dix prochaines minutes qui suivaient, non ? Et puis, il était si bien là... la température était idéale. Le contact de la peau de Blaise contre la sienne était si... mmh. Théodore pourrait rester là un siècle à dormir tant il était bien. Soudain, un miaulement aigu le fit sortir de sa léthargie. Théo réunit des forces prodigieuses pour apercevoir Cognard se tordre de douleur au milieu des couvertures.
– Qu'est-ce que t'as ? dit-il d'une voix ensommeillée, mais inquiète.
Aussitôt, le chat noir cessa de geindre et vint chercher une caresse à son maître.
– Oh, je vois. C'était un stratagème pour obtenir mon attention... Tu m'as eu.
Cognard le fixa d'un air malveillant puis commença à uriner sur les draps, tout près de la jambe de Blaise.
– Non, mais je... ! VAS-T'EN !
Cognard détala à la vitesse de la lumière tandis que Théodore contemplait les dégâts de sa vengeance. Il n'arrivait pas à y croire... ! Même quand il était chaton Cognard ne lui avait jamais fait un truc pareil ! C'était forcément volontaire de sa part. Mortifié de honte, Théo essaya tant bien que mal d'ôter la couverture pour la mettre à la machine. Blaise toujours endormi, il fallait agir le plus discrètement possible. Il tirait tout doucement quand Blaise se roula totalement dedans et se mit à siffler dans son sommeil.
– Oh non... non, non, non.
Encore nu comme un ver, Théodore décida d'agir de manière radicale : il tira toute la couverture de son côté et Blaise se recroquevilla en frissonnant.
– C'est pour ton bien, se justifia pitoyablement Théo en jetant un dernier coup d'oeil au postérieur de son petit-ami. Je t'assure.
Il courru dans la salle de bain et enfourna la couverture dans la machine comme s'il s'agissait de l'arme d'un crime particulièrement atroce. Le miaulement de Cognard était percevable dans tout l'appartement et Théo supposa qu'il s'était encore caché dans les bouches d'aération – seul endroit qu'il ne pouvait atteindre sans se contorsionner dans tous les sens.
Cognard dut préssentir qu'il avait fait quelque chose de grave, car il ne montra pas l'ombre de ses moustaches de toute la matinée. Après être sorti de la douche, Théodore retrouva Blaise vêtu d'un boxer juste derrière la porte de la salle de bain. Il ouvrit grand les yeux et dit d'une voix aigüe et gênée :
– Hum, hum, salut. Tu as bien dormi ?
– J'aurais peut-être mieux dormi si tu avais su lire correctement la notice de ta vessie.
Les yeux de Théodore s'ouvrirent aussi grands que des boules de cristal. Un large sourire s'étira sur la bouche de Blaise qui s'adossa contre le mur en attendant manifestement des explications :
– M...ma vess-..., balbutia-t-il. Je ne fais plus pipi au lit depuis mes sept ans, mon petit bonhomme ! C'est juste une tache de jus de pomme. Je voulais me prendre un brunch au lit, se rattrapa Théo à la dernière minute.
Il ignorait ce qui était le pire : que Blaise le suspecte d'avoir volontairement ou non arrosé les draps, ou qu'il apprenne que son chat kamikaze était l'auteur de ce crime ? Au vu de son air totalement décomposé, Blaise réprima tant bien que mal un rire.
– Théo. Les draps empestent la pisse.
Ce dernier arqua un sourcil et croisa les bras :
– En tant qu'ancien escort je crois savoir quelle est l'odeur de la pisse. Et ce n'est pas de la pisse. C'est du jus de pomme, un peu fermenté certes, mais du jus de pomme tout de même, dit-il avec une mauvaise foi à toute épreuve.
Blaise avança d'un pas puis attrapa son menton, un petit sourire aux lèvres. D'une voix un peu enfantine, il dit :
– Tu sais que je t'aimerais toujours, quoi qu'il en soit ? (Son sourire se transforma en un rictus purement narquois) Je pourrais même t'acheter des couches sur Internet, si tu veux. je t'aime à ce point.
Agacé, Théodore lui infligea un coup de poing au torse pour le faire reculer. Comment pouvait-il croire qu'il faisait encore pipi au lit ?! Théodore hésita à répondre quelque chose : Blaise venait-il de lui dire je t'aime... ? Deux fois... ?
– Je ne suis pas incontinent. Tu peux garder tes paquets de couches pour tes fans en rut. (Il appuya sur le bouton de la machine à laver pour la lancer) En fait, oui c'est du pipi, si tu veux tout savoir. Mais du pipi de chat.
La machine émit un vrombissement qui fit trembler le carrelage et Théodore regarda Blaise d'un air amusé, presque provocateur.
Blaise passa par plusieurs phases : étonnement, confusion, horripilation, résignation. Enfin, il se retourna pour zieuter le chat noir dont les moustaches dépassaient de la bouche d'aération.
– Laisse-moi deviner. Cadeau de réveil de ton Monsieur Cognard ?
Théo acquiesça avec un demi-sourire.
– Il est fou de rage qu'on ait passé la nuit ensemble. À ta place, je me méfierais. La prochaine étape sera sans doute d'essayer de te crever les yeux.
Théodore attrapa la corbeille de linges propre et dépassa Blaise pour se rendre dans la chambre. Ce dernier le suivit et, juste pour l'embêter, lança d'un air goguenard :
– Est-ce que je dois lui acheter des couches, à lui aussi ? En plus des tiennes ? Vous serez assortis, ce sera mignon. Tu as une couleur qui te plairait ?
– Attention, répliqua-t-il avec un regard revolver, mon chat est plus déséquilibré que moi, donc attention. Je reste convaincu qu'il nous comprend quand on parle. (Malgré tout, Théo déposa un rapide baiser sur sa joue), Mais je dois avouer que c'était craquant de te voir t'enrouler dans la couette toute sale, rigola-t-il doucement en pliant ses tee-shirts pour les ranger dans son armoire. Tu avais l'air bien au chaud dans ta flaque d'urine.
Tandis que Théo se retenait difficilement de pouffer de rire, Blaise lui rendit son baiser – avec cette fois plus d'application.
– Je suis sûr que vous vous êtes arrangés pour me faire cette agréable surprise dès le matin. À maître mesquin, animal domestique mesquin. C'est connu. C'est scientifique.
Théodore leva les yeux au ciel tout en se laissant s'enlacer.
– Si tu crois que je l'ai dressé pour pisser sur les hommes endormis, tu te trompes. Il est juste jaloux, ça lui passera.
Bien décidé à le faire arrêter ses tâches, Blaise le tenait si étroitement à présent que Théo capitula.
– J'espère, parce que je ne suis pas prêt de disparaître, rit-il. Alors il ferait mieux de s'habituer à ma présence dès maintenant.
Théodore pouvait deviner son rictus dans son cou tandis qu'il le parsemait de baisers. La tête baissée, incapable de croiser son regard, Théo resta figé tout en se retenant de manifester trop d'enthousiasme... Et Dieu seul savait qu'il était à deux doigts de flancher.
– Il... Il ne m'a jamais vu avec quelqu'un ici, c'est tout. Ça lui a fait un choc aussi énorme que les fans de Britney Spears en 2007. Toutes ces certitudes sont volées en éclat. Mais... Je peux organiser un traité de paix entre vous deux, dit-il en redressant soudainement la tête.
– Bonne idée, répondit Blaise en riant, pris au dépourvu. Si les États en ont un, pourquoi pas nous ?
Le visage de Théo s'illumina : il ignorait si c'était dû au fait que Blaise entre dans son jeu ou s'il prononce tout simplement le mot « nous » en le regardant droit dans les yeux sans l'ombre d'une moquerie.
– Parfait ! Je vais préparer ça.
Il alluma son laptop et ouvrit ses tiroirs à la va-vite.
– Ce genre de truc m'excite à un point. (Théodore se mit à tapoter sur le bois de son bureau pendant que l'ordinateur chargeait. Il finit par enfiler ses lunettes de vue et les glissa sur son nez) Tu peux aller me chercher du café dans la cuisine ? Q-Quoi ? (Blaise avait le regard rivé sur ses lunettes) Quoi ?! s'impatienta-t-il.
– Ça te donne un vrai petit côté libraire sexy ces lunettes, prononça-t-il avant d'hausser trois fois des sourcils d'une manière totalement ringarde et graveleuse.
– Libraire sexy... pff, répéta-t-il en roulant des yeux. Je portais ces merveilles quand j'étais à la fac. Bon, d'accord, ça a duré aussi longtemps qu'une éjaculation précoce, mais... elles ont une certaine valeur sentimentale pour moi.
Théo ouvrit un fichier de traitement de texte et écrivit le titre en lettre capitale : « TRAITE DE PAIX ENTRE MESSIEURS BLAISE ZABINI DIT SLYTHERIN ET COGNARD IGNACIUS LE CHAT ». Il alla s'installer sur le matelas auprès de Blaise, l'ordinateur sur ses genoux.
– Mmh, est-ce que je dois proposer des clauses ?
– Tu peux. Mais si tu le fais, il aura le droit d'en proposer aussi, fit remarquer Théo.
– Ça me semble équitable, dit-il d'un air amusé.
– Très bien.
Théo ajusta la monture de ses lunettes, s'étira puis pianota sur son clavier tout en lisant à voix haute :
– 1. Messieurs B. Zabini et C. Le Chat jurent solennellement de ne plus se faire la guerre pour Théodoreland.
– Et de se partager le lit et la couette avec justice et égalité, ajouta le rappeur.
L'ancien escort hocha de la tête tout en continuant de retranscrire le contrat.
– De n'utiliser aucune substance organique ou chimique comme arme dissuasive.
Ce fut au tour de Blaise d'approuver vigoureusement :
– Très bon point. J'ajouterai même à ceci : ne pas glisser furtivement d'arme blanche dans le lit pour exécuter l'ennemi la nuit tombée.
– Monsieur Blaise Zabini accepte d'abandonner ses droits de lancé de chats. Il ne pratiquera plus cette discipline en concours professionnel ou amateur, même dans le cadre d'un évènement associatif ; au risque d'être pénalisé d'une sanction sévère. Celle-ci étant le retrait intégral de ses troupes en Théodoreland pour un délai indéfini.
– Quelle est la nature de la sanction ? Que l'on sache un peu.
Théo ôta ses lunettes d'un air théâtral et répéta :
– Un retrait INTÉGRAL des troupes en Théodoreland. C'est à dire pas de baise pour au moins deux semaines.
– Oh wow. Oh, wow. Ça, c'est une mesure radicale.
– Parce que le lancé de chat ce n'est pas une mesure radicale ?
– Moui. Non. C'est une sorte de tradition, tu vois ? Un rite de bienvenue. Rien de bien méchant en soi... juste quelques côtes cassées.
Théodore se retint de rire de justesse.
– Sois sérieux deux minutes. On parle de mon meilleur ami tout de même. (Une foule de négociations plus tard, le contrat fut imprimé) Maintenant, tu signes, dit-il en lui tendant un stylo.
Blaise dessina un cœur dans l'encadré et y inscrivit son prénom à l'intérieur.
– Et... c'est tout bon !
– Non, il faut que je le lise à Cognard et qu'il signe aussi... Attends deux minutes. Je vais le chercher.
Quelques instants plus tard, Théodore revint dans la chambre avec son chat noir obèse gesticulant comme un asticot. Apparemment, il était très réticent à l'idée de signer un traité de paix avec son pire ennemi. Théodore ouvrit son tiroir et en sortit un tampon. Il apposa la patte de Cognard dessus puis la posa sur le papier.
– Là, je crois qu'on est bon.
Cognard profita d'un moment de distraction pour s'échapper en courant comme s'il craignait encore pour sa vie après le crime de ce matin – et laissant sur sa route des traces de pattes. Théodore se leva et épingla le document sur son frigo sous un aimant en forme de boule de billard. Blaise désigna le contrat avec un sourire satisfait.
– Parfait. Exposé à la vue de tous, il en devient impossible d'être bafoué. Je me sens plus en sécurité maintenant.
Le rappeur envoya un petit regard en coin à Cognard. Ce dernier soutint son regard pendant des secondes affreusement longues avant de sauter du tabouret de cuisine pour aller se cacher sous le sofa du salon à la démarche d'un Prince vexé.
– Je crois qu'il l'a plutôt bien pris, relativisa Théo.
Blaise essaya de tapoter la tête de Cognard mais, voyant le chat sortir ses griffes et feuler, il l'esquiva de justesse et se réfugia auprès de Théo.
– Anyway, quel est ton programme de la journée ?
– C'est aujourd'hui mon rendez-vous avec Pansy. Je redoute un peu, dit-il en sortant des céréales du placard.
– J'aimerais te rassurer en te disant qu'elle ne mord pas, mais ce serait mentir. Disons qu'elle ne mord qu'un tout petit peu. Mais tout va bien se passer, j'en suis sûr.
– J'espère qu'on trouvera une solution efficace pour mettre mon passé derrière moi. Je... Je ne veux pas que les gens s'imaginent que... que tu as payé pour m'avoir.
Blaise prit Théodore par les épaules.
– Et personne ne le pensera si Pansy se charge de cette affaire. Explique-lui tout et fais-lui confiance. Elle est vraiment efficace dans son domaine, tu verras.
Théodore hocha lentement la tête, se voulant confiant. Au fond, il était mort de peur. Et si rien ne se passait comme il fallait ? Et si rien n'était récupérable ?
ooo
Les arrosages automatiques de la place d'affaires s'animèrent, tous simultanément à 14H02 précise. Théodore sut l'heure exacte, car il ne cessait de jeter des coups d'oeil nerveux à sa montre depuis son arrivée. Dans vingt-huit minutes, il avait rendez-vous avec l'agent de Blaise – une certaine Pansy Parkison – afin de couvrir leurs arrières. Même si le monde entier savait désormais Slytherin gay, l'un comme l'autre souhaitait encore conserver l'anonymat de leur relation pour un moment, et rayer une bonne fois pour toutes le passé d'escort de Théodore.
Ce dernier n'avait aucune idée de la manière dont abordé certains aspects de sa vie et se serait volontiers épargné une telle mise à nue si celle-ci n'était pas nécessaire pour le bien-fondé de leur relation. Ces derniers jours avec Blaise avaient été fantastiques – malgré le climat désastreux dans lequel sa carrière d'artiste semblait plongée. Le hashtag #BoycottSlytherin n'était désormais plus en top tweet mondial, mais revenait de manière assez régulière dans les flux d'actualités à la façon des va-et-vient d'une marée.
Installé derrière son volant, Théodore prit une profonde inspiration afin de se débarrasser de tout stress. « Tout va bien se passer », ne cessait-il de se répéter depuis cinq bonnes minutes en mâchant bruyamment un chewing-gum à la chlorophylle.
Brusquement, galvanisé par une soudaine adrénaline, il défit sa ceinture de sécurité et sortit. Le soleil tapait fort. Si fort qu'il dût plisser les yeux. L'adresse indiquée par Blaise désignait une sorte de bunker de vitres san tain trempées qui ne laissait transparaître aucune indication sur la nature des activités se déroulant à l'intérieur. Théodore rassembla son courage et traversa la rue. Un réceptionniste le scruta dès qu'il franchit le seuil de l'établissement. Ce dernier arborait une coupe au bol ultra symétrique, rappelant les danseurs du clip Alejandro. Théo ignorait s'il devait pouffer de rire ou s'incliner.
– Bonjour, dit-il d'une voix hésitante en s'approchant du comptoir légèrement surélevé donnant une impression de petitesse à chaque nouveau venu. J'ai, hum, rendez-vous.
– Je me doute bien que vous avez rendez-vous, sinon la sécurité ne vous aurait même pas laissé approcher de la sonnette, répondit-il d'un air mordant tout en se plongeant dans un registre anormalement long. Identité ?
– Théodore Nott.
– Identité..., répéta-t-il en jetant un regard impatient à sa veste.
– Oh, euh... un instant.
Théo lui tendit sa carte d'identité que le réceptionniste attrapa du bout des doigts comme s'il s'agissait d'un reptile mort, puis le bipa à l'aide d'un scanner.
– Miss Parkinson vous attend au quatrième étage, informa-t-il d'un ton monocorde puis en dépliant en magazine Vogue Édition Limitée.
Sans un mot, Théodore fit volte-face. Dans le reflet distordu des portes d'ascenseur métallisé, il cru apercevoir le réceptionniste le scruter dans son dos. Que regardait-il au juste ? Son boxer dépassait-il de son pantalon ? Théo prit une profonde inspiration puis entra dans l'ascenseur. Ce dernier dut bouger à la vitesse du son, car il ne ressentit aucune secousse à son arrivée.
Si l'entrée de l'immeuble était inhospitalière, ce n'était rien en comparaison de l'antre du diable dans laquelle il venait d'atterrir : le bureau de Pansy Parkinson était composé de tableaux atrocement difficiles à regarder, d'objets pointus menaçants et de rouge agressif. Inquiet, Théodore se fraya un chemin en zigzaguant parmi des sculptures valant certainement plus cher que son appartement.
En s'asseyant sur la banquette en cuir, il se rappela tout à coup avoir déjà eu affaire avec Parkinson quelques mois plus tôt : c'était elle qui avait réservé la chambre du motel lors de leur première fois elle qui lui avait balancé les impératifs à suivre pour s'y rendre d'un ton sec et autoritaire. Comment oublier cette voix ?
L'une des rares sources de lumière provenait des reflets des nombreuses plaques de récompenses et mérites attribuées par des cabinets d'audit ultra prestigieux. De l'autre côté du couloir, des cris hystériques le firent sursauter : « Oui, exactement ! Vous n'êtes qu'un âne baté ! … Attends, deux minutes, je suis en ligne avec un idiot de MTV. Je te mets en attente... Où on en était Mr ? Ah ! Non ! ... » Au bout d'une dizaine de minutes, Pansy Parkinson – munie de son oreillette – finit par sortir en trombe de son bureau afin de gronder sa secrétaire personnelle qui ne lui avait toujours pas fourni la copie de la carte d'identité de Patrick Dempsey. En revenant sur ses pas, elle s'arrêta devant Théodore, le dévisagea puis aboya :
– Vous êtes qui, vous ?
– Théodore, dit-il en se levant, très nerveux. Blaise a dû...
– Oh. C'est vous.
L'agent de stars tourna aussitôt des talons pour regagner son bureau, mais laissa tout de même la porte ouverte. Théo hésita un moment et chercha du regard la secrétaire qui était plongée derrière la lecture d'un dossier en mandarin. Puisque cette dernière semblait décidée à l'ignorer, il avança vers l'antre du diable : le bureau de Parkinson était plus intimidant que la salle d'attente – si cela était humainement possible. Théodore comprit de suite pourquoi celle-ci dénichait autant de contrats juteux tout en pulvérisant ses adversaires. Après tout, il n'y avait qu'à voir ses rideaux tout fait en clous.
– Je suis un peu en avance, je sais, prononça-t-il en guise d'excuse.
Parkinson se contenta de lui faire un vague signe de prendre place tout en continuant son appel pendant cinq longues minutes encore. Lorsqu'elle raccrocha, elle posa son quatrième téléphone portable sur son bureau et inspecta la bonne tenue de son maquillage sur sa glace en forme de crâne.
– Quel est le problème ?
– Um, je ne sais pas si Blaise vous l'a dit, mais je suis escort. Enfin j'étais, jusqu'à date récente. Et j'ai peur que la presse finisse par l'apprendre et tourne Blaise en ridicule.
Un long silence s'en suivit de cette déclaration durant laquelle Parkinson plongea ses prunelles d'un vert trouble dans celles de Théodore.
– Vous avez plus peur pour Blaise ou bien pour vous-même ?
Théo ne s'était pas du tout attendu à cette question. Troublé, il répondit :
– Je... Je ne sais pas. Je ne sais pas de quoi sont réellement capables les médias. Tout est nouveau pour moi. Je n'ai jamais eu à affronter le regard d'inconnus.
– Donc vous avez plus peur pour vous-même.
Cette conclusion le destabilisa. Théodore n'avait pas l'habitude qu'on lui secoue ses tendances égoïste juste sous le nez, d'autant plus lorsqu'il s'agissait de sa vie intime. Lui qui n'avait jamais vraiment été en couple avec quelqu'un se sentit totalement démuni.
– Est-ce que c'est... Mal ? demanda-t-il d'un air hésitant. En devenant escort je pensais être insensible aux critiques, mais ce n'est pas vrai. Je ne veux pas être réduit juste à ça. À ce métier.
L'intonation de sa dernière phrase laissa entrevoir sa crainte. Il imaginait déjà les gros titres et un profond sentiment de terreur et de tristesse le submergea. Depuis quand ressentait-il ça ? N'était-il pas insensible à l'avis des autres concernant son passé d'escort ? N'avait-il pas jusqu'ici assumé ses choix avec brio ?
– Je ne suis pas là pour vous dire si ce que vous faites est bien ou mal. On ne me paie pas pour ça. Mon job est de trouver des solutions rapides et durables. Mais pour en trouver, il me faut partir sur une base honnête alors je vais vous reposer ma question et, cette fois-ci, vous allez me répondre avec franchise, dit-elle en reposant enfin son miroir. Quel est le problème ?
Théodore aurait voulu être entièrement honnête, mais ce n'était pas dans sa nature. Il avait toujours été quelqu'un sur la retenue. S'ouvrir aux autres était un moyen garanti d'être vulnérable – et s'il y avait bien une chose que Théodore détestait, c'était bien d'être vulnérable.
– J'ai peur que des clients parlent, que mon ancien patron se mêle de tout ça et détruise ma relation avec Blaise.
– Aviez-vous conclu une clause de confidentialité avec vos clients avant de proposer vos services ?
Théo se mordit la langue.
– Non. C'était plutôt un accord tacite.
– Vous n'étiez pas sous contrat ? Du tout ?
Un sourcil parfaitement dessiné s'arqua, disparaissant sous la frange taillée au millimètre près de Parkinson.
– Si, mais... Les clauses concernaient plutôt la vie privée du client. Pas la mienne.
– Donc vous étiez prêt à mettre en péril votre vie privée pour protéger à tout prix celle de votre client ? Vous êtes altruiste à ce point ?
L'escorting était un milieu ultra codifié. Peut-être que Pansy l'ignorait, mais il en allait souvent de même : le client était systématiquement protégé, pas l'escort.
– J'ai été très stupide et je... Je cherchais aussi à contrarier mon père, qui aurait fini par apprendre mon mode de vie. Je sais, c'est tordu et je m'en veux énormément.
Sans doute Pansy avait-elle perçu sa gêne, car elle embraya sur un autre sujet :
– Mis à part l'escorting, quels sont vos autres talents ?
Théodore tenta de fouiller au plus profond de sa mémoire. Il n'avait jamais réellement pensé à ça avant que Parkinson ne lui pose ouvertement la question. Avait-il même un talent dont il pouvait se vanter – hormis la fellation ?
– J'ai toujours été très doué à l'école. J'ai même été à Harvard pour ma première année.
Voyant Pansy nullement impressionnée, il poursuivit :
– Sinon, on me dit souvent que je suis très, mmh magnétique, agréable à regarder. Et j'adore tout ce qui sort de l'ordinaire. J'ai une collection d'objets occultes. Ma mère descend d'ailleurs d'une très célèbre lignée de voyantes.
Son sourire radieux s'effaça progressivement au vu de l'air imperturbable de la jeune femme.
– Mais encore... ?
– Je ne sais pas. Je n'ai jamais réfléchi à ce genre de choses, admit-il enfin.
– Eh bien maintenant, il le faut. Parce que là, mis à part vous reconvertir dans le mannequinat ou confesser vos péchés dans une autobiographie, je ne vois pas d'autres issues.
– Il le faut absolument ? s'inquiéta Théodore. Je ne peux pas juste être "le petit copain ordinaire de Blaise Zabini" ?
– Vous le serez peut-être aux yeux de vos proches. Aux yeux de la presse, par contre, vous serez le petit ami profiteur. Ou le petit ami corrupteur. Ou les deux. Au choix.
Atomisé, Théodore fixa l'agent de stars d'un air vide. Puis il articula :
– J'aime beaucoup danser... Rien de bien poussé, mais c'est le début de quelque chose, j'imagine.
ooo
SLYTHERIN VU A BEVERLY HILLS
Très tôt dans la matinée, Slytherin aurait été aperçu dans un quartier animé de Beverly Hills. Resté silencieux depuis le leak de la vidéo au restaurant Four Guys, le rappeur semble peu affecté par les rumeurs concernant son homosexualité. Préparerait-il déjà son grand retour ?
ooo
Gérer une société de ménage à domicile s'avéra être hautement plus complexe que ce que c'était figuré Théodore. D'abord, chaque client avait ses petites exigences et droit au petit plus personnalisé. Mais comment faire pour se souvenir d'absolument tout ? Il fallait prêter une attention excessive aux détails, prendre garde à ne rien laisser derrière soi, et encore moins abîmer ou casser le moindre objet. Sans oublier les rivalités entre employés, les contre-temps mais surtout la chaleur parfois écrasante de la saison.
Il n'était pas rare que Théodore rentre chez lui en s'endormant à moitié sous la douche ou en oubliant parfois de nourrir son chat avant d'aller se coucher. Cognard lui en voulait à mort. Théodore le suspectait d'essayer de s'enfuir pour trouver une autre maison, là où il serait traité avec davantage de gratitude et de dignité. Même s'il était payé pour la remplacer, Théodore n'avait qu'une hâte : que Ari revienne de ses vacances. Il s'était imaginé avoir vu le pire, mais c'était sans compter sur ce coup de fil une matinée du 4 juillet :
– Allô ? ALLÔ... ? Théodore !
– Mmh ? répondit-il d'un air endormi.
Quelle heure était-il ? Six heures du matin ? Un crime pour un samedi.
– Théodore, ne raccroche surtout pas : il faut que je te parle de quelque chose de très, très, très important. Je viens d'être contacté par la famille Patil. Tu sais, ceux qui ont leur stupide émission de télé-réalité ? Leur agence de nettoyage leur a fait faux bond à la dernière minute pour leur fête du 4 juillet.
Malgré la fatigue, il parvint à garder l'oeil à moitié ouvert :
– Il faut que tu organises ça pour moi. C'est une opportunité fantastique pour ma société...
– Q-Quoi ?! coupa-t-il d'une voix étranglée. Tu veux sérieusement que je m'occupe de gérer la propreté pendant la soirée chez les Patil ? Tu as conscience que ce n'est que ma première semaine ? Que je ne sais absolument rien de... ?
– Oui, soupira Ari. Mais refuser une opportunité pareille serait me tirer une balle dans le pied. Les Patil penseront que je me crois trop bien pour elles.
Parfaitement éveillé, Théodore prit une profonde inspiration : Ari le sauvait du naufrage financier. Il ne pouvait donc pas juste refuser.
– Et si je faisais une bourde comme, euh, leur marcher sur les pieds ou confondre les prénoms de Padma et Parvati... parce qu'elles se ressemblent beaucoup toutes les deux, dit-il, plutôt anxieux.
– Il faudra que tu apprennes un moyen mémo technique, et que tu sois extrêmement prudent. Mais j'ai besoin de cet événement, Théo. C'est très bien payé ! Ça mettrait mes employés à l'abri jusqu'au mois de septembre !
– Je... vais... faire de mon mieux.
À l'autre bout du fil, Ari glapit de joie.
– Merci ! Merci infiniment ! Tu verras, ça passera très vite et mes employés t'aideront à tout mettre en place. Je dois te laisser, Bill m'attend pour qu'on grimpe dans un bus. Je t'ai envoyé par mail toutes les infos complémentaires, mais je risque d'être injoignable toute l'après-midi parce qu'on traversera un désert. Mais si tu as la moindre question, n'hésite pas ! Bon courage et, euh, désolé de t'avoir réveillé aussi tôt.
À peine avait-elle raccroché que son téléphone se retrouva bombardé de messages d'une soi-disant Ellie – l'assistante personnelle d'une des sœurs Patil. Théodore se redressa lentement, le tourni face à la tâche qui lui restait à accomplir : survivre à une soirée organisée par les Patil.
Il ne les avait croisé qu'une fois, lors d'un showcase de Blaise et il les avait trouvé imbuvable. Sanjay Patil – leur petit frère plus gay qu'un troupeau de fans prépubère de Lady Gaga – s'était donné en spectacle dans les loges et Théodore se demandait s'il le reconnaîtrait...
– Merde, souffla-t-il. Merde, merde, merde.
À contrecœur, il se glissa dans la cabine de douche et ignora les protestations de Cognard qui avait trouvé refuge sous une pile de serviettes.
– Ne rends pas cette journée plus difficile, marmonna Théodore en tournant les robinets.
Après avoir attrapé les clefs de sa voiture quinze minutes plus tard, Théo s'en voulut atrocement d'avoir ignoré son chat ces derniers jours. Il payait déjà sa négligence, mais... Cognard restait son plus vieil ami. Il ne résista pas à l'envie de faire demi-tour pour papoter un peu et lui donner ses friandises préférées. Cognard préféra rester dans son coin en léchant sa patte, faisant comme s'il ne l'avait pas vu.
– Parfait, s'énerva Théodore en jetant le sachet dans un coin. Tu n'as qu'à te débrouiller tout seul !
Sa réaction un peu disproportionnée s'expliquait par son grand attachement en son chat. C'était sa mère qui l'avait autorisé à l'adopter quand il n'était que tout petit. Son père avait toujours détesté les animaux. Il ne savait toujours pas comment elle était parvenue à le convaincre... En lui faisant les yeux doux, sans doute.
Pour se faire pardonner, il déposerait un message sur son répondeur que Cognard écouterait depuis la cuisine en se vautrant dans une pile de nourriture pour chat. Parce que Cognard adorait appuyer sur les touches du répondeur. D'autres le traiterait de débile aliéné, mais Théodore n'avait longtemps eu que lui dans son monde.
Il roulait en direction de l'agence de propreté Vif d'Or quand son portable continua de vibrer en tout sens d'employés paniqués et d'impératifs de dernières minutes.
Il fallut : réorganiser le planning de chacun, se rendre au pressing pour leur fournir un uniforme, s'assurer avoir tous les sacs plastiques et produits ménagers nécessaires, vérifier à plusieurs reprises l'ordre du menu composé de vingt-quatre entrées, soixante-huit plats et trente et un desserts, sans oublier les consignes de sécurité, de discrétion et celles concernant les coiffures et de la démarche : port dégagé, démarche altière... Et en un claquement de doigts, la nuit était déjà tombée. La petite équipe de Vif d'Or se mélangeait à celle des Patil dans les cuisines indécemment immenses de leur villa.
Tout en vérifiant la propreté de toutes les salles de bain de la résidence – et dieu seul sait quelles étaient nombreuses – Théodore devait également s'assurer que chacun était bien à son poste. Très vite, une foule d'invités arrivèrent et le rythme cardiaque de Théo s'emballa. Combien étaient-ils au juste ? Cent de plus que prévu ?
Théo se faufila entre une bande de filles très minces puis vérifia avec des allures de chien de chasse que chaque corbeille à papiers était bien vide. Aussi discrètement qu'il était venu, il retourna au premier étage pour finir de nettoyer toutes les poignées de porte ainsi que les télécommandes dispersées un peu partout.
Il déposa des paquets de lingettes puis redescendit par une sorte de sas, non loin de la chambre de Sanjay Patil. Ce dernier martyrisait son assistante à coup de cintre, criant à pleins poumons que les manches de son costume étaient trop longues d'un bon demi-centimètre. Théo marcha sur la pointe des pieds, gesticulant avec tout l'inconfort qu'imposait son smoking blanc. L'ambiance des cuisines bouillonnait comme un chaudron il était devenu mission quasi impossible d'éviter la moindre salissure. Contraindre une équipe d'entretien et de service à porter du blanc... N'était-ce pas là la preuve d'un profond sadisme ?
Tout à coup, les doubles portes s'ouvrirent en grand sur Parvati Patil, suivie de près par le traiteur qui s'épongeait le front tout en marmonnant des excuses et des promesses impossibles à tenir. Derrière eux, une colonie de membres de son staff trottinait, matériel de coiffure et de maquillage en mains.
– ...et je veux que les confettis soient triés par couleur. Le rouge avec le rouge, le bleu avec le bleu et le blanc avec le blanc. Vous les jetterez 13 secondes après que les feux d'artifice commenceront. Ne jetez surtout pas les bleus sur Bellatrix Lestrange. Elle a horreur de cette couleur. Ensuite, il me faut quelqu'un pour distribuer les cocktails. Tiens, Cendrillon ! (Parvati claqua des doigts en direction de Théodore : elle l'avait affublé ainsi dès qu'il avait posé les pieds dans sa villa) Tu t'en chargeras.
Délicatement, un commis lui déposa dans les bras une pile de cocktails en forme de pyramide et aux couleurs du drapeau américain. S'il ne les renversait pas tous, cela tenait du prodige. Il suivit Parvati d'assez près pour ne pas la perdre de vue et débarrasser sur leur chemin des invités d'une ou deux coupes. Parfois, la starlette de télé-réalité s'arrêtait pour remercier un tel, ou complimenter un autre sur son dernier lifting très réussi. Finalement, ils arrivèrent à l'extérieur où les invités discutaient avec animation autour de la piscine, attendant très certainement le feu d'artifice – l'acmé de la soirée.
Consciencieusement, Théodore veilla à servir chaque invité d'une coupe. Il se retourna et en donna une à Bellatrix Lestranges. Dès le moment où il tendit le bras, le monde sembla s'arrêter : la coupe était colorée... de bleu.
– COMMENT OSEZ-VOUS ?! vociféra-t-elle en sautant en arrière.
La moitié des convives se retournèrent pour constater l'objet du litige.
– Ne vous a-t-on rien appris là d'où vous venez ? Vous n'avez pas reçu de préparation avant de servir tout le monde sans aucune finesse ? Abruti ! Vous devriez rendre votre tablier et ne plus jamais mettre votre nez ici ou dans le moindre gala organisé par...
Théodore ferma les yeux au mot « gala ». Il priait intérieurement pour que Bellatrix Lestranges ne le reconnaisse pas : ils s'étaient croisés quelques mois plus tôt alors qu'il escortait Severus Rogue. Peut-être était-il si insignifiant qu'elle avait déjà oublié... Pour rendre la scène moins pénible – car Bellatrix ne semblait guère perdre en énergie à chaque insulte, bien au contraire – il jeta un regard désemparé à l'assistance et là, bam !, il croisa celui de Blaise. Que foutait-il ici ? Ah oui, il était voisin des Patil... Il se sentit encore plus mal si possible : Blaise était censé ignorer ses problèmes d'argent. Que pensera-t-il en le voyant affublé comme un serveur ? Non pas qu'il avait honte de faire ce job mais... peut-être que Blaise pensera qu'il lui avait encore menti, qu'il s'énerverait contre lui... Théo se contenta d'attendre et de serrer les dents : ce n'était qu'un mauvais moment à passer, tout rentrerait dans l'ordre ensuite.
– J-Je... m'excuse, tenta pitoyablement Théodore en se liquéfiant sur place tandis qu'une bonne centaine de paires d'yeux étaient braquées sur eux.
La réaction de Bellatrix ne se fit pas attendre. Plus hystérique que jamais, elle plissa les yeux de méchanceté puis s'arrêta brusquement :
– Oooh, mais comment on se retrouve ? dit-elle d'un air mielleux, comme si elle venait de déguster une délicieuse friandise.
– Comment ça ? Je ne comprends pas, feinta Théo.
L'actrice oscarisée éclata d'un rire glacial :
– J'ai une très bonne mémoire. Je sais qui vous êtes, ajouta-t-elle dédaigneusement en le regardant de haut en bas. Severus ne veut plus de vous, c'est ça ? Alors on se retrouve à ramasser le crottin des autres.
Avant qu'il ne puisse répondre – et Théodore l'en remercia presque – Parvati surgit on ne sait comment d'un buisson, nerveuse.
– Tout le monde va bien ?! Tout le monde s'amuse ?!
Avec un sourire presque maniaque, elle jeta un regard acéré à Théodore et hypocrite à Bellatrix.
Celle-ci lui répondit par une oeillade polaire, presque de reproche, avant de prononcer :
– Il m'a servi un cocktail bleu.
– Oh mon Dieu, Bella, je suis, genre, vraiment désolée. Je lui ai pourtant dit et répété de ne te servir que les cocktails rouges ou blancs... mais tu connais les larbins de LA ; beaucoup trop stupides pour leur propre bien. (Elle se tourna vers Théodore) Sais-tu te servir de tes neurones, Cendrillon ?!
Se sachant observé, Théodore préféra garder le ton de la politesse :
– Parfaitement. J'ai assez de neurones pour réaliser que tout le monde autour de nous s'ennuie à mourir à cette fête stupide, et que je viens de vous sauver la mise en ajoutant un peu de piment aux festivités.
Dans la foule, une fille pouffa de rire, recrachant une gorgée de cocktail rouge. Parvati cligna des yeux, éberluée.
– Tu vas me dégager le plancher, pauvre merde, et fissa. J'espère que tu ne prévois pas de te trouver un quelconque job sur LA ou même la Californie toute entière parce que je ruinerai ton nom.
– Ruiner mon nom ? répéta-t-il d'une moue affligée. Oui, vous êtes plutôt douée dans le domaine. Y'a qu'à voir ce qu'est devenu celui des Patil. Autrefois, il rimait avec réussite et intelligence. Maintenant, il est accolé aux synonymes de puterie et fellation.
D'un air candide, Théodore laissa tomber le plateau de cocktails à ses pieds, aspergeant sa combinaison Balmain blanche de giglées rouge et bleue. Cette fois, des personnes éclataient franchement de rire. Blaise tentait de cacher son sourire derrière sa flûte de cocktail.
– SÉCURITÉ ! hurla la starlette de télé-réalité.
Aussitôt, cinq molosses débarquèrent.
– Jetez-moi cette chose dehors, ordonna-t-elle d'une voix atrocement assassine.
Théo se laissa soulever avec grâce, tentant de prendre cette situation catastrophique avec un semblant de dérision.
– Je m'amuserai mieux dans la benne à ordure qu'ici ! Bonne chance à tous !
Blaise lui fit un petit signe discret du pouce tandis qu'on embarquait Théodore sous ses protestations toutes plus délirantes les unes que les autres. Il se retrouva jeté – comme promis – près des ordures et s'en extirpa d'extrême justesse, son costume encore à peu près impeccable.
Il était justement en train de l'épousseter lorsque la silhouette de Blaise se profila dans le noir. Dès qu'il fut suffisamment proche, Théodore remarqua que le rappeur était au bord du fou rire. Théo lui imposa le silence en déposant un doigt sur sa bouche puis l'entraîna à sa suite sur l'une des collines bordant la villa. Là, Blaise éclata franchement de rire tandis que Théodore avançait d'un air maussade parmi les hauts fourrés jaunis par la sécheresse, qu'il caressait du bout des doigts.
– Ari va me tuer...
– Pourquoi ? demanda le rappeur en cessant de rire.
Théodore s'arrêta de marcher. Dans leur dos, on distinguait sans aucun mal la ''petite'' fête privée des Patil qui battait son plein. Des gens dansaient dans la piscine dans laquelle on avait déversé des sacs entiers de paillettes tricolores.
– J'étais censé faire profil bas pour vanter les mérites de l'agence en son absence. Je crois que c'est plutôt raté.
– Quand tu lui raconteras, ce qui s'est passé, je suis sûr qu'elle en conclura que c'était pour la bonne cause.
Théo en doutait fortement. Il venait de ruiner une occasion professionnelle tout en ternissant l'image de sa compagnie. Comment pourrait-il réparer ça ?
– J'espère..., soupira-t-il. C'est l'une des dernières personnes à me faire confiance.
– Et elle continuera à le faire, ne t'en fais pas. (Blaise ajouta plus bas, un rictus sur les lèvres) Tu m'as vraiment épaté, ce soir. Ce n'est pas tous les jours que Patil trouve plus grande gueule qu'elle.
Théodore éclata de rire :
– Tu étais fier de moi ? Vraiment ?
– Si tu savais à quel point. J'étais à deux doigts d'applaudir à la fin de ta dernière tirade. Ça me démangeait presque.
– Oh, tu sais, j'ai toujours adoré faire des scènes, ajouta-t-il avec un sourire malicieux.
– Ah ça, j'en ai eu la preuve concrète !
Théodore lui prit la main tandis que la nuit noire les enveloppait tout entier.
– Tu crois que je pourrais passer la nuit chez toi ? demanda-t-il en essayant de sonder son expression dans l'obscurité.
– Je crois même que tu pourras faire bien plus, chuchota-t-il en se penchant vers lui, un demi-sourire aux lèvres.
Blaise l'embrassa d'abord furtivement avant que Théo ne prenne le contrôle en le lui rendant de manière plus enflammée. Il était reconnaissant que le rappeur ne puisse le voir rougir tandis que ses bras l'encerclaient de manière à ce que leurs bustes entrent en contact. Théodore mordilla sa lèvre puis murmura :
– Ça tombe bien : je porte en ce moment ma lingerie rose pastel Victoria Secret, rigola-t-il doucement. Tu sais, celle sertie de diamants.
Blaise bondit légèrement et écarquilla les yeux :
– Explique-moi donc ce que l'on fait encore planté ici ?!
Théo explosa de rire et imita la voix de crécelle de Parvati Patil :
– Je n'en sais rien ! Mais mes portes-jarretelle me démangent à un point inimaginable !
Ce fut au tour de Blaise de rire.
– Elle n'est vraiment pas prête de t'oublier, celle-ci.
– Écoute, je fais toujours cet effet-là aux gens..., dit-il en effleurant son entrejambe.
Blaise ricana et le compressa presque contre lui afin de lui offrir un baiser dont il avait le secret. Théodore ne savait pas qui y mettait le plus d'énergie, mais il dût y mettre un terme, car il venait de se prendre les cheveux dans un buisson.
– Aïe, ouch !
– Attends, arrête de te débattre, dit calmement Blaise en extirpant la branche.
– Ce n'est définitivement pas ma journée, soupira-t-il, les cheveux désormais en désordre.
– Je te trouve plutôt mignon comme ça. Ça te donne un petit côté...
– Clochard ?
– Félin.
– Rattrape-toi, grommela Théo en replongeant dans ses bras, tout en se tenant à bonne distance du buisson le plus proche.
Cette fois, il ne tenait plus : il entreprenait de défaire avec force la chemise de Blaise. Suspendu à ses lèvres, ce dernier formula :
– On d-devrait s'en aller. (Il tint les poignets de Théo, le corps déjà fiévreux) J'en ai envie tout autant que toi, mais il faut y aller. Les paparazzis ne vont pas tarder (Il jeta un bref coup d'oeil en contrebas, où la villa Patil brillait sous les tonalités tricolores).
Blaise l'entraîna à sa suite, ne lâchant sa main sous aucun prétexte. Il semblait connaître cette colline par cœur, comme s'il l'avait traversée des milliers de fois au beau milieu de la nuit : pas une seule fois il ne trébucha sur les pierres pourtant nombreuses à cette altitude. Ils parvinrent sans encombre à la villa Zabini, plongée dans la pénombre. Blaise préféra passer par le garage, histoire de ne pas attirer l'attention du voisinage encore éveillé en cette nuit de fête.
À peine eut-il refermé la porte que Théodore bondit sur lui, le faisant alors vaciller sur sa Ferrari d'un rouge indécent. Cette fois-ci, la chemise de Blaise ne résista pas longtemps. Elle atterrit sur le sol, en même temps que la veste blanche de Théo. Blaise envoya valser la bâche recouvrant le véhicule et sa peau adhéra au métal de la carrosserie. Il sourit.
– Tu m'as menti. Pas de dessous Victoria Secret.
Théo gloussa puis entreprit de lui mordiller le cou avec application, assis sur lui à califourchon. Blaise se donnait beaucoup de mal pour se contenir et le laisser faire sans interférer. Ses doigts glissèrent le long de son dos, s'égarèrent sur ses hanches, avant de s'attaquer à la ceinture de son pantalon. Mais Théodore ne l'entendait pas de cette oreille... Il saisit ses bras et les verrouilla d'une prise ferme.
– Cette fois, c'est mon tour.
Blaise semblait ravi du programme. D'un œil curieux, il l'observa embrasser son torse avec douceur et dévouement tout en traçant quelques sillages avec sa langue. Il s'amusa à s'attarder sur ses tatouages – I Find No Peace – puis s'arrêta à quelques centimètres de son bas-ventre, sa respiration haletante réchauffant sa peau... Mais Théo n'avait pas envie de lui donner ce qu'il désirait aussi facilement. Il fallait le mériter. Il remonta son torse en le parsemant de baisers de plus en plus lents et humides ce qui eut pour résultat de faire frissonner Blaise des pieds à la tête.
Ses doigts vinrent s'emmêler dans ses cheveux noirs et Théo leva la tête. Ce qu'il trouva vu deux perles mazout qui le fixait d'un désir si intense qu'il se liquéfia sur place. Blaise attrapa son menton et plaqua sa bouche contre la sienne, comme si l'embrasser, là, tout de suite, devenait un impératif absolu. Très vite, il devint impossible de continuer ici : ils glissaient bien trop.
Blaise grogna de frustration quand les mains de Théodore délaissèrent son torse pour l'aider à se relever. Ils seraient nettement plus à l'aise ailleurs. Malgré tout, il fut extrêmement difficile de s'éloigner l'un de l'autre, même le temps de grimper quelques marches jusqu'au premier étage. Blaise le plaqua sans violence contre le mur, un sourire aux lèvres, tout en achevant de le déshabiller. Quand le sous-vêtement de Théodore atterrit au sol, ils échangèrent une oeillade complice avant que ce dernier place sa main derrière sa nuque afin de les rapprocher en un baiser.
Théodore l'entraîna vers la salle de bain, connaissait déjà chaque recoin de la villa. Il n'avait qu'une hâte : sentir l'eau tiède et les mains de Blaise l'effleurer. Le carrelage de la vaste douche italienne était d'un froid électrisant. Théo mordilla le cou de Blaise avec application, ce à quoi il répondit en lui empoignant les hanches puis en resserrant son étreinte tandis qu'il appuyait sur le bouton lançant un programme de thalasso thérapie.
Des jets à pression les entourèrent d'une carapace liquide. Les vibrations de l'eau chaude sur leur peau les firent frissonner. La main de Blaise se posa sur son membre et il commença à le caresser tout en ne le lâchant pas des yeux. Théodore soupira tout en n'ayant rien à quoi se raccrocher. Il tenait debout, par on ne sait quel miracle, tout en continuant de fixer Blaise, qui le fixait en retour d'un air narquois, se disant sûrement : « Tu es déjà sur le point de craquer ? Petit joueur, va. » Et Théodore n'eut qu'une seule envie : effacer ce sourire moqueur de sa figure. Il se jeta sur ses lèvres et l'embrassa durement. Blaise répliqua en resserrant sa prise ce qui lui arracha une grimace de plaisir.
Le programme de thalassothérapie s'arrêta d'un coup net : les jets se rétractèrent comme une fontaine millimétrée à la seconde près de Las Vegas, et une sonnerie – semblable à celle d'un micro-onde – leur confirma la fin des festivités. Haletants, les deux jeunes hommes se dévisagèrent un moment avant de reprendre leurs caresses. Théo devinait son empressement contre le sien. Comme s'il avait fini par se résigner, Blaise sortit de la douche et attrapa une serviette. Il ne se sécha pas toutefois. Il entreprit d'abord s'occuper de Théodore en premier : il passa avec tendresse la serviette sur son visage, ses cheveux noirs d'encre et tendit qu'il descendait plus bas, Théo perçut une infinie émotion dans ses gestes et son regard, comme un artiste ponçant les derniers angles et courbes d'une sculpture magnifiée.
Théodore ne l'arrêta pas. Il se contenta de l'observer avec curiosité et défi tandis que Blaise, désormais à genoux, embrassait son bas-ventre puis finit par flatter son sexe de coups de langue. Même en évoluant dans le milieu de l'escorting, jamais un homme ne l'avait regardé ou même ne prit soin de lui comme Blaise le faisait à présent. Tout dans ses gestes, dans ses mots, jusqu'à son souffle, confirmait cette profonde attache qui les liait, qui ne pouvait guère être simulée. Théodore caressa le sommet de son crâne tandis qu'agenouillé, Blaise continuait inlassablement de faire ses prières. Théo soupira et chercha quelque chose – n'importe quoi, vraiment – auquel se raccrocher. Mais la salle de bain spacieuse et moderne ne laissait que peu de place au mobilier.
– Att-Attends... finit par grogner Théodore après avoir mordillé sa lèvre.
Blaise releva la tête vers lui, les yeux plein de mauvaises intentions, tout en continuant sa longue et lente supplique. Au bout de quelques minutes où Théodore crut être sur le point d'exploser Blaise le relâcha. Il poussa un soupir à fendre l'âme tandis qu'il reprenait pleine possession de ses moyens. Après s'être essuyé la bouche d'un revers de main, le rappeur l'entraîna à sa suite dans la pièce adjacente.
La chambre de Blaise n'avait pas changé. Toujours aussi grande, solennelle et épurée. Les murs étaient blancs et une sono datant des années 90 trônait sur des blocs de béton. Au milieu de la pièce, son matelas d'eau transparent, luisant sous les réverbères de l'impasse sécurisée en contrebas. Pendant un instant, Blaise souleva Théodore, sans doute sous le coup de l'émotion, avant de le redéposer, ses pieds frôlant la moquette duveteuse. Il était devenu difficile pour eux de se séparer, même pour reprendre leur respiration. Blaise le tenait toujours fermement, comme s'il redoutait qu'il s'échappe, que tout ceci prenne fin dans une bulle d'irréel.
Finalement, et sans réellement savoir comment, ils atterrirent sur le matelas d'eau qui s'imprégna aussitôt de leurs formes. Blaise tentait désespérément de rester en contrôle de lui-même tandis que Théodore faisait monter la tension avec des va-et-vient sur son membre. Il s'arrêta au moment presque crucial, laissant Blaise pantelant et d'humeur massacrante. Théo lui lança un regard provocateur qui suffit à lui faire perdre patience : Blaise le retourna en le tenant par le bras et il se retrouva à plat ventre, le nez dans un coussin moelleux. Il poussa un gémissement tandis que Blaise déposait de furtifs baisers dans son cou, ses épaules, la ligne de son dos, jusqu'à arriver à ses fesses.
Théo soupira et serra son poing autour du drap lorsqu'il sentit le contact de sa langue. Bientôt, il ne résista plus à l'envie de se cambrer sous ses coups de langue et Blaise répondit en lui donnant une généreuse claque sur les fesses. Théo gémissait à la fois insultes obscènes et prières lascives. Tout était mélangé dans sa tête : il avait à la fois envie que cela dure une éternité, tout en voulant connaître l'extase finale.
Le rappeur finit par abdiquer et alla fouiller sa table de chevet ultra design et en sortit un joli panorama de capotes aux teintes plus insolites les unes que les autres. Théo s'amusa à tirer dessus en gloussant tandis qu'avec sérieux Blaise essayait de placer un coussin sous ses hanches. Quand ils s'estimèrent prêts – ce qui signifiait après de nombreux autres baisers et caresses très osées – Blaise finit par se glisser entre les hanches de Théo qui se laissa totalement aller. Il avait déjà oublié les représailles imminentes des Patils, des paparazzis qui rendaient leur vie de... mmh, ''couple'' compliqué, et ses problèmes d'argent... Tout cela n'avait plus aucune importance maintenant que Blaise était bien là.
Ooo
Un soleil timide s'était glissé entre les stores, projetant dans la chambre de Blaise des rais de lumière sporadiques. Le rappeur était éveillé depuis un bon moment sans oser bouger : éreinté, Théodore avait le visage posé contre l'oreiller et semblait faire un rêve paisible. Depuis le jour où il l'avait croisé pour la première fois – un vendredi soir, à l'Arena night-club –, Blaise crut à un rêve éveillé. Non pas à cause de la féérie de la rencontre (car il n'y en avait pas), mais à cause de ses yeux d'un bleu incisif et de cette silhouette parfaite... Pourtant Blaise avait longtemps cru avoir fait le tour de la question niveau corps de rêve en étant entouré en permanence de top models.
Mais pour Théodore, c'était différent. Ça avait tout de suite été différent, songea-t-il en rapprochant son bassin du sien sous les couvertures tièdes. Jamais il n'aurait parié le moindre centime sur cette relation quelques mois plus tôt. Il ne s'était pas imaginé que Théodore puisse réellement être intéressé par lui, et non pas par sa célébrité, sa carrière ou son argent. En fait, Théo semblait presque indifférent à tout cela. Ils n'en parlaient quasiment jamais, se contentant d'échanger des plaisanteries connues d'eux seuls, de passer de longues heures à se caresser et à partager des souvenirs, des moments qu'ils croyaient avoir oubliés avant de les invoquer. Jamais il n'avait expérimenté une telle complicité... et même si cela venait tout juste de commencer, Blaise redoutait déjà le jour où tout finirait par s'arrêter. Car ces moments de joie ne pouvaient pas être éternels, n'est-ce pas ?
Appuyé sur ses avant-bras, il consulta ses dernières notifications et fut agréablement surpris de trouver moins d'articles concernant son boycott. Il répondit à quelques messages de Draco, apparemment revenu de sa dernière fashion-week, son blond platine faisant son grand retour sous ses mèches azur. Blaise était si absorbé par son téléphone qu'il remarqua à peine Théodore se réveiller.
Ce dernier frotta ses paupières, ses cils noirs disparaissant sous ses poings. Blaise déposa un bref baiser sur son front, ce qui lui arracha son premier sourire de la journée. Théo n'aimant pas parler le matin, le réveil se fit dans un relatif silence que Blaise trouva bienfaiteur – un peu comme une bulle qu'il ne faudrait surtout pas éclater.
Les minutes passèrent assez relativement vite et après s'être taquinés sous la douche, ils décidèrent d'aller prendre leur petit déjeuner sur la terrasse ensoleillée. Ils descendaient les escaliers tout en flirtant, leurs doigts s'emmêlant parfois, quand une voix suave sonna comme le glas :
– Bien dormi, les tourtereaux ?
Blaise faillit louper une marche. Imane Zabini, enveloppée dans un peignoir de soie beige, soufflait calmement sur sa tasse de thé. Théodore se figea net, la main crispée sur la rampe d'escalier. Dans un élan de désespoir, il jeta un regard suppliant du côté de Blaise qui lui non plus n'en menait pas large.
– Maman..?, dit-il, interdit, tandis qu'Imane les fixait avec toujours un sourire aux lèvres.
– J'ai posé une question, insista-t-elle.
– Oui, hum. On a bien dormi. (Blaise se tourna vers Théo) Maman... voici Théodore, mon... mon copain. Théodore, voici ma mère.
Les yeux de Théo s'agrandirent sous le choc à l'entente du mot « copain », mais se resaisit suffisamment vite pour dissimuler sa surprise. Il descendit d'une marche et tendit une main :
– Enchanté de vous rencontrer... Elles sont propres, promis.
Imane éclata d'un rire soudain.
– Je l'aime bien, celui-ci. Il est drôle.
Théodore arbora un sourire léger.
– J'ai beaucoup entendu parler de vous. Vous êtes un peu... la lumière du jour de Blaise.
– Poétique, en plus. (Prend une longue gorgée de thé) J'ai moi aussi beaucoup entendu parler de vous.
Théo arqua un sourcil puis répondit :
– Ah... oui, la presse à scandales a été très imaginative ces dernières semaines.
– Imaginative. Mmh. Ce n'est pas le terme que j'aurais employé. (Imane recula de quelques pas vers la cuisine) Vous devez avoir faim, non ?
– Je pensais plutôt... rentrer. J'ai une tonne de choses à faire, mentit Théodore en pensant à son appartement impeccable et le distributeur automatique de nourriture pour chat qu'il avait acquis sur Ebay.
– Même pas un petit café ?
Au son de sa voix, il était clair qu'il n'y avait guère de négociation qui tiennent. Théo déglutit. Il aurait préféré apprendre à danser la conga avec un alligator plutôt que de se retrouver nez à nez avec la mère de Blaise Zabini... Et Dieu seul savait que sa réputation n'était plus à faire sur la côte ouest.
– Je, euh, très bien... d'accord, concéda-t-il après une oeillade du côté de Blaise. Un café dans ce cas.
La mère de ce dernier arbora un large sourire laissant apparaître ses dents irréprochables.
– Parfait !
Ainsi, ils se dirigèrent tous vers la large cuisine moderne et équipée non sans que Théodore jette des regards lourds de sens à son « copain ». Une espèce de boule se formait dans sa gorge à l'idée de devoir dialoguer avec cette femme qui, clairement, allait lui faire un petit numéro de force. Théo espérait n'avoir toutefois rien dit d'impoli ou de blessant ces cinq précédentes minutes... Imane poussa le battant de la porte puis lui désigna un siège en inox autour de l'ilot central. Il la remercia à voix basse tandis qu'elle ouvrait un tiroir pour en sortir une boîte de capsules à café.
– Oh, déjà vide ? prononça-t-elle en plongeant sa main à l'intérieur. Quel dommage.
Imane se tourna vers son fils avec un sourire resplandissant :
– Mon chéri, pourrais-tu aller chercher Kreattur pour lui dire de réapprovisionner la machine à café ? Tu serais un amour.
Une grande bataille visuelle silencieuse s'engagea entre les deux. Blaise se leva finalement à contrecœur, puis pressa la cuisse de Théodore en signe de sympathie avant de quitter la salle au ralentis, non sans jeter des regards par-dessus son épaule. Une lueur de panique flasha dans les yeux de Théo, hypnotisé par la porte par laquelle il venait de disparaître. Résigné, il finit par se retourner lentement vers Imane qui n'avait pas loupé une miette du spectacle. Adossée à un des comptoirs en marbre, elle lui accorda un sourire en coin, presque vainqueur.
– Alors comme ça, vous êtes mannequin ? dit-il, histoire de briser la glace.
Imane ferma la porte derrière Blaise et s'adossa contre celle-ci :
– Alors comme ça, vous êtes escort ?
– Ha !
L'exclamation stupide qui sortit de sa bouche le déconcerta. Il plaqua sa main gauche contre sees lèvres et se maudit de sa spontanéité. Il ferma les yeux deux secondes avant de répondre d'une voix calme et mesurée :
– Mmh, en effet. J'étais escort.
– Vous savez, lorsque j'étais mannequin, mon passe-temps favori était d'écumer les soirées mondaines à la recherche de milliardaires russes sur lesquels mettre la patte. La concurrence était rude, entre les jambes interminables de Naomi Campbell et le regard de braise de Cindy Crawford, mais je me débrouillais toujours pour me présenter chaque mois avec un nouveau milliardaire au poignet, un peu comme une montre.
Alors qu'elle se rapprochait dangeureusement de Théo, son sourit disparaissait :
– Quelle marque de montre est Blaise pour vous, ce mois-ci ?
Oh, c'était donc ça ? pensa-t-il en haussant les sourcils. Il s'y attendait, mais pas de manière aussi franche et rapide. Au moins, Imane Zabini ne cachait pas ses intentions et Théodore appréciait cette relative honnêteté. Il lui répondrait donc sur le même ton.
– Les... circonstances dans lesquelles on s'est rencontré et ma profession font de moi quelqu'un de suspect, je l'accorde. Mais je ne considère pas Blaise comme un objet que je peux manipuler à ma guise ; et même si je le voulais, je ne pourrais pas. Il est de nature indomptable. Blaise a autant d'influence sur moi que j'en ai sur lui. C'est pour cela que j'ai mis de côté... mes activités.
– Vraiment ? formula-t-elle en haussant un sourcil. Tiens, j'ai une anecdote encore plus amusante à vous raconter : j'étais amie avec cet autre top model, Daniela Hazh. Elle s'est retirée très tôt de la profession, mais quand elle exerçait, elle était tout simplement bluffante. Si bluffante que PDG et créateurs s'alignaient devant sa porte, hypnotisés par ses moindres gestes. Elle s'est mariée avec l'un d'eux. Oh, un très beau mariage : petit comité, plage grecque privatisée, falaises au loin. Un régal. Malheureusement, son mari est décédé d'une noyade tragique quelques mois seulement après leur union. Une véritable catastrophe. (Imane soupira puis secoua la tête) Enfin ! Heureusement qu'il avait pensé une semaine plus tôt à rédiger son testament et placer Daniela comme héritière principale. C'est un bon lot de consolation, n'est-ce pas ?
Tout d'un coup, le sourire poli de Théodore s'effaça. Il n'avait plus du tout envie de faire d'efforts ou semblant. Le comparer à Daniela Hazh était une énorme insulte. Il avait suivi les périples de cette donzelle hyper boursoufflée au botox dans la presse, comme tout le restant des États-Unis d'ailleurs. Le truc, c'est que Daniela parvenait toujours à contourner les poursuites judiciaires qui glissaient sur elle comme la pluie. Mrs Hazh était tout simplement écoeurante de par ses méthodes et son mode de vie outrancier. Théodore ne pouvait pas juste supporter la comparaison sans rien faire, non ?
– J'ai aussi une anecdote pour vous. Elle devrait vous intéresser puisqu'elle s'est déroulée entre ces murs. Un jour j'ai croisé Draco Malfoy ici-même. Après être passé aux banales phrases de courtoisie, il m'a qualifié de... mmh, ah oui, c'est ça : de pauvre mec pouvant flairer le fric à 13km à la ronde débarquant de nulle part pour pomper le fric de sa victime jusqu'au dernier centime. Je crois que c'est assez proche de la vision que vous avez de moi, n'est-ce pas ? Mais croyez-le ou non, je n'ai pas eu le moindre dollars pour être avec votre fils et je ne jouerai pas avec lui pour en obtenir. Je sais que mes mots ont très peu de valeur pour vous, mais je n'ai rien d'autre à vous proposer.
– Oh, vous pensez que je vous méprise en raison de ce que vous faites ? Détrompez-vous. Tout ce que vous faites, je l'ai déjà fait cent fois. Jouer de mes charmes pour gagner de l'argent ? C'était mon job. Coucher pour réussir ? Je le faisais aussi naturellement qu'inspirer puis expirer. Repérer les gros poissons ? J'ai l'œil le plus affûté de la côte ouest. Alors vous pensez réellement que je vais vous mépriser pour une chose qui coule presque dans mon sang ? Mon chou, réfléchissez une seconde.
Théodore la fixa, perplexe.
– Alors... qu'est-ce que vous essayez de savoir sur moi ? dit-il en fronçant des sourcils.
– J'essaie de savoir si vous êtes pire que moi. Si vous êtes prêt à vendre et tuer pour une bonne liasse de billets ou s'il vous reste un semblant de morale.
– Vous savez, j'ai été entouré d'argent toute ma vie et ça ne m'a pas rendu plus heureux, alors... j'ai juste envie de commencer un nouveau chapitre de ma vie, de voir les choses autrement. Blaise m'aide à ça.
Imane plissa les yeux de suspicion.
– Vous comprendrez qu'en tant que mère, je ne pourrais jamais vous croire sur parole. Mais je connais mon fils et je sais qu'il ne prend pas de risques pour rien. Or, votre relation est un risque. Alors je vous laisse le bénéfice du doute.
Un long silence s'étira entre eux, puis Théodore finit par murmurer un simple « Merci ». Quelques secondes plus tard, Blaise revint essoufflé :
– Je n'ai trouvé Kreattur nulle part.
– Oh, c'est normal, répondit sa mère. Il ne travaille pas aujourd'hui.
Elle jeta la boîte vide de capsules à la poubelle puis en attrapa une neuve juste derrière :
– Cappuccino, ça vous tente ?
À la suite de ça, Imane Zabini fit comme si de rien n'était et papota avec une légerté déconcertante. Théodore n'était pas dupe : il prenait pleinement conscience du poids des mots. Elle le tenait à l'oeil et au moindre faux pas, à la moindre irrégularité financière ou petite blessure au cœur de son fils chéri, sa tête serait alors mise à prix dans toute la Californie. Malgré tout, cela ne l'empêcha guère de savourer quelques gorgées de son cappuccino et d'échanger des regards complices avec Blaise qui semblait désormais se délecter de la situation.
– Alors... ce n'était pas si terrible ? prononça-t-il une demi-heure plus tard tandis qu'il le raccompagnait en voiture jusqu'à chez lui.
– Non, ce n'était pas terrible, loin de là. Juste un peu... impressionnant.
– Oh, tu n'es pas le seul à trouver ma mère ''impressionnante'' : elle fait cet effet-là à tout un tas de personnes.
– Parfait. J'ai horreur des traitements de faveur.
Blaise caressa sa jambe tandis qu'ils parvenaient finalement dans son avenue légèrement à l'écart de l'euphorie de Los Angeles. La voiture ralentit non loin de sa résidence, devant un café à thème plutôt animé. Lorsque le rappeur se pencha pour l'embrasser, Théodore l'arrêta net :
– T-Tu te rends compte qu'on peut nous voir ?
– Qu'ils nous regardent. Je m'en contrefous.
Fin
