Disclaimer : Les personnages de Harry Potter ne m'appartiennent pas, mais l'histoire, si !
Couple : Harry/Draco.
Rating : T.
Cet OS écrit pour Lassa-Liam, sélectionnée parmi les reviews que j'ai reçues, sur le challenge "Japan". J'espère que cet OS te fera plaisir (et je sens que je vais avoir des réactions pour la fin...) !
Les phrases en italique sont en japonais.
Nouvelle vie
Skype avait du mal à fonctionner. Encore. Enfin, il ne savait pas si c'était un problème de connexion ou tout simplement ses parents qui n'étaient pas doués. Il y avait bien sa sœur et son frangin qui auraient pu remonter le niveau, mais apparemment ni l'un ni l'autre n'étaient à la maison. Ce n'étaient pas pour autant que ses parents allaient se priver de leur petite entrevue par webcams interposées… Et après dix minutes d'acharnement, les visages tendus de ses parents apparurent sur son écran et un sourire fleurit enfin sur leurs lèvres.
« Bonsoir Harry !
- Coucou mon chéri ! »
Ils peinaient toujours à faire rentrer leurs deux têtes dans l'écran, afin avec leur fils puisse les voir tous les deux, et c'était encore plus compliqué quand ils étaient quatre à vouloir le saluer. Harry ne put s'empêcher de sourire en voyant leur enthousiasme, surtout celui de sa mère. Cela faisait un mois qu'il les avait quittés et il avait l'impression que c'était hier qu'il s'envolait à nouveau loin d'eux. Lily s'y était faite, à vivre loin de lui, mais jamais elle ne s'habituerait vraiment à le savoir loin d'elle. Pas plus que son père d'ailleurs.
« Tu vas bien mon bébé ? Pas trop fatigué ?
- Chérie, il a vingt-cinq ans, ce n'est plus un bébé…
- Ce sera toujours mon bébé, même quand il sera un petit vieux tout rabougri aux yeux bridés ! »
Un rire s'échappa de sa bouche alors que son père bougonnait qu'une surconsommation de riz ne modifierait jamais la forme de ses yeux, mais visiblement, sa femme ne semblait pas tout à fait du même avis. Et le « rabougri » faisait directement référence à sa taille qui s'était considérablement amincie depuis qu'il avait quitté la France. Il n'était déjà pas bien gros à l'époque, mais depuis qu'il avait déménagé, sa vie en solitaire et sa nouvelle alimentation l'avaient fait fondre encore davantage.
Ce qui n'était forcément pas au goût de sa femme, Française d'origine mariée à un anglais, adepte des bons petits plats qui vous remplissaient bien le ventre pour toute la journée. Les petites quantités, ça n'existerait pas chez elle. Et encore moins le riz à toutes les sauces, le poisson cru en petites quantités et les épices à vous arracher la gueule.
Rien n'avait changé en quelques semaines. Rei demeurait égal à lui-même, toujours aussi calme et posé, Miki filait le parfait amour avec son nouveau petit-ami, et enfin Yôji mettait toujours autant de bonne humeur dans la boutique. En somme, tout allait bien. Enfin, Miki ne savait pas encore si elle resterait après la fin de son année scolaire, tout dépendrait de ses résultats, mais Harry ne se faisait pas de souci : il n'avait jamais eu de mal à recruter, Miki ne serait pas irremplaçable professionnellement parlant. Mais comme lui glissa sa mère, ce serait un peu différent sentimentalement. Mais bon, c'était la vie. Ce n'était pas la première fois qu'une vendeuse quittait la maison et ce ne serait certainement pas la dernière.
« Et avec Shinji, ça va mieux ? »
L'image que la webcam renvoyait à ses parents n'était pas assez bonne pour qu'ils puissent voir son regard s'assombrir, ni même son visage se tendre. Son cœur se serra dans sa poitrine, puis il lâcha le morceau.
« Non, c'est fini.
- Fini fini ?
- Ouais.
- C'est dommage. Il était gentil.
- Ouais. Mais ça ne faisait pas si longtemps qu'on était ensemble…
- Tu l'as quand même amené avec toi pour le Nouvel An.
- C'était pour lui faire visiter Paris. Ce n'est pas la première fois que j'emmène quelqu'un en France…
- Oui mais lui, c'était ton copain. »
Son père ne disait rien mais sa mère paraissait clairement très déçue. Harry ne savait quoi lui dire. Il n'avait rien à dire, ni sur cette rupture, ni sur ce qu'il ressentait. Il l'avait quitté, et puis voilà. Ce n'était pas le premier, ce ne serait sans doute pas le dernier non plus.
Par bonheur, James changea de sujet et lui fit par des nouvelles en France. Il ne devait pas avoir envie de lui parler de Shinji. Après tout, il ne l'aimait pas vraiment. Le courant n'était absolument pas passé. Son père avait été respectueux, tout comme son petit ami, mais ça s'était arrêté là. Autant James avait adoré Rei la première, et unique fois où Harry l'avait emmené avec lui en France, autant le nouveau chéri de son fils n'avait pas fait d'émules. Et pourtant, Dieu savait à quel point Rei pouvait être des plus réservé et Shinji des plus ouverts…
La conversation dura une bonne heure avant que Harry ne leur demande de couper : il n'avait pas encore dîné, il devait se laver et il avait vraiment besoin de repos. Sa mère coupa la connexion avec peine, comme à chaque fois qu'ils se parlaient, dans les mois suivant leur séparation. Harry, lui, en fut plutôt soulagé. Elle avait réveillé sans vraiment le vouloir certaines douleurs qu'il aurait préféré garder pour lui, mais lui cacher qu'il était séparé de Shinji aurait été stupide.
Cela faisait bien six mois qu'ils se fréquentaient. Enfin, au début c'était tâtonnant et ça ressemblait plus à du flirt qu'autre chose. Shinji était un client comme les autres, que Harry avait rencontré derrière le comptoir et avec lequel il avait sympathisé avant qu'il l'invite à boire un verre, à dîner, puis à sortir avec lui. À l'époque, le jeune homme avait accepté parce qu'il n'avait personne dans sa vie à l'époque, et Shinji était plutôt bel homme. Et il était difficile en matière d'hommes…
Et surtout en Japonais.
En vérité, les Asiatiques, ce n'était pas vraiment son truc. Il n'avait jamais fantasmé sur eux et ayant grandi en France, il était plutôt du genre à aimer les visages européens. Cependant, quand on vivait au Japon, c'était déjà nettement plus compliqué de trouver des gays « de chez lui ». Harry avait donc dû se faire rapidement une raison, et de toute manière il n'avait jamais eu beaucoup d'espoirs, alors quand un Japonais croisait sa route et qu'il était plutôt beau gosse, il ne disait pas non.
Mais ça n'avait pas duré.
Dans le fond, ce n'était pas sa faute. Shinji était quelqu'un de bien. De vraiment bien. Le genre d'hommes avec lequel Harry aurait aimé faire sa vie. Le genre d'homme sur lequel il ne tombait jamais…
C'était pour ça qu'il l'avait emmené avec lui à l'occasion du Nouvel An. Cette fois-ci, ses parents avaient réussi à le convaincre de prendre deux petites semaines de congé pour venir les rejoindre, plutôt que ce soit eux qui fassent le déplacement. Son frère et sa sœur avaient un peu gueulé, ils adoraient venir au Japon et Harry les gâtait plus que de raison, mais une fois la déception passée, ils furent très heureux de l'accueillir et de lui faire partager leur univers.
Shinji n'était jamais allé en France parce que c'était cher et parce qu'il ne parlait pas la langue, mais il avait toujours rêvé d'aller à Paris. Harry lui avait donc proposé de venir avec lui, ce qui l'avait rendu encore plus heureux. Ils firent le voyage ensemble, à la plus grande joie de sa mère, et Shinji partit quelques jours avant lui à cause de son travail. Il put rencontrer ses parents, ce qui fut un grand moment, et visiter la capitale.
Vraiment, c'était un type bien.
Vraiment.
Mais quelques semaines plus tard, Harry lui dit que c'était fini. Qu'il ne l'aimait plus, qu'il était désolé, que ce n'était pas de sa faute et qu'il ne voulait pas lui mentir. Forcément, Shinji refusa de comprendre et de le laisser partir. Mais c'était quelqu'un de bien et Harry refusait de le faire souffrir pour rien. C'était fini.
Yôji et Miki lui dirent qu'il aurait dû le garder. Peut-être que les choses se seraient arrangées, qu'il serait à nouveau tombé amoureux de lui et que leur relation serait repartie. Rei, lui, ne fit aucune remarque. Quand Harry s'en étonna, il lui répondit que de toute façon, il ne l'avait jamais aimé comme Shinji l'aimait, c'était la suite logique des choses. Il n'y avait rien d'autre à dire.
Absolument rien.
OoO
Cette boutique était, pour ainsi dire, l'œuvre de toute sa vie. Harry avait à peine vingt ans quand il débarqua au Japon, un compte en banque relativement bien fourni, le soutien de sa famille et des idées plein la tête.
Sa mère, Française et fille de boulanger, avait entraîné de nombreux conflits dans la famille de son père quand il décida de l'épouser après l'avoir mise enceinte par erreur. Jeté dehors, James suivit sa fiancée en France afin de s'installer chez ses beaux-parents qui le virent d'un mauvais œil, avec ses manières d'aristocrate, ses caprices et son goût du luxe. Cependant, son beau-père décida de le prendre sous son aile et d'en faire son apprenti. Au fil du temps, James devint son égal et quand il décéda, il reprit son affaire et donna le goût du bon pain et de la pâtisserie à son fils aîné.
Harry passa son enfance dans la farine et les jambes de son père et il fit le seul à vraiment partager sa passion pour la pâtisserie. Enfin, il ne se limitait pas comme ses cadets à la manger mais à la préparer. Mais ceci ne resta qu'une passion. Jusqu'à ses quinze ans, où il fit un virage à 90°, abandonnant définitivement l'idée d'aller au lycée et intégrant de justesse une école de pâtisserie. Une fois la majorité japonaise atteinte, il quitta définitivement la France pour ouvrir sa propre boutique.
Ce fut long, difficile, et malgré le soutien de ses parents, Harry savait que personne ne croyait en lui. Ni ses amis en France qui lui disaient sans cesse qu'il se leurrait, qu'il était trop jeune, sans expérience, et qu'il n'y arriverait jamais, ni même sa famille proche. Ses parents le soutenaient financièrement dans son dessein mais le jeune homme savait parfaitement à l'époque qu'ils s'attendaient à tout moment à ce qu'il lâche l'affaire et se ramasse.
Le problème, ce n'était pas qu'ils ne croyaient pas en lui. Sa mère avait peur pour lui, pour son avenir, mais son père n'avait jamais cessé de croire en son talent. Mais ce qui les rendait si pessimistes, c'était que Harry n'avait pas quitté la France pour les bonnes raisons. Il la fuyait. Elle, sa culture, les humiliations et les années difficiles qu'il avait dû supporter… C'était cet univers hostile qu'il rêvait de fuir depuis ses quinze ans. Et les soucis qu'il connut une fois sur place, avec son local, son agencement, ses frais et ses difficultés à se faire connaître ne purent qu'assombrir ses parents qui le voyaient s'enfoncer plutôt que de rebondir.
Pourtant, le jeune homme mal dans sa peau qu'il était alors tint bon. Il avait eu la chance d'avoir bénéficié de l'aide financière de ses parents, et ce qui l'aidait à tenir, c'était l'idée qu'il avait une dette énorme à leur rembourser et qu'il ne pouvait plus faire marche arrière et rentrer en France. Plus qu'un échec, ce serait une honte suprême, et bien qu'il n'ait jamais été orgueilleux, l'idée de revenir au point de départ, dans ce pays qu'il détestait, lui était insurmontable.
Et puis, il y eut Rei.
À l'époque, Harry travaillait seul avec une vendeuse qu'il avait embauchée à la va-vite pour le seconder. Son affaire commençait à plutôt bien tourner, mais Harry était encore dans cette phase un peu pessimiste : tout pouvait s'écrouler à n'importe quel moment. Et un soir, alors qu'il était à l'étage de sa boutique, qui lui servait de logement, il entendit des cris à l'étage et un bruit de verre cassé. Quand il descendit, des braqueurs étaient en train de détruire toutes ses vitrines. Ce fut comme si son monde était en train de s'écrouler…
Techniquement, la caisse n'était pas très fournie, il avait déjà récupéré une partie de la recette. Mais c'était cette batte de baseball dont un des trois braqueurs était muni qui le terrifiait : il avait brisé toutes les vitrines, le verre volait partout, et quand il sortit, il le vit frapper un grand coup dans la vitre de la boutique.
Il n'aurait su dire comment il avait fait, mais, la rage bouillonnant en lui et la souffrance vrillant son cœur, Harry s'était rué hors de la boutique et les avait poursuivis. Il avait réussi à en plaquer un sur le seul, celui avec la batte, tandis que les deux autres, qui n'avaient quasiment rien volé, s'enfuyaient comme des lâches dans une voiture. Le braqueur parut surpris mais se reprit vite. Pas assez.
En plein milieu de la rue, Harry le rua de coups.
Il lui fit payer ces mois de galère, de diète, de pauvreté, ces années de souffrance, là-bas, chez lui, tout son mal-être qui l'avait fait fuir son pays…
Il lui fit payer.
Il avait besoin que quelqu'un paye.
Les passants les séparèrent. Ils avaient tout vu, et vu les vêtements et la cagoule du type qu'il tabassait, il n'y avait aucun doute à se faire sur son rôle dans l'affaire. Sonné, il se laissa traîner contre un mur, le temps que les flics arrivent et l'embarquent.
Le lendemain, Harry porta plainte. Il sut alors que c'était un jeune homme de vingt-deux ans, une sorte de délinquant qui avait quitté les rangs du lycée depuis des années et qui trainait dans les rues comme un chien errant. La famille vint le voir, le suppliant de retirer sa plainte, mais Harry refusa. Il était soudain fatigué. Vraiment fatigué.
De tout ça.
De ce qui n'allait pas chez lui, de la boutique, de la honte que ses parents devaient éprouver depuis des années, et sans doute encore plus depuis quelques mois, parce qu'il galérait, parce qu'il s'écroulait.
Et puis, un jour, il lâcha prise, se rendit au commissariat et retira sa plainte. Personne ne l'avait menacé et ce n'étaient pas les plaintes de la pauvre mère de ce garçon qui allaient le faire flancher, car dans ses propos, tout était question d'honneur, et dans le fond, ce délinquant méritait bien ce qui lui arrivait. C'était sans doute un coup de folie, une intuition. De toute façon, ils n'avaient rien pris et il était assuré.
Il y avait des choses pires dans la vie.
Pires que ça.
Quelques jours plus tard, le délinquant en question se présenta à lui, le visage bien abîmé mangé de piercings, une crête noire au milieu du crâne, des loques sur le dos et des pompes dix fois trop larges aux pieds. Harry était en train de nettoyer les vitres extérieures, et en le voyant venir à lui, une sorte de dégoût lui fit détourner les yeux.
Il l'écouta lui dire qu'il s'appelait Rei Watanabe, qu'il avait vingt-et-un ans, pas de boulot et qu'il l'avait braqué parce qu'il n'avait plus rien pour se payer à bouffer. Et qu'il était désolé. Il s'était laissé emporter. La colère, sans doute. Et puis plein de choses. Et puis qu'il était désolé, encore, d'avoir gâché toute cette bouffe avec ses conneries, qu'il avait dû perdre de l'argent. Mais dans le fond, il n'était bon pour rien d'autre, à part tout casser sur son chemin. Ses potes, ses copines, sa mère… et lui-même. Il n'était qu'un con. Un bon à rien. Tout ça, c'était sa faute. Et puis, merci de l'avoir sorti de là, d'avoir retiré la plainte. C'était bien. Pour sa mère.
Pouvait-il faire quelque chose pour se faire pardonner ?
Ouais. Ma vendeuse est pas là aujourd'hui, tu peux prendre le balai et le seau d'eau et laver par terre, s'il te plait ? Qu'il lui avait répondu, les yeux toujours rivés sur ses vitres qu'il astiquait avec soin.
Rei était resté quelques secondes planté à côté de lui, comme un con, puis il l'avait contourné, était rentré dans la boutique et s'était mis à passer la serpillère. Quand il eut fini, il regarda fixement Harry, la bouche nerveuse, jusqu'à ce que le pâtissier lui dise qu'il pouvait s'en aller, et que s'il en avait envie, il pouvait revenir.
Et Rei revint.
Tous les jours.
Il ne faisait pas grand-chose, à part nettoyer. Il passait la serpillère dans la pièce principale, faisait les vitres, et se glissait parfois dans l'atelier pour passer un coup de flotte. Il lui arriva de nettoyer les fours, les grilles, les plateaux aussi. Il ne demandait jamais d'argent. C'était un peu comme un remboursement. Quand Harry raconta à ses parents qu'un espèce de voyou pseudo punk lavait ses sols et ses vitres tous les jours, lui-même se demanda s'il n'était pas en train de rêver…
Mais dans le fond, Rei n'était pas forcément très méchant. Il était juste complètement pommé. Il vivait dans la rue, avec d'autres pommés comme lui, il n'avait quasiment jamais bossé et vivait dans la honte que sa mère ressentait à son égard. Ce braquage et la raclée qu'il s'était pris juste après semblaient lui avoir remis un peu les idées en place, et pourtant, Dieu savait ce qu'il avait pu s'en prendre, comme coups.
De bénévole, Rei devint employé. Il n'en crut pas ses yeux quand Harry lui tendit un jour quelques billets pour le remercier, ni même ses oreilles quand il parla de contrat. La seule condition était de se raser entièrement la tête, histoire de virer cette crête et avoir enfin une coupe plus présentable, et de retirer une bonne partie de ses piercings. Forcément, Rei fut réticent. Surtout pour les piercings. C'était une partie de son identité et c'était comme y renoncer. Mais c'était ça ou ne pas avoir ce boulot. Et il aimait bien cette boutique.
Et il aimait bien Harry.
Il aimait son visage d'Européen, son sourire, avec ses fossettes aux coins des lèvres, ses cheveux noirs qui partaient dans tous les sens, ses grands yeux verts et ces affreuses lunettes rondes qui lui donnaient un air gamin vraiment adorable.
Il aimait son japonais imparfait, son fort accent et ses mimiques quand il s'exprimait, remplaçant certains mots par de l'anglais, voire du français.
Il aimait la chaleur et le confort de cette boutique, l'odeur qui s'échappait du four, les pâtisseries dans les vitrines et le pain dans les panières.
Il aimait cet endroit.
Il aimait ne pas être regardé comme un monstre.
Alors Rei se rasa la tête, retira ses piercings, enfila une blouse et un tablier blanc, et intégra la boutique. De simple nettoyeur, il passa vendeur, puis second de Harry qui lui apprit au fil du temps son métier : boulanger et pâtissier. Rei devint son principal soutien et son principal ami. Il découvrit en lui un garçon réservé et incompris, qui avait besoin d'extérioriser sa colère, de parler, d'être compris. Il n'avait jamais réussi à trouver sa place dans cette société et ce n'était pas ses parents séparés et passant leur temps à s'engueuler qui allaient le remettre dans le droit chemin.
Harry représenta ce droit chemin pour sa mère et son père. Il fut vénéré par la famille de Rei, qui voyait en lui un homme bon, généreux, qui avait su faire quelque chose de ce voyou, cette tête de mule qui refusait jusqu'alors de se plier aux lois de la société. Il était la meilleure chose qui aurait pu leur arriver.
Mais ce qu'ils ne savaient pas, c'était que Harry aimait les hommes.
Et que ce qui avait déconné, chez Rei, c'était précisément ce qui leur avait permis d'être aussi proche.
Malgré tout, il n'y eut jamais rien entre eux. Même s'ils n'étaient pas toujours des plus explicites, ils s'adoraient mutuellement mais Rei aimait les Japonais de pure souche, et bien qu'il soit plutôt bel homme, Harry ne vit jamais rien d'autre en lui qu'un ami. Pourtant, ses parents eurent quelques espoirs, surtout quand, un été, ils prirent une semaine de vacances en France, Harry le forçant à la suivre, Rei craignant de s'imposer. C'était de l'amitié, de la complicité.
Cette boutique était leur bébé, à tous les deux, en quelque sorte. Rei la défendait comme la prunelle de ses yeux car elle lui avait permis une vie plus décente, plus réglée, et autant le dire, Harry était un patron plutôt cool, aussi bien niveau horaires que pour les jours de congés. Il se montrait alors des plus exigeants envers les employés temporaires qui défilaient derrière le comptoir, sans doute plus que Harry.
Exigeant envers lui-même, aussi.
Il voulait faire honneur à la maison.
À Harry.
À tout ce travail qu'ils avaient accompli ensemble.
OoO
Derrière lui, il entendit un léger rire moqueur, ce qui lui fit froncer les sourcils. Il se sentit un peu vexé, attendant la remarque qui suivrait immanquablement.
« Arrête de regarder ton réfrigérateur… comme ça. Ce n'est pas parce que tu le regardes que… des trucs vont apparaître dedans.
- C'est quand même affligeant de n'avoir rien d'autre à t'offrir que des pâtes instances…
- Tu oublies le riz.
- Des ramens et du riz. Ô joie. »
Harry ferma le frigidaire et fusilla du regard Rei qui osait encore se moquer de lui. Son employé lui répliqua qu'il aurait mieux fait de s'abstenir et le laisser partir, plutôt que de lui offrir un repas aussi misérable. Ce à quoi Harry répondit que des repas misérables comme ça, il en avait bouffé avant d'avoir un salaire décent qui lui permette de manger de façon plus équilibrée et variée.
Sur ces mots, Harry s'assit à table et entama son bol de ramens. Rei continua à le taquiner à propos de son repas car il savait à quel point son patron aimait cuisiner quand il recevait du monde. Depuis qu'il vivait au Japon, Harry cuisinait exclusivement japonais, cédant assez rarement à ses origines françaises et anglaises. Les seules fois où sa cuisine changeait de culture, c'était quand Rei le lui demandait. Harry avait toujours du mal à lui dire non, surtout depuis qu'il avait rencontré Lily et qu'elle lui avait fait goûter du français bien de chez elle.
Ce n'était d'ailleurs pas pour rien que Rei s'entendait si bien avec son père : il adorait le français et tentait d'apprendre à le parler, avec un certain succès, alors que Shinji ne manifestait aucune envie de découvrir cette culture et en appréciait moyennement l'alimentation. Lily était difficile à vexer, mais James…
« Tu sais, je crois que Yôji a un ami.
- Un ami ?
- Oui, un ami.
- Un ami ou un petit ami ? … Boyfriend ?
- Oui, voilà. Un ami.
- Un copain, on dit.
- C'est différent ?
- Plus ou moins. Enfin, en France, les deux mots n'ont pas la même connotation.
- Ah… »
Ce soir, Harry avait un peu mal à la tête. Rei n'avait jamais été particulièrement intéressé par la culture occidentale mais en connaissant Harry et en l'entendant parler français, il avait décidé d'apprendre cette langue à son contact. Cela faisait un peu plus de quatre ans qu'il travaillait pour lui et depuis il avait fait de considérables progrès. Le jeune homme était incapable de lire mais au moins il le comprenait et le parlait assez bien. Mais son fort accent et sa façon de composer ses phrases étaient parfois difficiles à comprendre, surtout quand Harry était fatigué et qu'il devait chercher du sens derrière ses mots.
« C'est compliqué.
- Si on veut. On dit petit ami.
- J'avais raison alors ! Tu m'embêtes.
- Bref. Yôji a un copain ?
- Oui. Je crois. Je l'ai vu se promener un jour avec un homme.
- C'est peut-être un ami ?
- Non, je ne pense pas. Il le regardait… »
Rei chercha ses mots, les yeux levés et ses mains gesticulant.
« Avec tendresse ? Complicité ?
- Comme un abruti. »
Harry éclata de rire, alors que Rei, le visage concentré, cherchait ses mots. Il devait avoir le regard bêtement amoureux, quelque chose du genre. C'était amusant parfois d'entendre ses raccourcis pour résumer sa pensée quand il n'y arrivait pas.
« Comme Shinji te regardait. »
Le sourire de Harry devint une grimace. Il lui lança un regard peu avenant. Pourquoi diable remettait-il ça sur le tapis ? N'avait-il donc pas assez souffert de cette histoire ? N'avait-il pas dit qu'il n'y avait rien à dire de plus sur cette affaire ?
« Pourquoi tu parles de Shinji ? »
La conversation bascula en japonais. Définitivement, Harry n'était pas d'humeur à se débattre avec les phrases concises et le vocabulaire limité de son ami. Rei fronça légèrement les sourcils, avala quelques pâtes, puis se lança.
« J'ai traîné sur Facebook hier.
- Et ?
- J'ai vu qu'un certain Draco Malfoy arrivait à Tokyo dans les prochaines semaines. »
Ces mots jetèrent un froid autour de la table. Harry sentit son cœur se glacer dans sa poitrine alors que Rei le regardait de ses grands yeux noirs, comme s'il lisait en lui.
Il avait envie de lui dire : « Et alors ? ». Mais Rei le connaissait trop bien. Beaucoup trop. Il en savait trop sur son passé, son adolescence, ce qui l'avait poussé à s'installer au Japon et à se battre pour vivre. Il n'était pas comme ses parents, il ne pouvait pas jouer de jeu et lui mentir. Il voyait des choses que les autres ne voyaient pas.
Il était comme lui.
Sauf qu'il n'avait pas eu de parents aimants comme les siens.
« Tu ne dis rien.
- Que veux-tu que je dise ?
- Tu comptes le revoir ?
- Je n'ai aucune raison d'aller le voir. Et aucune de le fuir non plus. S'il se pointe ici, je ne vais pas le jeter dehors. Ne me regarde pas comme ça s'il te plait…
- Pourquoi tu me l'as caché ? Il est censé arriver à la fin du mois. C'est à cause de lui que ça a merdé entre toi et Shinji. »
C'était compliqué.
C'était toujours compliqué de retourner en France, de revoir d'anciennes connaissances et de vivre dans la crainte de rencontrer à nouveau ces yeux et ces visages qui l'avaient trainés dans la boue des mois durant. Il était plus âgé, plus fort, et il réussissait dans la vie. Mais face à eux, il n'en demeurait pas moins cet adolescent de quinze ans qu'il avait été et qu'ils avaient méprisé avec toute la malveillance de leur âge.
Harry avait fait partie de cette génération qui avait grandi avec les mangas, avec ces séries animées vieilles comme le monde comme Dragon Ball Z, Les chevaliers du zodiaque, Albator… Il était de ces gamins qui, plutôt que de jouer aux billes, échangeait des cartes Pokemon à la récré', et plutôt que de lire des romans de jeunesse, bouffait à longueur de temps des mangas, les relisant un nombre incalculable de fois. Il était de ces adolescents qui se passionnaient pour la culture asiatique, le Japon, sa langue, sa vie, sa société. Assez tôt, il avait tanné ses parents pour prendre des cours de japonais et James avait fini par céder, pensant que ça lui passerait. Comme son goût pour le thé, ses séries animées, les festivals…
Le Japon, c'était son plus grand rêve, qu'il partageait avec ses amis, participant au trafic de mangas à la récré', surfant sur les forums et ne manquant aucun festival, tout en lisant des mangas français, anglais puis japonais sur le net. C'était un passionné. Il était connu pour ça.
C'était une sorte de geek, d'otaku un peu bizarre, qu'on aimait bien, certes, mais un peu bizarre quand même. Mais dans le fond, il n'emmerdait personne, et puis, il n'était pas le seul dans le genre non plus. Un peu bizarre. Mais pas anormal.
Jusqu'au jour où Harry tomba amoureux.
Pas d'une fille.
Pas de Cho qui lorgnait sur lui depuis le début de l'année.
Pas de Ginny qui, d'un an sa cadette, faisait tout pour attirer son attention.
Mais d'un garçon.
Et pas de n'importe quel garçon.
Du plus beau garçon du collège. Le plus beau, le plus populaire, et sans doute le plus riche.
Draco Malfoy.
« Dis pas ça, c'est pas vrai. Tu l'as dit toi-même, ça n'a jamais été le grand amour entre nous.
- Tu l'as emmené en France.
- Ça ne veut rien dire ! Oui, je m'entendais bien avec lui, oui, je l'aimais beaucoup, mais je n'ai jamais été amoureux…
- Vous aviez des projets. Il en avait, du moins. Et tu ne t'y es jamais opposé. »
C'était son secret à lui.
Ce garçon sportif aux cheveux blonds, aux yeux bleus et au visage d'ange, c'était son trésor. Personne ne devait savoir. Et pourtant, par amitié, il finit par l'avouer à ses deux meilleurs amis, Hermione et Ron, parce que c'était compliqué de leur mentir, surtout qu'ils se doutaient de quelque chose. Surtout elle, en fait. Il avait la bêtise de croire en eux. Et il l'avait trahi. Pas volontairement, c'est vrai. Mais il l'avait trahi en crachant un jour à sa sœur Ginny que Harry ne serait jamais son mec, car elle n'était pas son genre de filles. Les mots qu'il avait prononcés, et ceux qui avaient suivi, avaient ce double sens que sa cadette perçut immédiatement, et le lendemain, tout le collège fut au courant.
Draco le premier.
C'était le printemps.
Il leur restait deux mois à tirer avant le brevet.
Deux mois d'horreur. De moqueries. D'humiliations. De coups bas, de crasses, de crachats.
Deux mois où on le réduisit en miettes.
Il était pédé. Et la nouvelle se rependit comme une trainée de poudre. Quand Harry arriva au collège, l'air de rien, il fut quasiment agressé par ses camarades, son amoureux en première ligne, et l'humiliation qu'il lui fit subir fut sans doute le pire cauchemar de sa vie. Ses yeux moqueurs, son sourire méprisant et ses mots acérés le déchirèrent de part en part. Il n'était plus qu'un oisillon au milieu d'une fausse remplie de chats, toutes griffes dehors, qui allaient le déchiqueter en mille morceaux avant de le bouffer tout cru.
Harry fut malmené durant un mois. Il n'aurait su dire comment il avait tenu face à tous ces gens, ces connards qui l'insultaient à longueur de journée, le salissant, lui, son corps, ses sentiments, tout ce qu'il était et ce qu'il aimait. Draco l'emmena les premiers jours, puis se contenta de l'ignorer et de le laisser seul dans sa misère. Et tout se referma autour de lui. Ce monde qui lui était si hostile, à lui, petit pédé de quinze ans, il le rejeta en bloc. Tout ce qui n'était pas lui était mauvais. Même ses amis, dont la plupart lui tournèrent le dos. Ron fut rayé de sa vie. Ne resta au final plus que Hermione, qui se lassa d'être traitée de gouine et trainée dans la boue.
Un jour, on le tabassa à la sortie de l'école. Ses parents furent avertis, Harry leur avoua la vérité, chaque mot lui écorchant la bouche, et on le retira du collège. Sa mère pleura. Beaucoup. Longtemps, Harry crut que c'était de sa faute. Parce qu'il aimait les garçons. Et même quand elle lui dit que ce qui lui faisait le plus de mal, c'était ce qu'on lui avait fait à cause de ce qu'il était, l'adolescent refusa de la croire. Quant à son père, il s'enferma dans un mutisme assez révélateur. Il n'acceptait pas. Comment aurait-il pu ? Son fils aîné était pédé. Il avait donc tout sacrifié pour mettre au monde un pédé ? C'était ça, sa récompense, pour avoir suivi son cœur, des années auparavant ?
Ces mots furent le coup de grâce.
Ce genre de coup dont on ne se remet jamais vraiment.
Et Harry était trop jeune pour encaisser, se dire que ça allait passer et tenter de guérir cette blessure avec les années.
Il préféra l'ouvrir en grand, bien béante.
Peut-être pour montrer à ses parents qu'il avait mal.
Que ce sang qui coulait hors de ses veines était le leur.
Qu'il était normal.
Que ce n'était pas de sa faute.
Qu'il était…
Désolé.
D'être pédé.
« Rei, arrête, s'il te plait…
- Pourquoi ? Parce que je remue le couteau dans la plaie ? Tu sais qu'il est passé cette après-midi alors que tu allais livrer Mme Hayashi ?
- Yôji me l'a dit.
- Et c'est tout ce que ça te fait ? »
Tout se cassa la gueule. Sa vie, sa famille, son avenir. Lui qui voulait travailler dans le tourisme ou dans la traduction, ses projets tombèrent à l'eau. L'adolescent développa une phobie de l'école qui guérit à peine quand il intégra une école de pâtisserie. Mais il lutta, en disant qu'un jour, il ouvrirait sa propre pâtisserie au Japon, à Tokyo, qu'il quitterait ce pays de merde et qu'il vivrait ses rêves. Ce n'était qu'une question de patience.
Ses rapports avec ses parents devinrent encore plus difficiles : sa mère mit des mois et des mois à se remettre de sa tentative de suicide et son père digérait difficilement l'idée que ses mots avaient été comme un coup de grâce porté sur son fils aîné. Plus que la souffrance d'avoir failli le perdre, ce fut le mépris de sa femme et de ses deux autres enfants qui l'achevèrent. À vrai dire, ils mirent un an à s'en remettre et à renouer le dialogue avec Harry qui n'arrivait alors même plus à rester dans la même pièce que son père, pratiquant en cachette et fuyant la cuisine à chaque fois que James osait y mettre les pieds, aussi bien l'après-midi qu'en pleine nuit.
Il fallut une crise de nerfs, une vraie, pour que Harry le regarde à nouveau dans les yeux. Il fallut que James hurle, se mette à genoux devant lui et le supplie de lui pardonner pour que son fils le regarde enfin. Mais il y avait tellement de souffrance et de honte dans ses yeux verts qu'il fallut un travail bien plus long pour que les choses s'apaisent, pour qu'il y ait à nouveau un dialogue, aussi neutre soit-il.
Depuis, Harry leur avait pardonné. Par amour. Mais il ne s'était jamais vraiment pardonné tout ça. Certes, il avait eu des copains, il y avait eu Shinji et il le leur avait présenté. C'était plus une manière de leur montrer qu'il ne leur en voulait plus qu'un moyen de tester son couple et passer un bon moment ensemble. Mais il y avait toujours en lui des cicatrices. Il avait toujours peur qu'un jour, ses parents lui disent le fond de leur pensée, qu'ils lui fassent à nouveau des reproches. Il craignait qu'un jour son frère ou sa sœur annoncent leur homosexualité, si toutefois elle existait, et que toute la faute soit reportée sur lui.
C'était compliqué.
Ça l'avait toujours été et ça le serait toujours…
« Pourquoi tu m'en parles maintenant ? Je croyais que tu n'avais rien à dire sur cette histoire ?
- Parce que ce type vient au Japon et que c'est à cause de lui que tu as quitté Shinji. Harry, je te connais et Facebook est très révélateur. Il y a des photos, des messages… Tu l'as revu durant ces deux semaines.
- T'es quand même pas en train de me soupçonner d'avoir trompé Shinji ?
- Absolument pas. Mais je te soupçonne d'avoir réalisé en le voyant que tu n'aimais pas Shinji. »
Depuis le temps, Draco avait déménagé en Angleterre. Mais il était revenu en France et cela faisait quelques mois qu'il sortait avec un ancien camarade de classe de Harry, Zacharias. Et à une soirée, durant ses précédentes vacances, ils s'étaient tous retrouvés à la même table. L'un en face de l'autre. Et le revoir, dix ans après, plus mature, beau à couper le souffle et toujours aussi cynique avait été comme un coup porté à son cœur.
À ce moment-là, Shinji était présent. Visiblement, le fait qu'il soit gay ne dérangeait plus personne… D'autant plus que Draco était venu en couple avec un homme, ce qui était aberrant quand on voyait comment il avait réagi des années auparavant. Il n'était au courant de rien, personne ne l'avait informé des faits, et de toute manière, Harry et Draco savaient parfaitement qu'ils seraient mis en présence, ce n'était une surprise pour personne. Ils auraient pu refuser, mais le blond ne devait pas y voir d'objection et le pâtissier ne voulait pas passer pour un lâche. Il devait affronter son passé et Shinji ne pourrait le rendre que plus fort.
Considérablement embelli depuis toutes ces années et bien plus sûr de lui, vu toutes les galères qu'il avait dû affronter, Harry ne s'était pas laissé démonter par ses émotions et avait au final passé une soirée assez agréable. Personne ne fit mention des faits passés, pas même Draco qui ne parla qu'assez rarement. Il n'était pas désagréable et ne l'ignorait pas non plus, il était juste un peu plus loin, ne devait pas savoir quoi lui dire et avait tendance à parler à d'autres personnes.
Et, dans le fond, ce n'était pas forcément plus mal.
Cela dit, même s'il lui parla peu, l'homme blond l'écouta beaucoup quand il parla de lui et de sa carrière au Japon, à laquelle personne jusque-là ne croyait. Shinji était la preuve vivante de sa réussite, même s'il était compliqué de converser avec lui, vu qu'il ne parlait qu'anglais et japonais. C'était sans doute l'un de ses plus grands défauts : son désintérêt total pour la langue française. Harry ne se serait jamais permis de lui demander d'en apprendre les rudiments mais il aurait apprécié qu'il essaie d'en retenir quelques mots. Ne serait-ce que les gros mots. Ça amuse tout le monde, les gros mots, et c'est toujours utile. Mais Shinji était visiblement de ces hommes, de ces Japonais qui n'accordaient d'importance qu'à leur propre culture, même s'ils sortaient avec quelqu'un d'un autre continent.
Dans le fond, Harry était bien dans sa peau. Il avait tout ce qu'on avait besoin pour être heureux. Il était celui du groupe qui avait le plus réussi, ce qui était une petite victoire pour lui. Il n'était pas si bon à rien que ça.
Au cours de la soirée, il apprit avec énormément de surprise que Draco parlait couramment le japonais. À vrai dire, il tomba carrément des nues. Il savait qu'il s'était mis à cette langue de par ses contacts mais jamais il ne se serait douté qu'il puisse vraiment tenir une conversation correcte, et après un court échange avec lui et Shinji, il dut se rendre à l'évidence : en dépit de son fort accent, cet enfoiré parlait fort bien japonais.
Ce qui le mit en colère. Non seulement ce connard s'était permis de se moquer de lui quand il était adolescent, puis de l'humilier, mais en plus il se mettait à parler japonais… Un comble. Et dans un sens, il était un peu déçu que tout se soit passé si mal. S'il avait su tenir sa langue, il serait peut-être en ce moment même en train de tenir une conversation avec lui, sans cette barrière que d'anciennes rancunes avait placé entre eux.
Il n'y avait plus de haine. Juste de la rancune. Draco n'était qu'un adolescent, comme lui. Un con, certes, mais un adolescent. Et il n'avait pas été seul. Peut-être ce rejet avait-il été la seule réaction possible pour lui, qui aimait peut-être déjà les garçons à l'époque et qui n'aurait pu se résoudre à être assimilé à lui. Harry ne lui cherchait pas d'excuses, mais il pouvait comprendre. Les années étaient passées, ç'avait été dur mais la vie qu'il avait à présent lui convenait. Il aimait son quartier, sa boutique, ses clients et tout ce que son pays d'adoption lui offrait. À quoi bon le haïr encore, dix après…
À la sortie du bar où ils s'étaient tous rassemblés, Harry marcha un peu en retrait avec Shinji, qui fut rapidement happé par sa conversation en anglais avec Hermione. Il se retrouva en queue de peloton… avec Draco. Il n'aurait su dire comment diable cela avait pu se passer, mais il en était ainsi : il marchait derrière tout le monde, son amour de jeunesse à son côté.
Surréaliste.
« C'est ridicule.
- Je ne crois pas.
- J'ai quitté Shinji car j'ai réalisé que je ne parviendrai jamais à le rendre heureux. Oui, j'ai fréquenté Draco, je le reconnais. Mais il ne s'est rien passé. Et il ne se passera jamais rien.
- Il te plait encore ? »
Étrangement, ils en étaient venus à parler, gentiment. Le blond lui posa des questions sur sa vie au Japon, dix fois plus intéressantes que celles qu'on lui posait en général. Puis, il y avait eu un silence. Et il lâcha une bombe.
La bombe.
Dix ans sont passés depuis qu'on a quitté le collège, lui avait-il dit d'un ton qui se voulait léger. Maintenant je peux te le dire. À l'époque, je craquais pour toi.
À ce moment-là, il avait eu envie de hurler. De pleurer. De se tourner vers lui, de le frapper jusqu'à ce que le sang salisse ses mains. Comme ce putain de jour où Rei était étendu sur le trottoir et qu'il le rouait de coups comme un taré.
Il se fichait de lui.
Il n'y avait pas d'autres explications.
Il se foutait de sa gueule…
« Oui.
- Oui ?
- Il est mon type d'homme. Physiquement. Mais je ne peux pas faire confiance à quelqu'un comme lui. Je peux lui parler, il n'y a aucun souci, il est intéressant, mature, mais j'ai trop souffert pour lui faire confiance. »
Sur le coup, il n'avait pas répondu, gardant le silence, jusqu'à ce que Draco lui demande plaintivement qu'il réagisse. Mais Harry ne voulait pas réagir. Il aurait voulu se taire, s'enfuir, retourner chez lui, se coucher dans son futon et fermer les yeux très fort pour que ça passe. Il voulait retourner dans son pays, là où il se sentait en sécurité, loin de tout ça, de Draco, des sentiments qu'il avait éprouvés pour lui…
Alors il lui avait répondu qu'il n'était qu'un abruti. Que ça, il aurait dû lui dire avant, et pas là, dix ans après, alors qu'il vivait au Japon et qu'il avait un homme dans sa vie. Lui blond lui répliqua que c'était compliqué, qu'il avait mis du temps à assumer et qu'il avait eu besoin de le lui dire. Ce n'était pas un mensonge.
Là, Harry avait enfin tourné la tête vers lui pour croiser son regard.
Serais-tu en train d'essayer de soulager ta conscience en me disant que tu craquais pour moi ? Lui dit-il. Tu te sens mieux maintenant, alors que tu as ruiné mon adolescence en quelques minutes ?
Son visage s'était décomposé, et loin d'en ressentir de la joie malsaine, ce fut plutôt de la colère qui commença à bouillonner en lui.
Tu n'étais pas seul, je le sais. Mais tu as ruiné ma vie. Tu as tout gâché. J'en ai rien à foutre que tu ais craqué pour moi. Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? Tu crois que je me sens mieux ? Tu me fais juste pitié Draco. Tu as préféré me lyncher plutôt que d'assumer et de m'aider. Si tu craquais vraiment pour moi, tu aurais fait quelque chose. Ils t'auraient écouté. Mais tu t'en foutais. T'étais un gamin, lâche et orgueilleux. Pas une tapette.
Puis, il avait fait quelques pas pour rejoindre Shinji, lui attrapant le bras et laissant Draco seul derrière lui.
C'était ça, ou se mettre à pleurer.
« Pourquoi tu as quitté Shinji ?
- Parce que je ne l'aime pas.
- Mais Draco oui ?
- Non. Mais j'ai réalisé que Shinji n'était vraiment pas ce qu'il me fallait. J'ai besoin d'un homme comme toi. Qui cherche à me comprendre et à partager ce que je vis. Qui aime ma culture ou du moins qui fait des efforts pour la découvrir. J'ai pas besoin d'un bureaucrate qui parle un anglais approximatif et qui comprend à peine les quelques mots de français que je prononce toute la journée. »
Forcément, ils s'étaient revus. Les années passaient, Harry s'enfonça dans une formation en pâtisserie, triant ses amis et en oubliant la plupart, puis il quitta le pays. Les amitiés se faisaient et se défaisaient. Et la vie avait fait que Zacharias était devenu assez proche de Ron, qui avait réussi à se réconcilier avec Harry, au prix de maints efforts. Et évidemment, à chaque sortie, Draco était de la partie, avec certains de ses amis parisiens. Il avait quitté la France l'été suivant leur brevet, que Harry avait passé en coup de vent, et forcément vu qu'ils avaient des amis communs, ils furent amenés à se retrouver fréquemment. C'était de vivre loin de la France… on se retrouvait forcé de revoir des gens qu'on n'appréciait pas, afin de passer des moments avec ceux qu'on aimait.
Malgré la présence de Shinji, le blond ne manqua pas une occasion de se rapprocher de Harry, essayant de sympathiser ou d'apaiser les tensions, mais Harry rejetait tout en bloc. Du moins les premiers temps. Le pâtissier était trop vexé et énervé après lui pour lui accorder sa chance, mais au fil du séjour, il finit par laisser tomber et le laisser venir à lui, sans l'encourager ni le repousser.
Ce qui rendit Ron complètement dingue.
Leur histoire avait connu des hauts et des bas, entre le rejet de Harry, l'éloignement progressif de Ron, son changement d'orientation et la souffrance de son ex-meilleur ami qui voulut rattraper le coup. Il y parvint, parce qu'il tenait réellement à Harry et parce qu'il s'était comporté comme un imbécile. Cette amitié retrouvée et son départ pour le Japon l'avaient rendu assez jaloux, et jusqu'au bout, le rouquin avait espéré que son ami resterait sur place. Au fil des mois, il s'était fait à l'idée que Harry s'était construit une nouvelle vie loin d'eux, et d'ailleurs il allait le voir tous les deux ans, vu que son ami faisait en général le trajet jusqu'en France entre temps pour une petite semaine.
Mais quand il était sur place, Ron était omniprésent. Quelle que soit la sortie, il était toujours partant, refusant presque que Harry voit n'importe quel ami ou connaissance sans lui, ce que Hermione trouvait excessif, mais elle avait cessé de lutter. Et Harry aussi. Résultat, quand il vit Draco se rapprocher à pas de loup de son ami, avec tout ce qu'il lui avait, et quand il les vit sympathiser, bien que ce soit mot soit fort grand pour qualifier leurs quelques échanges, il vit rouge. Tellement rouge qu'il lâcha l'information concernant leur passé commun à demi mots à Shinji. Ce dernier, une fois nez à nez avec son petit ami, lui piqua un scandale de tous les diables.
À raison, dans un sens. Maudissant Ron, Harry avait tenté de lui expliquer plus clairement les choses et de lui donner une vision de ce passé avec un peu plus de recul. Pour lui, même si la rancune demeurait en lui, Draco n'était qu'un gamin de quinze ans lâche et orgueilleux qui avait suivi ses petits camarades pour se protéger. Certes, ses souffrances internes avaient été innommables, mais à quoi bon rabâcher le passé ? Il n'avait pas mal tourné, ça lui avait permis de rebondir, d'avancer… Il était bien dans sa peau, il acceptait sa sexualité, c'était inutile de se faire du mal pour rien.
Tu lui cherches des excuses, l'avait-il accusé.
Oui, lui répondit Harry. Comme je l'ai fait avec Rei.
« C'est pas un Japonais qu'il te faut.
- J'aime bien les Japonais et tous ne sont pas xénophobes ou aussi fermés. Je pars du fait que quand tu sors avec un Occidental, tu fais des efforts. Moi j'en fais tous les jours pour m'intégrer. J'en avais marre d'être le seul à en faire. »
Et c'était vrai. Cette dispute n'avait pas mis fin à leur relation, loin de là. Shinji ne comprenait pas et de toute manière peu de personnes auraient compris. En fait, il n'y avait que Rei qui acceptait cette idée-là, uniquement parce que cette faculté que Harry avait de pardonner lui avait permis de se remettre sur les rails.
Ce qui avait mis fin à leur relation, c'était son désintéressement total pour sa culture. Oh, il aimait bien la France, il adorait l'accent de Harry, ses traits et ses manières occidentales. Il aimait son exotisme. Mais il ne comprenait pas un traître mot de français, pas même ceux qu'il prononçait quotidiennement et que tous ses employés, sans exception, retenaient en à peine quelques semaines. De plus, Shinji demeurait assez fermé, s'intéressant au final bien peu des traditions françaises ou même européennes qui rendaient certains gestes ou comportements de Harry complètement différents des siens. Il était un peu bizarre. Et c'était charmant. Et ça s'arrêtait là.
Et cette semaine passée ensemble chez ses parents le força à se rendre à l'évidence : cet homme n'était pas pour lui. Et pourtant, ils s'étaient mis au japonais. Ils ne le parlaient pas très bien, le pratiquant trop peu, seulement aux fêtes de Noël quand ils faisaient le déplacement ou bien l'été, mais à force de regarder des films ou d'écouter de la musique, ils comprenaient assez bien. Mais Shinji, en dépit de toute sa bonne volonté, avait tellement de mal à s'intégrer que Harry décida de mettre fin à leur relation si jamais il ne décidait pas de changer.
Mais changer quoi ? Lui avait-il dit. Il n'avait ni le temps ni la motivation d'apprendre une langue qui ne lui servirait jamais à rien, et à quoi bon se passionner pour la France alors qu'il connaissait à peine l'existence de ce pays avant de le rencontrer ? Ce fut trop difficile de lui faire comprendre qu'il ne lui demandait rien de tel, Harry aurait juste voulu qu'il fasse des efforts pour essayer de le comprendre plutôt que de tout rejeter en bloc ou qualifier ses différences d'exotisme. Pourquoi ne comprenait-il toujours pas des mots aussi simples que « bonjour » ou « s'il te plait », après six mois de relation ? Pourquoi se moquait-il de son accent alors qu'il peinait à aligner trois mots d'anglais ? Pourquoi n'acceptait-il pas l'idée que ça puisse être difficile pour lui d'être le seul à devoir faire des efforts dans leur couple…
Il était tellement fermé que c'en était désespérant.
Et Harry en avait assez de désespérer.
« Est-ce qu'on pourrait parler d'autre chose, s'il te plait ?
- Je reste perplexe. Tu sais, il avait l'air vraiment malheureux. Il t'aimait.
- S'il m'aimait vraiment, il aurait fait des efforts.
- Il est prêt à en faire.
- Je ne pense pas. »
Le jour où ils s'étaient quittés, ils buvaient le thé chez ses parents. Ces derniers étaient parfaitement au courant des tendances sexuelles de leur fils, ce qui les avait au début quelque peu dérangé, surtout le jour où ils découvrirent que le copain de leur fils était un Européen. Il fallait croire que c'était de famille, ce côté fermé d'esprit… mais Harry sut rapidement les charmer et, par miracle, parvint même à les intéresser à sa culture. Au point qu'ils apprirent quelques mots bateau en français. Harry n'aurait su dire s'ils savaient que leur fils ne se rendait pas systématiquement au love hotel avec lui quand ils avaient décidé de passer la nuit ensemble, car le brun ne voulait pas le faire chez lui, question d'habitude, et dans le fond, il préférait ne pas le savoir. Le fait est qu'ils leur laissaient sans hésitation la maison pour eux tous seuls.
Ce qui avait rendu les choses plus simples.
Seul dans le salon, un service à thé magnifique sur la table, Harry avait mis fin à leur relation. La tasse au bord des lèvres, Shinji l'avait regardé fixement, refusant peut-être d'y croire, ou ne s'attendant sans doute pas à une telle chose. Dans un premier temps, il avait cherché à comprendre, puis il s'était énervé et mis en colère, lui crachant au visage que c'était un Européen, qu'il sortait avec un Japonais parce qu'il n'avait rien de mieux sous la main et qu'il n'en avait jamais rien eu à foutre de lui. Le plus calmement possible, Harry lui avait répondu que ce n'était pas un crime d'être Occidental, qu'il ne serait jamais sorti avec lui six mois s'il ne lui avait jamais plu, et enfin, que des deux, il était certainement celui qui s'intéressait le plus à l'autre, qui connaissait le plus ses goûts, son passé, sa famille et sa vie professionnelle. Il n'était sans doute pas parfait, mais on ne pouvait lui reprocher son manque d'intérêt.
À ces mots, Shinji avait fondu en larmes, ce qui l'avait beaucoup étonné. Il se rendit sûrement compte à ce moment-là de la situation et de ce dont Harry avait manqué tout ce temps. mais en dépit de ses promesses, le jeune homme ne revint pas sur sa décision et quitta maison sans un regard en arrière, laissant derrière lui un homme dévasté.
Ça faisait mal.
Mais c'était mieux ainsi.
« Il m'a dit qu'il s'était inscrit à des cours de français.
- À son aise.
- Pourquoi tu ne veux pas lui laisser sa chance ? Je sais que ce n'est rien et que le problème n'est pas là, mais ses parents t'adorent, il prenait soin de toi…
- C'est de l'histoire ancienne, Rei. Je l'ai rayé de ma vie. »
C'était mieux ainsi.
OoO
La veille, en fin d'après-midi, Draco Malfoy était arrivé à Tokyo. Il le savait car il avait vu des messages sur Facebook annonçant sa venue, puis un compte à rebours avait été instauré entre lui et ses amis, et enfin, ses deux derniers messages dataient de son départ de Paris et de son arrivée au Japon.
Depuis, aucune nouvelle. Harry ne savait pas vraiment s'il aurait dû s'en étonner, mais dans sa tête, il s'était imaginé tout plein de photos publiées sur la toile ou des commentaires stupides mais de circonstances, comme l'avaient fait ses cadets la première fois qu'ils étaient venus. Et même à chaque fois qu'ils venaient…
Il se rappelait très bien de la première fois qu'ils étaient venus. Cela faisait un an que Harry était installé au Japon et c'était l'été. Jane avait alors seize ans et Léo à peine quatorze. Bien qu'anxieux, le jeune homme avait ressenti une joie intense en revoyant enfin les visages de sa famille, et surtout les mines heureuses de ses cadets qui couraient alors vers lui, les bras ouverts et des larmes pleins les yeux. Sa mère aussi pleurait, mais il savait qu'elle verserait quelques larmes en le voyant, il n'était pas surpris, mais voir les plus jeunes si émus de le retrouver lui avait fait un bien fou.
C'était prévu qu'ils reviennent au Japon cet été. En fait, depuis que Harry avait quitté la France, sa famille faisait le déplacement chaque année. Pour les fêtes, c'était un peu différent et parfois Harry prenait une semaine de vacances à une période creuse de l'année pour retourner chez ses parents, laissant la boutique à Rei. La première année, c'était exceptionnel. Ni James ni Lily ne pensaient revenir régulièrement les années suivantes, pensant se contenter des allers-retours de leur fils pour le Nouvel An. Mais après un mois passé au Japon, il devint rapidement évident qu'ils ne pourraient plus y couper. Et y séjourner était autant une envie des enfants que des parents, qui ne concevaient plus leurs vacances dans une autre destination.
Parfois, certains de ses amis venaient sur place, mais ce n'était pas toujours évident, car contrairement à ce que certains pensaient, Harry refusait de faire de son appartement une auberge de jeunesse. À vrai dire, les seules personnes qu'il avait autorisées à loger chez lui, c'était Hermione et Ron. Mais pour ce qui était des autres, Harry était bien moins généreux.
Dans le fond, il s'en fichait bien de passer pour un égoïste. Quand c'était pour quelques jours, pour dépanner et éviter une note d'hôtel, il acceptait de loger même de simples connaissances, françaises ou japonaises. Mais dès que ça concernait du tourisme, la donne changeait complètement. Il s'était déjà disputé avec Ron qui voulait venir au Japon avec deux amis à lui, un an auparavant, et que Harry avait refusé car il ne connaissait pas ces deux personnes et pour lui, s'ils avaient les moyens de se payer le billet pour trois semaines de séjour, ils avaient de quoi investir dans une auberge de jeunesse, un hôtel ou un appartement.
Tous ses efforts pour lui faire comprendre tout ça furent réduits à néant quand il apprit que le cousin de Rei séjournait chez lui deux semaines avec sa femme et ses deux petites filles. D'autant plus que ledit cousin, que Rei ne pouvait prendre chez lui à cause de la taille de son logement, allait rester encore un peu le temps de terminer l'aménagement de son nouvel appartement, ayant été obligé de quitter le sien précipitamment car le propriétaire voulait y loger son fils. Comme si cet homme et son épouse avaient choisi de quitter leur logement du jour au lendemain avec leurs deux gamines, s'installant chez le patron de leur cousin, entre gêne de s'imposer et soulagement de pouvoir se poser et réfléchir calmement à la situation.
Refuser de loger quelqu'un, c'était toujours délicat, songeait Harry en pianotant sur son téléphone portable derrière la caisse de la boutique, Rei travaillant derrière. Il était huit heures du matin, ils venaient d'ouvrir et Yôji était en train de se changer derrière, et le temps qu'il revienne, le patron tenait la boutique, alors Harry regardait ses mails. Il se demanda à nouveau comment devait se sentir Draco depuis qu'il était arrivé sur place, s'il avait ressenti la même sensation de liberté que lui et cette même angoisse de se retrouver dans une ville si différente de la leur.
Autant Harry s'était fait à l'idée que Draco parlait très bien le japonais, ayant pris des cours et suivi une licence en japonais en parallèle à celle d'anglais, autant il ne lui serait jamais venu à l'idée qu'il puisse un jour devenir professeur d'anglais au Japon. C'était tout simplement incroyable, invraisemblable. Et pourtant, le jour même de son départ de Paris, Draco posta sur le célèbre réseau social qu'enfin, c'était officiel, il partait pour le Japon pour enseigner l'anglais dans un collège. Tous les papiers étaient enfin en règle, il avait son visa, son contrat, son billet d'avion et son logement. Enfin, il devait loger chez un ami de licence le temps de toucher un salaire, s'adapter à son nouvel environnement et trouver un appartement à sa convenance.
À son retour, en voyant ça, ça lui avait fait un coup au cœur. Il ne l'avait pas revu depuis ses quinze ans, leur rencontre avait été compliquée et ambiguë, et le voilà qui arrivait au Japon. C'était un peu comme s'il le poursuivait, même ici. Sur le coup, il n'aurait su dire si ça le dérangeait. Avec du recul, Harry pensait qu'il aurait aimé que les choses se passent différemment. La vie aurait été plus simple et plus agréable si tout s'était passé autrement.
Beaucoup plus agréable.
Une dernière fois avant d'éteindre son téléphone, Harry passa sur Facebook, des fois qu'un message de Draco ne soit passé inaperçu. Il l'avait rajouté dans ses amis et le pâtissier n'avait pas su refuser. Soudain, il le vit connecté, alors qu'il n'avait posté aucun message. Le cœur battant, Harry regarda fixement sa petite photo, et quand Yôji revint dans la boutique, le sourire aux lèvres, le brun fila à l'étage, s'assit à même le sol et enfin ouvrit la fenêtre de conversation.
Harry dit : Bonjour Draco ! Alors cette première nuit au Japon ?
Draco mit quelques minutes à répondre. Enfin, quelques secondes, qui lui parurent durer des heures…
Draco dit : Pour être honnête, exécrable.
Le brun haussa un sourcil étonné.
Harry dit : Pourquoi tu dis ça ? Tu t'es retrouvé dans une chambre avec des murs aussi fins que du papier de riz et t'as entendu les voisins s'amuser ?
Draco dit : Je crois que j'aurais préféré ça à ce que j'ai vécu cette nuit
Harry dit : C'est-à-dire ?
Draco dit : Mon pote m'a lâché, j'ai dormi à l'hôtel cette nuit
Une véritable stupeur se lut sur le visage de Harry. Il poussa un soupir à fendre l'âme. Des souvenirs lui revinrent, notamment ceux de la boutique à peine terminée dont les travaux traînaient en longueur, le mettant dans l'impossibilité de commencer à bosser, l'appartement à l'étage dans un état à le faire pleurer, et toutes les galères qui allaient avec…
Pas étonnant que le blond n'ait posté aucun message depuis sa sortie de l'aéroport. Il avait dû se rendre chez ce fameux pote avec ses grosses valises, attendre comme un con devant chez lui, essayer de le joindre sans succès, puis réussir à le chopper et réaliser qu'il était sans toit, perdu dans cette grande ville et réduit à louer une chambre d'hôtel pour une durée indéterminée, le temps de trouver une solution.
En quelques mots, il lui résuma la situation, qui suivait ce schéma-là, à la différence près que son pote avait en fait été expulsé de son appartement, pensait trouver autre chose entre-temps et au final squattait chez des potes à lui, oubliant complètement la date d'arrivée de Draco. Dans ses mots, Harry sentit une sorte de fatigue, d'angoisse. Il disait qu'il allait se démerder, qu'il était en train de regarder les différentes agences pour tenter de trouver un logement d'urgence et que ç'allait s'arranger. Mais c'était comme si Draco essayait tout simplement de se rassurer lui-même.
C'était ça ou paniquer.
Harry dit : Et… est-ce que ça va ?
Draco dit : T'inquiète, ça va aller, je vais aller voir les agences et ça va s'arranger. Au moins je parle la langue !
Harry dit : Je ne te demande pas si ça va aller mais si ça va.
De l'autre côté de l'écran, le blond mit du temps à répondre. Harry se demanda même s'il n'allait pas couper court à la conversation plutôt que de lui avouer ses faiblesses.
Draco dit : Non. Je suis arrivé hier avec deux valises aussi grosses que moi, je me retrouve à la rue, j'ai pas dormi de la nuit à force de ruminer, je suis comme un con à essayer de capter le WiFi et trouver un logement à peu près convenable et dans mes prix. Non, ça va pas. Si j'avais su, j'aurais fait autrement. Là, franchement, je me sens perdu. Enfin, peut-être que tu t'en fous de tout ça…
Nerveusement, les doigts de chaque côté de son téléphone, Harry pesa le pour et le contre. Oui, il avait la rancœur, oui, les choses ne seraient pas facile et il n'était pas obligé de le faire non plus. Mais il y avait cette part de lui, incontrôlable, qui lui fit écrire une adresse sur son clavier tactile.
Harry dit : Prends un taxi et donne-lui cette adresse.
C'était cette part de lui qui l'avait poussé à faire confiance à Rei, à lui avoir offert une seconde chance. À la place de Draco, il aurait aimé que quelqu'un ait ce genre de geste pour lui. Que quelqu'un l'aide.
Draco aussi avait droit à une seconde chance, non ?
Draco dit :…
Ou peut-être était-il tout simplement trop gentil…
Draco dit : C'est l'adresse de ta boutique ?
Harry dit : Ouais.
Draco dit : T'as perdu la tête ?
Harry dit : Pourquoi tu dis ça ?
Draco dit : Pourquoi tu ferais ça pour moi ?
Harry dit : Et pourquoi pas ?
Draco dit : T'as pas été spécialement gentil avec moi quand t'étais à Paris, et à juste titre. Et là, alors que je suis dans la merde, tu vas m'aider ? Comme ça ? Alors que tu ne m'as jamais pardonné tout le mal que je t'ai fait, et Dieu sait ce que j'ai pu t'en faire ? Ça fait dix ans qu'on ne s'est pas vu… Je peux pas accepter
Harry dit : Parce que c'est moi ?
Draco dit : Oui.
Harry dit : Je pense que tout le monde a droit à une deuxième chance, et dans le fond, si tout ne s'était pas passé ainsi, je n'en serais pas là. Et j'aime ma vie, ici. Je ne te force pas à venir chez moi, mais pour quelques jours, le temps que tu te poses, je veux bien te prêter une chambre
Draco dit : Je ne sais pas quoi te dire… Je ne le mérite pas
Harry dit : Je sais. Et je sais ce que c'est, que d'être dans la merde. À toi de voir…
Draco dit : Je te revaudrai ça
Harry dit : Je t'attends
Draco dit : Merci infiniment…
Quand il coupa la conversation, quittant le réseau social, Harry se demanda s'il avait bien fait. Ce qu'il attendait de cette rencontre, de cette collocation… Pas grand-chose, en fait. Il était juste généreux. Peut-être un peu naïf, aussi. Dans le fond, on n'oublie jamais tout à fait son premier amour, mais Draco n'était pas le genre d'homme avec lequel il pourrait faire sa vie. Il avait changé depuis l'adolescence et il avait trop peu confiance en les autres, et surtout en lui, pour envisager une quelconque relation de ce genre.
Il était juste comme ça. Gentil. Rien ne le poussait à l'aider, comme rien ne l'avait forcé à accueillir chez lui le cousin de Rei et sa famille. Il était comme ça. Il avait toujours été comme ça. Trop gentil. Trop compatissant. Trop, con, aussi…
Quand il redescendit, Harry ne parla pas de la venue de son invité à Yôji mais en fit part à Rei. Il s'attendit à beaucoup de choses et il savait très bien que son employé lui ferait la tête. Ce qui ne loupa pas, bien entendu. Gardant le silence, Rei continua de travailler, le visage fermé et le regard sombre. S'il ne le connaissait pas autant, Harry aurait pu le comparer à Ron, si possessif et protecteur, mais Rei était complètement différent. Il ne voulait pas qu'il lui arrive du mal. Nul doute que si jamais Draco commençait à déconner, il serait le premier à lui expliquer sa philosophie de vie…
Pendant près de deux heures, Harry attendit nerveusement l'arrivée de Draco et il en vint à se demander si le blond allait effectivement accepter son offre ou bien chercher une autre alternative avant. Sur les coups de dix heures, alors qu'il était en train de remplir les corbeilles de pain, Harry finit par apercevoir un taxi devant la boutique, et quand il fit le tour de l'étalage, il reconnut son ancien camarade du collège sortir de la voiture.
Draco était toujours aussi grand, toujours aussi pâle et toujours aussi blond. Un vrai Européen, qui tranchait complètement avec son nouveau cadre de vie. Harry sortit et à peine ouvrit-il la porte de la boutique, faisant tinter la clochette, que le blond croisa son regard. Ses yeux bleus étaient soulignés de cernes, signe qu'il avait effectivement très mal dormi, et quelques secondes plus tard, il avait les yeux baissés vers le sol, la mine gênée et le visage fatigué.
Naturellement, le brun lui tendit la main en le saluant.
« Bonjour, Draco. »
Le blond hocha la tête et lui rendit son salut avant de lui serrer nerveusement la main, les yeux toujours baissés, apparemment incapable de soutenir son regard tant il avait honte. Il suivit Harry quand ce dernier marcha jusqu'au coffre d'où le chauffeur sortait deux valises. Draco avait déjà un sac en bandoulière sur l'épaule et un autre transportant sans doute son ordinateur sur l'autre.
« Putain mais elle est lourde ta valise !
- Mes fringues.
- Et l'autre ?
- Mes affaires pour les cours.
- On n'aura jamais la force avec les escaliers… Attends, je vais chercher Yôji, bouge pas. »
Harry le laissa quelques secondes sur le trottoir avec ses affaires, le temps d'attraper son vendeur qui, plus musclé que lui et Rei, sortit de la boutique le sourire aux lèvres. Il fit un blocage envoyant le blond, sans doute à cause de ses traits mais surtout la couleur si claire de ses cheveux et de ses yeux.
« Draco, je te présente Yôji, mon vendeur. Yôji, je te présente Draco, un ancien camarade de classe.
- Enchanté, Draco-san !
- Enchanté, Yôji-san.
- Il vient d'arriver au Japon et il va rester chez moi quelque temps, il a eu des soucis avec son logement. Tu pourrais nous aider à monter ses affaires, s'il te plait ?
- Tout de suite, Harry-sama ! »
Aussitôt, l'homme, bien plus solide que les deux Français, attrapa la plus grosse valise et la traîna jusqu'à la porte d'entrée juste à côté, puis il porta le bagage jusqu'en haut, où il les laissa pour retourner travailler. Harry ouvrit la porte de son logement et fit entrer le blond.
L'appartement au-dessus de la boutique était plutôt spacieux. Enfin, il était suffisamment grand pour une famille de trois à quatre personnes. Composé d'un salon, d'une cuisine, d'une salle d'eau et de deux chambres, Harry avait largement de quoi faire pour vivre confortablement. Il avait choisi son local en fonction à la fois de sa localisation géographique et de sa taille, mais il avait dû se plier aux exigences de ses parents qui s'étaient acharnés à lui trouver une boutique dont l'appartement à l'étage serait assez vaste pour lui et pour les accueillir. Ce qui avait forcément rendu le prix bien plus élevé, mais ses parents avaient été intraitables. Et avec le temps, Harry ne pouvait qu'apprécier tout cet espace.
Une fois leurs chaussures retirées, Harry lui présenta les lieux, le blond demeurant silencieux tout le long la visite, qui dura à peine quelques minutes. Ils trainèrent les bagages jusqu'à la chambre d'amis occupée en général par ses parents, Jane et Léo dormant dans le canapé convertible du salon. La pièce était meublée d'un grand bureau, d'une bibliothèque et d'une armoire. Il fallait sortir les futons tous les soirs et les ranger chaque matin.
« Voici ta chambre. Ça devrait te suffire, non ?
- C'est bien au-delà de ce que j'aurais pu espérer, vu les circonstances.
- Ne dis pas ça comme ça…
- Déjà que j'ai l'impression que tout est surréaliste depuis que je suis arrivé, mais alors là…
- C'est des choses qui arrivent.
- Je ne mérite pas ton hospitalité. Je ne sais pas quoi te dire, à part merci.
- Aucun problème.
- Je peux dire aux gens que j'habite chez toi pour quelques jours ou…
- Je n'ai rien à cacher. Va prendre une douche et repose-toi, tu en a bien besoin. »
Le blond hocha la tête, un léger sourire aux lèvres. Puis, Harry quitta la pièce et son logement pour retourner travailler.
OoO
La journée s'écoula comme toutes les autres, à la différence près que Harry avait un invité-surprise chez lui, et qu'en dépit des heures qui s'écoulaient, il ne descendit jamais à la boutique. À l'heure du déjeuner, Harry était remonté chez lui et avait pris son repas avec Rei, comme cela arrivait régulièrement, puis ils étaient allés se balader parce qu'il faisait beau, avant de reprendre le travail avec Yôji et Miki jusqu'au soir. Harry s'était vraiment attendu à ce que le blond descende au moins une fois. Un silence de mort régnait chez lui quand il était monté déjeuner et il pensait que le bruit le sortirait de la chambre, mais sans doute dormait-il, et dans l'après-midi et début de soirée, Draco demeura absent.
En fait, cela l'inquiéta un peu. Était-il allé se balader sans rien lui dire ? Harry l'imaginait mal partir comme ça sans prévenir, mais peut-être était-il de ce genre-là. Alors, quand il remonta chez lui, il s'attendit à tout, mais certainement pas à le trouver devant la télévision mise en sourdine, son ordinateur sur la table chauffante et lui assis devant. Il avait des écouteurs sur les oreilles et ne l'avait sans doute pas entendu entrer.
« Bonsoir Harry. Je ne t'ai pas entendu entrer, je discutais avec Blaise.
- Aucun problème. Termine ta conversation, je vais me doucher. »
Harry vit que Draco était prêt à la couper dans la seconde qui suivait, mais ç'aurait été stupide d'entamer la conversation alors que son meilleur ami devait s'inquiéter pour lui, d'autant plus que le blond avait dû lui raconter ses mésaventures. Et puis, vu ce qu'il vivait avec ses parents, il savait que c'était dur de couper une conversation sans y avoir mis les formes…
Quelques minutes plus tard, lavé et changé, le brun revint dans le salon. Cette fois-ci, Draco en avait fini avec sa conversation et surfait sur le web. Il leva la tête en le voyant entrer.
« Tu as déjà fini ?
- Ça fait une heure qu'on discute. Il s'inquiétait pour moi, et maintenant que je suis loin, il avait besoin de me parler.
- Okay.
- Il te remercie de m'accueillir.
- Y'a pas de quoi. Je vais préparer le dîner.
- Permets-moi de t'inviter à manger ce soir pour te remercier.
- Oh Draco, je t'en prie…
- Si tu refuses, je m'en vais. C'est la moindre des choses. »
Le pâtissier leva les yeux au ciel : il n'avait pas tellement envie de sortir mais le blond semblait y tenir. Alors Harry haussa les épaules et lui dit de se lever, il avait faim et il avait des courses à faire en plus. Ils allèrent donc dîner ensemble dans un restaurant du coin que Harry connaissait bien et partagèrent un repas plutôt convivial. Le Draco fermé et déprimé qui était arrivé chez lui s'ouvrit à lui au fil des minutes, retrouvant peu à peu le sourire. C'était un peu comme s'il y voyait plus clair. Un poids s'était dégagé de son cœur et son esprit était plus libre.
Ce fut un repas assez étrange. C'était un peu comme si Harry découvrait un homme complètement différent. Oh, il était toujours aussi cynique, moqueur et narcissique, mais il était plus… gentil. Ouvert. C'était un peu comme s'il n'avait plus tellement de rôle à jouer. Il était honnête, voilà. Juste honnête. À quoi bon jouer les mecs sûrs d'eux alors qu'il s'était retrouvé dans la merde à peine arrivé ? C'était compliqué de se retrouver perdu dans une grande ville d'une tout autre culture, sans aucun point de repère.
D'ailleurs, le lendemain, il avait rendez-vous à la banque pour ouvrir un compte et il voulait s'acheter un téléphone. N'y connaissant quasiment rien, Draco lui demanda quelques conseils et au final Harry décida de l'accompagner. Avec sa tête d'Européen et ses cheveux blonds, il allait forcément se faire avoir. Lorsqu'il avait acheté son local, Harry avait été très bien conseillé en France et il avait gardé contact avec le banquier Japonais qui avait effectué une partie de la transaction, ce qui lui avait permis d'éviter certaines arnaques, mais évidemment, il en avait essuyé plus d'une.
Ils terminèrent par quelques courses que Draco paya entièrement sans faire attention à ce que Harry mettait sur le tapis roulant. Ce geste l'embarrassa beaucoup, mais après lui avoir dit au restaurant qu'il ne lui ferait pas payer de loyer mais une contribution par semaine pour l'eau, l'électricité et la nourriture, le blond s'était montré intraitable. Question d'honneur. Et le brun était trop fatigué pour lutter…
Quand ils rentrèrent, Draco se remit devant son ordinateur tandis que Harry s'effondrait sur le canapé, la télécommande à la main. Le blond prit son appareil et s'assit à côté de lui, son portable sur les genoux.
« Ça fait vraiment bizarre.
- Quoi donc ?
- Le japonais.
- Ah. Ouais, ça fait bizarre. On s'y fait.
- Je suppose. En général je m'habitue assez vite aux changements de langue, mais là… Peut-être parce que c'est asiatique que t'as des kanjis partout… Tout à l'heure, quand j'ai allumé la télévision, ça m'a fait encore plus bizarre. Et dire que je trouvais les sitcoms et émissions françaises d'une connerie sans nom…
- On a notre lot ici aussi ! J'ai adoré la tronche de Yôji et de Matsumoto-san tout à l'heure quand j'ai dit ton nom.
- Oh mon dieu, m'en parle pas… »
Harry éclata de rire alors que son comparse passait une main lasse sur son visage. Yôji avait tiré une drôle de tête quand son patron les avait présentés, appelant Draco par son prénom avant de le traduire approximativement en japonais. Le restaurateur avait eu la même réaction en entendant les deux versions du prénom de Draco. Harry trouvait ça gênant de lui parler en traduisant son prénom…
« Durako, c'est tellement sexy…
- Ils disent comment ton nom ?
- Potta.
- Tu déconnes ?
- Nan nan.
- Potta-san ? Potta-sama ?
- Nan, Harry-sama. J'ai l'impression de perdre toute crédibilité quand ils m'appellent par mon nom de famille… Ne rigole pas, tu feras moins le malin quand on t'appellera par ton nom de famille.
- Je ne veux pas y penser.
- Marufoyu-sensei ?
- Oh la ferme… Ton pote est en train de m'incendier sur le net. »
Fronçant les sourcils, Harry se pencha vers lui et écarquilla les yeux quand il vit l'activité fort passionnante qui avait lieu actuellement sur Facebook, et sans doute depuis quelques heures…
Alors qu'il était en train de discuter avec Blaise, Draco avait posté sur Facebook un message à propos de son nouveau logement.
« Bon, eh bien il faut croire qu'on ne peut faire confiance à personne. À peine arrivé sur place que je me retrouve SDF. Merci encore Mike pour tes belles promesses… Heureusement que les bonnes âmes existent… »
Avant d'informer qui que ce soit de sa situation, Draco voulait que son meilleur ami soit mis au courant. Les autres, il s'en fichait pas mal, mais Blaise comptait trop pour lui pour qu'il l'apprenne autrement que de vive voix. Sans compter qu'il devait s'inquiéter depuis la veille…
Ce message, il n'était pas vraiment destiné à ses contacts en général mais plutôt à certaines personnes qui étaient censées passer le mois d'août au Japon dans l'appartement qu'il était censé louer avec son ami Mike. Or, la situation avait basculé, il ne pouvait plus accueillir personne, car même s'il trouvait quelque chose de relativement grand dans les prochains jours, ce ne serait jamais assez pour accueillir une demi-douzaine de personnes. Mike lui avait assuré qu'ils auraient assez de place, en se serrant bien, pour installer les couchages, mais dans un studio, ce serait invivable.
Draco était ami avec Ron sur les réseaux sociaux tout simplement parce que deux de leurs amis sortaient ensemble et c'était bien plus simple d'organiser les sorties ou les soirées par ce moyen-là. À moins d'échanger des numéros. Mais ni l'un ni l'autre n'en avait envie. Alors quand le rouquin vit le nom de son meilleur ami et qu'il comprit que Draco allait vivre chez lui quelques jours, il devint dingue.
Et ses propos étaient des plus violents.
L'ordinateur sur les genoux, une main cachant sa bouche, Harry parcourut toute la conversation et vit rouge. Près de lui, Draco paraissait embarrassé : il aurait voulu tout sauf ça… En colère, le brun lui rendit son appareil, se leva, alla chercher le sien, se réinstalla à sa place, et répondit vertement sur son mur à son meilleur ami. Puis, il s'engueula copieusement avec lui par messages interposés sur son mur puis en discussion instantanée. Harry était tout simplement hors de lui.
« Franchement, tu m'impressionnes. Je ne te savais pas si… nerveux. Tranchant.
- Je déteste ce genre de comportement. C'est à moi de choisir qui j'accueille chez moi.
- Je peux le comprendre.
- C'est pas à lui de se mêler de ma vie. Si quelqu'un a quelque chose à me dire, ce n'est certainement pas lui.
- Qui alors ?
- Ma famille et Rei.
- Ton second ?
- Ouais. Personne d'autre.
- Je t'avoue que je te comprends absolument pas, Harry. Plutôt que de laisser le type qui a pourri une partie de ta vie dans la merde, tu l'accueilles chez toi, tu lui donnes à bouffer, de quoi se laver et un lit pour dormir. Et demain tu veux m'accompagner à la banque… Plutôt que m'aider comme tu le fais, pourquoi tu ne te venges pas ? Pourquoi tu fais pas ce que tout le monde attend de toi ?
- Je suis comme ça.
- C'est pas suffisant comme explication. Tu m'as parlé comme à une merde à Paris, tu m'as à peine adressé la parole les jours qui ont suivi, et là… Je comprends pas.
- Y'a rien à comprendre. T'es dans la merde, je t'aide. Je t'en veux encore, c'est vrai. Mais t'étais un gamin.
- Et ça, ça suffit pour que tu m'aides ?
- Ouais. »
Un silence suivit ses paroles. Draco ne devait pas s'en remettre. Quoi de plus étonnant… Personne ne devait comprendre. Lui-même ne cherchait pas à savoir pourquoi il faisait tout ça. Il était juste trop gentil. Et puis, dans le fond, c'était vrai : Draco n'était à l'époque qu'un gamin. Les choses étaient différentes à présent.
« Tu sais… »
Le brun tourna la tête vers lui. Draco avait posé son ordinateur à côté de lui.
« Tout aurait été plus simple si je n'avais pas craqué pour toi, à l'époque. »
Son cœur se serra dans sa poitrine. Et voilà qu'il cassait tout avec ses conneries… Pourquoi revenait-il là-dessus, encore ? Cherchait-il tant que ça à se faire jeter dehors comme un malpropre ?
« Pourquoi plus simple ? Tu aurais moins culpabilisé de m'avoir trainé dans la boue avec tous les autres.
- Tout aurait été aussi plus simple si tu t'étais appelé Camille, Morgan, Sacha…
- Mais pourquoi ?
- Parce que ma mère n'aurait pas mal interprété ton prénom que j'écrivais dans mon journal intime et que j'entourais bêtement avec des cœurs. »
C'était un peu comme une gifle, un coup qu'on lui aurait donné en plein cœur. Toute sa stupeur devait se lire sur son visage, mais le blond regardait fixement la télévision, sans la voir.
« J'étais un gamin, comme tu dis. J'avais quatorze ans, c'était la première fois que j'étais vraiment attiré par quelqu'un, et comme un con, j'écrivais ton prénom dans mon journal intime et je faisais des dessins autour. Et puis un jour, ma mère est tombée dessus. Elle en a parlé à mon père. Tu te rappelles, en début de 3e ? Le jour où je suis rentré du karaté avec la tronche défoncée et des courbatures partout ?
- Ouais…
- Je faisais déjà du judo, du piano et j'avais des cours d'anglais en rab'. Pas le temps pour le karaté. »
Un sourire désabusé fleurit sur ses lèvres. Un sourire un peu crispé, un peu douloureux. Comme les souvenirs qui lui revenaient en mémoire, à des kilomètres et des kilomètres de ce qui avait été son pays durant toute son adolescence.
Harry s'en souvenait, de tout ça. Du karaté, qu'il avait commencé en début d'années mais dont il n'avait parlé à personne, parce qu'il avait déjà pas mal de cours extrascolaires et qu'il n'était pas sûr de continuer.
« C'est la meilleure excuse que mon père a trouvé. Les tiens, ils t'ont déjà touché ?
- Non, jamais.
- C'est pas les coups qui font le plus mal. »
Il ne souriait plus. Ses yeux étaient toujours dans la vague, et ses dents commençaient à jouer avec ses lèvres nerveusement.
« Enfin, tu dois comprendre. La honte, tout ça. T'es déjà mal dans ta peau, t'assumes à peine, tu comprends encore moins, et en plus tu les déçois… C'est pas agréable. Alors j'ai essayé de tout intérioriser. Tout rejeter. Et puis…
- Il y a eu moi.
- Ouais. Tu sais… c'est pas tellement des autres que j'avais peur. Je savais que je m'en prendrais plein la tête… mais c'était rien comparé à ce qui m'attendait à la maison.
- Je comprends pas un truc. Mon prénom…
- Y'a un type dans mon club de musique qui s'appelait Harry. Ils ont fait des pieds et des mains pour me changer de club.
- Je m'en rappelle, ça te faisait aller plus loin…
- Ouais. Et crois-moi, j'en ai entendu parler… Ils me surveillaient. Des fois que je le vois en cachette, des trucs du genre. J'ai fait du karaté toute l'année. Toute l'année… »
Son visage devenait de plus en plus tendu au fil des minutes. C'était un peu comme si c'était la première fois qu'il parlait de ce qu'il avait vécu l'année de ses quatorze ans. La première fois qu'il revenait vraiment sur cette partie de sa vie.
« Alors quand j'ai dû choisir entre toi et mes parents… Je te demande pardon. Vraiment. Mais j'ai pas pu te choisir… »
Il mordit ses lèvres. Jamais Harry ne l'avait vu comme ça, et à vrai dire, jamais il n'avait vu personne dans cet état-là. Le visage tendu, crispé, il serrait les dents, mordillait ses lèvres, comme pour essayer de retenir tout un flot d'émotions qui voulaient sortir. Ses yeux brillaient comme s'il allait pleurer.
« J'aurais voulu t'aider. Vraiment. Je me haïssais… Je sais que j'ai l'air d'un parfait abruti en te disant que c'était dur pour moi de te voir comme ça, que t'as souffert bien plus que moi…
- C'est pas vrai.
- Si, c'est vrai, dis pas de conneries. T'as voulu crever. Quand je l'ai su, je suis devenu dingue. Tout était de ma faute…
- Non, Draco, s'il…
- J'ai voulu aller te voir, mais ma mère m'en a empêché. Elle a su ce qui se passait à l'école, elle est pas conne, elle a compris que je leur avais menti et qui était le vrai Harry… mais comme je t'ai pas aidé, elle n'a rien dit à mon père. Et là… C'est pour ça qu'on a déménagé, tu sais. Je voulais aller te voir. Vraiment. »
Draco prit une longue inspiration avant de reprendre.
« Mais mon père m'a empêché d'y aller. Et puis, quand j'en ai eu la possibilité, tu étais rentré chez toi et tu n'aurais jamais accepté de me voir. J'ai laissé tomber. Et quand on a passé le brevet, j'ai pas pu te parler. T'es arrivé trop tard et reparti trop tôt, et comment t'aurais réagi si j'étais allé te voir en coup de vent ? Et après, on est parti. Quand je suis revenu en France à dix-huit ans, je me suis installé chez mon parrain, j'ai essayé de te revoir mais j'ai jamais eu le courage de t'affronter, et de toute façon, tu refusais toutes les sorties où j'étais invité… Et puis c'est toi qui es parti. »
Enfin, Draco échangea un regard avec lui. Le genre de regard qui ne mentait pas. Il termina en lui disant qu'il s'y était mal pris quand il avait essayé de lui parler, qu'il n'avait pas su trouver ses mots et qu'au final il l'avait froissé. Et il lui redemanda pardon. D'un geste de la main, Harry balaya tout ça, un léger sourire aux lèvres. Un peu forcé, certes, car il était difficile de montrer un peu de bonne humeur quand on entendait une histoire pareille. Mais un sourire quand même.
Car ça lui faisait du bien, dans un sens, d'avoir entendu tout ça. Même si c'était dix ans après. Même si c'était difficile pour Draco d'en parler. Car ça lui permettait de comprendre, ce qui s'était passé, et tous ces petits détails sans importance auxquels il n'avait jamais fait attention et qui expliquaient beaucoup de choses. Comme le côté pudique de Draco, qui se changeait toujours dans les toilettes au moment du sport, quelques absences injustifiées, des bleus tous aussi bizarres, des pantalons et des tee-shirts à manches longues, certaines douleurs inexplicables au dos ou quand on lui attrapait le bras, que le judo justifiait à tout va…
Dire qu'il ne lui en voulait plus du tout serait trop simple, et peut-être même un peu stupide. On n'oublie pas ses souffrances à coup de belles histoires qui mettent la larme à l'œil. Mais il comprenait. Et c'était déjà beaucoup.
« Quelqu'un est au courant de tout ça ?
- Mon parrain et Blaise.
- Pour tes parents ou…
- Les deux. J'ai assumé mon homosexualité quand j'ai eu dix-huit ans et que je suis parti de chez mes parents pour aller vivre chez mon parrain. J'ai enfin pu vivre ma vie et profiter. Mais j'ai toujours eu des regrets de ne pas pouvoir te parler. Et t'expliquer. Et te demander pardon, surtout.
- Il me faudra du temps pour… enfin. Je te pardonne. Okay ? Il y a des choses qui mettent du temps à passer, et qui ne passent jamais vraiment. Mais arrête de te prendre la tête avec ça.
- Tu m'en demandes trop.
- Une nouvelle vie s'offre à toi. Tire un trait sur l'ancienne. »
Gentiment, Harry tendit la main vers le blond qui la regarda d'un air étonné. Puis, lentement, il la serra dans la sienne, yeux dans les yeux.
Peut-être que cette histoire était fausse et que tout ceci n'était que du baratin. Peut-être que Draco se jouait de lui. Peut-être. Mais Harry était gentil, naïf et avait envie de croire ce qu'il lui disait. C'était plus facile.
Et ça lui donnait envie de continuer à avancer.
FIN
